‹ Études sur Léonard de Vinci (volume 2)Chapitre 54 sur 126 · F. de Mély, Op. cit., p · texte numérisé non relu

F. de Mély, Op. cit., p

forme en pierre; il est même possible qu'une certaine force minéralisante change les eaux en pierres. Voilà pourquoi on trouve dans les pierres des restes d'animaux et de bêtes aquatiques.

» Les montagnes se sont donc formées très lentement, comme nous venons de le dire; mais aujourd'hui, elles décroissent. On trouve en effet, dans les montagnes, des couches terreuses qui ne sont pas formées de la substance pierreuse dont nous venons de parler ; elles sont le résultat de l'érosion des montagnes; elles sont une matière terreuse que les eaux ont amenée avec des vases et des herbes... et qu'elles ont mêlée avec la boue venant de la montagne. Peut-être aussi que l'antique limon de la mer n'était pas partout de même nature, en sorte que certaines parties se sont changées en pierre, et d'autres non. Ce sont les parties demeurées terreuses qui sont amollies et dissoutes par la puissance victorieuse de l'eau.

» Le flux et le reflux de la mer creusent certains lieux et en relèvent d'autres. Parfois, aussi, la mer couvre toute la terre ; alors elle arrache les parties peu résistantes en laissant en place les roches dures; les parties molles qu'elle a enlevées, elle les accumule en certains points ; lorsque après cela elle se retire, ces parties molles qu'elle a accumulées se dessèchent et deviennent des montagnes. »

Avicenne ou l'auteur, quel qu'il soit, de ce Traité des minéraux commence par déclarer que l'origine essentielle des montagnes est le soulèvement du sol par les tremblements de terre; cette doctrine s'accorde fort bien avec les principes posés au Livre De démentis, et, mieux encore, avec les théories développées au traité Du Monde par le pseudo-Philon. Mais, après cette profession de foi en faveur de la doctrine plutonienne, notre auteur s'attache presque exclusivement à l'exposé des phénomènes neptuniens; ce ne sont, a-t-il déclaré, que des causes accidentelles de la formation des montagnes; mais, bien qu'accidentelles, il ne tarde pas à les déclarer principales. Il reprend ainsi des considérations fort analogues à celles qui ont été combattues par Théophraste, par le pseudo-

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Philon et par l'auteur du traité De elementis. Il corrige seulement ce qu'il y avait, en ces considérations, de trop exclusif. Il admet, à l'origine, des soulèvements de la surface terrestre par des actions internes ; mais la mer et les cours d'eau ont sculpté le relief actuel du sol.

D'autres écrits arabes propageaient, d'ailleurs, la doctrine du pseudo- Philon. Un livre intitulé1 : Le présent des frères de la pureté et de la sincérité contient un grand nombre de citations d'Aristote, parmi lesquelles se trouve un chapitre Des minéraux; on y lit ce passage :

« Les montagnes soulevées au sein des eaux par des vapeurs intestines se fragmentent, et les eaux repoussées se nivellent et dessinent les contours des contrées. »

Nous allons voir que toute la Géologie des savants chrétiens du xuie siècle procède des Météores d'Aristote et des deux livres que nous venons d'analyser : le Liber de proprietatibus elementorum et le Traité des minéraux attribué à Avicenne.

Albert le Grand.

Le livre Des propriétés des éléments, que l'on croyait être d'Aristote, eut une grande influence sur les théories scientifiques de la Scolastique; Albert le Grand en a composé un long commentaire, où les fruits de ses propres observations se trouvent semés au cours d'une paraphrase du traité apocryphe.

L'Évêque de Ratisbonne reproduit presque textuellement2 ce que le pseudo -Aristo te avait écrit du changement de place de la mer et les arguments astrologiques par lesquels il avait réfuté cette opinion; mais il y ajoute les remarques qu'il a

i. Bibliothèque Nationale, supplément arabe, ms. n° i845 ; cf. : F.deMély, Op. cit., p. 190.

2. Beati Alberti Magni, Ratisponensis episcopi, Liber de causis proprietatum elementorum; lib. I, tract. II, cap. II: De opinione quae dixit mare transmutari de loco ad locum; cap. III : De improbatione opinionis quae dicit mare transmutari de loco ad locum.

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recueillies au cours de ses voyages. « Peut-être obj cetera -t- on que la mer d'Angleterre, qui est une partie de l'Océan, s'est retirée de la ville que l'on nommait autrefois Tuag Octavia ; nous avons, de nos propres yeux, constaté qu'auprès de cette ville, la mer avait délaissé un grand espace en peu de temps. De même pourra-ton dire que la mer s'éloigne sans cesse de cette ville de Flandre qu'on nomme Burig (Bruges). Mais nous dirons que ce retrait n'est pas continu, qu'il n'est nullement causé par le mouvement du ciel des étoiles fixes, et qu'il est purement accidentel... Il se produit, en effet, parce que des dunes se forment à l'entrée des ports et que les lames de la mer les élèvent sans cesse; la mer se ferme ainsi à elle-même l'accès de ces villes et se retire peu à peu. Dans ces pays -là, d'ailleurs, on chasse de force la mer du lit qu'elle occupe en élevant des digues sur les rivages ; les habitants de ces contrées, en refoulant ainsi la mer, conquièrent de grandes étendues de terre. Le recul de la mer, en ces lieux, n'est donc pas naturel, mais accidentel...

» Quant à cette rame qui fut trouvée, dit-on, par un homme qui creusait un puits, cette rame avait été sans doute très anciennement placée en ce lieu; puis de la terre avait été amoncelée sur cet objet, que la fraîcheur du sol avait ensuite protégé contre la putréfaction ; ou bien encore, la mer avait pu se trouver autrefois en cet endroit et s'en être retirée accidentellement. C'est ainsi qu'à Cologne nous avons vu creuser des fosses très profondes au fond desquelles on a trouvé des constructions dont le revêtement portait des dessins et des décorations admirables; les hommes les avaient élevées dans l'Antiquité; puis, par suite de la ruine des édifices, la terre s'était accumulée par-dessus. »

Albert reproduit1 d'une manière presque textuelle les arguments du pseudo-Aristote contre ceux qui attribuent la formation des inégalités du sol à l'action érosive des eaux pluviales. Mais il fait suivre ces raisonnements d'un chapitre3 où il

i. Albert le Grand, Op. cit., lib. II, tract. III, cap. IV: De improbatione corum qui dixerunt montes et valles causari a cavatione aquarnm.

2. Albert le Grand, Op. cit., lib. II, tract. III, cap. V: Et est digressio déclarons causait) esseusialem et causas accidentales montium.

expose quelles sont, selon lui, les causes de la génération des montagnes; nous y trouvons une paraphrase bien reconnaissable du chapitre qui porte le même titre au Traité des minéraux d'Avicenne; nous y trouvons aussi la trace des observations personnelles du savant dominicain :

« Au sujet de la question actuellement posée touchant la génération des montagnes et des vallées, voici la vérité : Les montagnes et les vallées peuvent être engendrées par deux causes; l'une de ces causes est essentielle et universelle; l'autre est particulière, elle n'agit qu'à certaines époques et en de certains lieux.

»La cause essentielle et universelle est la suivante: Les montagnes naissent des tremblements de terre, en des régions où la surface du sol est trop solide et trop compacte pour se laisser briser; alors, en effet, les gaz (ventas) qui se sont formés en abondance à l'intérieur de la terre et qui sont violemment agités, soulèvent le sol et forment des montagnes. Les tremblements de terre sont fréquents auprès de la mer ou des grands amas d'eau, parce que ces eaux bouchent les pores de la terre, et empêchent le dégagement des vapeurs émises par la terre et emprisonnées dans les entrailles du sol; aussi est-ce près de la mer ou des grandes nappes d'eau que naissent, en général, les montagnes les plus élevées. Sous ces montagnes subsiste une cavité capable de contenir une grande quantité d'eau; aussi les lieux montueux sont-ils bien souvent des lieux où les sources abondent et qui, par leur ruissellement, engendrent de grands lacs.

» La surface soulevée ne devient point solide et résistante si ce n'est aux dépens du limon gluant et visqueux que l'afflux de l'eau y amène. On trouve donc dans les lieux montueux des rochers immenses et nombreux; ils ont été engendrés par ce limon et par la chaleur, car cette chaleur réunit les diverses parties du limon; cette chaleur est elle-même produite soit par les rayons du soleil, soit par le mouvement des vapeurs terrestres.

» Nous trouvons une preuve de tout cela dans les parties d'animaux aquatiques et peut-être aussi dans les engins prove-

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nant de navires que l'on découvre dans les rochers des montagnes aux lieux concaves des monts; l'eau, sans doute, les y a amenés avec le limon gluant qui les enveloppait; le froid et la sécheresse de la pierre les ont ensuite empêchés de se putréfier en totalité. On trouve une très forte preuve de ce genre dans les pierres de Paris, en lesquelles on rencontre très fréquemment des coquilles, les unes rondes, les autres en forme de croissant de Lune, les autres encore bombées en forme d'écaillé de tortue.

» Nous disons donc que c'est là la cause essentielle des montagnes; d'autre part, au lieu d'où a été enlevé ce qui s'est ainsi soulevé, une vallée s'est produite.

» Lorsqu'une montagne est fort ancienne, le sommet, coagulé en rocher par la chaleur, se dessèche; il s'effrite alors et tombe par morceaux, à moins que ces rochers de la cime n'aient des bases fort larges au-dessus desquelles ils s'élèvent, beaucoup plus étroits, comme s'ils se trouvaient soutenus par des colonnes et des murailles.

» Quant à la cause accidentelle des montagnes, elle peut, le plus souvent, se partager en deux autres.

» La première de ces causes est l'alluvion et, surtout, l'alluvion marine; car les autres eaux ne peuvent produire une alluvion bien considérable. La mer, en effet, soit par ses vagues, soit par l'action du flux ou du reflux, enlève aux rivages beaucoup de terre; elle accumule ensuite cette terre, engendrant une montagne d'un côté et une vallée de l'autre...

» L'autre cause accidentelle se rencontre là où de grandes étendues sablonneuses sont balayées par des vents violents. En de tels lieux, en effet, il arrive fréquemment que le vent enlève le sable d'un endroit pour l'accumuler en un autre endroit; en ce dernier endroit, selon la masse du sable déplacé, il se fait un mont grand ou petit... »

Nous savons, par le propre témoignage d'Albert le Grand, qu'il connaissait le petit traité Des minéraux et qu'il l'attribuait lui-même à Avicenne; nous ne nous étonnons donc pas de retrouver, en ce que nous venons de lire, des souvenirs bien reconnaissables du chapitre que ce traité consacre à la forma

LÉONARD DE V1NCÏ ET LES ORTGINES DE LA GÉOLOGIE 3l3

tion des montagnes; mais le docteur dominicain enrichit l'enseignement d'Àvicenne en y introduisant ses propres observations ; en outre, il le retouche de manière à le mieux accorder avec les doctrines soutenues au livre De causis proprietatum elementorum. Avicenne avait accordé, en la genèse des vallées et des montagnes, une très grande importance aux bouleversements apportés par la mer à la surface du sol ; ces bouleversements témoignaient de circonstances où la terre entière avait été envahie par les eaux de l'Océan. Albert le Grand ne fait jouer aucun rôle, en son Orogénie, à ces débordements maritimes ; il n'en fait même pas mention; il réduit l'action de la mer à la formation des dunes et des dépôts littoraux.

Albert s'est inspiré à la fois du livre De causis proprietatum elementorum et du traité Des minéraux d'Avicenne ; ces sources sont-elles les seules auxquelles il ait puisé? En son petit traité, Avicenne proclamait, à la vérité, que l'action plutonienne était la cause essentielle de la formation des montagnes; mais, tout en reléguant l'action neptunienne au rang de cause accidentelle, il lui laissait une telle importance qu'il lui arrivait d'écrire : « C'est là la principale cause de la formation des montagnes, » au risque de contredire aux principes qu'il avait lui-même posés. Albert demeure conséquent avec ces principes; non seulement il déclare, avec Avicenne, que l'action plutonienne est la « cause essentielle et universelle » de la genèse des monts, mais il s'en tient à cette déclaration. Le rôle presque exclusif que son Orogénie attribue aux soulèvement éruptifs ne marque-telle pas une influence exercée sur sa pensée par le traité Du monde du pseudo-Philon?

En un autre écrit d'Albert le Grand, nous relèverons des indices qui nous permettront de regarder cette assertion comme extrêmement probable : L'Évêque de Ratisbonne connaissait l'apocryphe attribué à Philon d'Alexandrie. L'écrit dont nous voulons parler est la paraphrase aux quatre livres des Météores d'Aristote.

C'est encore aux phénomènes éruptifs qu'Albert, en son traité Des Météores, attribue la formation exclusive des mon-

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tagnes: «II se produit, » dit-il1, « un mouvement d'élévation et de dépression du sol lorsque la vapeur emprisonnée est abondante et que les parois qui la contiennent sont fort résistantes. Alors, en effet, la vapeur soulève la partie supérieure du lieu qui la contient; une partie de cette vapeur s'échappe au dehors tandis qu'une autre partie demeure renfermée. Lorsqu'une nouvelle quantité de vapeur vient à s'engendrer, le lieu qui la contient est soulevé de nouveau. Il subit ainsi des alternatives de soulèvement et de dépression, jusqu'à ce que la vapeur se soit échappée en totalité. »

Après avoir étudié la génération des montagnes, le célèbre docteur dominicain en étudie la destruction ; ce qu'il en dit2 rappelle ce qu'il a développé au Liber de causis proprie tatum elementorum : « La ruine des montagnes peut se produire sans tremblement de terre, et cela de deux manières. En premier lieu, les bases d'une montagne peuvent être abrasées par une cause quelconque; alors, privée de fondement, cette montagne s'écroule en totalité ou en partie. En second lieu, lorsque la montagne est fort élevée, la cime se dessèche extrêmement; elle se fendille au sommet; les eaux alors pénètrent dans les fissures ainsi formées; courant avec impétuosité, elles arrachent la partie fendue du reste de la montagne; et selon la disposition de la fissure, une partie plus ou moins grande de la cime vient à s'écrouler. »

Le cours des eaux a donc uniquement un rôle de destruction ; cette théorie d'Albert s'accorde fort bien, et jusque dans le détail, avec les doctrines géologiques de Théophraste et du pseudo-Philon.

Il en est de même des opinions qu'émet l'Évêque de Ratisbonne lorsqu'il examine3 cette question : Pourquoi certaines terres sont- elles submergées tandis que d'autres terres émergent du sein de la mer?

« Il y a des terres qui, autrefois, étaient recouvertes par les

i. Beati Alherti Magni, Ratisponensis episcopi, Metheororum liber tertius, tract. II, cap. XVIII : De efï'ectu terrae motus in movendo locum in quo est.

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