‹ Études sur Léonard de Vinci (volume 2)Chapitre 51 sur 126 · ORIGINES DE LA GÉOLOGIE · texte numérisé non relu

ORIGINES DE LA GÉOLOGIE

A la fin de notre première étude sur Léonard de Vinci, nous écrivions1 :

« En i5o8, Léonard avait formulé les principes les plus nets touchant l'origine des fossiles. ...Mais lorsque Léonard analysait si exactement les divers modes de formation des fossiles, il avait pour objet de prouver une thèse sur l'érosion et les mouvements du sol, thèse formulée par Albert de Saxe. »

Alors que nous écrivions ces lignes, nous savions que Léonard avait invoqué la véritable origine des fossiles afin de justifier une doctrine soutenue, au xive siècle, par l'Université de Paris; mais nous pensions qu'en la découverte de cette origine, le grand peintre n'avait point eu de maître et que l'observation avait été son seul guide. De nouvelles lectures nous ont appris qu'il n'en était pas ainsi. Sans doute Léonard a dû recueillir maintes fois des coquilles conservées au sein des roches ; il a dû réfléchir sur les causes qui expliquaient leur présence loin de la mer et leur transformation en pierre. Mais sa curiosité avait dû être éveillée et sa sagacité conseillée par l'enseignement des maîtres de la Scolastique, par les écrits d'Albert le Grand et de Vincent de Beauvais.

Il nous a semblé particulièrement intéressant de rechercher très minutieusement l'origine des opinions professées par le Vinci touchant la nature des fossiles. Nous nous sommes

i. Albert de Saxe et Léonard de Vinci (Bulletin italien, t. V, p. i et p. n3; 1905. Études sur Léonard de Vinci, première série, 1).

efforcé d'établir1, en effet, que les opinions de Léonard avaient vraisemblablement inspiré celles de Cardan, et que les idées de Cardan avaient été sûrement plagiées par Bernard Palissy. Retracer, donc, la genèse des pensées que Léonard de Vinci a émises au sujet des coquilles pétrifiées, c'est vraiment conter la naissance de la Géologie moderne.

Aristote.

Au point de départ de la tradition que nous nous proposons de suivre, c'est un écrit d'Aristote qu'il nous faut placer; le Stagirite étudie, en un chapitre de ses Météores2, une hypothèse qui paraît s'être présentée maintes fois à l'esprit des hommes, et cela, dès une époque extrêmement reculée : Les lieux où se trouve maintenant la terre ferme n'ont- ils pas, autrefois, fait partie du fond de la mer? N'ont-ils pas émergé alors que des continents s'abîmaient au sein des flots? Telle est la question qu'ont débattue des sages de tous temps et de tous pays et, qu'à son tour, examine Aristote.

« Ce ne sont pas toujours les mêmes parties de la terre, dit-il, qui se trouvent sous les eaux ni les mêmes qui sont à sec; il y a échange entre les lieux submergés et les lieux émergés, grâce à la formation de fleuves nouveaux ou à la disparition de fleuves anciens. Il se produit aussi une permutation entre le continent et la mer; ces lieux-ci ne demeurent pas toujours mer ni ceux-là terre ferme; là où se trouvait la terre, une mer s'est maintenant formée; là où la mer s'étend aujourd'hui, la terre reparaîtra de nouveau.

» Nous devons penser, d'ailleurs, que ces transformations se produisent dans un certain ordre et qu'elles parcourent un certain cycle. »

i. Léonard de Vinci, Cardan et Bernard Palissy (Bulletin italien, t. VI, p. 289; 1906. Études sur Léonard de Vinci, première série, VI).

■2. Aristote, MsTEwpoXoy.xcov xh A, '.0 (Météores, livre 1, chapitre \IV).

Aristotc étudie quelques exemples de ces déplacements de la terre ferme et des mers; il insiste tout particulièrement sur les faits que présente le delta du Nil; il montre comment, depuis les temps historiques, le delta n'a cessé de s'assécher de plus en plus :

« Ce qui arrive en cet endroit restreint, il est à croire que cela se produit aussi en des lieux plus étendus et même en des pays entiers.

» Ceux donc qui ne savent regarder que les petites choses assignent comme cause à ces changements la transformation de l'Univers et, pour ainsi dire, la naissance du Ciel; aussi prétendent -ils que la mer diminue sans cesse, par cela seul que certains terrains se sont asséchés et que l'on voit aujourd'hui plus de terres émergées que l'on n'en voyait autrefois.

» Mais si leur affirmation est en partie vraie, elle est aussi en partie fausse; sans doute, bien des lieux qui étaient autrefois submergés sont maintenant terre ferme; mais la transformation contraire se produit également; ceux qui voudront bien tourner leur attention de ce côté verront qu'en bien des endroits, la mer est venue recouvrir la terre.

» N'allons pas prétendre, cependant, que ces changements sont dus à ce fait que le Monde a commencé. Il est ridicule d'invoquer un changement de tout l'Univers pour expliquer de petites choses qui ne pèsent pas plus qu'une plume. »

Aristote restreint donc autant que faire se peut l'importance de ces échanges entre la terre et l'eau; l'abondance des pluies hivernales qui, à certaines époques, diminue en un lieu pour croître en un autre, suffît en grande partie à les expliquer.

Aristote s'est élevé à deux reprises, au cours du chapitre que nous venons de citer, contre ceux qui invoquent l'émersion de nouveaux continents pour prouver que le Monde a commencé. Les deux allusions qu'il a faites à cette doctrine sont fort brèves et, partant, quelque peu obscures. Elles vont s'éclaircir par la lecture d'un passage écrit par Théophraste, le disciple favori du Stagirite.

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Théophraste et le Traité du Monde faussement attribué a Philon d'Alexandrie.

Parmi les nombreux écrits que l'on a attribués à Philon le Juif se trouve un petit traité intitulé: Ihpl Ki^u, Du Monde, ou IIspi àçOapcria; Kôa^ou, De V éternité du Monde. Guillaume Budé qui, en i526, traduisit cet ouvrage et le fit imprimera Paris, le regardait déjà comme apocryphe: «Philon, disait-il «, ou celui, quel qu'il soit, qui a écrit ce livre; car je ne suis nullement persuadé que celui qui l'a écrit soit ce Philon qui passe pour avoir égalé Platon en éloquence. » En fait, il eût fallu une bien grande naïveté pour regarder ce traité Du Monde comme l'œuvre authentique et non remaniée d'un auteur né trente ans avant Jésus-Christ; Boëce y était cité2! Personne, aujourd'hui, n'attribue le Ilepî Kéqwo au juif Philon.

Quel qu'en soit l'auteur, ce livre Du Monde offre, à bien des égards, un très grand intérêt; c'est ainsi qu'il nous donne un résumé de doctrines que Théophraste soutenait en des ouvrages qui sont aujourd'hui perdus. Théophraste, comme son maître Aristote, voulait que le Monde eût existé de toute éternité ; d'autres philosophes prétendaient qu'il avait eu un commencement dans le temps; le Pseudo-Philon nous fait connaître3 les arguments par lesquels ils soutenaient cette prétention.

« Théophraste regarde comme étant dans l'erreur ceux qui admettent le commencement et la fin du Monde, et cela pour quatre raisons qui sont : l'inégalité de la surface terrestre, les

i. De Mundo Aristotelis liber I. Philonis liber /, Gulielmo Bud<ro interprète. Ocelli Lucani, veteris philosophi, libellus de universa natura. Annolatiunculœ in libellant Aristotelis de Mundo, Simone Gryna^o authore. Parisiis, apud Iacobum Bogardum, sub insigni I). Christophori, e regione gymnasii Cameracensis, i5&i-i5&a. Gulielmus Budams Jacobo Tusano, fol. 2, recto. (Cette préface est celle de la traduction publiée en i526.)

•}.. Philonis Liber de Mundo, éd. cit., fol. 36, recto. — Cette citation, il esl vrai, pourrait être mise sur le compte d'une glose.

3. Philonis lÀber de Mundo, éd. cit., foll. 3g, verso- /ii, verso.

retraits de la mer, la dissolution graduelle de chacune des parties de l'Univers, enfin, la mort qui détruit chacune des espèces d'êtres animés.

n Le premier argument se construit de la manière suivante : « Si la terre n'avait pas eu de commencement, aucune de ses parties ne se montrerait aujourd'hui plus haute que les autres; tous les monts eussent été déjà aplanis, toutes les collines eussent été ramenées au même niveau que les plaines. Que l'on songe, en effet, aux innombrables pluies annuelles qui seraient tombées de toute éternité; on comprendra que, parmi les lieux qui s'élevaient, les uns eussent été, selon toute vraisemblance, rongés et entraînés par les torrents, les autres se fussent écroulés par leur propre poids, en sorte que la terre qui les formait se trouverait uniformément répandue partout et parfaitement aplanie. Les aspérités que nous rencontrons aujourd'hui en foule, les innombrables montagnes dont les sommets s'élèvent à de grandes hauteurs, sont autant d'indices que la terre n'a pas existé de toute éternité. Sinon, comme nous l'avons déjà dit, la force des pluies tombant depuis un temps infini eût aplani la terre, pour ainsi dire, de la tête aux pieds et l'eût rendue aussi égale qu'une grand'route. Telle est la force de cette eau qui tombe et retombe sans cesse, qu'elle arrache violemment certaines roches tandis que, goutte à goutte, elle finit par en creuser d'autres, et qu'elle affouille, semblable à un terrassier, le sol le plus dur et le plus pierreux.

» D'ailleurs, disent-ils, la mer elle-même a diminué. Les deux célèbres îles de Rhodes et de Délos en sont les marques. Autrefois, elles étaient submergées, la mer les recouvrait, on ne les voyait pas; puis, au bout d'un certain temps, elles ont commencé à émerger peu à peu et à se montrer, tandis qu'en même temps la mer s'abaissait graduellement; ce fait nous a été conservé en d'antiques histoires qui ont été écrites

au sujet de ces îles On dit aussi que des golfes de grande

étendue et où la mer était très profonde se sont desséchés et ont fait corps avec le continent; des terres qui étaient submergées se sont montrées à découvert; ces terres présentaient des

régions riches et nullement stériles, comme on l'a reconnu lorsqu'on a entrepris de les ensemencer et d'y planter des arbres. Ces terres, d'ailleurs, portent des marques de la mer qui les recouvrait autrefois et qui s'est maintenant retirée; celle-ci se reconnaît, en effet, par des graviers, des coquilles marines délaissées à sec, et divers autres objets du genre de ceux que la mer rejette habituellement en ses tempêtes. — Oïç <n)*{i.sia tyjç TraAataç èvaTïoXsXsTtpO;.'. 9aXaTT«<7c<*)ç ùrtoïozq te ylx\ /.i^yy.z •/.al osa ô'J-otoTpc-a Kpbq aiyt^Xpuç eftoBev à-sêpàTiscrOa'. 1 . »

Laissons de côté les deux derniers arguments discutés par Théophraste et, avant d'aborder la réfutation donnée par ce philosophe, arrêtons-nous un moment à l'examen des deux passages que nous venons de citer.

Il est à peine besoin de signaler l'importance des renseignements que le second argument nous apporte; avant le temps de Théophraste, on avait compris l'origine marine des coquilles que renferment certaines pierres et certaines roches ; on y avait trouvé la preuve que les lieux où ces coquilles se rencontrent avaient autrefois formé le fond de la mer.

Le premier argument mérite également d'être remarqué.

En premier lieu, il met nettement en évidence l'importance des phénomènes d'érosion dus aux eaux pluviales.

En second lieu, il insiste sur le fait que ces érosions tendent sans cesse à ramener la surface de la terre à sa forme d'équilibre, c'est-à-dire, comme l'a enseigné Aristote, à la figure d'une sphère concentrique au Monde. Si la terre avait toujours existé, cette tendance, agissant dans le même sens depuis un temps infini, aurait atteint son but; la terre aurait pris la forme d'une sphère parfaite; les irrégularités que présente encore sa surface attestent donc qu'elle n'a duré que pendant un temps limité.

Cette preuve de la durée limitée de la terre, fondée sur le sens invariable de certaines actions qui s'exercent à sa surface, n'est-ellc pas analogue de tout point à un argument qui a eu grande vogue de nos jours, et qui prouve que le Monde a du

i. Le texte grec est extrait de : Theophrasti Eresii Opéra, quœ sapersunt, omnui ; Paris, Ambroise Firniin-Didot, 1 8 5 G ; pp. &ai-4aa.

commencer et devra finir parce que chacun des phénomènes qui s'y produisent en fait croître l'entropie?

Des deux arguments en faveur de la création du Monde que nous venons de citer, d'après Théophraste, il en est un, celui qui invoque la continuelle formation de nouveaux continents, où nous reconnaissons la théorie qu'Aristote, en ses Météores, déclarait ridicule. Nous serait-il possible de connaître l'auteur ou les auteurs qui soutenaient cette théorie? Nous saurions alors quels sages, dès avant le temps d'Aristote, attribuaient aux fossiles leur origine véritable. Or, ces auteurs, il nous est possible d'en indiquer les noms, au moins avec quelque probabilité. Lorsque Alexandre d'Aphrodisie commente le premier chapitre du second livre des Météores, il écrit :

« Quelques physiciens prétendent que la mer est ce qui reste de l'eau primordiale. En effet, à l'époque où la région qui entoure la terre était tout entière occupée par l'eau, les parties superficielles de cette eau furent transformées en vapeurs par la puissance du Soleil, et les vents naquirent de là... Mais une partie de l'eau demeura aux lieux les plus creux de la terre ; c'est cette partie qui est aujourd'hui la mer. Aussi la mer continue-t-elle à décroître, car le Soleil la dessèche peu à peu, en sorte qu'un temps viendra enfin où la mer sera entièrement à sec. Théophraste rapporte qu'Anaximandre et Diogène ont soutenu cette opinion, »

C'est donc à Anaximandre et à Diogène d'Apollonie ou, du moins, à l'un d'entre eux, qu'il faudrait attribuer cette pensée : Les fossiles témoignent que les terres où on les trouve ont formé autrefois le fond de la mer.

Aux deux arguments que nous venons de rapporter, le livre du pseudo-Philon oppose des répliques qu'il emprunte, sans doute, comme les arguments eux-mêmes, à Théophraste.

A la raison tirée de la continuelle érosion des lieux élevés par les eaux pluviales, l'auteur objecte une théorie de la formation des montagnes x :

« L'élément igné que la terre renferme et cache en ellemême, entraîné par la force naturelle du feu qui cherche son

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