‹ Études sur Léonard de Vinci (volume 2)Chapitre 55 sur 126 · Albert le (îrand, loc. cit · texte numérisé non relu

Albert le (îrand, loc. cit

3. Beati Albcrti Magni, Ratisponensis episcopi, Metheororum liber primas, tract. Il, cap. \V : Quare terra* quœdam submerguntur et quœdam desiocuntur.

LÉONARD DE VINCI ET LES ORIGINES DE LA GEOLOGIE 3l5

eaux douces ou par les mers et qui sont aujourd'hui à sec; d'autres, au contraire, qui étaient terre ferme, sont maintenant submergées... Les lieux qui se sont asséchés n'ont pas émergé d'un seul coup; ils ont été délaissés peu à peu, selon que la mer était plus profonde en un endroit et moins profonde en un autre. Lorsqu'un de ces lieux a atteint un degré modéré de sécheresse, il est devenu habitable; alors on y a planté des arbres, afin que les racines de ces arbres assurent à la terre plus de cohésion, et on y a semé des graines. » Gomment ne pas reconnaître, en cette dernière phrase, une phrase empruntée à Théophraste par le pseudo - Philon : « Ces terres présentaient des régions riches et nullement stériles, comme on l'a reconnu lorsqu'on a entrepris de les ensemencer et d'y planter des arbres ? »

Il semble donc fort probable que le traité Du monde, longtemps attribué à Philon d'Alexandrie, a été connu d'Albert le Grand qui s'en est inspiré en diverses circonstances.

Au sujet des changements de figure des continents et des mers, ce traité soutenait des opinions fort concordantes avec celles d'Aristote; ce sont ces dernières qu'Albert développe surtout et qu'il adopte dans le chapitre que nous avons cité. Ces changements de figure sont dus surtout aux transformations que subit le régime des pluies aux divers lieux de la terre. Ces transformations elles-mêmes sont sous la dépendance de causes astronomiques, telles que le mouvement lent de la sphère des étoiles fixes et les conjonctions des planètes.

C'est sans doute l'influence de Théophraste et du pseudo- Philon qui pousse Albert à l'examen de ces deux questions : La mer a-t-elle, autrefois, couvert la terre entière? Peut-il arriver qu'au cours des temps, elle se dessèche totalement? Gomme les deux auteurs dont il paraît s'inspirer, il répond1 à ces deux questions par la négative : « Ce que nous avons dit prouve que, selon la nature (Albert exclut par ces mots le déluge universel qui, selon lui, fut miraculeux), la mer n'a

i. Beati Alberti Magni, Ratisponensis episcopi, Metheororum liber primus, tract. III, cap. II : Et est digressio declarans an aqua aliquando totam terram operuit et an siccabilis est per totum procedente tempus.

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jamais recouvert la terre entière; cela prouve aussi que, selon la nature, la mer ne sera jamais desséchée; elle demeurera toujours égale à elle-même. »

En exposant la thèse qu'il se propose de réfuter, Albert déclare qu'elle est d'Anaxagore; il ajoute qu'elle est soutenue « par Ovide et par beaucoup d'autres philosophes illustres » ; le très érudit dominicain connaissait donc les opinions géologiques qui se trouvent exposées au poème des Métamorphoses.

En un autre de ses écrits, Albert le Grand nous fait connaître comment il comprenait le mécanisme de la pétrification qui nous a conservé les restes d'animaux fossiles : « Il n'est personne qui ne s'étonne, » dit-il1, c; de trouver des pierres qui, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, portent l'image d'animaux. Extérieurement, en effet, elles en montrent le dessin et lorsqu'on les brise, on trouve en elles la figure des parties internes de ces animaux. Avicenne nous enseigne que ces apparences sont causées par ce fait que des animaux peuvent, en entier, se transformer en pierres et, particulièrement, en pierres salées. De même, dit-il, que la terre et l'eau sont la matière habituelle des pierres, de même les animaux peuvent devenir matière de certaines pierres; si les corps de ces animaux se trouvent en certains lieux où s'exhale une puissance minéralisante (vis lapidiftcativa) , ils sont réduits en leurs éléments qui sont saisis par les qualités particulières à ces lieux; les éléments que contenaient les corps de ces animaux se transmuent en l'élément terrestre, qui en était l'élément dominant; cet élément terrestre demeure, toutefois, mêlé d'une certaine quantité d'éléments aqueux; alors, la vertu minéralisante convertit en pierre cet élément terrestre ; les diverses parties intérieures ou extérieures de l'animal conservent la figure qu'elles avaient auparavant. Le plus souvent ces pierres salées ne sont pas dures. Il faut, en effet, une vertu très puissante pour transmuer ainsi les corps des animaux ; cette transformation

i. Bcati Albcrti Magni, Ratisponensis episcopi, De mineralibus liber primus, tract. Il, cap. VIII : De quibusdam Lapidibus liabentibus intus et extra effigies animalium,

brûle une partie de la matière terrestre au sein de l'élément humide, ce qui engendre la saveur salée. »

Albert le Grand a pris soin, en exposant cette théorie de la pétrification, de rappeler le nom d'Avicenne; et, en effet, nous y trouvons de très reconnaissables souvenirs de ce que nous avons lu, sur le même sujet, dans le traité Des minéraux, attribué au célèbre philosophe arabe.

Récapitulons les sources auxquelles l'Évêque de Ratisbonne a puisé les connaissances géologiques éparses dans ses divers écrits :

Par son propre aveu, nous savons qu'il avait lu les quatre livres des Météores d'Aristote, les Métamorphoses d'Ovide, le livre De caasis proprietatum elementorum, enfin le traité Des minéraux attribué à Avicenne; en outre, il est très probable qu'il connaissait le livre Du monde attribué gratuitement à Philon. Il connaissait donc bon nombre des écrits grecs, latins ou arabes, parvenus jusqu'à nous, qui traitent de la formation des montagnes et de l'origine des fossiles.

Mais cette grande érudition ne lui a pas servi à produire une simple compilation. Non seulement il a enrichi d'observations personnelles très nombreuses, et souvent très sensées et très justes, les connaissances géologiques qu'il tenait de ses lectures, mais encore il a fondu toutes ces connaissances pour en composer une théorie logiquement coordonnée.

Il a rejeté tout à fait au second plan l'action orogénique des eaux, douces ou marines, pour invoquer presque exclusivement les soulèvements plutoniens. Il a nié les débordements soudains et universels de l'Océan; il a réduit les changements de figure des continents et des mers à des modifications très lentes, limitées à des aires peu étendues. Les eaux douces ont surtout pour rôle la destruction des montagnes; elles sont intervenues, toutefois, pour durcir les terrains soulevés et les transformer en roches ; c'est au cours de cette transformation que des coquilles et d'autres débris animaux se sont trouvés pétrifiés.

Telle est, résumée en quelques lignes, la théorie géologique d'Albert le Grand.

3l8 ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI

Vincent de Beauvais

Vers l'an i25o, le Dominicain Vincent le Bourguignon, évêque de Beauvais, publiait une vaste encyclopédie 1 qui prétendait refléter fidèlement la Physique, le Dogme, la Morale et l'Histoire. Et, en effet, si l'on ne peut demander d'idées neuves ni de théories originales à cette imposante compilation, du moins y trouve-t-on l'exposé presque complet de ce que l'on connaissait au milieu du xme siècle.

Ce qui rehausse le prix de cette marqueterie, c'est que chacun des fragments qui la composent porte sa marque d'origine. Vincent de Beauvais fait précéder du nom de l'auteur ou du titre du livre qui l'a fournie chacune des citations qui, mises bout à bout, forment son ouvrage.

Tout ce que le Spéculum naturelle contient d'intéressant au sujet de la Géologie se trouve ainsi emprunté au traité Des minéraux qu'Albert le Grand attribuait à Avicenne. Mais les deux chapitres qui forment le fragment exhumé par M. de Mély sont éparpillés en diverses parties de deux des livres du Miroir de la Nature, et ils y sont donnés comme s'ils provenaient de deux écrits différents.

La première partie du traité Des minéraux se retrouve, disséminée, en divers chapitres du septième livre de Vincent de Beauvais 2 ; ce livre est, d'ailleurs , entièrement consacré à la science des pierres et des métaux; c'est, notamment, au

i. Vincenti Burgondi, ex ordine Praedicatorum, episcopi Bellovacensis, Spéculum quadruplex, naturale, doctrinale, morale, historiale.

2. Au lib. VII du Spéculum naturale, le Gap. II : De quatuor corporum speciebus reproduit le fragment publié par M. de Mély (loc. cit., p. 180) depuis le commencement : Corpora mineralia... jusqu'à : ...nisi per ingénia naturalia. — Le Cap. LXX1I : De sale harmoniaco, reproduit la suite, depuis : Alumen autem... jusqu'à : ...coagulatum ex siccitatc (loc. cit., p. 186). — Le Gap. LXXIX : De naturali generatione lapidum mineralium, donne ce qui vient après, depuis : Terra pura lapis non fit... jusqu'à ...quai liquefaciunt certissime (loc. cit., p. 187). — Enfin, le Cap. LXXX : iLerum de generatione lapidum et corporum mineralium, poursuit depuis : Fiunt ergo lapides... jusqu'aux mots : per magnum temporis spatium, qui terminent (p. 188) le premier chapitre du fragment publié par M. de Mély.

quatre- vingtième chapitre de ce livre qu'est inséré le curieux passage relatif à la pétrification des corps d'animaux.

Vincent de Beauvais n'attribue pas à Avicenne, mais bien à Aristote, le chapitre dont il insère les divers fragments en son septième livre; chacun de ces fragments, en effet, y est précédé de cette mention : Ex quarto libro metheororam; nous avons vu que le manuscrit du xme siècle étudié par M. de Mély attribuait, lui aussi, le traité De mineris au Stagirite et en faisait le dernier chapitre du IVe livre des Météores.

Ce traité qu'Albert le Grand dit être d'Avicenne se termine par un chapitre De causa montium dont nous avons dit l'importance. Ce chapitre a passé entier, lui aussi, au Spéculum naturale, mais il est inséré d'un seul bloc » au sixième livre de cet ouvrage; en outre, Vincent le donne comme extrait non point du quatrième livre des Météores, mais du traité qu'il nomme De natura rerum; le traité qu'il intitule ainsi, en général, est celui-là même qu'Albert le Grand a paraphrasé sous le titre : De causis proprietalum e terne ntorum.

Vincent de Beauvais n'a rien ajouté au traité Des minéraux qu'Albert attribuait à Avicenne ; mais en l'insérant en une encyclopédie que tout le Moyen-Age n'a cessé de lire, il a grandement contribué à la diffusion des doctrines que professait l'auteur de ce traité.

Ristoro d'Arezzo.

Les écrits d'Albert le Grand et le Spéculum naturale de Vincent de Beauvais ont eu la plus grande influence sur le développement de la science au Moyen-Age. Nous trouvons une marque bien reconnaissable de cette influence en un traité écrit en 1282, en langue italienne, par Ristoro d'Arezzo2.

1. Vincenti Burgondi Spéculum naturale, lib. VI, cap. XY : De montibus et causis eorum .

2. Ristoro d'Arezzo, La composizione del Mondo. Testo italiano del 1282, pubblicato da Enrico Narducci. Roma, Tipografia délie Scienze matematiche e fisiche, 1859. — Délia composizione del Mondo. Milano, i8G4(nos citations se rapportent à cette seconde édition).

En effet, le chapitre * de son livre De la composition du Monde où Ristoro traite de la génération et de la destruction des montagnes débute par une page qui pourrait presque être regardée comme une paraphrase de ce qu'a écrit Avicenne et reproduit Vincent de Beauvais; citons cette page :

« Étudions maintenant la génération et la corruption des montagnes; voyons comment elles se peuvent faire et défaire. Nous observons que l'eau dilue la terre, que cette terre descend des montagnes pêle-mêle avec l'eau, qu'elle remplit les vallées et en élève le niveau; d'un autre côté, nous voyons l'eau excaver le sol, l'entailler et faire les vallées ; la vallée faite, il reste une montagne ; nous voyons l'eau enlever la terre d'un lieu et la porter en un autre ; nous la voyons prendre la terre en un lieu bas et la remonter en un lieu élevé, ou bien, au contraire, la ramener du lieu élevé au lieu bas; par tout cela, il paraît qu'elle a vertu pour produire des montagnes et des vallées. Gela se reconnaît à la suite des crues des fleuves; lorsqu'ils viennent à s'abaisser, la terre que leurs eaux avaient couverte et le sable qu'ils ont apporté se montrent tout sillonnés de monts et de vallées. Gela se voit encore sur les rivages de la mer; en rejetant le sable hors de son sein, elle forme une dune, à laquelle elle donne des figures de montagnes et de vallées comme si elle s'étudiait à les produire. Nous voyons au cours des saisons l'eau afïbuiller la terre, la tirer du fond de son lit, la soulever et la porter en un lieu plus haut ; par rapport à l'excavation ainsi produite, ce lieu devient un mont.

» Les montagnes peuvent encore avoir été produites par l'eau du déluge. Alors que l'eau du déluge couvrait la terre, qu'elle séjournait par toute la terre, par l'effet du vent ou de quelque autre cause, elle a pu enlever la terre de certains endroits et la porter en d'autres endroits ; car lorsque l'eau séjourne à la surface de la terre, il est de sa nature d'y produire des montagnes et des vallées ; il est de sa nature de laisser la terre montueuse et vallonnée. »

Avicenne avait, d'une manière toute semblable, attribué la

i. Ristoro d'Arezzo, Op. cit., libro VI, capitolo VIII : Délia cagionc et del modo délia gencrazione delli monti, e délia loro corruzione.

formation de certaines inégalités du sol à des envahissements momentanés de la terre ferme par la mer; « parfois, » disait-il, « la mer couvre la terre; » Ristoro d'Arezzo précise ; il ne considère qu'un seul envahissement de ce genre ; il le nomme il diluvio; visiblement, il l'identifie avec le déluge universel de la Genèse.

Que les eaux de la mer aient envahi la terre, produisant ce que Ristoro nomme il diluvio, qu'elles aient engendré des montagnes sur le sol qu'elles recouvraient, notre auteur en trouve une preuve convaincante dans l'existence d'ossements et de coquilles fossiles au sommet des montagnes :

« En fouillant presque au sommet d'une très haute montagne, nous avons trouvé une grande quantité d'os de ces poissons que nous nommons escargots et aussi de ceux que nous nommons coquilles ; celles-ci étaient toutes semblables à celles dont se servent les peintres pour y garder leurs couleurs. En ce lieu se trouvaient également une grande quantité de sable, et des cailloux arrondis, gros ou petits, entremêlés de place en place, comme s'ils eussent été déposés par un fleuve. C'est un signe certain que cette montagne a été faite par le déluge. Nous avons trouvé beaucoup de telles montagnes. »

Après avoir rapporté une autre observation du même genre, Ristoro poursuit : « Le déluge a pu également produire des montagnes sans y laisser ni sable, ni os de poissons; cela dépend de la nature du terrain que les eaux ont rencontré

» Lorsqu'en une contrée, on rencontre de ces montagnes où se trouvent du sable et des os de poissons, c'est un signe certain que cette contrée a été autrefois recouverte par la mer ou par des eaux analogues à la mer ; ailleurs qu'en la mer, en effet, et particulièrement en des fleuves de petit débit, on ne trouverait pas une quantité de sable aussi grande que celle dont sont formées ces montagnes qui contiennent des os de poissons. »

Cette dernière remarque semble empruntée non pas à Avicenne et à Vincent de Beauvais, mais à Albert le Grand, qui écrivait : « La première cause de la formation des montagnes

P. DLHEM. 2 1

'6l'2 ÉTUDES SUR LEONARD DE VINCI

est l'alluvion, et, surtout, l'alluvion marine; les autres eaux, en effet, ne peuvent produire une alluvion bien considérable. » Cette phrase d'Albert était suivie d'observations sur la formation des dunes que Ristoro a presque textuellement reproduites et que nous avons citées tout à l'heure. Il est visible que le physicien d'Arezzo s'inspire à la fois d'Avicenne et du savant dominicain.

C'est, en particulier, Albert le Grand qui a suggéré les passages suivants :

« Le tremblement de terre est, lui aussi, une cause également capable de produire et de détruire les montagnes ; lorsque la raison qui engendre le tremblement de terre, raison qui a son siège sous terre, est puissante, elle peut projeter la terre vers le haut et produire une montagne ; elle peut encore enfler la terre par dessous, de telle sorte qu'au-dessous du mont ainsi soulevé, il demeure seulement une cavité ; cette même raison produit l'un ou l'autre effet selon la nature du terrain. Il nous est arrivé de faire l'ascension de telles montagnes; en nous promenant à leur surface, en les frappant pour les étudier, nous les avons entendues retentir et résonner comme si elles étaient creuses et élastiques à l'intérieur. »

A ces diverses causes qui ont pu produire les montagnes, Ristoro d'Arezzo en adjoint une que ni le Liber de elementis, ni Avicenne, ni Albert le Grand, ni Vincent de Beauvais n'avaient invoquée ; il s'agit de l'attraction exercée sur certaines portions de la terre par certaines étoiles du ciel. « Ces étoiles peuvent rassembler de la terre, en amonceler les parties les unes sur les autres, tirer cette terre vers elles, comme par sa vertu l'aimant attire à lui le fer, construire enfin des montagnes aussi nombreuses et aussi grandes qu'il convient à leur métier. »

Cette explication de la formation des montagnes est tout à fait dans le goût de la Physique astrologique qui avait vogue en Italie. Nous trouverions des considérations analogues dans les écrits publiés par Campano de Novare peu d'années avant que Ristoro rédigeât sa Composition du monde; c'est par une telle attraction des étoiles que Campano explique l'élévation

des continents au-dessus des mers. Cecco d'Ascoli, en son Commentaire à la sphère de Jean de Sacro-Bosco, invoque des influences célestes toutes semblables. En la célèbre Question de la terre et de l'eau que l'on attribue à Dante Alighieri, les étoiles, par une attraction analogue à celle que le fer exerce sur l'aimant, assurent à l'émergence des continents et déterminent les tremblements de terre qui produisent les montagnes. Un peu plus tard encore, Pierre d'Abano suit les théories de ces divers auteurs lorsqu'il veut rendre compte de l'existence de la terre ferme. Mais nous n'insisterons point, car il nous faudrait pénétrer beaucoup trop avant dans l'étude des doctrines astrologiques.

La géologie italienne au xive SIÈCLE ET AU XVe SIÈCLE. Paul de Venise. — Léonard Qualéa.

Ristoro d'Arezzo a exposé, sans y rien ajouter d'essentiel, les théories géologiques d'Albert le Grand et de Vincent de Beauvais. En son écrit Délia composizione del Mondo, ces théories n'ont fait aucun progrès. Elles ne progressent pas davantage par les traités que les savants italiens ont composés durant le xivc siècle et le xvc siècle.

M. Mario Baratta, auquel nous devons un livre des plus remarquables sur les doctrines géologiques du Vinci et de ses prédécesseurs, a réuni1 les divers passages où Cecco d'Ascoli, Giovanni Boccacci (Boccace), Léon Battista Alberti ont parlé des fossiles; ce qu'ils en ont dit ne donne que peu de lumières nouvelles sur les problèmes géologiques. En termes fort obscurs, Cecco d'Ascoli, en son poème de YAcerba, exprime son opinion ; il voit en des empreintes végétales la preuve que les montagnes ont été jadis submergées ; la présence de coquilles au flanc des montagnes démontre à Boccace la réalité

i. Mario Baratta, Leonardo da Vinci ed i Problemi délia Terra; Torino, 1903, pp. 228-228.

des invasions de la mer dont la fable nous a gardé le souvenir ; quaut à Alberti, il se borne à décrire un fossile qu'il possédait et où nous reconnaissons bien aisément quelque échinide.

Tous ceux de ces auteurs qui se sont exprimés assez nettement pour que nous puissions connaître ou tout au moins soupçonner leur pensée, semblent bien s'accorder en un point : Ils paraissent regarder les fossiles comme des objets que la mer a transportés lors de ses débordements ou déluges, et qu'elle a délaissés sur la terre ferme lorsqu'elle est rentrée dans son lit; ils ne pensent pas que les animaux dont nous retrouvons les débris aient vécu là où ces débris sont demeurés; seuls, les anciens philosophes que combattait ïhéophraste paraissent avoir vu dans les coquilles fossiles autre chose que les témoins d'une submersion momentanée ; ce sera précisément l'une des marques distinctives des théories de Léonard de Vinci, et aussi l'un de leurs titres les plus importants à la reconnaissance des savants, que le retour à cette très ancienne opinion; nous verrons Léonard s'efforcer de prouver, par de multiples arguments, que les fossiles ne sont pas des épaves transportées à de grandes distances par une mer accidentellement débordée, mais bien les restes d'animaux qui, pendant de très longues durées, ont vécu sous les flots, aux lieux mêmes où leurs débris ont été ensevelis et pétrifiés.

D'ailleurs, l'enseignement que les Universités italiennes donnaient au xve siècle ne semble pas avoir contribué à cette découverte du grand peintre. Pour les maîtres italiens de ce temps comme pour Albert le Grand, la cause essentielle de la formation des montagnes n'est pas le soulèvement lent du fond de la mer; cette cause est exclusivement éruptive, et c'est la terre ferme qui est le plus souvent le théâtre de son action.

Déjà Gecco d'Ascoli, qui enseignait à Padoue au début du xivc siècle, déclarait en son poème italien de VAcerba ' que « les collines et les montagnes sont formées par le souffle des vents que contient au-dessous d'elle la terre dure et épaisse. »

Cent ans après Gecco d'Ascoli, le maître qui a le plus de

i. Mario Baratta, Oj>. cit., p. 216.

vogue en cette même Université de Padoue est Paul Nicoletti d'Udine, surnommé Paul de Venise.

Parmi les nombreux écrits de Paul de Venise se trouve un traité De compositione Mundi1 qui n'est, la plupart du temps, qu'un sec résumé du livre Délia composizione del Mondo de Ristoro d'Arezzo.

« Il est à noter, dit Paul de Venise, que les montagnes peuvent être engendrées par quatre causes. En premier lieu, elles peuvent l'être par un tremblement de terre qui pousse la terre en grande quantité soit d'un seul côté, soit de deux côtés. En second lieu, elles peuvent être produites par l'eau qui transporte de la terre et des pierres d'un endroit à un autre. En troisième lieu, elles peuvent être formées de main d'homme, comme on le voit pour le mont Omnis terrae à Rome et pour beaucoup d'autres montagnes faites en vue de conduire les eaux. En quatrième lieu, elles peuvent être engendrées par le ciel. De même, en effet, que le forgeron a besoin d'une enclume, de même le ciel a besoin de la montagne pour agir en la terre habitable. Mais un forgeron qui n'aurait pas d'enclume en ferait une; de même le ciel, par sa propre vertu, accumulant la terre et transportant les pierres, ferait des montagnes s'il n'en trouvait pas qui fussent faites par les tremblements de terre, ou par l'eau, ou par les hommes; et il les ferait afin de pouvoir opérer en la terre habitable. »

Tout cela est textuellement extrait du livre de Ristoro. Malheureusement, Paul de Venise néglige d'emprunter au physicien d'Arezzo ses intéressantes observations sur les fossiles. Il aime mieux s'inspirer de toute l'Astrologie qu'enseigne le traité De lia composizione del Mondo.

Ce que Paul de Venise enseignait, en la première moitié du xve siècle, au sujet de la formation des montagnes, d'autres l'écrivaient en la seconde moitié du même siècle.

C'est à cette époque que nous devons rapporter un traité d'Astronomie médicale, composé par le vénitien Léonard

i. Expositio Magistri Pauli Veneti Super libros de generatione et corruptione Arislotelis — Ejusdem De compositione mundi cum figuris. Colophon : Impressum Venetiis mandato et expensis nobilis viri Domini Octaviani Scoti civis Modoetiensis duodecimo Kalendas Junias 1/198, per Bonetum Locatellum Bergomensem.

Qualéa, et dont nous possédons une copie manuscrite1 achevée par Arnauld de Bruxelles le 22 octobre i475.

Voici ce que nous lisons2 au troisième chapitre du traité composé par le médecin vénitien :

« ... La terre, qui est l'élément le plus lourd, aurait, par son mouvement naturel, gagné le centre du Monde, en sorte que l'eau, moins lourde, l'eût recouverte tout entière d'une couche sphérique.

» Pourquoi la terre n'est pas entièrement couverte par ïeau. Mais l'homme et les autres animaux, qui devaient être composés des quatre éléments, n'auraient pu vivre en l'un quelconque des quatre éléments, pris à l'état de simplicité et de pureté. Aussi, par un effet de la bonté divine, la terre ellemême, attirée et aidée par certaines influences [célestes] conformes à sa nature, s'est gonflée en certaines parties de sa surface, elle s'est soulevée vers le haut; elle s'est trouvée, en une certaine région, presque entièrement émergée; ailleurs, elle s'est trouvée encore plus élevée, au point d'atteindre presque à la région du feu...

» Du tremblement de terre. Les extumescences de la terre ont cessé, dès lors, d'être couvertes par l'eau qui tendait à son centre. Sous ces tumeurs se trouvaient des cavités; et comme la nature ne peut souffrir le vide, ces cavités ont été remplies des mêmes éléments unis entre eux, mêlés et viciés. Les qualités diverses et les répugnances mutuelles des éléments ainsi mêlés engendrent en ces cavités des exhalaisons qui, ne trouvant pas d'issue, deviennent de plus en plus denses et grossières; parmi ces exhalaisons, il en est de chaudes et de sèches, qui ont la nature des choses ignées et tendent au mouvement de l'élément léger; toutefois, la dureté et la pesanteur de la terre ne livrent passage à leur sortie qu'au prix d'une grande

i. Compendium clari viri Leonardi Qualea quod Aslronomiam medicinalem nuncupari voluit. ex multis Syrorum: Indorum: Arabum: Persorum : Egiptiorum : Grecorum et Latinorum volurninibus coinpilatum: in facilita tenu medicorum et commoditatem injirmorum (Bibliothèque nationale, tonds latin, ms. n° 10*26/», fol. 57, recto, à fol. 96, recto). — Voir, au sujet de ce texte : Pierre Duhem, Ce qu'on disait des Indes Orientales avant Christophe Colomb (Revue générale des Sciences, 19e année, p. /10a, 3o mai 1908).

■i. Léonard Qualéa, Op. cit.t capitnlum tertium; ms. cit., foll. 5g, verso, et 60, recto.

violence. Alors, secondées et attirées par les influences de certaines étoiles qui participent de leur complexion et de leur nature, elles frappent la terre avec impétuosité, elles la heurtent puissamment, et finissent par se faire un passage, en communiquant à la terre un mouvement ou tremblement très fort. Par suite de ce choc très intense et très violent, il arrive que la terre est, de nouveau, soulevée à une grande hauteur, ce qui, sur la terre ferme, engendre des montagnes et, en mer, des îles.

» Des îles qui se sont montrées, récemment. C'est ce qui est arrivé de notre temps, en ces dernières années, près de l'île de Santorin, dans la mer Egée. Tout à coup, en un semblable tremblement de terre, au milieu d'une violente éruption de feu, une île a émergé. Tout auprès de là, au témoignage de Justin et d'autres historiens, une île avait émergé du sein des eaux chaudes, au temps du roi Antiochus. Nous avons vu ces deux îles et nous les avons foulées de nos pas. »

L'éruption que Léonard Qualéa cite comme toute récente est celle qui, en 1^57, a agrandi l'île de Paléo-Kaimeni. Nous en pouvons conclure que son Astronomie médicale fut composée au voisinage de l'an i46o.

Ce que nous trouvons dans les théories géologiques de tous les savants italiens du Moyen Age, de Paul de Venise ou de Léonard Qualéa comme de Risloro d'Arezzo, c'est un souvenir de l'enseignement d'Albert le Grand et de Vincent de Beauvais, auquel vient se mêler l'hypothèse des influences astrales. Rien, dans cette science italienne, ne préparaît les géniales pensées du Vinci sur les mouvements lents du sol et sur la véritable origine des fossiles; ces pensées lui ont été exclusivement suggérées par la lecture des traités d'Albert de Saxe.

Albert de Saxe.

Ge que nous avons rapporté de l'enseignement d'Albert le Grand et de Vincent de Beauvais, si unanimement accepté

pendant plus de deux siècles par les savants italiens, nous fait mieux comprendre la puissance et l'originalité des doctrines géologiques soutenues au xive siècle, en l'Université de Paris, par Albert de Saxe.

Nous avons présenté, ailleurs1, ces théories; nous n'en reprendrons pas l'exposé; nous nous bornerons à souligner ce qui les distingue des opinions que l'on professait auparavant.

Beaucoup des prédécesseurs d'Albert de Saxe ont admis, avec Avicenne, que l'action de l'eau pouvait engendrer des montagnes en accumulant les terres les unes sur les autres. Albert de Saxe assigne nettement à l'eau son rôle géologique véritable ; l'eau détruit peu à peu toutes les éminences et tend à niveler la surface du sol. Si aucune action ne contrebalançait celle de l'eau, la terre finirait par être entièrement sphérique et la mer la recouvrirait de toutes parts. Les vues d'Albertutius touchant l'érosion sont tout à fait analogues à celles des physiologues contre lesquels argumentait Théophraste.

Pas plus que Théophraste, pas plus que le pseudo-Philon, le maître de l'Université de Paris ne croit à ce nivellement final de la terre ferme, à cette extension de l'eau à la surface entière du globe. C'est qu'à l'action toujours destructive et niveleuse de l'érosion, il oppose, comme le pseudo-Philon, une action antagoniste. Seulement, cette action n'est plus une puissance éruptive qui ferait croître les montagnes tandis que l'eau des pluies et des rivières les détruit peu à peu. Le phénomène, antagoniste de l'érosion, qu'Albert invoque, c'est un soulèvement lent soit des continents eux-mêmes, soit du fond de l'Océan; tandis que les continents, s'abaissant peu à peu par l'érosion, finiraient par se trouver au-dessous du niveau des mers, une tendance contraire les relève; en même temps, des terres, aujourd'hui submergées, sortiront des flots; par une très lente alternance, les continents deviennent océans et les océans deviennent continents.

Ce soulèvement lent et incessant des continents, notre

i. Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui l'ont lu. Première série, Paris, [906. I : Albert do Saxe et Léonard de Vinci, ill (Bulletin Italien, I. Y. 1905 ,

auteur ne l'attribue nullement à une cause plutonienne; il en trouve l'explication en sa théorie de la pesanteur. Toujours le centre de gravité de l'élément terrestre doit coïncider avec le centre immuable de l'Univers ; tout changement de figure ou de densité de la surface terrestre détermine un changement de situation du centre de gravité par rapport à la masse de la terre; cette masse, alors, se déplace afin de remettre son centre de gravité au centre du Monde. La diminution de densité des contrées échauffées par le soleil, les transports de terre vers le fond des mers par les cours d'eau sont deux actions de même sens qui, sans cesse, tendent à placer le centre de gravité de la masse terrestre plus près du fond de l'Océan ; ces deux actions impriment ainsi à l'élément terrestre tout entier des mouvements très lents, mais ininterrompus ; à chaque instant, pour que le centre de gravité de la terre rejoigne le centre du monde, le fond des mers descend tandis que la surface des continents éprouve un soulèvement. Ce soulèvement compense l'abaissement que l'érosion avait imposée à cette même surface.

L'érosion qui transporte au fond de la mer la terre enlevée à la surface des continents, le mouvement d'ensemble par lequel la terre ferme remonte sans cesse, forment une sorte de cycle qui se répète indéfiniment. Par ce déplacement lent de l'élément terrestre, les alluvions qui composent actuellement le sol de l'Océan vont se trouver repoussées peu à peu jusqu'au centre de la terre; puis, continuant à progresser, elles dépasseront ce centre et finiront par arriver jusqu'à la surface de la terre ferme. Les couches superficielles de notre continent ont donc été autrefois submergées en l'autre hémisphère; elles en sont venues peu à peu, franchissant successivement tous les degrés que comporte l'épaisseur terrestre, en sorte que les plus voisines de la surface du sol sont les plus anciennes.

Cette théorie, comme toute la doctrine de la pesanteur développée par Albert de Saxe, est aujourd'hui pensée morte ; mais les deux grands faits qu'elle tentait de relier l'un à l'autre restent à la base de notre Géologie. Il demeure bien certain

33o ÉTUDES SUR LEONARD DE VINCI

que l'érosion, qui a donné aux montagnes et aux vallées leur actuelle configuration, tend à aplanir tous les reliefs du sol en entraînant la terre au fond des mers. Il demeure bien certain que de très lentes oscillations de la surface terrestre ont produit les continents en faisant émerger le fond des océans, tandis qu'elles déprimaient peu à peu des terres fermes et les faisaient disparaître sous les flots. De ces vérités, on trouve des énoncés partiels chez les auteurs qui ont précédé Albert de Saxe; mais nul d'entre eux ne les a aussi nettement formulées que ce dernier; nul n'a aussi exactement assigné à chacune d'elles le rôle qu'elle doit jouer dans l'explication des phénomènes géologiques.

On peut s'étonner qu'Albert de Saxe n'invoque pas l'existence des fossiles comme une preuve convaincante de cette affirmation que les continents actuels ont fait autrefois partie du fond des mers. Cette existence ne pouvait être ignorée d'un habitant de Paris ; sans doute, il avait eu maintes fois occasion d'observer les coquilles que l'on trouve, si abondantes et si reconnaissables, dans la plupart des terrains du bassin parisien; d'ailleurs, il avait sûrement lu les écrits d'Albert le Grand et de Vincent de Beauvais, dont la vogue était extrême, et ces écrits eussent suffi à signaler à son attention les restes d'animaux qui demeurent au sein des pierres. Il serait invraisemblable que les fossiles lui fussent demeurés inconnus et qu'il n'eût point vu le parti qu'il en pouvait tirer en faveur de ses doctrines.

Il est plus probable que l'existence des fossiles, signalée par les auteurs les plus lus, était connue non seulement d'Albert de Saxe, mais de tous ceux, maîtres et étudiants, qui fréquentaient l'Université de Paris; Albert qui, visiblement, recherchait fort la concision, aura jugé oiseux de mentionner un fait que nul n'ignorait autour de lui.

Nous avons eu, bien souvent, à parler des Questions sur les Météores compilées par Thémon le fils du Juif. Nous avons vu1 que Nifo attribuait formellement ces questions à Albert de

i. Éludes sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus el ceux qui l'ont lu ; première série, note II.

Saxe, et nous avons dit à quel point celte opinion de Nifo nous paraissait fondée. Or les questions de Thémon le fils du Juif nous fournissent1 un court résumé de la théorie géologique d'Àlbertutius. Voici ce résumé :

« Si, en quelque endroit, la mer se trouve soulevée, elle se meut vers un lieu plus bas; c'est ainsi qu'à certaines époques, elle délaisse une partie de la terre et s'écoule jusqu'à ce qu'elle recouvre une autre partie. Gela se produit de la manière qui a été dite, à cause de la rareté de la terre; en effet, à une certaine époque, la terre, étant plus rare d'un côté, y est plus légère; puis, à une autre époque, les parties qui étaient légères peuvent devenir beaucoup plus graves qu'elles n'étaient auparavant; la mer alors, abandonnant une région de la terre, se répand sur celle qui est devenue plus grave. C'est de ce mouvement que parle Àristote lorsqu'il dit que certaines parties de la terre, habitables aujourd'hui, cesseront un jour de l'être parce qu'elles seront submergées. C'est aussi de ce mouvement que parle Ovide lorsqu'il conte qu'en une certaine montagne, une ancre fut trouvée sous terre, signe manifeste que la mer avait autrefois occupé ce lieu. »

Le passage d'Ovide auquel Thémon fait allusion est celui que nous avons cité au § II; afin de prouver que la mer a séjourné au sommet de certaines montagnes, Ovide ne mentionne pas seulement cette légendaire découverte d'une ancre, mais la présence incontestable de coquilles marines :

Et procul a pelago conchae jacuere marina?,

Et vêtus inventa est in montibus anchora summis.

De ce passage, Thémon, c'est-à-dire Albert de Saxe, retient ce qui concerne l'ancre et non point ce qui fait allusion aux fossiles. N'est-ce point que les élèves des deux maîtres parisiens avaient maintes fois trouvé des coquilles dans les pierres qu'ils avaient sous les yeux, tandis qu'assurément ils n'y avaient découvert aucune ancre?

i. Quœstiones super quatuor libros Metheororum compilatae per doctissimum Philosophiœ professorem Thimonem ; in lib. II quaest. I.

Léonard de Vinci.

Si Albert de Saxe ni Thémon n'ont fait aux fossiles la moindre allusion, Léonard de Vinci n'a cessé de porter son attention sur ces débris; en ses notes manuscrites, maintes fois il en parle; il en recherche l'origine, il analyse le procédé par lequel ils ont été pétrifiés, il en discute la signification géologique.

Une foule d'écrits, il est vrai, lui suggéraient l'étude de ces coquilles, de ces restes d'animaux dont abondait mainte roche italienne. Parmi les ouvrages que nous avons étudiés au cours des chapitres précédents, il n'en est guère dont il n'ait pu prendre aisément connaissance.

En l'an i5oo, le traité Des météores d'Aristote, traduit en latin, avait été plusieurs fois imprimé.

Presque toutes les anciennes éditions latines des œuvres d'Aristote mettaient au nombre des ouvrages de cet auteur le livre De elementls ou De proprietatibus elementorum; c'est ainsi que nous avons étudié le livre dans une édition donnée en 1^96, à Venise, par Gregorius de Gregoriis.

Le traité Des minéraux d'Avicenne était pris par Alessandro Achillini pour une œuvre du Stagirite; il était compris, avec d'autres écrits d'Aristote et d'Achillini, dans un recueil imprimé à Bologne, par Benedictus Hector, en l'an i5oi.

Les divers fragments de ce même traité se retrouvent tous dans le Spéculum naturale de Vincent de Beauvais; or, le Spéculum naturale est splendidement imprimé à Strasbourg, en l'an 1470, par Jean Mentelin; il l'est également à Nuremberg, en i483, par Antoine Goburger, et à Venise, en i4q3, par Hermann de Lichtenstein.

Le traité De minerallbus d'Albert le Grand est imprime en 1476, à Padoue, par Pierre Maufer; en 1/191, à Pavie, par C. de Canibus; en i4*)5, à Venise, par Joannes et Gregorius de Gregoriis.

Joanncs et Gregorius de Gregoriis donnent également à Venise, en i/io5, une édition du traité Des météores d'Albert le Grand.

La paraphrase du savant dominicain sur le De causls proprietatum elementorum semble avoir été imprimée pour la première fois en i5i7, à Venise, par les héritiers d'Octavianus Scotus, avec les paraphrases sur les autres Parva naturalia; mais avant cette publication, les textes manuscrits de cet ouvrage n'étaient sans doute rien moins que rares.

Enfin, le traité De compositione mundi de Paul de Venise, résumé de l'œuvre italienne de Ristoro d'Arezzo, fut imprimé en 1/198 à Venise par Bonetus Locatellus; Octavianus Scotus en était l'éditeur.

La plupart de ces textes, écrits en latin, étaient aisément accessibles au Vinci; il en était sans doute de même de plus d'un texte italien, imprimé ou manuscrit; ainsi M. Girolamo Calvi a relevé r certains emprunts faits par Léonard au poème de ÏAcerba de Gecco d'Ascoli.

Il est donc extrêmement vraisemblable que Léonard ait connu quelques-uns au moins des écrits divers que nous avons analysés et que la lecture de ces écrits ait contribué à signaler l'étude des fossiles à sa sagace curiosité. Il semble bien que les considérations développées par le grand peintre sur le mécanisme de la pétrification rappellent par quelques traits ce qu'Avicenne avait dit de cette question et, mieux encore, ce qu'Albert le Grand en avait écrit.

Mais si Léonard a lu quelques-uns des livres que nous venons d'énumérer, s'il leur a peut-être emprunté quelques indications sommaires sur la fossilisation des débris animaux, une chose demeure bien certaine et bien avérée : Les doctrines que ces livres renfermaient, en dépit de la vogue dont elles jouissaient auprès des savants italiens du xve siècle, sont demeurées étrangères à la Géologie de Léonard. Une seule influence a impérieusement dirigé toutes les recherches géologiques du grand peintre; cette influence dominante, souve-

1. Toni, 77 manoscritto H di Leonardo da Vinci, e UFiore di Virth e VAcerba di Cecco d'Ascoli (Archivio storico italiano, 1899).

raine est celle d'Albert de Saxe; tout ce que le Vinci a écrit touchant l'émersion ou la submersion des continents, toutes les observations et tous les raisonnements qu'il a accumulés au sujet des fossiles, tout cela tend constamment à un but unique: exposer, commenter, prouver la théorie d'Albert de Saxe sur les mouvements lents de la terre.

Cette théorie, nous la trouvons maintes fois formulée, et de la manière la plus nette, en ces précieuses notes que Léonard jetait sur le papier. Nous avons extrait, dans une précédente étude1, les énoncés de cette doctrine que nous avons pu recueillir dans les divers manuscrits publiés par M. Gh. Ravaisson-Mollien. D'autres manuscrits en renferment qui sont encore plus complets et plus clairs, si possible.

Voici d'abord une phrase2 destinée au préambule du Traité de l'eau auquel Léonard travaillait sans cesse :

« De ces livres, les premiers traitent de la nature de l'eau, considérée en elle-même, et de ses mouvements; les autres traitent des choses qu'elle fait dans son cours, qui change le centre et la figure du Monde. »

A la seconde partie de ce programme se rapporte ce passage3 :

« Cette partie de la terre s'est plus éloigné du centre du Monde, qui s'est faite plus légère ; et cette partie de la terre s'est faite plus légère sur laquelle a passé un plus grand écoulement d'eau. Cette partie donc s'est faite plus légère d'où s'écoulent un plus grand nombre de fleuves, comme les Alpes, qui séparent l'Allemagne et la France de l'Italie, et d'où sortent le Rhône au midi, le Rhin au nord, le Danube au nord-est, le Pô au levant, ainsi que les innombrables rivières qui les accompagnent; ces fleuves courent sans cesse à la mer, troublés par la terre qu'ils emportent avec eux. »

i. Albert de Saxe et Léonard de Vinci, III {Bulletin Italien, t. V, janvier-mars 1.905. — Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui l'ont lu, première série, I, pp. 29-3i).

a. Léonard de Vinci, Ms. de la Bibliothèque du Comte de Leicester, Holkham Hall, Norlbllk, fol. 5, recto. — J. P. llichter, The literary Works of Leonardo da \inei. London, i883; l. II, art. 919.

3. Léonard do Vinci, Ms. cit., fol. 10, recto. — llichter. Op. cit., t. 11, art. io03.

Ailleurs1, nous retrouvons, en des termes peu différents, celte même pensée, qui est essentiellement celle d'Albert de Saxe :

« Cette partie de la surface d'un grave quelconque se fera plus éloignée du centre de sa gravité, qui se fera de plus grande légèreté.

» En l'élément terrestre, donc, le lieu d'où les fleuves emportent la surface des montagnes pour la porter à la mer, est un lieu dont la gravité diminue ; ce lieu se fera donc plus léger et, par conséquent, plus éloigné du centre de gravité de la terre, c'est-à-dire du centre de l'Univers, qui coïncide toujours avec le centre de gravité de la terre. »

Au cahier où se trouve la réflexion précédente, nous lisons encore celle-ci2 :

« Le centre du Monde change sans cesse de situation au sein du corps de la terre, et cela en fuyant notre hémisphère.

» Cela se démontre par le terrain susdit, qui est continuellement enlevé des bords et des flancs des montagnes pour être porté à la mer; plus est grande la quantité de ce terrain qui est enlevée, plus il s'allège et, par conséquent, plus s'aggrave le terrain dont la pesanteur était diminuée par les ondes maritimes ; il est donc nécessaire que le centre dont il s'agit change de situation. »

Voici encore, en un autre recueil3, l'énoncé de la même doctrine :

a Le centre du Monde est, de soi, immobile; mais la situation où il se trouve (par rapport au corps de la terre) est sans cesse en mouvement de diverses façons. Le centre du Monde change continuellement de situation; de ces changements, l'un est de plus lent mouvement que l'autre; car l'un de ces changements se produit toutes les six heures et l'autre s'accomplit en un grand nombre de milliers d'années. Celui qui dure six heures naît du flux et du reflux de la mer; l'autre dérive de la consom-

i. Léonard de Vinci, Ms. L. de la Bibliothèque de l'Institut, fol. 17, recto.

2. Léonard de Vinci, Ms. L. de la Bibliothèque de l'Institut, fol. i3, verso.

3. Léonard de Vinci, Il Codice Atlantico, fol. 102, recto b. — Del moto e misura dell' acqua, lib. I, cap. XXX. — Cf. : Mario Baratta, Leonardo da Vinci e i problemi delta terra, ïorino, 1903, p. 255.

mation des montagnes par les mouvements de l'eau, mouvements qui naissent eux-mêmes des pluies et du cours continuel des fleuves. La situation J change par rapport au centre du Monde, et non pas le centre par rapport à la situation, car ce centre est immobile, tandis que la situation se meut sans cesse d'un mouvement rectiligne ; et jamais ce mouvement ne sera curviligne. »

Si l'on réunit ces diverses citations à celles que nous avons données en notre première étude sur Albert de Saxe et Léonard de Vinci, on ne pourra, croyons-nous, se refuser à cette affirmation : La théorie des déplacements lents de la masse terrestre proposée par Albert de Saxe n'a cessé, aux époques les plus diverses, de préoccuper Léonard.

A cette affirmation, il en faut maintenant joindre une autre: Si le Vinci a prêté la plus grande attention à l'étude des fossiles, c'est qu'il voyait en la présence de ces coquilles au sein des roches une preuve convaincante en faveur de la doctrine géologique d'Albertutius.

Que telle soit bien la pensée du grand peintre, voici un passage 2 qui ne nous permettra pas d'en douter :

« De la mer qui change le poids de la terre. — Les coquillages, huîtres et autres semblables animaux qui naissent dans les fanges marines témoignent du changement de la terre autour du centre de nos éléments; on le prouve ainsi :

» Les fleuves royaux courent toujours troubles à cause de la terre qui s'élève en eux par suite du frottement de leurs eaux sur le fond et contre leurs rives; cette lente consommation découvre le front des degrés faits aux couches du sol où sont ces coquillages, qui se trouvent dans la surface de la fange marine où ils naquirent, quand les eaux salées les couvraient. Ces degrés étaient recouverts de temps en temps parles fanges de diverses grosseurs conduites à la mer par les fleuves, selon les diverses grandeurs des eaux diluviennes ; ainsi ces coquillages restaient murés et morts sous ces fanges accu-

i. Il sito, le point variable de la substance terrestre qui, à ebaque instant, coïncide avec le centre du Monde.

■2. Léonard de Vinci, Ms. E. de la Bibliothèque de l'Institut, fol. !\, verso.

LEONARD DE VINCI ET LES ORIGINES DE LA GÉOLOGIE 33y

mulées de telle épaisseur que la surface en émergeait à F air. Maintenant ces fonds sont à une telle hauteur qu'ils sont devenus collines, ou hauts monts, et les fleuves qui consument les flancs de ces monts découvrent les degrés des coquillages, en sorte que si le côté allégé de la terre s'élève continuellement, les antipodes s'approchent plus du centre du Monde, et les antiques ondes de la mer sont faites sommets des monts. »

Ce passage fondamental établit le lien entre ce que Léonard a dit des mouvements incessants du sol et ce qu'il a écrit au sujet des fossiles. La présence des fossiles loin de la mer et jusqu'au sommet des plus hautes montagnes lui paraît être un argument probant en faveur de la théorie d'Albert de Saxe ; mais la valeur de cet argument est subordonnée à l'acceptation de cette proposition : Les coquilles que renferment les roches sont des restes d'animaux marins qui ont vécu là même où on les découvre aujourd'hui. C'est donc à l'établissement de cette proposition que vont tous les efforts du Vinci.

Cette proposition, il entreprend de la démontrer directement en développant une théorie de la pétrification qui en dérive, et qui rende exactement compte de l'aspect des fossiles. Nous avons cité, en notre étude sur Albert de Saxe et Léonard de Vinci, une note extraite du cahier F de la Bibliothèque de l'Institut, où Léonard analyse en détail le mécanisme de la pétrification ; cette note fait logiquement suite, en quelque sorte, à celle que nous venons de rapporter.

Cette preuve directe ne suffirait pas à mettre hors de doute la proposition qu'il s'agit d'établir, si l'on n'y joignait la réfutation des doctrines qui la contredisent.

Or, ces doctrines sont de deux sortes :

Une théorie, fort en faveur auprès des astrologues italiens, prétend que les coquilles incluses en la substance des rochers ne sont point les restes d'animaux ayant eu vie, mais des «jeux de la nature», engendrés au sein de la terre par une vertu astrale.

Une autre théorie admet que les fossiles sont les débris d'êtres autrefois vivants, mais elle nie que ces êtres aient vécu là où se trouvent leurs tests; elle veut voir en ces coquilles

P. DLHEM,

338 études s un Léonard de vin ci

des épaves apportées, puis délaissées, par la mer en ses débordements diluviens.

Contre ces deux théories, Léonard de Vinci argumente avec vivacité.

Nous Favons vu, en notre étude sur Albert de Saxe et Léonard de Vinci, relever l'absurdité de l'hypothèse astrologique qui attribue la formation des fossiles à l'influence céleste.

Plus pressante et plus instante est son argumentation contre l'hypothèse diluvienne, car celle-ci ne partage point la criante absurdité de l'hypothèse astrologique. Citons un des passages1 où il la combat :

«Comment dans les couches rocheuses2, entre l'une et l'autre, se trouvent encore les traces de la marche des lombrics qui cheminaient entre elles alors qu'elles n'étaient pas desséchées.

» Comment toutes les fanges marines retiennent encore des coquilles et que les coquilles et la fange se sont pétrifiées ensemble.

» De la sottise et de la simplicité de ceux qui veulent qu'en ces lieux distants des mers les coquilles aient été portées par le déluge.

» Gomment une autre secte d'ignorants affirme que la nature ou le ciel les ont créés en de tels lieux par des influences célestes ; comme si l'on n'y trouvait pas les os (les coquilles) des poissons qui se sont accrus par la longueur du temps, comme si dans l'écorce des coquilles et des colimaçons on ne pouvait pas compter les années ou les mois de leur vie, ainsi qu'on le peut faire pour les cornes des bœufs et des béliers, ou pour les ramifications des plantes qui n'ont jamais été taillées en aucune de leurs parties.

» Lorsque nous avons prouvé par de tels signes que la durée de la vie de ces animaux est manifeste, il nous faut bien con-

i. Léonard de Vinci, Ms, de la Bibliothèque du Comte de Leicester, Holkham Hall, Norfollk, fol. 10, recto. — Richter, The literary Work of Leonardo da Vinci, t. II, art. 996.

2. Léonard avait observé avec beaucoup de soin les strates parallèles et superposées dont sont formées les roches sédimentaires; pour s'en assurer il suffit, au Musée du Louvre, d'examiner le premier plan de la Vierge ans rochers et, mieux encore, de la Sainte Anne.

fesser que ces animaux ne vivaient point sans se mouvoir pour chercher leur nourriture, et nous ne voyons en eux aucun instrument capable de creuser la terre ou la pierre où on les trouve maintenant reclus. Mais comment peut-il se faire qu'en une grande coquille de limaçon, on trouve les fragments et les parties de beaucoup d'autres coquilles de diverses espèces, sinon parce que, sur ce limaçon déjà mort et abandonné sur la plage, ces débris ont été jetés par les ondes de la mer, comme les autres choses légères qu'elle rejette sur la terre? Pourquoi trouve-t-on tant de fragments de coquilles entre deux couches de pierres, sinon parce que ces coquilles déjà déposées sur la plage y furent recouvertes d'une terre rejetée par la mer, laquelle terre est venue ensuite à se pétrifier? Si le déluge en question avait transporté ces coquilles depuis la mer, tu les trouverais à la limite d'une seule couche, et non aux limites de couches multiples ; à tel point que l'on peut compter les printemps des années, parce que la mer a multiplié les couches de sable et de vase que les fleuves voisins lui ont apportées et qu'elle a déposées sur ses rivages. Si tu voulais prétendre que plusieurs déluges ont contribué à produire ces couches avec les coquilles qu'elles renferment, il te faudrait affirmer en outre que, chaque année, il est arrivé un tel déluge. »

Le manuscrit de Léonard de Vinci que l'on conserve en la Bibliothèque du comte de Leicester renferme plusieurs autres passages l où sont accumulés les arguments par lesquels on peut réfuter l'hypothèse du transport diluvien des fossiles.

Tous ces raisonnements, en lesquels nous voyons Léonard développer ses qualités d'observateur merveilleusement curieux et sagace, tendent à un même objet, la démonstration convaincante de la théorie géologique d'Albert de Saxe.

Après avoir cité les considérations sur les érosions et les alluvions que contient le Traité des minéraux attribué à Avi-

i. Léonard de Vinci, Ms. cit., fol. 8, verso, fol. 9, recto et verso, fol. 10, recto et verso. — J.-P. Richter, Op. cit., t. II, artt. 987 à 989, 991, 996. — Mario Baratta, Leonardo da Vinci ed i problemi délia terra, pp. 297-302.

cenne par Albert le Grand, et à Aristote par M. de Mély, Eugène Mûntz écrivait1 :

u II est hors de doute que plus d'une de ces idées se retrouve chez Léonard de Vinci; mais les analogies ne sont qu'à la surface. Une fois de plus, il faut tracer une ligne de démarcation des plus tranchées entre les deux parties de l'œuvre écrite de Léonard : ou bien il copie textuellement, pour son usage personnel, les textes de ses prédécesseurs, sans chercher ni à les contrôler, ni à les développer; ou bien il vole de ses propres ailes, sans nul souci de la bibliographie du sujet. On serait fort embarrassé de citer, ne fût-ce qu'une seule de ses expériences, tant soit peu déduite, qui ait un point de départ dans les travaux d'un devancier. Bien plus, il montre une sorte d'inaptitude à s'assimiler ceux-ci, si grande est l'indépendance de sa vision.

» Les rapprochements qui viennent d'être établis prouvent que le grand savant florentin se rencontrait à tout instant avec les plus lumineux génies du Moyen Age ou de l'Antiquité, mais cela à son insu plutôt que de propos délibéré ».

11 nous a semblé piquant de citer ce jugement porté sur Léonard de Vinci savant par l'un des hommes qui ont le plus étudié Léonard de Vinci artiste. Il nous paraît difficile d'en formuler un qui soit plus exactement le contre -pied de la vérité; et nous croyons que nos diverses études sur Léonard et sur ceux qu'il a lus justifieraient une sentence qui contredit mot pour mot la précédente.

Non seulement les notes manuscrites de Léonard prouvent qu'il avait beaucoup lu, mais elle témoignent de l'admirable puissance avec laquelle il s'assimilait tout ce qu'il lisait. En quelqu'une des pages que ses doigts feuilletaient, une pensée nouvelle s'offrait elle à son esprit? Il ne se bornait pas à la copier; il l'examinait et la retournait longuement en tout sens, afin de la contempler à plusieurs reprises sous chacune de ses faces. De ce travail témoignent les formules diverses sous lesquelles nous retrouvons cette même pensée en des notes

i. E. Mûntz, Léonard de Vinci cl les savants du Moyen-Age (Revue scientifique, W série, l. XVI, p. 5i 5 ; i;G octobre 1901).

rédigées à des époques différentes ; il est telle proposition de Mécanique, d'Hydraulique, de Géologie, dont nous avons pu, avec certitude, indiquer la source, qui n'est assurément qu'un souvenir de lecture, et dont il est facile de relever quatre, cinq, six énoncés, légèrement différents les uns des autres, en feuilletant trois ou quatre des cahiers manuscrits laissés par le grand peintre.

Ce labeur n'était pas stérile. À force d'examiner une même pensée sous tous ses aspects, le Vinci finissait par démêler avec une extrême pénétration tous les tenants et aboutissants de cette pensée. Parmi les autres idées recueillies au cours de ses lectures, il découvrait celles qui pouvaient être rapprochées de cette pensée, qui l'éclaireraient ou qui en seraient éclairées. Parmi les faits que son attentive curiosité avait recueillis, il distinguait ceux qui pouvaient servir de preuves à cette pensée ou qui allaient être expliqués par elle. A la solution des divers problèmes qui hantaient son esprit, il devinait quel secours cette pensée pouvait apporter. Il marquait la place de cette pensée en chacun des traités qu'il avait dessein d'écrire. %

Chaque vérité à un lien, plus ou moins immédiat, avec chaque vérité ; tel est le principe qui nous paraît dominer le génie de Léonard et en commander toutes les démarches. Dirigé par ce principe, le Vinci a su lire mieux que qui que ce fût; bien lire, en effet, c'est non seulement recevoir la vérité nouvelle que le livre met sous nos yeux, mais c'est encore apercevoir clairement les rapports qu'a cette vérité avec toutes les vérités que nous connaissons déjà, avec tous les problèmes dont nous souhaitons la solution.

Et c'est précisément parce que Léonard lisait ainsi, parce qu'il lisait bien, qu'il a été un grand inventeur. Toutes les fois qu'en ses courtes notes, nous voyons apparaître une de ces idées qui portent la marque du novateur génial, nous reconnaissons que cette idée est née du rapprochement de deux autres pensées; tantôt ces deux pensées, au contact fécond, ont été tirées de deux livres; tantôt l'une d'elles est venue, par la lecture, retrouver l'autre que l'observation avait tirée des faits.

La doctrine géologique de Léonard est peut-être son invention scientifique la plus complète et la plus durable; or elle semble singulièrement propre à confirmer tout ce que nous venons d'avancer. Si nous remontons, en effet, à l'origine de cette doctrine, que trouvons-nous? D'une part, des renseignements très précis sur les coquilles fossiles, sur la nature des roches où elles se trouvent, sur leur disposition au sein de ces roches, sur leur état de pétrification; tous ces renseignements ont été recueillis sur le terrain par l'observation sagace du naturaliste. D'autre part, une théorie de la gravité et des petits mouvements du sol; cette théorie vient de Maître Albert de Saxe et le liseur l'a rencontrée dans les Subtilissimœ quœstiones in libros de Cœlo et Mando composées par cet auteur. Léonard n'a cessé de discuter les constatations qu'il avait recueillies et de méditer les propositions qu'il avait lues, jusqu'à ce qu'il fût parvenu à reconnaître très exactement comment elles s'adaptaient les unes aux autres.

Léonard de Vinci et la tradition parisienne

en Italie.

Tandis que les Italiens admettaient, en général, une théorie géologique plutonienne qui dérivait plus ou moins exactement de l'enseignement d'Albert le Grand et de Ristoro d'Arezzo, Léonard de Vinci a embrassé une doctrine neptunienne dont les principes avaient été posés au xive siècle, à Paris, par Albert de Saxe; cette doctrine, il l'a corroborée par une étude minutieuse des fossiles. Léonard nous apparaît, de prime abord, comme un homme qui ose penser tout autrement que les savants de son temps et de son pays. Sa grande originalité n'est pas douteuse; elle demande cependant à être appréciée avec un peu plus de minutie. Léonard a-t il exhumé une théorie scientifique délaissée depuis cent cinquante ans et tombée dans un complet oubli? S'est-il borné à douer dune

vigueur nouvelle une doctrine qu'une tradition ininterrompue avait portée, vivante encore, jusqu'à lui? C'est ce que nous voudrions examiner avant de clore cette étude.

La théorie des petits mouvements de la terre, créée par Albert de Saxe, n'a cessé, après lui, d'être enseignée par les maîtres de l'Université de Paris.

Ouvrons les Questions1 où Marsile d'Inghen commente la Physique d'Aristote « selon la méthode des nominalistes » de Paris. Nous y voyons2 que le futur recteur de Heidelberg admet la continuelle mobilité du globe terrestre imaginée par Albert de Saxe : « La Terre se meut fort souvent; cela a lieu lorsqu'il se produit un grand changement de pesanteur en une de ses parties, à la suite de construction de villes, par exemple, ou d'inondations marines, ou d'effets analogues; alors la Terre entière se trouve chassée hors de son lieu; il se fait un centre (de gravité) autre que celui qui était auparavant; à la suite de tels mouvements, les parties du globe qui, autrefois, étaient centrales, deviendront superficielles. »

Marsile d'Inghen n'a pas seulement composé ses Questions sur les livres des Physiques ; il a encore écrit des Abréviations des mêmes livres, sorte de manuel qui semble avoir été très fréquemment suivi dans l'enseignement des universités. Or, en ces Abréviations, le mouvement lent et incessant du globe terrestre est aussi formellement admis et plus complètement étudié que dans les Questions.

« La terre entière, dit Marsile d'Inghen3, se meut sans cesse d'un mouvement local de descente. On le prouve : Continuellement, en effet, le centre de gravité de la terre se trouve en dehors du centre du Monde, en sorte qu'il descend continuellement. Cette conséquence est logiquement établie; en effet, lorsque la terre se meut de mouvement naturel vers le centre

i. Quœstiones subtilissimœ Johannis Marcilii Inguen super octo libros Physicorum secundum nominatium viam. Colophon : Impfessœ Lugduni per honestum virum Johaunem Marion, anno Domini MCCCCCXVIII, die vero XVI mensis Julii.

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