Léonard de Vinci, Codice Atlantico, fol. 5g, recto
2. Nicolai de Gusa De docta ignorantia liber secundus, cap. XII.
admettre que chaque astre gravite seulement vers lui-même et nullement vers le centre du Monde, et Guillaume Gilbert et Galilée s'en sont contentés après Copernic. Représente-t-elle toute la pensée de Léonard? Nous ne le croyons pas; il nous semble qu'elle laisse inexpliquée une partie de cette pensée. Pourquoi Léonard, toutes les fois qu'il veut rendre compte de l'équilibre de la Lune dans l'espace, insiste-t-il sur cette supposition qu'elle n'est pas seulement un noyau solide recouvert d'eau, mais qu'elle a aussi air et feu, que cet air et ce feu l'enveloppent comme ils enveloppent la Terre? Si sa pensée était simplement celle que développera Copernic, il n'aurait que faire de cet air et de ce feu pour prouver que la Lune n'est ni grave ni légère. Tout ce que dit Léonard s'entend au contraire fort bien si l'on imagine que sa pensée soit celle même de Nicolas de Cues; la présence du feu dans la Lune est indispensable, car c'est la légèreté de ce feu qui compense exactement le poids des autres éléments lunaires ; c'est cette légèreté qui retient la Lune, qui l'empêche de choir au centre du Monde, comme la lourdeur de la terre, de l'eau et de l'air qui se trouvent dans la Lune l'empêchent de fuir ce centre. Les éléments terrestres assurent de la même manière l'équilibre indifférent de la Terre dans l'espace ; tel est le sens véritable de ce passage l : « Comment la Terre n'est pas au milieu du cercle du Soleil, ni au milieu du Monde, mais bien au milieu de ses éléments qui l'accompagnent et lui sont unis. »
Cette interprétation rend compte de tout ce que Léonard a dit touchant la suspension de la Lune dans l'espace ; peut-être, cependant, hésiterait-on à lui attribuer cette théorie trop naïve si Ton ne songeait qu'elle lui a été suggérée par Nicolas de Cues.
Parmi les influences si nombreuses que Léonard a subies, il en est deux qui ont prédominé ; ce sont celle d'Albert de Saxe et celle de Nicolas de Cues ; elles n'ont point agi séparément ni à l'encontre l'une de l'autre, mais elles ont conflué dans son esprit, elles s'y sont intimement mêlées, et leur union aengen-
i. Les manuscrits de Léonard de Vinci, ms. F de la Bibliothèque de l'Institut, fol. Zn, verso.
dré plusieurs de ses pensées les plus originales; en cette étude, nous en avons vu maint exemple ; celui que nous venons de rencontrer n'est pas le moins digne d'attention; lorsque Léonard rejetait le système géocentrique, sa méditation était nourrie à la fois de la lecture des Subtilissimae quœstiones in libros de Cœlo et des De docta ignorantia libri très.
Léonard était de son siècle et de son pays; les livres qu'il lisait étaient aussi ceux que ses contemporains, que ses compatriotes étudiaient. Son exemple nous montre qu'en l'Italie du Nord, à l'aurore du xvie siècle, on méditait les enseignements de maître Albert de Saxe et du Cardinal Nicolas de Cues. Or, en ces années-là, le jeune Nicolas Copernic parcourait les Universités de Bologne, de Padoue, de Ferrare, de Rome, recueillant avidement les enseignements des maîtres italiens; à ces enseignements se mêlaient les échos de ceux qu'au xive siècle, Albertutius avait donnés à Paris, de ceux qu'au xve siècle, le ^Cardinal Allemand exposait en des traités d'une si audacieuse originalité. Ces deux génies, que Léonard a si profondément médités, ont contribué pour une grande part à la révolution copernicaine.