‹ Études sur Léonard de Vinci (volume 2)Chapitre 52 sur 126 · Philonis Liber de Mundo, éd. cit., foll. 4i-4a · texte numérisé non relu

Philonis Liber de Mundo, éd. cit., foll. 4i-4a

2(jO ETUDES SUR LEONARD DE VINCI

lieu propre, se meut vers le haut...; il emporte avec lui une grande quantité de l'élément terrestre ; il se fraye la voie la plus courte possible, tandis qu'en même temps la terre semble faire éruption. Ainsi l'élément terrestre, contraint de suivre l'élément igné qui fait éruption, s'élève à une très grande hauteur, en même temps qu'il se resserre de plus en plus, pour finir en une pointe acérée, à l'imitation de la nature ignée. »

En ces montagnes d'origine ignée, deux tendances contraires se combattent sans cesse ; la légèreté du feu qui demeure mêlé à la terre tend à soulever sans cesse le sommet de l'éminence déjà produite ; au contraire, la lourdeur des matières terrestres tend à ramener cette éminence au niveau général du sol ; par l'équilibre de ces deux forces opposées, la cime de la montagne demeure toujours à la même hauteur. « Les torrents que les pluies engendrent ne détruisent donc pas les montagnes ; et l'on ne saurait s'en étonner, puisque la force qui les maintient, qui est aussi la force qui les soulève, se trouve impliquée en elles-mêmes de la manière la plus constante et la plus puissante. Si le lien qui en resserre les parties venait à se rompre, il est certain qu'elles se désagrégeraient et se dissémineraient au sein des eaux ; mais actuellement, cimentées par la puissance du feu, elles opposent une opiniâtre résistance aux chutes continuelles des eaux.

» La nature des montagnes est toute semblable à celle des arbres. A certaines époques, les arbres perdent leurs feuilles; à d'autres époques, ils reverdissent; de même, tour à tour, certaines parties des montagnes s'écroulent, d'autres prennent naissance. »

Les partisans de la création du Monde avaient montré que les montagnes étaient soumises à une action, Gelle de l'érosion, toujours orientée dans le même sens, tendant toujours à aplanir toute éminence ; à l'action incessante d'une force de tendance invariable, ïhéophraste ou les auteurs dont le pseudo-Philon reproduit l'opinion 1 substituent la lutte et le triomphe alter-

i. Le pseudo-Philon dit, en effet, à propos de cette théorie plutonienne de la formation des montagnes : « Ce que nous allons dire n'est ni nôtre, ni nouveau ; c'est l'invention des anciens, d'hommes fort sages qui ont discuté eux-mêmes avec soin tout ce qu'ils regardaient comme nécessaire à la Science. »

natif de deux forces opposées, l'éruption ignée et l'érosion aqueuse.

C'est d'une manière analogue que Théophraste, développant ce qu'avait dit Aristote, réfute le second argument des partisans de la création. Il ne nie point l'émersion de terres autrefois immergées, mais il refuse d'y voir la preuve d'un incessant décaissement de la mer. Tandis que certaines terres surgissent au sein des flots, d'autres s'enfoncent en la mer et disparaissent; la Sicile, autrefois, était unie à l'Italie; près du Péloponèse, trois villes, /Egire, Bure et Hélice, se sont, dit-on, abîmées dans les flots ; Platon a conté, dans le Timée, comment l'Atlantide fut engloutie en une nuit. « L'argument tiré de la diminution continuelle de la mer ne peut donc servir à prouver la fin du Monde ; s'il est véritable, en effet, que la mer se retire de certains parages, il est certain qu'en d'autres lieux elle s'avance et submerge les terres. »

Telles sont les discussions géologiques qui avaient déjà cours avant le temps d'Aristote et de Théophraste.

Hérodote et Strabon.

Le témoignage de Théophraste, conservé par le pseudo- Philon, nous a prouvé que, bien avant Aristote, on avait remarqué l'existence de coquilles dans les roches terrestres et que l'on en avait conclu à une antique présence de la mer aux lieux maintenant asséchés. Anaximandre et Diogène d'Apollonie nous sont apparus comme ayant émis semblable opinion.

Hérodote se place, dans le temps, entre Diogène d'Apollonie et Aristote. Or, Hérodote a, lui aussi, au cours de ses voyages en Egypte, observé des coquilles fossiles; il y a vu le témoignage que la mer recouvrait autrefois les terrains où ces coquilles se rencontrent aujourd'hui.

«Au-dessus de Memphis, » dit-il1, ((l'intervalle entre les deux chaînes de montagnes est visiblement à mes yeux un ancien golfe de la mer, comme les terres qui entourent Ilion et Éphèse, ou comme la plaine du Méandre; aucun des fleuves qui ont déposé ces dernières alluvions n'est comparable au Nil... Il y a encore des fleuves beaucoup moins considérables que le Nil dont le travail est apparent; je ne citerai que l'Achéloùs qui, se jetant dans la mer des Échinades (golfe de Patras), a déjà réuni au continent la moitié de ces îles... Je pense que, dans l'origine, l'Egypte a pu être un golfe de ce genre, portant jusqu'en Ethiopie les eaux de la Méditerranée... J'en ai pour preuve les coquillages qui se trouvent dans les montagnes, la saumure partout efflorescente, ... le sol de l'Egypte qui est noir et friable comme du limon, comme une alluvion entraînée de l'Ethiopie par ce fleuve, tandis qu'à notre connaissance, le sol de la Lybie est plus rouge, plus sablonneux, et celui de l'Arabie et de la Syrie plus argileux, plus caillouteux. »

Hérodote ne suppose pas, avec Anaximandre et Diogène d'Apollonie que le niveau de la mer s'abaisse constamment; il admet seulement que certains rivages s'avancent sans cesse, grâce aux alluvions des cours d'eau, et les exemples qu'il en donne mettent hors de doute son talent d'observateur; il est, toutefois, un fait qu'il a lui-même observé et dont ses explications ne rendent pas compte; ce fait, c'est la présence de coquilles fossiles au sein de roches situées à une grande hauteur dans les montagnes.

L'explication de ce fait continua, après Aristote, de solliciter vivement l'attention des physiologues hellènes; nous avons vu ïhéophraste, successeur immédiat du Stagirite, discuter les opinions géologiques des anciens. Le témoignage de Strabon va nous montrer Slraton de Lampsaque et Ératosthène occupés de semblables discussions; ce témoignage nous apprendra également qu'un historien plus ancien qu'Hérodote, Xanthus le Lydien, avait déjà fait des observations analogues à celles que le Père de l'Histoire a rapportées.

i. Hérodote, Histoire, 11, 10. Nous empruntons la traduction à M. L. De Launay,

La Science géologique, Paris, 1905, p. 45.

LÉONARD DE MNC1 ET LES ORIGINES DE LA GÉOLOGIE 2g3

Voici comment s'exprime Strabon1 :

« Ératosthène déclare qu'il est surtout une observation qui pose une grave question : Gomment se peut-il qu'en des lieux qui se trouvent au milieu des terres et que deux ou trois mille stades séparent de la mer, on rencontre en maint endroit une foule de coquilles, d'huîtres et de chéramydes, de même que des lacs stagnants dont l'eau est salée. Ainsi, dit-il, autour du temple d'Ammon, et au voisinage de la route qui y conduit, laquelle est longue de trois mille stades, on rencontre une grande quantité d'huîtres éparses sur le sol; on y trouve aussi beaucoup de sel; des exhalaisons marines montent du sol; on y montre des épaves de navires qui ont été brisés en mer; on raconte que ces épaves ont été apportées et rejetées par le mouvement de la mer...

» Cela dit, Ératosthène approuve l'opinion du physicien Straton et, aussi, l'avis de Xanthus de Lydie.

» Xanthus avait rapporté qu'une grande sécheresse s'était produite au temps d'A^rtaxerxès ; les lacs et les fleuves avaient été desséchés, les puits avaient tari ; il avait observé alors çà et là, fort loin de la mer, des pierres qui reproduisaient la forme de coquillages, de peignes ou de chéramydes; il avait également observé un lac salé en Arménie et un autre en la Phrygie inférieure; par ces raisons, il avait été persuadé que ces divers pays étaient autrefois une mer.

» Straton s'efforce de se rapprocher davantage de la cause qui explique ces faits. Il suppose qu'autrefois, le Pont Euxin était privé de ce débouché qui lui est maintenant ouvert auprès de Byzance; mais par la puissance des fleuves qui tombent en cette mer, ce détroit s'est ouvert, et l'eau du Pont Euxin a pu faire irruption dans la Propontide et dans l'Hellespont. Il en a été de même pour la Méditerranée; cette mer se trouvant remplie par les fleuves, a fini par s'ouvrir le débouché des colonnes d'Hercule; l'eau de la Méditerranée se répandant dans l'Océan, des lieux autrefois marécageux sont trouvés asséchés... Il se peut que le temple d'Ammon ait été autrefois

i. Strabon, Géographie, 1. I, c. III, § k- L'importance de ce passage de Strabon a été signalée par M. L. De Launay, La Science géologique, p. 5o.

en mer et que l'écoulement de la mer, qui s'est produit de la sorte, l'ait laissé au milieu des terres... L'Egypte a été autrefois sous les eaux de la mer jusqu'aux marécages qui avoisinent Péluse, jusqu'au mont Gasius et au lac Sirbonis. En effet, lorsque l'on creuse le sol, en Egypte, là où se rencontre de l'eau saumâtre, on trouve que la tranchée est formée d'un sable rempli de coquilles. Ce pays était autrefois couvert par la mer; les lieux qui avoisinent le mont Casius et que Ton nomme Gerrha étaient occupés par des marais qui les mettaient en communication avec la Mer Rouge; plus tard, la mer s'étant retirée, ces lieux se sont trouvés découverts, et le lac Sirbonis est seul demeuré; plus tard encore, l'eau de ce lac s'est échappée à son tour en rompant ses digues, et le lac s'est transformé en marais. De même, les rivages du lac Mœris ressemblent plus aux côtes de la mer qu'aux rives d'un fleuve. »

Les coquilles fossiles marquent que certaines terres ont été autrefois recouvertes par la mer; pour expliquer ce fait, Straton de Lampsaque invoque un abaissement du niveau de la mer; il ne pense pas, cependant, que cet abaissement soit, comme l'ont pensé Anaximandre et Diogène d'Apollonie, un changement incessant dû à une destruction graduelle de l'élément de l'eau; il y voit un phénomène accidentel; le niveau de telle ou telle mer s'est abaissé par suite de l'ouverture d'un déversoir qui l'a mise en communication avec une autre mer moins élevée.

D'ailleurs, l'ouverture des détroits qui font communiquer entre elles les diverses mers ne suffit pas à assurer leur égal niveau. Le fond de la mer va constamment en s'abaissant, du Pont Euxin aux colonnes d'Hercule; il en est de même de la surface, en sorte qu'un courant continu entraîne les eaux du Pont Euxin et de la Méditerranée vers l'Océan. Aristote avait déjà enseigné qu'il en était ainsi1; Straton de Lampsaque partage sur ce point l'opinion du Stagirite :

« Le Pont Euxin est la moins profonde de toutes les mers, tandis que les mers de Crète, de Sicile et de Sardaigne sont les

i. Études sur Léonard de Vinci: V. Thémon le fils du Juif et Léonard de Vinci, S IV (première série, p. i83).

LÉONARD DE VINCI ET LES ORIGINES DE LA GÉOLOGIE 2q5

plus profondes. En effet, les fleuves les plus nombreux et les plus grands sont ceux qui viennent du Nord ou de l'Est; leur limon comble peu à peu le Pont Euxin, tandis que les autres mers demeurent profondes; aussi l'eau du Pont Euxin est-elle très douce, et se fait-il un constant écoulement dans la direction selon laquelle le fond de la mer est incliné. Straton de Lampsaque pense que si cet afflux des fleuves se maintient, le Pont Euxin finira par être entièrement comblé de terre accumulée; déjà, la partie gauche (occidentale) du Pont où se trouve Salmydesse, et celle que les marins nomment Stethe, et qui avoisine Histrum et le désert des Scythes, sont converties en marais. »

On voit par ces citations que Straton de Lampsaque accordait aux effets de l'alluvion une importance au moins égale à celle que leur attribuait Hérodote.

Ces différences de niveau entre les mers diverses, cet écoulement constant des mers les unes vers les autres, cette accumulation des dépôts d'alluvion, capables d'accroître les continents, n'ont, à vrai dire, qu'un rapport fort éloigné avec les causes capables d'expliquer l'existence des coquilles fossiles à une certaine hauteur; parmi les hypothèses que développe Straton, il n'en est qu'une qui puisse fournir cette explication; c'est celle qu'il a donnée en premier lieu, celle selon laquelle certaines mers avaient autrefois un niveau plus élevé qu'elles n'ont aujourd'hui.

Contre Straton de Lampsaque qui a émis de telles hypothèses, contre Ératosthène qui les a adoptées, Strabon développe1 une pressante argumentation.

Il reproche à Straton de s'imaginer que « ce qui a lieu pour les fleuves ait lieu aussi pour la mer, en sorte qu'il y ait écoulement des parties les plus élevées vers les plus basses ».

Il ne croit pas que les terres d'alluvion puissent combler la mer. « La terre que les fleuves apportent ne s'avance pas en mer; la cause en est que la mer, par un flux en sens contraire, la rejette sur le sol ferme. De même, en effet, que les animaux présentent un mouvement alternatif et continuel d'inspiration

i. Strabon, loc. cit., S 5 à § 20.

2Çj6 ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI

et d'expiration, de même la mer éprouve sans aucune trêve un mouvement d'oscillation qui la fait rentrer en elle-même, puis sortir d'elle-même. Celui qui se tient à la limite même de la partie de la plage que baigne la mer peut sentir ce mouvement ; ses pieds sont recouverts par Teau, puis découverts, puis recouverts de nouveau, et ainsi de suite. L'onde, d'ailleurs, s'avance en formant des flots, même lorsque le calme est parfait. Au moment où elle se brise sur le rivage, elle a une plus grande force qui lui permet de rejeter à terre les corps étrangers. » C'est par ce mécanisme que la mer refoule les alluvions amenées par les fleuves.

En ces passages, et en bien d'autres qu'il serait trop long de citer, Strabon repousse toutes les explications de Straton de Lampsaque afin de leur substituer celle qu'il croit vraie : « On peut objecter à Straton qu'il a laissé de côté les causes véritables, lesquelles sont fort nombreuses, pour en proposer de fausses. La cause principale qu'il invoque est la différence de niveau entre le fond d'une mer intérieure et le fond de la mer extérieure, et la différence de profondeur entre ces deux mers. Mais si la mer s'élève ou s'abaisse, si elle recouvre certains lieux ou si elle les délaisse, cela ne provient nullement de ce que le fond de certaines mers est plus haut ou plus bas que le fond d'autres mers; cela provient de ce qu'un même fond tantôt se soulève et tantôt s'abaisse ; la mer alors s'élève ou s'abaisse en même temps que ce fond ; lorsqu'elle est soulevée, elle inonde les régions riveraines; lorsqu'elle s'abaisse, elle rentre en son lit. S'il n'en était pas ainsi, il faudrait admettre que le débordement des eaux marines est dû à un accroissement subit de la mer, ainsi qu'il arrive en la marée montante ou par la crue des fleuves; dans le premier cas, il y a transport des eaux d'une région à une autre; dans le second cas, il y a accroissement de leur masse. Mais les crues des fleuves ne se produisent pas subitement, ni toutes à la fois; la marée montante ne dure pas fort longtemps; elle est soumise à un certain ordre, elle ne se produit pas en la mer Méditerranée, ni en tout lieu. 11 reste donc que nous attribuions la cause du phénomène en question au sol, soit au sol que le débordement

vient recouvrir, soit au sol qui forme le fond de la mer, mais de préférence à ce dernier. En effet, le sol qui forme le fond de la mer est beaucoup plus mobile et, grâce à son humidité, il peut changer beaucoup plus rapidement. »

A l'appui de cette hypothèse, Strabon cite des exemples fameux : « Afin que l'on trouve moins étonnants et moins incroyables ces changements du fond de la mer que nous prétendons être la cause des déluges et des autres désastres analogues, de ceux par exemple qui se sont produits en Sicile, dans les îles Éoliennes et dans l'île de Pithécuse (Ischia), nous pouvons citer d'autres faits semblables qui ont eu lieu ou qui ont lieu en divers autres endroits. En effet, lorsque de tels exemples sont placés tous ensemble sous nos yeux, ils font disparaître notre premier étonnement... C'est ce qui se produira si l'on se souvient de ce qui s'est passé au voisinage de Théra et de Thérasia, îles situées dans le bras de mer qui sépare la Crète de la côte Cyrénaïque... En un lieu situé entre Théra et Thérasia, des flammes sont sorties de la mer pendant une durée de quatre jours, en sorte que la mer entière était bouillante et brûlante; peu à peu, ces flammes firent émerger une île de douze stades de tour, que l'on eût dit soulevée par des instruments et composée de masses diverses. »

Les éruptions sous-marines de ce genre sont causes de déluges par lesquels les eaux de la mer recouvrent momentanément certains pays; les tremblements de terre déterminent des inondations analogues. Strabon, sur l'autorité de Démoclès, cite un tremblement de terre au cours duquel Troie fut submergée par la mer; pendant un voyage qu'il fît à Alexandrie, la mer envahit de même la région qui se trouve entre Péluse et le mont Casius, au point qu'entouré par les eaux, ce mont était devenu semblable à une île et que la route qui conduit du mont Casius en Phénicie était devenue navigable.

Il semble donc que Strabon, comme Straton de Lampsaque, voie dans la présence des coquilles fossiles aux flancs des montagnes, la preuve que la mer a subi des changements de niveau. Mais Straton pense que l'ouverture d'un déversoir a fait écouler l'eau d'une certaine mer en une mer plus basse,

en sorte que la première de ces deux mers a délaissé les terres qu'elle avait longtemps recouvertes avec les coquilles qui y avaient vécues. Pour Strabon, au contraire, un soulèvement subit du fond de quelque mer a provoqué une inondation soudaine, analogue à une marée montante, une sorte de ras de marée, qu'il nomme volontiers un déluge; l'onde qui s'avançait en submergeant les terres a pu y amener des coquilles et d'autres débris d'origine marine; mais ces fossiles sont des épaves apportées, puis délaissées par l'inondation diluvienne; ce ne sont pas les restes d'êtres qui ont vécu là où l'on trouve aujourd'hui leurs débris. Bien qu'ils n'aient formulé à cet égard aucune proposition explicite, Straton de Lampsaque et Strabon attribuaient visiblement une origine très différente aux coquilles qu'ils avaient pu découvrir dans des terrains fort éloignés de la mer. L'histoire de la Géologie primitive va nous montrer l'esprit humain perpétuellement hésitant entre ces deux hypothèses, l'une selon laquelle les coquilles fossiles demeurent aux lieux où ont vécu les mollusques qui les portaient; l'autre, selon laquelle ces coquilles ont été charriées par des inondations temporaires.

On a relevé, en effet, dans les écrits des auteurs grecs et latins, mainte allusion aux coquilles fossiles. L'une des plus intéressantes se rencontre aux Métamorphoses d'Ovide.

Le poète, au XVe livre de son chef-d'œuvre, met dans la bouche de Pythagore le récit des changements incessants dont le Monde est le théâtre : « J'ai vu la mer, dit le Philosophe, là où s'étendait autrefois le sol le plus ferme; j'ai vu des terres qui étaient sorties du sein des flots; bien loin de la mer gisent des coquilles marines, et une ancre antique a été trouvée au sommet d'une montagne ; là où s'étendait une plaine, le cours des eaux a tracé une vallée, tandis que le ruissellement des torrents aplanissait la montagne :

« Vidi ego, quod fuerat quondam solidissima tellus.

Esse fretum ; vidi factas ex œquore terras;

Et procul a pelago conclue jacuere marins ;

Et vêtus inventa est in montibus anchora summis ;

Quodque fuit campus, vallem decursus aquarum

Fecit, ut eluvie nions est deducLus in œquor. »

Toutefois, si l'alternance au même lieu de la mer et de la terre ferme a préoccupé à maintes reprises les philosophes et, en particulier, les commentateurs d'Aristote, ils n'ont pas tous vu, dans l'existence des fossiles, une preuve péremptoire de l'antique submersion des continents. Ils se sont efforcés, parfois, de ruiner cette preuve en lui opposant des raisons qui nous semblent puériles.

Olympiodore, par exemple, ne veut pas1 accorder à Aristote que la basse Egypte et le delta du Nil avaient été autrefois recouverts par la mer; il y veut voir seulement d'antiques marais que les alluvions du fleuve ont peu à peu comblés et asséchés. « Sans doute, » ajoute-t-il, « on trouve en cet endroit des tests de coquillages ; mais cette raison ne démontre pas nécessairement que l'Egypte ait été autrefois recouverte par la mer. On trouve, en effet, de ces sortes de coquilles au sommet de très hautes montagnes fort éloignées de la mer; peut-être est-ce par l'effet de vents très violents qui les ont enlevées le long des plages de la mer et les ont projetées jusqu'aux plus hautes cimes des montagnes. »

Cette malencontreuse supposition d'Olympiodore n'a pas trouvé, semble-t-il, beaucoup de crédit; les livres d'origine arabe que nous allons analyser expriment, au sujet des coquilles fossiles, de plus justes idées.

IY

Le livre Des propriétés des éléments faussement attribué

a Aristote.

L'apocryphe traité Du Monde, attribué à Philon le Juif, nous a fait connaître les discussions géologiques qui avaient cours parmi les anciens physiologues grecs. Nous allons voir ces discussions se poursuivre en un autre apocryphe célèbre. Nous

1. Olympiodori philosophi Alexandrini In meteora Âristotelis commenlarii. Joannis Grammatici Philoponi Sckolia in I meteorum Aristotelis. .Toanne Baptista Camotio philosopho interprète. Venetiis, apud Aldi filios, MDLI ; fol. 3i, recto.

voulons parler de l'ouvrage que le Moyen-Age connaissait sous ces divers titres : De démentis, De proprie tatibus elementorum, De naturis rerum, etc., et qu'il croyait être d'Aristote. Cependant, l'origine arabe de cet ouvrage se trahissait à chaque instant; nul ne doute, et depuis bien longtemps, que le traité De elementis ne soit un de ces ouvrages que les Arabes composaient et qu'ils attribuaient, pour leur donner plus d'autorité, au Stagirite ou à quelque illustre philosophe grec l.

Le pseudo-Aristote connaît les théories géologiques dont, bien avant Théophraste, les partisans de la durée limitée du Monde tiraient argument ; ces théories, il ne les admet point.

a Certains hommes, » dit-il 2, « parmi ceux qui ont composé des discours, prétendent que la mer a changé de place à la surface de la sphère terrestre, et qu'il n'est sur la terre aucun lieu qui n'ait été autrefois sous les eaux. Ils fondent leur avis sur les traces (ex prœssionibus (?)) que Ton voit au sommet des collines et à la cime des montagnes. Un de ces hommes raconte qu'en creusant un puits, lorsqu'il arriva à la couche argileuse, il trouva une argile compacte et dure ; il continua à creuser cette argile, et il y découvrit un gouvernail de navire. Par là, il fut assuré que la mer avait été autrefois en cet endroit, et qu'elle change de place très lentement et pendant de très longues périodes. »

Si ce changement de place de la mer était réel, déclare le pseudo-Aristote, il serait sûrement déterminé par quelque action astrale ; le retour de la mer au même lieu serait donc un effet périodique, et sa période serait égale à celle de quelqu'un des phénomènes astronomiques ; or, il n'est dans les cieux mouvement si lent qui n'entraînât pour la mer des déplacements beaucoup trop rapides au gré de l'histoire; la plus lente des révolutions célestes est celle de la sphère étoilée qui, selon Hipparque et Ptolémée, s'accomplit en 36ooo ans; si le déplacement des eaux de la mer suivait cette révolution, ces eaux

i. Nous citons cet apocryphe d'après l'édition des Opéra Aristotclis qui porte ce colophon : Imprœssum (sic) est praesens opus Venetiis per Gregorium de Gregoriis expensis Benedicti Fontanœ Anno salutifere incarnationis Doraini nostri MCCCCXCN I. Die vero XIII Julii.

2. Aristotclis Liber de proprietatibus elementorum, fol. 400 (marqué 300), verso.

LÉONARD DE VINCI ET LES ORIGINES DE LA GÉOLOGIE 3oi

s'avanceraient, à la surface de la terre, d'un degré par siècle; or, l'histoire nous apprend qu'une foule de cités se trouvent, depuis une longue suite de siècles, toujours à la même distance de la mer.

« Ce que nous avons dit en ce traité détruit donc manifestement et pleinement la théorie selon laquelle la mer aurait changé de place à la surface de la terre ; l'erreur de ceux qui ont admis cet avis est en évidence. »

« Certains philosophes, » poursuit le pseudo-Aristote l, « prétendent que la terre, au moment de sa formation, était parfaitement ronde et qu'il ne s'y rencontrait ni vallée ni montagne; sa figure était alors exactement sphérique comme celle des corps célestes. Ces vallées et ces montagnes que nous voyons à la surface de la terre n'ont pas d'autre cause que l'action des eaux. Les eaux ont creusé les parties de la terre qui étaient les moins compactes, et ainsi se sont formées les montagnes; ces régions peu compactes, une fois creusées, sont devenues les lieux des mers.

» Je dis que ceux qui tiennent ce discours et admettent cette théorie en viennent à partager l'avis de ceux qui croient au changement de la position des mers à la surface du globe. Or, au commencement de ce livre, nous avons riposté au discours de ces derniers et ruiné leur opinion à l'aide de démonstrations manifestes. Revenons, cependant, à ceux qui tiennent un tel discours

» Supposons qu'au début la terre ait été un corps parfaitement sphérique et parfaitement lisse, qu'il ne s'y soit rencontré ni vallée ni montagne ; il était alors nécessaire que la masse terrestre fût entièrement recouverte par la masse des eaux et que celle ci la revêtit d'une couche d'épaisseur uniforme ; dès lors, l'eau qui tombait en pluie du haut de l'air, tombait à la surface de la couche d'eau qui recouvrait la terre ; » cette pluie ne pouvait donc aucunement creuser le sol.

Invoquera-t-on l'action du vent, qui eût agité cette couche d'eau dont la terre était recouverte ? Les mouvements de cette eau eussent alors pu déniveler le sol qu'elle submergeait.

i. Aristotelis Liber de proprietatibus elemenlorum, fol. /iôg (marqué 36g), recto.

« Mais le vent n'est qu'une vapeur émise par la terre sèche; » il ne pouvait donc y avoir de vent alors que les eaux de la mer recouvraient toute la terre .

Ainsi se trouve réfutée l'opinion de ceux qui voulaient que la terre, à l'origine, ne présentât ni vallée ni montagne, et que les eaux eussent sculpté toutes les inégalités du sol.

L'auteur du Liber de démentis a réfuté la théorie purement neptunienne de la formation des montagnes ; à l'origine de celles-ci, il faut donc placer une cause plutonienne; c'est ce que fera le petit traité dont nous allons maintenant nous occuper.

Le Traité des minéraux attribué a Avicenne

Aristote avait-il écrit un traité Des minéraux? C'est une question que l'on a agitée de tout temps, sans la résoudre.

A la suite de la paraphrase qu'il a composée sur les Météores du Stagirite, Albert le Grand a donné un traité De mineralibus . Au premier chapitre de ce traité1, il mentionne les écrits, venus à sa connaissance, où il était parlé des minéraux; en ce chapitre, il s'exprime en ces termes : « Nous n'avons pas vu les livres d' Aristote sur ce sujet; nous n'en avons vu que des extraits partiels. Ce qu'Avicenne a dit au troisième chapitre du premier livre qu'il a composé sur ces questions est loin d'être suffisant. »

Albert le Grand connaissait donc un ouvrage, attribué à Avicenne, dont un chapitre traitait des minéraux, et il a fait usage de cet écrit, tout en le complétant.

Est-il possible de retrouver la trace de cet écrit d' Avicenne?

Le manuscrit de i6i42 (latin) de la Bibliothèque Nationale contient2, comme dernier chapitre du livre IV des Météores d'Aristote, un paragraphe, intitulé De Mineris, où la main

i. Beati Alberti Magni, Ratisponensis episcopi, De mineralibus liber primus, tract. I, cap. I : De quo est intciitio et quae divisio, modus et dicendoruin onlo. •2. F. de Mély, Le lapidaire d" Aristote (lievue des Études grecques, t. VII, i>s<)'i,

LÉONARD DE VINCI ET LES ORIGINES DE LA GEOLOGIE 3o3

d'un auteur arabe se trahit à chaque instant. Il est facile de voir que ce paragraphe fait partie de l'ouvrage qu'Albert le Grand attribuait à Àvicenne.

Albert explique1 comment, pour qu'une pierre se puisse former, il faut que la terre qui l'engendre soit mêlée d'eau : « Si l'élément humide ne se trouvait pas bien infus parmi les parties terrestres, s'il ne leur était adhérent, s'il s'évaporait tandis que la terre se coagule, il ne resterait qu'une poussière de terre discontinue. Il faut donc que cet élément humide soit collant et visqueux, que ses parties enlacent les parties terrestres comme se tiennent les maillons d'une chaîne. Alors l'élément sec retient l'élément humide, tandis que la liqueur humide, interposée aux parcelles de l'élément sec, en assure la continuité. Et hoc testatur Avicenna cwn dicit quod terra pura lapis non fît quia continuationem terra non facit sua siccitate, sed potius comminutionem; vincens enim in ea siccitas non permittit fîeri conglutinationem. Rationem dicit idem philosophus quod aliquotiens desiccatur lutum, et fit médium inter lapidern et lutum, et deinde in spatio temporis fît lapis. Dicit iterum quod lutum aptius ad hoc quod transmutetur in lapidern est unctuosum; quod enim taie non est comminutivum, sive comminubile in pulverem, est propter facilem humiditatis separabilitatem ab eodem. »

Or, au texte du xme siècle publié par M. de Mély, nous lisons2 :

« Terra pura lapis non fit, quia continuationem non facit, sed discontinuationem. Vincens in ea enim siccitas, non permittit eam conglutinari. Fiunt autem lapides duobus modis : aut conglutinatione, ut in quibus domina est terra; aut congelatione, ut in quibus terra praedominatur. Aliquando enim desiccatur lutum primum, et fît quoddam quod est médium inter lutum et lapidern, quod deinceps fit lapis. Lutum vero huic transmutationi aptius est viscosum, quoniam continuativum ; quod enim taie non est comminutivum erit. »

Le rapprochement de ces deux citations ne saurait laisser

i. Albert le Grand, Op. cit., lib. I, tract. 1, cap. Il : De materia lapidum.

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