‹ Études sur Léonard de Vinci (volume 2)Chapitre 56 sur 126 · Marsile d'Inghen, loc. cit., in librum II quaestio II · texte numérisé non relu

Marsile d'Inghen, loc. cit., in librum II quaestio II

3. Incipiunt subtiles doctrinaque plene abbreviationes libri phisicorum édite aprestantissimo philosopho Marsilio Inguen doctore parisiensi (ce livre, imprimé aïant i5oo, ne porte ni date, ni indication typographique, ni pagination), feuillet signé k. 3, col. a.

du Monde, elle désire simplement que sa gravité se trouve également répartie de tous côtés autour de ce centre; s'il n'en est pas ainsi, et si aucun obstacle ne s'interpose, la terre se meut jusqu'à ce que son centre de gravité soit le centre du Monde; et d'ailleurs, il est certain qu'il n'existe aucun obstacle naturel capable d'empêcher le mouvement d'un poids aussi considérable que celui de la terre entière. D'autre part, l'hypothèse faite est évidente; continuellement, en effet, la terre émergée s'allège, en sorte que le centre de gravité de la terre est constamment hors du centre du Monde. La conséquence de ce raisonnement tient logiquement aux prémisses; supposons, en effet, que la gravité soit également répartie tout autour du centre, et enlevons un certain poids à l'une des moitiés du globe sans l'enlever à l'autre; nous aurons produit une inégalité dans la répartition des poids. Quant à l'antécédent, il est évident, car les rayons du soleil rendent sans cesse plus légères les terres émergées.

« Peut-être répondra-t on de la sorte à ce raisonnement : Lors même que cette moitié-ci de la terre deviendrait plus légère et l'autre plus lourde, un si petit excès de gravité ne suffirait pas à émouvoir une résistance telle qu'est le poids de toute la terre. En second lieu, on pourra prétendre que la sphère de l'air tout entière résiste à ce mouvement rectiligne, et cette inégalité si modique en pesanteur et légèreté ne peut constituer une puissance motrice capable de surmonter la résistance de l'air. »

« A la première objection, nous répondrons que ce n'est pas seulement le petit excès du poids ajouté qui s'efforce à mouvoir la terre, mais que c'est la terre elle-même, et tout entière, qui tend à se placer de la sorte; lors donc que rien ne l'empêche de se placer ainsi, elle se mouvra d'elle-même vers une telle situation. La solution de la seconde objection se donne évidemment par un raisonnement tout semblable; cette objection est, en effet, sans valeur; c'est la terre entière qui produit ce mouvement; elle a certainement plus de puissance pour mouvoir que l'air pour résister, alors surtout que ce mouvement ne produit aucune discontinuité au sein de l'air. »

La seconde des objections que Marsile d'Inghen réfute en ce passage avait été indiquée par Albert de Saxe lui-même \ « On peut répondre, » avait-il dit, « qu'un allégement quelconque apporté à l'une des faces de la Terre ne saurait suffire à la faire mouvoir, à cause de la résistance que l'air oppose sur l'autre face. » Albertutius n'avait d'ailleurs pas insisté sur cette objection.

Après Marsile d'Inghen, l'Université de Paris ne connut sans doute pas de maître plus réputé que Pierre d'Ailly qui fut évêque de Cambrai, cardinal, et que l'on surnommait Aquila Francise. Les Qualuordecim quœstiones in sphœram Johannis de Sacro Bosco, composées par le très savant cardinal, eurent une vogue extrême; elles furent souvent imprimées à la fin du xve siècle et au début du xvic siècle. On trouve, en ces questions, un exposé très complet de la théorie d'Albert de Saxe.

« Au sujet de ce mouvement rectiligne de la Terre, dit Pierre d'Ailly2, il faut supposer en premier lieu que le centre de gravité de la terre se trouve continuellement au centre du Monde. En effet, alors que tous les graves tendent au centre du Monde, le corps le plus pesant doit avoir sans cesse son centre au centre du Monde.

» Il faut supposer, en second lieu, que si l'on divisait la terre en deux parties de même gravité, ces deux parties se comporteraient comme deux poids en équilibre; en sorte que si l'on ajoutait à l'une des deux parties une surcharge si petite soitelle, cette partie tirerait l'autre vers le haut. D'ailleurs, la ligne qui partagerait la terre en deux moitiés d'égal poids passerait par le centre du Monde. Cette seconde supposition résulte de la première.

» En troisième lieu, on suppose que si la terre était partagée par la pensée en deux moitiés d'égal volume, ces deux moitiés seraient de poids inégal; en effet, il est une partie de la terre qui se trouve continuellement exposée aux rayons du soleil; cette partie est sans cesse échauffée et allégée par la chaleur

i. Alberti de Saxonia Quœstiones in libros de Cœlo et Mundo; lib. II, quaest. X. — Cf. : Alberti de Saxonia Quœstiones in libros physicorum ; lib. VIII, quanst. IV.

2. Pétri de Aliaco Quatiiordecim quœstiones in sphxram Joannis de Sacro Bosco, quaestio MI,

solaire; l'autre partie, qui se trouve sous les eaux, est alourdie par le froid de l'eau ; la moitié de la terre qui est émergée est donc moins lourde que l'autre moitié.

» En quatrième lieu, on suppose que des parties de la terre émergée s'écoulent constamment vers la mer; de même, certaines parties de la terre, effritées par la sécheresse, sont emportées sous forme de poussières par les vents et, finalement, jetées à la mer.

» Ces hypothèses posées, nous formulerons une première conclusion : La terre se meut constamment d'un certain mouvement rectiligne, car l'une des moitiés de la terre pousse constamment l'autre moitié. En effet, l'une des deux moitiés devient constamment plus lourde que l'autre; donc, par nos deux premières suppositions, la première moitié repousse constamment la seconde.

» De là découle ce corollaire que la partie de la terre qui est maintenant au centre se trouvera un jour à la surface. En effet, la partie qui est actuellement au centre s'éloigne de ce centre par l'impulsion que lui communique la partie plus lourde, en sorte qu'elle finira par arriver à la surface.

» De là résulte encore cette seconde conséquence, qui se démontre comme la précédente : Le centre de gravité de la terre varie sans cesse.

» Mais on pourrait formuler cette objection : Puisque la terre se meut sans cesse vers le Ciel, elle devrait se trouver déjà transportée jusqu'au Ciel. Pour répondre à cette objection, nous poserons cette seconde conclusion : Il est probable que la terre entière, prise dans son ensemble (loquendo cathegoreumatice) demeure en repos au centre du Monde et ne se meut nullement d'un mouvement rectiligne. L'ensemble de la terre, en effet, est toujours à égale distance des diverses parties du Ciel, en sorte qu'il est exempt de mouvement rectiligne; car la terre entière ne pourrait être animée d'un mouvement rectiligne qu'elle ne s'approche ou ne s'éloigne du Ciel, ce qui n'est pas. Il ne faut pas raisonner ainsi : Chacune des parties de la terre est animée d'un mouvement rectiligne, donc la terre entière est animée d'un semblable mouvement.

Cette remarque résout l'objection proposée. Que l'on empile, par exemple, dix pierres l'une sur l'autre; que l'on prenne la pierre la plus élevée, et qu'on la place sous la plus basse, en soulevant celle-ci; que l'on prenne ensuite celle qui était la seconde à partir du haut et qu'on la mette au-dessous de toutes les autres, et que l'on continue ainsi ; il est clair que chacune des pierres de la pile se meut et monte sans cesse, et cependant la pile, prise dans son ensemble, demeure en repos. »

Ces dernières réflexions de Pierre d'Ailly ne font d'ailleurs que développer une courte indication d'Albert de Saxe; celuici avait déjà, en effet, formulé cette conclusion » : « On peut dire que la terre est toujours en repos, en ce sens qu'elle ne peut, par mouvement naturel, s'écarter beaucoup de son lieu propre; bien que la terre tout entière se meuve parfois, cependant, considérée dans son ensemble, elle demeure toujours au même lieu, ou à peu près. »

La théorie, imaginée par Albert de Saxe, des petits mouvements de la terre ferme était donc devenue, au xive siècle et au début du xve siècle, une des doctrines caractéristiques de l'École de Paris.

Les théories parisiennes étaient fort mal vues, au xve siècle, des Averroïstes qui enseignaient aux universités de Bologne et de Padoue ; pour cette gent à l'esprit servile, Aristote avait découvert toute la Physique ; Averroès avait pleinement interprété la pensée d'Aristote ; en professant des théories qu'Aristote et Averroès n'avaient point formulées, Albert de Saxe, Marsile d'Inghen, Pierre d'Ailly se jetaient fatalement dans l'erreur; en affirmant que la terre, par l'effet même de sa gravité, éprouvait des mouvements petits, mais incessants, dont le Philosophe et le Commentateur n'avaient pas parlé, les Parisiens émettaient une assertion fausse et qu'il fallait repousser.

Nous allons donc voir que les Averroïstes italiens du Quattrocento connaissaient la théorie d'Albert de Saxe, mais qu'ils la rejetaient.

Nul écrit philosophique n'eut plus de vogue, au sein des

i. Alberti de Saxonia Quaestiones in libros de Cselo et Mundo; lib. II, quaest. X.

Universités italiennes du xve siècle, que le manuel intitulé Summa lolius philosophise et composé par Paul Nicoletti d'Udine, plus connu sous le nom de Paul de Venise. Le manuel rédigé par Paul de Venise est sous la continuelle inspiration des doctrines émises par Albert de Saxe; bien souvent, il n'est qu'un résumé des Questions discutées, au sujet de la Physique d'Aristote, du De Caelo, du De generatione, des Météores, par Albertutius, par Thémon ou par Marsile d'Inghen ; mais ce résumé est orienté par les tendances averroïstes de l'auteur. Ainsi en est-il des passages où il est fait allusion au continuel mouvement de la Terre.

La terre se trouve en son lieu naturel lorsque le centre de gravité de l'élément terrestre tout entier coïncide avec le centre du Monde1.

Cela posé, on peut prétendre2 «que la terre n'est jamais en repos, sans cesse, en effet, l'une des moitiés de la terre est plus grave que l'autre, car sans cesse l'action des rayons solaires dilate les parties superficielles de la terre et les rend plus légères; dès lors, la terre se doit mouvoir continuellement pour que son centre demeure au centre du Monde... Nous nierons cette conséquence; sans doute, il y a continuellement une certaine inégalité entre les poids des deux moitiés de la terre; mais il n'en résulte pas que la terre se meuve jusqu'à ce que son centre devienne le centre du Monde, et cela, à cause de la résistance de l'air et de l'eau. On peut encore répliquer ceci : Il est constant que si deux poids se trouvent en équilibre dans une balance, on peut augmenter d'une certaine quantité la gravité de l'un d'eux sans qu'il descende. »

Paul de Venise reprend3 ces mêmes considérations, sous une

i. Pauli Vcneti Summa totius philosophiœ ; pars II, cap. XX.

2. Pauli Veneti Summa totius philosophiœ ; pars II, cap. XIV.

3. Expositio Pauli Veneti Super octo libros phisicorum Aristotelis necnon super comenlo Averois cum dubiis ejusdem. Golophon : Explicit liber Phisicorum aristotelis : expositus per me fratrem Paulum de Venetiis: artium liberalium et sacre théologie doctorem : ordinis fratrum heremitarum beati Augustini. Anno domini MCCCCIX. die ultima mensis Junii : qua festum celebratur commemorationis doctoris gentium et christianorum apostoli Pauli. Impressum Venetiis per providum virum doniinum Gregorium de Gregoriis. Anno nativitatis domini MCGCGXGIX. die Wlll mensis Aprilis. Physicorum lib. IV, tract. I, cap. IV, pars H; coll. b et c du pénultième fol. avant le toi. signé X (l'ouvrage ne porte aucune pagination).

LÉONARD DE V1NCL ET LES OhlGliNES DE LA GÉOLOGIE O^J

forme plus précise, en ses volumineux commentaires à la Physique d'Aristote :

u ... La terre, elle aussi, semble se mouvoir continuellement vers le haut, et cela soit du côté de notre hémisphère, soit de l'autre côté ; en effet, par la lumière du soleil et par les autres influences refroidissantes que le Ciel exerce, il apparaît qu'une partie de la terre s'alourdit tandis que l'autre s'allège ; la partie la plus lourde repousse donc sans cesse la partie la plus légère, jusqu'à ce que le centre de gravité de la terre entière se trouve au centre du Monde.

»... Mais l'élément terrestre, pris en sa totalité, ne se meut jamais d'aucun mouvement, encore que ses parties deviennent constamment plus ou moins lourdes. Il faut imaginer, en effet, que le centre de gravité de la terre partage celle-ci en deux parties dont les pesanteurs se comportent, l'une à l'égard de l'autre, d'une manière toute semblable à celle de deux poids égaux en une balance équilibrée; il est certain que si chacun de ces poids avait une pesanteur mesurée par le nombre deux, tandis que l'air placé au-dessous aurait une résistance mesurée par le nombre trois, aucun des deux poids ne soulèverait l'autre si l'on ajoutait au premier un poids mesuré par le nombre un; il ne le soulèverait pas, lors même qu'on lui ajouterait un poids mesuré par deux ou trois. Si on lui ajoutait, en effet, un poids mesuré par un ou deux, le poids serait mesuré par trois ou quatre, et la résistance par cinq, car l'air a une résistance mesurée par trois, et le poids de l'autre plateau a une résistance mesurée par deux; s'il y avait mouvement, il serait produit par une puissance inférieure à la résistance. Le premier poids ne descendrait pas, même s'il était mesuré par cinq, car il n'y a pas mouvement lorsqu'il y a égalité entre la puissance et la résistance1. Il en est de même des deux parties également graves de la terre; si l'une devient plus lourde, et l'autre plus légère, il n'en résulte pas que la partie la plus lourde pousse la plus légère; non seulement, en

i. Tout ce raisonnement est parfaitement logique, si Ton admet les principes de la Mécanique du Moyen-Age qui traitait toujours la résistance de l'air comme nous traitons un frottement statique.

35o ÉTUDES SUR LEONARD DE VUNCI

effet, chacune des deux parties résiste à l'autre, mais l'air et l'eau qui les entourent résistent également. »

Paul de Venise n'accorde donc pas le mouvement incessant qu'Albert de Saxe attribuait à la terre; mais la raison même pour laquelle il rejette cette hypothèse a été indiquée, à deux reprises, par Albertutius et réfutée par Marsile d'Inghen; le célèbre averroïste n'a point eu grand effort à faire pour découvrir l'objection qu'il oppose à la théorie des Parisiens.

En la seconde moitié du xve siècle, le plus célèbre averroïste qui enseigne aux Universités de Padoue et de Bologne est sans doute Alessandro Achillini, l'adversaire de Pomponat. Achillini connaît la théorie d'Albert de Saxe, et voici ce qu'il en dit1 :

« Aucune partie de la terre n'est au centre du Monde; la terre entière n'y est donc pas davantage. La conséquence est évidente, car le tout ne diffère pas de ses parties. On prouve l'antécédent : La moitié qui est au-dessus du centre n'est pas au centre, non plus que la moitié qui est au-dessous du centre.

» Il est de la nature du centre de demeurer immobile; or la terre ne demeure pas immobile, car le Soleil s'allège sans cesse...

» A cela, on peut répondre que la terre est en son lieu naturel et que ses parties sont, aussi, naturellement situées; le centre de la terre est au centre du Monde, mais on ne saurait faire que, de quelque manière que l'on partage la terre, le centre de chacune de ses parties se trouve au centre du Monde...

» La terre n'est pas placée au centre mathématique du Monde comme en une balance, de telle sorte que la moindre addition ou la moindre soustraction de poids suffise à changer sa position. Elle est par elle-même un centre naturel ; elle oppose une grande résistance à qui la meut ou à qui tente de la mouvoir; il ne suffit donc pas de n'importe quel allégement pour la mettre en mouvement. Toutefois le Soleil, tournant autour d'elle en un jour, lui imprime un mouvement de même

i. Alexandri Achillini De démentis liber lertius, dubiura \\l : Utrum terra ait cenlrum mundi.

période; les fleuves qui transportent de la terre meuvent la terre par parties.

» À l'encontre de ce qui vient d'être dit : 11 résulte de cette réponse même que la terre n'a pas pour centre de gravité le point mathématique qui est le centre du Monde. La conséquence est évidente, car les transports de terre, la construction des grands édifices ne meuvent point la terre, tout en la rendant, en certaines parties, plus grave qu'elle n'était auparavant.

» Je réponds, et j'accorde que cette conséquence est possible.»

Achillini n'hésite donc pas à révoquer en doute cette proposition qui portait toute la théorie de la pesanteur conçue par Albert de Saxe et enseignée par la Scolastique parisienne : Le centre de gravité de la terre coïncide avec le centre du Monde.

Au sein même des Universités italiennes, TAverroïsme trouvait des adversaires et les doctrines parisiennes des partisans. Tandis qu'à Padoue, Achillini défendait les principes astronomiques d'Averroès, son collègue Gapuano les attaquait pour maintenir les théories de Ptolémée et, parfois aussi, les opinions des Parisiens.

Francesco Gapuano de Manfredonia était docteur es arts et docteur en médecine; il enseignait l'Astronomie, à la fin du xv* siècle, à l'Université de Padoue ; plus tard, il devint chanoine régulier de Saint Augustin et évêque de Saint-Jeande-Latran ; il échangea alors son prénom de Francesco contre celui de Gianbattista; parfois, dans ses ouvrages, son nom, au lieu d'être suivi de la mention : de Manfredonia, est qualifié Sipuntinus (de Siponte, aujourd'hui Maria-Siponto).

Francesco Gapuano avait déjà donné un commentaire à la Théorie nouvelle des planètes de Georges de Peurbach, lorsqu'il fit imprimer1 en 1/199, avec une seconde édition de ce commentaire, la première édition de son commentaire à la Sphère

1. Sphera mundi cum tribus commentis nuper editis, videlicet : Cicchi Esculani, Francisci Capuani de Manfredonia, Jacobi Fabri Stapulensis. Colophon : Impressum Venetiis per Simonem Papiensem dictum Bivilaquam et summa diligentia correctum, ut legentibus patebit. Anno Cristi (sic) siderum conditoris MCDXCIX, decimo calendas Novembres. A cet ouvrage est joint celui-ci : Theoricae novœ planetarum Georgïi Purbachii astronomi celebratissimi, et in eas eximii arrium (sic) et medecinar» doctoris Domini Francisci Capuani de Manfredonia in studio Patavino astronomiam publiée legentis sublimis expositio et luculentissimum scriptum.

de Sacro Bosco. Voici ce que nous lisons au premier chapitre de cet écrit :

« Si la terre n'avait aucun mouvement, la partie qui se trouve actuellement au centre ne le quitterait jamais; elle ne se trouverait donc jamais en contact avec un corps qui lui soit contraire, en sorte qu'elle ne cesserait jamais d'être et qu'elle serait perpétuelle. Or cela ne saurait être vrai, car elle est composée de matière et de forme, et tout ce qui a une semblable composition est corruptible. »

A cette instance, l'auteur répond en ces termes : « J'accorde la conclusion qui vient d'être formulée. La partie de la terre qui est actuellement au centre doit être susceptible de corruption, puisqu'elle est composée de matière et de forme; et pour qu'elle puisse se corrompre, il faut qu'elle arrive un jour à la surface. Pour cela, il faut imaginer que la partie de la terre que les eaux ne couvrent point est constamment subtilisée et consumée par les rayons solaires; elle se convertit en vapeurs, comme nous le montre l'expérience, et comme les météorologistes s'accordent à le reconnaître; les exhalaisons qui s'élèvent de la terre s'échappent, sous forme de vapeurs, de cette partie émergée; au contraire, du côté du globe qui est couvert par les eaux, celles-ci sont condensées grâce au froid des eaux voisines, et elles se convertissent en terre; en sorte que de ce côté-là, la terre s'accroît. Mais il n'est pas possible d'ajouter à la terre d'un côté et de retrancher de l'autre sans changer le centre de la terre. La partie qui était jadis au centre s'approchera de la circonférence; elle finira par devenir tout à fait superficielle... Ainsi la terre se trouvera mue tout entière... Aussi Aristote, au premier livre des Météores, et Albert le Grand, au second traité du même livre, disent-ils que la terre subit constamment de grandes variations; qu'elle se trouve aujourd'hui là où la mer était autrefois et inversement. C'est, du reste, ce que j'ai vu de mon temps; j'ai vu les rivages de la mer asséchés en peu d'années; là où l'eau se trouvait, où les vaisseaux naviguaient, j'ai vu se former la terre ferme. Toutefois, cette action par laquelle la terre se consume d'un côté tandis qu'elle reçoit de nouveaux

apports de l'autre côté est une action très lente; en un court espace de temps, elle est insensible, et le mouvement de la terre est, par conséquent, insensible; la terre semble immobile; en tout cas, jamais elle n'éprouve un déplacement si considérable qu'elle cesse de contenir le centre de l'Univers. »

En cet exposé, nous reconnaissons, malgré de sensibles altérations, la doctrine d'Albert de Saxe.

Cette doctrine est encore plus nettement reconnaissable dans les éditions ultérieures du commentaire de Capuano. Celui-ci, en effet, a repris ce qu'il avait publié en 1/199 au sujet de la Sphère de Sacro Bosco ; il a profondément remanié et grandement développé sa première rédaction. En la seconde rédaction, nous trouvons mentionnée, à propos des preuves de la sphéricité de la terre, une observation d'éclipsé de la lune faite par l'auteur le i5 août i5o5, en sorte que le remaniement du commentaire n'est pas antérieur à cette époque.

Ce commentaire remanié fut compris dans les collections de traités sur la Sphère que publièrent Juncta de Junctis, à Florence, en i5o8; Melchior Sessa, à Venise, en i5i3; Octavianus Scotus, à Venise, en i5 18 ; Lucas Antonius de Giunta, à Florence, en i5i8 et en i53i.

En cette seconde édition, comme en la première, Capuano examine la théorie des petits mouvements de la terre imaginée par Albert de Saxe. Tout en conservant les lignes essentielles de l'exposé qu'en donnait sa première rédaction, il retouche cet exposé, afin qu'il reproduise moins infidèlement les idées de l'inventeur. A ce qu'il avait dit sur les causes qui font décroître la terre émergée et croître la terre immergée, il ajoute cette remarque : « Gomme le fond de la mer est le lieu le plus bas, tous les graves qui sont dans la mer tendent vers ce lieu et y descendent. »

Ces transports de matière « déplacent le centre de gravité de la terre; la partie immergée, devenant plus lourde que la partie émergée, descend, devient plus voisine du centre du Monde, et pousse en haut la partie émergée. La terre éprouve ainsi un mouvement rectiligne tel que l'une des parties monte tandis que l'autre descend. »

P. DLHEM. 23

35/j ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI

L'adhésion de Capuano de Manfredonia à la théorie d'Albert de Saxe est le seul suffrage nettement favorable à cette doctrine qu'il nous soit donné de recueillir parmi les philosophes italiens.

Agostino Nifo, par exemple, est assurément un de ceux qui redoutent le moins d'embrasser les opinions des Parisiens, des Juniores; à maintes reprises, il manifeste l'estime en laquelle il tenait la vigueur logique d'Albert de Saxe, qu'il nomme le plus souvent Albertilla; en son commentaire à la Physique d'Aristote, qu'il nous déclare avoir été achevé en i5o6, il formule expressément1 le principe de Mécanique sur lequel Albert de Saxe fait reposer sa théorie des mouvements de la terre : « La terre, » dit-il, « n'est point deorsum simpliciter tant que son centre de gravité ne coïncide pas simplement avec le centre du monde. »

Cependant, en son commentaire au De Caelo qui fut achevé en i5i3, Nifo se borne à mentionnera l'hypothèse nominaliste des mouvements incessants du sol sans déclarer s'il l'accepte ou la rejette : « Bien plus, les juniores affirment que la terre se meut constamment par parties, parce qu'elle croît d'un côté et décroît de l'autre d'une manière continue, et continuellement son centre se fait centre du monde. En outre, les parties centrales de la terre ont tendance à être corrompues; cette tendance exige que la terre se meuve afin que ces parties parviennent au lieu où elles se peuvent corrompre. »

Aux temps mêmes qui ont suivi la mort du Vinci, la doctrine parisienne trouvait des adversaires déterminés; de ce nombre fut Louis Boccaferri (i 482-1 545).

En ses Leçons sur le premier livre des Météores, Louis Boccaferri expose nettement la théorie d'Albert de Saxe. « Si le quart de la terre que nous habitons,» dit-il3, «subissait

1. Augustini Niphi philosophi Suessani Expositiones super octo Aristotclis Stagirit;e libros de physico auditu. Veneliis, apud Hieronymum Scotum, MDLVII1. Physicoruni liber IV, p. 307.

•2. Aristotclis Stagirilaï De Cœlo et Mundo libri quatuor, e grseco in latinum ab Vugustino Nipho philosophe- Suessano conversi et ab eodem etiam... aucti expositione. Venetiis, apud Hieronymum Scotum, MDXLIX; lib. Il, fol. 110, col. c.

3. Ludovici Buccaferrei Bononiensis Lectiones super primum libriun Metcarologicorum iristotelis. Venetiis, o\ offleina Joan. Baptistae Somaschi, MDLXV; fol. 106, col. h.

des changements de configuration, il en résulterait que cette partie deviendrait plus sèche et, partant, plus légère; au contraire, la partie qui nous est opposée deviendrait plus froide, grâce à la fraîcheur et à l'humidité de l'eau; dès lors, le centre de gravité de la terre changerait sans cesse, il passerait sans cesse d'un lieu à l'autre, ce serait un centre continuellement différent. Or, le centre de la terre, non point son centre de grandeur, mais son centre de gravité, est au centre du Monde. Car il y a deux centres; l'un est le centre de grandeur, et c'est celui qui divise la terre en deux parties d'égal volume; celui-là n'est pas le centre du Monde. Il y a un autre centre, que l'on nomme le centre de gravité, et celui-là divise la terre en deux parties également pesantes; c'est ce centre-là qui est le centre du Monde. La gravité de la partie qui se trouve au-dessus doit donc être égale à la gravité de la partie qui se trouve au-dessous. Dès lors, si le quart de la terre que nous habitons émerge davantage, il deviendra plus léger par l'action des rayons solaires, puisque l'eau ne le recouvre plus ; mais tandis que la partie que nous habitons deviendra plus légère, la partie opposée s'alourdira; il se produira, en la terre, un continuel changement de distribution de la gravité; l'élément terrestre sera donc sans cesse en mouvement, car la partie alourdie descendra, tandis que la partie opposée montera. L'élément terrestre se trouvera donc constamment en mouvement, contrairement au dire d'Aristote... »

Boccaferri n'est point disposé à renoncer à l'opinion d'Aristote : « Tous les Parisiens, » dit-il1, «prétendent que le centre du Monde, qui est le centre de l'élément terrestre, est en perpétuel mouvement; cela, parce qu'ils admettent que le centre de gravité de la terre change sans cesse, car les diverses parties de la terre de graves deviennent légères ou inversement... Mais, Messieurs, cela va contre ce qu'Aristote dit au second livre Du Ciel et au livre Du mouvement des animaux...

» Je nie cet argument, car l'action ne se produit pas

i. Boccaferri, lac. cit., fol. 107, coll. b et c.

quel que soit l'excès de la puissance sur la résistance ; il faut que cet excès atteigne une certaine valeur; c'est ce qui n'a pas lieu ici; sans doute, il y a parfois, au-dessus du centre du Monde, un poids plus grand qu'au-dessous ; mais cette gravité en excès est insensible par rapport au poids énorme de la terre entière; elle ne cause donc aucun mouvement; ainsi il n'est pas nécessaire que le centre de gravité se meuve, que l'élément terrestre monte ou descende, car il faudrait que le poids en excès fût sensible, qu'il eût une valeur déterminée... Lorsqu'un grand poids est pesé dans une balance et qu'un autre poids lui fait équilibre, si Ton pose un grain de mil en l'un des deux plateaux, ce plateau-là ne va pas descendre, car le poids ajouté est insensible. Lors donc que vous prétendez que la partie la plus lourde de la terre doit descendre vers le centre et soulever l'autre partie, je dis que vous vous trompez. »

Les arguments de Boccaferri à rencontre de la doctrine parisienne sont ceux que nous avons déjà entendus de la bouche de Paul de Venise ou de celle d'Alessandro Achillini. L'Averroïsme italien ne craignait pas les redites.

Nous sommes maintenant en état de donner une réponse précise à cette question : Au voisinage de l'an i5oo, qu'enseignait-on, dans les Universités de l'Italie du Nord, au sujet de la théorie parisienne de la gravité et des petits mouvements de la Terre?

Cette théorie, sans doute, n'était point ignorée; mais les Averroïstes ne la formulaient que pour la déclarer fausse ou douteuse, tandis que leurs adversaires n'en donnaient que des exposés défectueux. Nul ne songeait à appliquer cette doctrine à des problèmes particuliers, à en déduire des lois de Statique, à en tirer l'explication des phénomènes géologiques.

C'est alors que survint Léonard. Il reprit ces pensées dont les cours et les manuels ne présentaient plus que l'enveloppe vidée, et il en retrouva le contenu riche et varié. Elles demeuraient stériles dans leur isolement; il les rapprocha des problèmes qui hantaient son esprit, des observations que sa curiosité avait recueillies; alors, elles se montrèrent fécondes,

elles produisirent des conséquences neuves et importantes. L'originalité de Léonard de Vinci, en Statique comme en Géologie, peut se définir en quelques mots : Elle a consisté à comprendre pleinement les théories de la Scolastique parisienne, à les faire triompher de la routine averroïste qui les prétendait bannir de l'Italie, enfin, à en prouver la fécondité par de nombreuses applications que les premiers inventeurs n'avaient pas aperçues ou qu'ils avaient à peine soupçonnées. Ce qui caractérise l'originalité de Léonard de Vinci est aussi ce qui en fait un des promoteurs les plus clairvoyants et les plus puissants de la Renaissance des Sciences en Italie ; car cette Renaissance a commencé du jour où les doctrines enseignées par les maîtres parisiens du xive siècle ont fait taire le psittacisme des commentateurs du Commentateur.

A. — SUR LA MÉCANIQUE DE LÉONARD DE VINCI ET LES RECHERCHES DE RAFFAELLO CAYERNI

En 1895, s'imprimait un traité considérable, et malheureusement inachevé, où RafTaello Gaverni étudiait l'histoire de la méthode expérimentale en Italie «. Aussi bien en notre ouvrage sur Les Origines de la Statique qu'en nos Études sur Léonard de Vinci, nous eussions eu mainte occasion de citer cette œuvre si elle nous eût été connue. Malheureusement, nos recherches de travailleur isolé, en la très pauvre bibliothèque d'une université provinciale, nous avaient laissé en la plus complète ignorance de la riche collection de faits et d'idées qu'avait accumulés le laborieux prêtre toscan. De cette ignorance nous avons été tiré par une aimable lettre de M. Marcolongo, professeur à l'Université de Messine, dont les pénétrantes études sur l'histoire de la Mécanique sont bien connues des géomètres érudits.

La lecture de l'ouvrage de Caverni nous a montré que nous avions commis, à son préjudice, plus d'une injustice involontaire, aussi bien en nos Origines de la Statique qu'en ces Études. Il est trop tard pour réparer les omissions que l'on pourrait constater au premier de ces traités; du moins voulons-nous, en cette note, combler celles que l'on rencontre au cours du dernier écrit.

Gaverni a signalé le premier l'influence que la Mécanique de Jordanus de Nemore a exercée sur Léonard de Vinci et sur toute la Science du xvie siècle. « En l'École péripatéticienne et en l'École d'Alexandrie dont les doctrines avaient été résumées par Jordanus Nemorarius, se trouvent naturellement compris, dit-il2, les principes féconds d'où Léonard de Vinci a conclu ses merveilleux théorèmes de Mécanique rationnelle. En effet, la composition des forces parallèles et celle des forces non parallèles, les vitesses virtuelles, les moments des graves le long des plans inclinés étaient choses enseignées en ces antiques écoles. »

Malheureusement, pour étudier les traités attribués à Jordanus,

1. RafTaello Caverni, Storia del metodo sperimentale in Italia, Firenze, G. Civclli, 1895; 6 vol. in-8°.

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