II. Jean de Bassols
Jean de Bassols était, croit-on, compatriote de Duns Scot ; il fut, en tout cas, disciple du Docteur Subtil; le maître, en ses leçons, gardait sans cesse les yeux fixés sur ce disciple-là: «C'est mon auditoire, » disait-il *.
En la formation intellectuelle de Jean de Bassols, l'influence de Duns Scot est donc historiquement certaine; bien des indices, croyons-nous, permettraient d'y déceler celle de Roger Bacon; enfin
1. Ces renseignements sont extraits d'une épître dédicatoire composée, en i5i 7, par le franciscain Anastasius ïurrionus de Samarino et placée au verso du titre de l'ouvrage suivant :
Opéra Joannis de Bassolis Doctoris Subtilis Scoti (sua tempestate) fidelis Discipuli | Philosophi | ac Theologi profundissimi \ In Quatuor Sentenliarum Libros (crédite) Aurea. Quœ nuperrime Impensis non minimis | Curaque | et emendatione non mediocri ! Ad débitée integritatis sanitatem revocata \ Decoramentisque marginalibus | ac Indicibus \ adnotata ; Opéra denique \ et Arte Impressionis mirifica Dextris Syderibus elaborata fuere. Venundantur a Francisco Regnault : et Ioanne Frellon. Parisiis. Cum gratia Et privilégie Colophon du premier livre: Hic finem accipiunt subtilissime: et sane quam utiles quesliones R. P. Fratris Jo. de Bassolis Minorité | ac Théo-
3y4 ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI
celle qu'ont exercée les décisions de 1277 nous apparaît à la lecture de l'écrit composé par notre auteur, car celui-ci cite très fréquemment les articles de Paris et s'autorise de la condamnation portée contre ces articles.
En bien des circonstances, Jean de Bassols se montre adversaire aussi résolu de la philosophie du Stagirite que le sera Guillaume d'Ockam; parfois même, ses conclusions sont plus absolues que ne le seront celles du Venerabilis Inceptor. C'est ce qui a eu lieu, en particulier, au sujet du problème de l'infiniment grand.
Aristote a commencé par établir que l'existence actuelle de la grandeur infinie était une contradiction ; il en a conclu ensuite que l'existence potentielle de la grandeur infinie était également contradictoire ; pour que la grandeur infinie puisse exister en puissance, il faudrait, affirme Aristote, qu'il existât actuellement une grandeur infinie.
La négation de l'infiniment grand en puissance a semblé, aux théologiens catholiques, une barrière opposée à la toute-puissance créatrice de Dieu, et ils ont entrepris de faire tomber cette barrière; mais à ceux d'entre eux qui s'y sont le plus appliqués, comme Richard de Middleton, Walter Burley, Ockam et leurs successeurs, il n'a pas semblé que l'omnipotence divine fût limitée par l'impossibilité de la grandeur infinie actuelle; ils ont donc concédé au Stagirite cette impossibilité, et tous leurs efforts ont eu pour objet de rompre le lien, établi par le Philosophe, entre l'impossibilité de l'infini actuel et l'absurdité de l'infini potentiel.
Tout autre, et bien plus nettement opposé au Péripatétisme, a été le sentiment de Jean de Bassols ».
Le disciple de Duns Scot admet pleinement l'axiome formulé par Aristote: L'infiniment grand potentiel suppose l'infiniment grand actuel. Or, chrétien, il croit à la toute-puissance divine qui ne lui permet pas de regarder l'infiniment grand potentiel comme une absurdité. Il ne veut donc pas que l'infini actuel soit contradictoire et il déclare Dieu capable de le créer.
logi profundissimi in primum Sententiarum. Nuper ab ORONTIO FINE Delphinate (ctsi corruptum et maculatissimum exemplar nactus extiterit) priori integritati quam integerrime et emendatissime valuit diligenter restitute. Ac marginariis adnotamentis haud parum conducentibus I cum earum indicibus studiose ab eodem decorate. Sumptibus autem non modicis Fidclium Bibliopolarum Aime universitatis Parisiensis Francisci Regnault : et Joannis Frellon ïypis mandate. In Aedibus scilicel Nycolai de Pratis Calcograpbi probatissimi. Anno JESU Acterni Régis sesquimillesimo decimoseptimo Nono Idus Septembres | Sole sub \\V parte Virginia gradientc in hemispherio Parisiensi. Leonis Pape X pontiiicatus Anno Quinto. — Les questions de Jean de Rassois sur les livres II, 111 et IV des Sentences ont été imprimées respectivement en i5iG, i5i6 et i."»i-.
1. Joannis de Rassolis //( primum librum Sententiarum distinctio XLIII, quœst. unira; éd. cit., foll. CCIX seqq.
Que telle soit bien la démarche de la pensée de Jean de Bassols, le passage que voici » nous en est garant :
« Une quantité qui surpasse toute grandeur déterminée est une quantité infinie en acte; mais étant donnée une quantité d'une mesure déterminée, on peut en donner une plus grande ; on peut donc donner une quantité actuellement infinie. Donnez-moi, en effet, la longueur que vous voudrez, de deux pieds par exemple, ou de trois pieds, ou de telle autre mesure particulière; il n'y a rien, semble- 1- il, qui répugne à ce que j'en puisse donner une plus grande, non pas seulement en puissance et in fier ï, mais en acte; la longueur, en effet, ne s'assigne pas à elle-même telle mesure déterminée. A l'appui de ce raisonnement, on peut invoquer cette assertion d'Aristote au troisième livre des Physiques : Si une grandeur peut être indéfiniment accrue, elle peut être actuellement infinie; cette conséquence, énoncée par Aristote, est valable. Mais une grandeur peut être indéfiniment accrue, car, étant donnée une créature quelconque ou un individu quelconque d'une espèce déterminée, Dieu pourrait produire une seconde créature semblable ou un second individu de même espèce, et l'ajouter à la première créature ou au premier individu; cette affirmation est confirmée par Aristote lui-même, en son écrit De lineis indivisibilibus , car il y enseigne que toute grandeur, pourvu qu'elle soit finie, peut être amenée à toucher une autre grandeur et à la prolonger; de même, en la suite des nombres on peut progresser indéfiniment; de même pour les formes, etc.»
Que l'infini actuel n'implique aucune contradiction, que Dieu puisse lui donner l'existence, c'est ce que Jean de Bassols va soutenir; mais auparavant, il pose une distinction 2.
« L'infini actuel peut être entendu de deux façons :
» On peut, en premier lieu, entendre par ces mots l'infini simple, qui est infini selon toute manière d'être et selon toute perfection.
» On peut, en second lieu, l'entendre d'un infini qui ne l'est pas selon toute manière d'être et selon toute perfection, mais selon une certaine manière d'être ou selon une perfection d'une nature spéciale. . . , par exemple de l'infini en longueur ou en quelque attribut analogue.
» Dieu ne peut créer d'infini actuel au premier sens du mot, car il ne saurait exister un autre Dieu » et cet infini serait Dieu.
Mais il n'en est pas de même de l'infini pris au second sens du mot. Parmi les diverses espèces d'infini qu'implique ce second sens, il en est quatre 3 dont l'existence actuelle n'implique aucune contradiction et peut, par conséquent, être réalisée par Dieu ; ce sont : L'infini en grandeur géométrique (longueur, surface ou volume) ; l'infini en