Léonard de Vinci, loc. cit., fol. 27, verso
résultats sont d'extrême rapidité et pénétration en toutes sortes d'objets résistants. »
En même temps qu'il suit cette transformation du poids en forza, de la forza en mouvement, puis en coup, Léonard est continuellement hanté par la pensée de quelque chose qui persiste au travers de ces changements successifs, d'une équivalence qui s'établit entre ces puissances nées les unes des autres; une puissance dont l'action est faible, mais de longue durée, peut en engendrer une autre qui opère très énergiquement, pendant un temps très court.
Cette pensée, aperception confuse de la grande loi qui sera le principe de la conservation de l'énergie, se marque nettement dans les fragments que nous venons de citer. Nous la retrouvons dans les notes que nous allons reproduire; elle y est reliée à ce principe qui germe déjà dans les Questions mécaniques dWristote, qui se développe dans les écrits de Gharistion et de Héron d'Alexandrie, pour s'affirmer un jour dans la Mécanique de Galilée : Ce que l'on gagne en puissance à l'aide d'une machine, on le perd en temps, et inversement.
« Forza et mouvement1. — Si une roue est mue à un moment par une quantité d'eau et que cette eau ne puisse augmenter ni par courant, ni par quantité, ni par une plus grande chute, l'office de cette eau est terminé. C'est à dire que si une roue meut une machine, il est impossible que sans y employer une fois plus de temps, elle en meuve deux; donc qu'elle fasse autant de besogne en une heure que deux autres machines avec une seconde heure; ainsi la même roue peut faire tourner un nombre infini de machines, mais avec un très long temps, elles ne feront pas plus de besogne que la première machine en une heure. »
« Mouvement et forza. — Une cause [puissante et] lente produit un mouvement rapide et faible ; une cause rapide et faible produit un mouvement lent et fort. »
(( De la disposition de la force pour bien tirer et pousser2. —
i. Léonard de Vinci, loc. cit., fol. 3o, recto. 2. Léonard de Vinci, loc. cit., fol. 35, verso.
Plus la force s'étend de roue en roue, de levier en levier, de vis en vis, plus elle est puissante et lente. »
« Si deux forces sont produites par un même mouvement et par une même forza, celle qui consommera le plus de temps aura plus de puissance qu'aucune autre. Et une force sera plus faible qu'une autre d'autant que le temps de l'une entre dans celui de l'autre. »
« On peut voir le poids sans la forza, » a dit le Vinci1, « mais on ne voit pas la forza sans le poids. » On pourrait entendre ainsi cette pensée : La forza ne peut exister qu'infuse dans une masse pesante; la masse pesante subsiste lors même qu'elle est dénuée de forza. On n'en tiendrait pas, croyons -nous, le véritable sens. Ce sens nous paraît être celui-ci : Toute forza naît d'un mouvement naturel engendré par le poids.
Tout d'abord, cette affirmation surprend : Le mouvement naturel de l'arc de l'arbalète qui revient à sa tension normale et, ce faisant, infuse la forza dans la flèche, n'est pas identique à la chute d'un poids. Mais à y regarder d'un peu plus près, c'est encore la chute d'un poids que nous trouvons à l'origine de la forza qui anime la flèche; pour mettre l'arc dans un état hors nature, il a fallu lui communiquer un mouvement violent, lui infuser une forza, antérieure à celle qui entraînera le projectile, et mère de celle-ci; et cette première forza a été engendrée par le mouvement naturel du poids qui a servi à bander l'arbalète :
« Autant2 tu emploieras de forza à la préparation de ton arbalète, autant il en fuira lorsque l'arbalète reviendra à sa liberté, et autant il s'en suivra dans la chose mue par elle... En d'autres termes : Avec autant de forza tu auras préparé ton arbalète, avec autant s'élancera la flèche lancée par elle... Autant de poids naturel tu auras simplement employé à charger, avec son mouvement naturel, à toute sa libre puissance, ton arbalète, autant de poids accidentel3 s'infusera clans la flèche qui s'enfuit de cette arbalète. »
i. Léonard de Vinci, loc. cit., fol. 35, recto.