‹ Études sur Léonard de Vinci (volume 2)Chapitre 7 sur 126 · LA PLURALITÉ DES MONDES · texte numérisé non relu

LA PLURALITÉ DES MONDES

Un texte de Léonard de Vinci.

Il est des problèmes qui ont longuement et fortement sollicité l'attention de Léonard; les allusions à une semblable question reviennent souvent alors en ses manuscrits; ces multiples notes nous permettent de suivre les démarches de l'esprit en quête de la solution, d'en reconnaître les tentatives variées, les hésitations et les repentirs; elles apparaissent de prime abord comme des documents très précieux, très propres à nous enseigner l'histoire d'une invention.

Il est aussi des sujets que le Vinci semble avoir à peine effleurés. En feuilletant un de ses cahiers, on rencontre une courte phrase qui a trait à un certain problème; mais on chercherait en vain ailleurs une autre note qui puisse être rapprochée de celle-là ; la pensée qui s'était présentée une fois au génie du grand peintre ne s'est plus jamais offerte comme objet à ses méditations.

Volontiers, le lecteur jugerait qu'une pensée, à ce point détachée, n'intéresse que médiocrement l'histoire des idées du grand inventeur; l'isolement de cette pensée, d'ailleurs, ne permet pas toujours d'en déterminer le sens exact et d'en évaluer la pleine portée.

Le jugement que nous porterons sur la valeur de ce texte sera tout autre si nous parvenons à deviner les conditions dans lesquelles il a été écrit, le livre que Léonard lisait lors-

qu'il a jeté ces quelques lignes sur le papier, la dispute d'école dont son esprit était préoccupé en ce moment. Nous verrons alors la menue phrase se dilater, s'épanouir, nous livrer dans sa plénitude le sens qu'elle tenait condensé. Elle nous montrera le Vinci jeté dans la mêlée des esprits de son temps; bien souvent elle nous dira, en une querelle qui fut célèbre, de quel parti il s'était rangé.

L'étude des quelques fragments où Léonard a parlé de linfiniment grand et de l'infiniment petit nous a déjà permis1 de mettre en lumière quelques-unes de ses doctrines les plus profondes; nous allons appliquer une méthode semblable à l'analyse d'un nouveau texte.

Ce texte se trouve au cahier que Venturi a marqué de la lettre F et que conserve la Bibliothèque de l'Institut; il y occupe le verso du feuillet 83; le voici, selon la traduclion de M. Charles Ravaisson-Mollien :

« Donné que serait le contact de deux corps terrestres avec leurs éléments, quelle figure prendraient les éléments à leur contact? »

« Donné un grave sphérique au contact de l'élément du feu avec l'autre élément du feu, qui pèse autant vers l'un des

centres de tels éléments que vers le centre des autres éléments, ce grave descendra obliquement et se posera sur le contact des deux corps terresf ^\f \ \ \ très, comme est la figure (fig. 1),

l Jl J I e* son mouvement sera oblique. »

« Donnés les centres de deux mondes sans éléments, très éloignés l'un de l'autre, et donné un grave uniforme dont le centre de gravité soit également éloigné des deux dits centres, puis un tel grave étant laissé tomber, quel sera son mouvement ? » « Il ira longtemps se mouvant avec un mouvement ayant toute partie de sa longueur également distante de chacun des centres, et finalement il s'arrêtera à une égale distance

i Voir la précédente étude : Léonard de Vinci et les deux infinis.

Fig.

LÉONARD DE VINCI ET LA PLURALITÉ DES MONDES 5g

de chacun des deux centres, au plus prochain lieu qu'ait la ligne de son mouvement; et ainsi ce grave ne s'approchera d'aucun centre des deux mondes. »

Quelle signification précise, quelle exacte portée convient-il d'attribuer à ce curieux fragment? Le mouvement que prend un point, attiré par deux centres fixes suivant la loi de Newton, sera un jour déterminé par la puissante analyse de Léonhardt Euler; est ce un problème analogue à celui-là que se propose le Vinci, et convient-il de ranger le fondateur de l'Académie de Milan auprès de Kepler, parmi les précurseurs de Newton?

La connaissance des livres que Léonard lisait, des querelles qui, de son temps, se débattaient dans les écoles, vont nous permettre de répondre à cette question ; nous allons montrer de quelle manière le texte que nous avons cité avait trait au problème de la pluralité des mondes.

Aristote et la pluralité des mondes.

C'est par des maîtres de l'École qu'avaient été composés les livres où Léonard s'instruisait de la science du passé; c'est au sein de l'Ecole que s'agitaient les controverses auxquelles ses contemporains et lui prenaient part ou intérêt; or, les pensées, même les plus originales, qui étaient émises et débattues dans l'Ecole, étaient toujours données comme issues de la pensée d'Aristote. Quels furent donc les dires d'Aristote touchant la pluralité des mondes, quels furent à ce sujet les commentaires de la Scolastique, c'est ce qu'il nous faut examiner tout d'abord si nous voulons rendre son sens plein au texte de Léonard.

« Nous entendons en général le mot Ciel (Oupavéç), » dit Aristote1, « au sens de Tout, d'Univers, — oXov xai xo rcav. » Dans son traité Du Ciel, il démontre tout d'abord que l'Univers

i. Aristote, llep\ OùpavoO, A, 6 (De Cœlo et Mundo, lib. I, cap. ix).

est limité; puis, tout aussitôt, il aborde1 cette question : a Y a-t-il plusieurs Ciels, c'est-à-dire plusieurs Univers? » Cette question, il la résout par la négative et, pour justifier sa solution, il fait appel à deux principes :

Le premier de ces deux principes consiste à distinguer le repos naturel et le mouvement naturel du repos violent et du mouvement violent.

A ce sujet, Aristote pose deux axiomes :

i° Si un corps peut, sans aucune violence, demeurer immobile en un certain lieu, qui est alors son lieu naturel, lorsqu'on le placera hors de ce lieu, il se portera vers lui par nature; et, réciproquement, si un corps se porte de mouvement naturel vers un certain lieu, c'est que c'est son lieu naturel, où il demeurerait immobile sans qu'aucune violence ait à l'y contraindre.

Ainsi, le lieu naturel du feu est l'espace qui se trouve immédiatement au-dessous de l'orbe de la Lune; si l'on place du feu hors de ce lieu, par exemple sur la Terre, il montera naturellement vers l'orbe de la Lune. De même, une masse de terre se porte naturellement vers le centre du Monde; c'est donc là que se trouve le lieu de son repos naturel.

2° S'il faut exercer une violence sur un corps pour le tenir immobile en un certain lieu, placé hors de ce lieu, il ne se portera pas vers lui sans violence.

Un fragment de terre, par exemple, ne demeurerait pas immobile au voisinage de l'orbe de la Lune, à moins d'y être détenu par une certaine violence; si donc on le place à la surface du globe, il ne montera pas, à moins d'y être poussé violemment.

Le second des principes auxquels Aristote appuie sa démonstration est le suivant :

S'il existe un monde en dehors de celui que nous connaissons, ce monde doit être formé identiquement des mêmes éléments que le nôtre. Il ne saurait être formé d'éléments que l'on nommerait terre, eau, air, feu, mais qui, sous cette similitude purement verbale, seraient essentiellement différents de

i. Aristote, llso\ OupavoO, A, yj (De Cœlo et Mundo, lib. I, cap. vin).

LÉONARD DE VINCI ET LA PLURALITÉ DES MONDES 6l

notre terre, de notre eau, de notre air, de notre feu. S'il en était ainsi, en effet, ce monde n'aurait, lui aussi, avec le nôtre qu'une analogie toute verbale ; ce ne serait pas, en réalité, un second monde. Il faut donc que la terre de ce monde-là ait même forme substantielle (îâéa) que la terre de ce monde-ci ; et l'on en peut dire autant du feu, de l'air et de l'eau.

Chacun des éléments du second monde, ayant même forme substantielle que l'élément correspondant du premier, aura aussi même puissance (SJva^tç) ; par exemple, puisque la terre, en notre monde, cherche naturellement à en gagner le centre, son mouvement naturel, dans le second monde, tendra aussi au centre de ce monde ; de même, la nature du feu le portera toujours à s'éloigner du centre du monde au sein duquel il se trouve.

Fort de ses deux hypothèses, dont la seconde au moins ne semblait pas découler nécessairement de sa Physique, Aristote entreprend de prouver que l'existence simultanée de deux mondes est une absurdité.

La terre du second monde a même forme substantielle que la terre du premier, partant même puissance, partant aussi même lieu naturel; si on la plaçait au centre du premier monde, elle y demeurerait immobile sans aucune contrainte; dès lors, placée sans contrainte hors de ce lieu, au sein du second monde, par exemple, elle doit se porter vers ce lieu par mouvement naturel; or, il faut pour cela qu'elle s'éloigne du centre du second monde; et cela implique contradiction, car nous avons vu que le mouvement naturel de la terre au sein du second monde consistait à s'approcher du centre de ce monde.

Au sujet du mouvement du feu, on peut répéter des considérations analogues ; elles conduisent à la même conclusion : la coexistence de deux mondes est une absurdité.

A cette argumentation d'Aristote se peut opposer une doctrine qui paraîtrait beaucoup plus plausible à nos modernes habitudes d'esprit.

Une portion de terre a tendance à se mouvoir à la fois vers le centre du premier monde et vers le centre du second; en

l'un comme en l'autre de ces deux centres, elle occuperait son lieu naturel; mais la tendance qui la porte vers un centre varie avec sa distance à ce centre; lorsque cette distance croît, l'intensité de celte tendance s'affaiblit; des deux tendances qui portent celte masse de terre vers les centres des deux mondes, la plus forte est celle qui a trait au centre le plus voisin, et c'est elle qui entraîne le corps.

Cette doctrine était courante, sans doute, au temps d'Aristote, car, sans se mettre en peine de l'exposer, il prend soin de la réfuter. Arrêtons -nous un instant à cette réfutation; elle touche au point essentiel du sujet qui nous occupe.

Il est déraisonnable de prétendre qu'un corps grave se porte au centre du monde d'autant plus fortement qu'il est plus voisin de ce centre; ce qui le fait tendre vers ce point, c'est sa nature même (?*j<nç) ; il faudrait donc admettre que la nature d'un grave varie selon la distance qui le sépare de son lieu naturel; mais en quoi celte distance peut-elle importer à la nature du corps? Deux graves inégalement distants du centre du monde sont bien différents pour notre intelligence; mais, quant à la forme substantielle, ils sont identiques : « To 3' ilzzz lo oÙto. »

D'ailleurs, il est aussi peu sensé de prétendre qu'un même élément, la terre, par exemple, peut admettre deux lieux naturels, de même espèce, mais numériquement distincts ; que ce grave peut tendre et vers le centre de ce monde-ci et vers le centre de l'autre monde ; à la forme substantielle unique qui caractérise la terre dans un monde et dans l'autre doit correspondre un lieu naturel unique, non seulement d'une unité spécifique, mais aussi d'une unité numérique.

En dehors de la sphère éloil'ée qui borne notre monde, peutil se trouver une portion quelconque de matière? Non, répond le Stagiritc1 à cette question; hors de la dernière sphère, un corps ne peut demeurer ni naturellement ni par violence.

Un élément ne peut avoir son lieu naturel hors de la huitième sphère; car il a déjà son lieu naturel à l'intérieur de la huitième sphère, et, nous l'avons vu, un même élément ne

i. Arislotc, Llep'i O'JpocvoO, A, 0 {De C.œlo et Muiulo, lib. I, cap. ix).

peut admettre deux lieux naturels. D'ailleurs, les mixtes étant composés d'éléments, aucun mixte ne peut être naturellement situé là où aucun élément n'a son lieu naturel.

Un corps ne peut, non plus, se trouver hors des bornes de notre monde par l'effet de quelque violence; un corps, en effet, est en un lieu par violence lorsque ce lieu convient naturellement à un autre corps; mais on vient de prouver qu'aucun corps n'avait son lieu naturel à l'extérieur de la dernière sphère céleste.

Ainsi, hors des limites du monde, il n'y a aucune portion de matière. Qu'y a-t-il donc? Le vide? Pas davantage; le nom de vide désigne un lieu qui ne contient pas de corps, mais qui pourrait en contenir un ; mais aucun corps ne peut se trouver hors de la dernière sphère. Par delà cette sphère, donc, il n'y a pas de lieu.

Il n'y a pas davantage de durée, car il n'y a rien de corporel, partant rien qui ne soit susceptible d'altération ni de changement. Or, là où aucun changement n'est possible, il n'y a jamais passage de la puissance à l'acte, il n'y a jamais mouvement. Avec le mouvement disparaît le temps, qui ne peut être mesuré que par le mouvement. Tout être qui se trouve en dehors de la dernière sphère céleste n'occupe aucun lieu, en sorte qu'il est immatériel; il ignore la génération, la corruption et le changement, en sorte qu'il est éternel.

Le monde comprend ainsi en son sein toute la matière actuellement existante : « 'E; àiua-rj; yip i—*. zftq otxeixç uXyjç b -a; -a6<j[j.zç. » Par là même, il comprend toute la matière qui a jamais existé comme toute celle qui est possible; car la matière est susceptible de transformations^ mais elle ne saurait être ni créée, ni détruite. En sorte que le monde n'est pas seulement unique actuellement; il est encore unique dans le temps; aucun autre monde ne l'a précédé, aucun autre monde ne le suivra; le Ciel est un, permanent et parfait : « AW' eTç y.at ^ovoç %m xlXtioq ûjtsç Otipavoç exuiv. »

Telle est, en ses grands traits, la doctrine d'Aristote; nous allons esquisser rapidement les modifications qu'y ont apportées les commentateurs du Philosophe.

Le poids d'un grave varie-t-il avec la distance

au centre du monde? simpliclus, averroes, albert

le Grand, Saint Thomas d'Aquin.

Les arguments opposés par Arislote à l'hypothèse de la pluralité des mondes ont donné lieu à d'innombrables commentaires; nous ne saurions les analyser ici en leur entier; nous fixerons seulement notre attention sur les passages capables de donner tout son sens au texte de Léonard de Vinci.

C'est par sa nature même, a dit Aristote, qu'un grave tend au centre du monde; cette nature ne change pas lorsque change la distance du grave à son lieu naturel; donc cette distance n'influe pas sur la tendance qui pousse le corps pesant vers son lieu. En d'autres termes, le poids d'un corps ne varie ni en grandeur, ni en direction lorsque l'on place ce corps plus ou moins près du centre commun des graves. C'est ainsi, semble-t-il, que doit être comprise la pensée d'Aristote; et c'est bien de la sorte qu'elle a été interprétée par divers commentateurs.

Simplicius paraît lui avoir attribué un autre sens. Voici, en effet, ce qu'il écrit, dans ses Commentaires au De Cœlo, à propos du passage qui nous occupe :

« L'auteur expose et réfute une instance que l'on pourrait objecter à ce qu'il a dit; elle consiste à prétendre que la terre d'un autre monde ne se porterait pas naturellement au centre de celui-ci, par l'effet de la trop grande distance; dès lors, tomberaient les contradictions qui ont été opposées aux tenants de la pluralité des mondes; la terre de cet autre monde n'aurait plus à se mouvoir en haut ni le feu à se mouvoir en bas. 11 est déraisonnable, répond Aristote, de regarder la distance comme capable de supprimer les vertus propres des corps. Que les corps simples soient plus ou moins éloignés de leurs lieux naturels, leur nature n'en devient point autre ni,

partant, leur mouvement naturel différent. En ce monde -ci, en effet, quelle propriété différente possède un corps, selon qu'il est séparé de son lieu naturel par telle distance ou par telle autre? Celle-ci seulement: il commence à se mouvoir plus faiblement vers son lieu naturel lorsqu'il part d'une position plus éloignée, et il y a un rapport constant entre la faiblesse du mouvement et la grandeur de la distance; mais que la distance soit plus grande ou plus petite, le mouvement demeure de même espèce. Si donc il existait des corps simples dans un autre monde, ils se mettraient en mouvement plus lentement que les corps situés en celui-ci, en proportion de leur plus grande distance; mais l'espèce du mouvement qui leur est naturel n'en serait pas changée, car cette espèce résulte de leur substance même, et il serait déraisonnable de prendre la grandeur de la distance comme cause de génération ou de corruption substantielle. »

Comme Aristote, Simplicius pense qu'à toute distance du centre du monde, un corps grave se dirige vers ce centre, tandis qu'un corps léger s'en éloigne; ni l'existence de cette tendance, ni sa direction ne varient avec la distance ; mais l'intensité de cette tendance est inversement proportionnelle à la distance ; s'il existe un monde en dehors du nôtre, une masse de terre, placée au sein de ce monde, continuera à être portée vers le centre du nôtre, bien qu'avec une très faible gravité. Ne peut-on, dès lors, raisonner ainsi? Deux tendances sollicitent cette masse : l'une, faible, vers le centre de notre monde; l'autre, forte, vers le centre de l'autre monde; cette dernière l'emporte. C'est bien là, semblet-il, l'objection qu'Aristote prétendait réfuter et que Simplicius, infidèle à la pensée du Stagirite, ne réfute nullement; le philosophe athénien ne paraît pas avoir conçu que deux tendances différentes pussent coexister en un même corps et s'y composer entre elles.

Simplicius nous paraît donc, en ce point, avoir méconnu la doctrine d'Aristote; Averroès semble, au contraire, en avoir pénétré le sens exact.

Le philosophe de Cordoue expose très longuement, en ses

P. DLHEM. 5

commentaires au De Cœlo1, l'argumentation d'Aristote contre la pluralité des mondes. Lorsqu'il parvient au passage qui nous occupe en ce moment, il s'exprime en ces termes2 :

« Aristote examine ensuite une objection... On pourrait dire, en effet, que la terre de l'autre monde ne se meut pas vers le centre de ce monde-ci, ni inversement, bien que la terre soit de même nature dans les deux mondes; et qu'il en est de même des autres éléments. Si l'on prend, en effet, un corps formé de l'un de ces éléments, il ne se trouve pas à égale distance des lieux naturels semblables qui lui conviennent en ces deux mondes; et bien qu'il demeure toujours le même, il se meut vers celui de ces deux lieux naturels dont il est le plus voisin. Par exemple, La terre de notre monde est plus voisine du centre de ce même monde que du centre de l'autre univers; aussi se meut-elle vers le premier centre et non vers le second; mais si elle se trouvait dans l'autre monde, elle se dirigerait vers le centre de ce monde- là. Ainsi donc, bien que sa nature demeure toujours la même, cette terre serait susceptible de deux mouvements contraires selon sa proximité ou son éloignement de deux lieux spécifiquement semblables, mais situés différemment; elle pourrait se mouvoir soit du premier centre vers le second, soit du second centre vers le premier, bien que ces deux mouvements fussent opposés l'un à l'autre. Sans doute, l'élément, en tant qu'il est simple, ne peut se mouvoir de deux mouvements contraires; mais cela devient possible par l'effet de la proximité ou de l'éloignement; car la proximité ou l'éloignement surajoutent quelque chose à la simplicité de sa nature; en vertu de la composition qui en résulte, ce corps peut, à deux époques différentes, se mouvoir de deux mouvements opposés. »

« Aristote répond que ce discours n'est pas raisonnable. Les mouvements naturels des corps ne diffèrent les uns des autres que par suite des différences qui existent entre les

t. Aristotelis De Cœlo liber primus eum Averrois Cordubensis Commentariis ; Suimna octava : Quod mundus est unus numéro tautum. Summa noua : Quod est extra mundum neque vacuurn, neque plénum.

a. A\erroès, loc. cit. Summa octava: Quod mundus est unus numéro tantum. Cap. ni : Dubitaliones solvit, quibus existimari potest plures esse mundos.

formes substantielles; les différences qui peuvent subvenir dans la relation, dans la quantité ou dans tout autre prédicament ne sauraient rien changer à ces mouvements; or, un changement de proximité ou d'éloignement n'atteint pas la substance. »

(( Sachez, à ce sujet, que la proximité et l'éloignement n'ont aucune influence, si ce n'est dans les mouvements des corps qui se meuvent sous l'action d'une cause extérieure, car alors ces corps peuvent être proches ou éloignés de leur moteur. Aussi est-il opportun de prouver ici que les mouvements des éléments n'ont point leur cause hors de ces éléments. Cette proposition peut sembler évidente d'elle-même; Aristote, toutefois, l'appuie de considérations destinées à contredire ce que les anciens philosophes disaient du repos et du mouvement des éléments, de la terre en particulier; en effet, au repos et au mouvement de la terre, ces philosophes assignaient pour cause une attraction mutuelle entre la terre entière et son lieu naturel. Or, il est manifeste qu'une masse de terre ne se meut pas vers la terre entière, quelle que soit la position du globe terrestre; en effet, si c'était vers la terre entière que se meut une portion de la terre, il en serait de ce mouvement comme du mouvement du fer vers l'aimant; et, dès lors, il pourrait arriver que la terre se mût naturellement vers le haut. »

u Dès là que le mouvement de la terre vers le centre n'est point l'effet d'une attraction produite soit par la nature du lieu lui-même, soit par la nature du corps qui occupe ce lieu, qu'il n'est point non plus l'effet d'une expulsion provenant du mouvement du ciel, il est clair que le raisonnement d'Aristote est concluant. »

Les développements par lesquels Averroès commente les paroles du Stagirite sont très exactement conformes à la doctrine que celui-ci expose en d'autres passages ; ils lui sont même presque textuellement empruntés. Voici, en effet, comme s'exprime le Philosophe au quatrième livre du traité Du Ciel1 : « Si certains éléments se meuvent vers le haut, si d'autres

1. Aristote, llepi OOpavo-j, A, y (De Cœlo et Mundo, lib. IV, cap. m).

éléments se meuvent vers le bas, c'est que chacun d'eux se meut vers le lieu où il aura pour borne le corps qui lui convient le mieux... Il faut donc que le mouvement de chaque élément vers son lieu naturel soit un mouvement vers la perfection de sa forme. C'est dans ce sens qu'il faut interpréter cette doctrine des anciens philosophes : Le semblable se meut vers son semblable. Ils ne faut pas l'interpréter à la manière de certains philosophes qui croient que la terre se meut vers la terre. Cela, en effet, est certainement impossible. Si l'on prenait la Terre et qu'on la mît à la place où se trouve la Lune, ce n'est pas vers la Terre que se porterait une portion de cette même terre, mais vers le lieu où la Terre se trouvait auparavant. »

La pesanteur est- elle, comme le voulaient les pythagoriciens, l'effet d'une attraction élective, d'une sympathie, qui cherche à réunir les divers fragments d'un même élément? Est-elle, selon la doctrine péripatéticienne, une tendance par laquelle la forme du grave s'efforce vers le lieu où elle atteindra sa perfection? Telle est la discussion que nous trouvons impliquée en cette autre question: Peut -il exister deux Univers? Averroès nous a clairement montré la mutuelle dépendance de ces deux problèmes.

Albert le Grand suit ici de très près le commentaire d' Averroès; citons un passage1 de sa longue exposition :

« Peut-être quelque contradicteur prétendra -t- il que la nature des corps élémentaires, lorsque ces corps sont situés en des mondes différents, se trouve modifiée par suite de la distance plus ou moins grande qui les sépare de leurs lieux naturels; par exemple, de la terre, placée hors de notre monde, est éloignée du centre de ce monde et rapprochée du centre de l'autre; elle est donc influencée par la nature de ce dernier centre et non par la nature du premier, en sorte qu'elle se meut vers le dernier centre et non vers le premier; ainsi voyons-nous que l'aimant attire un morceau de fer voisin,

i. Liber primus De Cœlo et Mundo Alberti Magni ; traclatus primus, iu quo subtilissime habctur ulriim mundus sit unus velplures; capitulum secuudum, de conlradictione eorum qui dicuut elementa divcrsorum mundorum moveri ad euudeni imtndum.

car celui-ci acquiert une certaine propriété provenant de la pierre attirante; mais l'aimant n'attire pas un morceau de fer éloigné, car la vertu de la pierre ne parvient pas jusqu'à ce morceau de fer. »

u Nous répondrons que ce discours n'est pas conforme aux règles de la raison et qu'il est, par conséquent, erroné. Le mouvement des éléments n'est pas l'effet d'une attraction; car si les éléments se mouvaient par attraction, chacun d'eux serait attiré par son semblable; en sorte que si l'on plaçait une plus grande terre au-dessus d'une terre plus petite, celle-ci monterait nécessairement vers celle-là. Ainsi donc, un mouvement qui dépend de la proximité ou de l'éloignement est un mouvement produit par un moteur extrinsèque ; mais le mouvement des éléments est dû à un moteur intrinsèque. »

« Nous avons dit, en effet, au huitième livre des Physiques : Quand un élément est engendré, ce qui l'engendre lui donne non seulement sa forme, mais tout ce qui résulte de cette forme ; il lui donne, en particulier, le mouvement naturel et le lieu naturel, qui sont des conséquences de la forme intrinsèque. Si donc la proximité ou l'éloignement du lieu naturel avait quelque influence sur la forme substantielle de l'élément, il faudrait que cet élément fût composé de deux formes ayant des propriétés opposées; l'une de ces formes tirerait le corps vers ce qui est le plus voisin ; ce serait une forme émanée du corps attirant, semblable à la forme que l'aimant produit dans le fer; l'autre serait la forme naturelle donnée par le générateur; sans qu'aucune attraction ait à intervenir, elle déterminerait le mouvement du corps vers son lieu naturel ; elle serait comparable à la forme pesante dans le fer que l'aimant attire. Les éléments seraient donc composés; et tout mouvement d'un tel élément serait composé de deux mouvements distincts, tout comme le mouvement d'une terre qui s'approcherait du centre d'un monde en s'éloignant du centre d'un autre monde... »

« La coexistence de deux telles formes est impossible. Il en faut donc conclure qu'un corps peut être plus ou moins éloigné de son lieu naturel sans que sa forme en éprouve

aucun changement; ...qu'il soit proche ou éloigné de son lieu naturel, il se meut toujours d'un mouvement simple. »

La forme substantielle d'un élément grave, forme par laquelle il tend à son lieu naturel, n'éprouve donc aucune diversité de ce fait que le corps est plus ou moins éloigné du centre du monde ; telle est la doctrine, conforme à l'enseignement d'Aristote et d'Averroès, qu'Albert le Grand soutient d'une manière formelle; on peut, croyons-nous, la traduire en langage moderne, sans trop la trahir, en la formulant ainsi : Le poids d'un grave ne change pas de grandeur lorsque ce corps s'approche ou s'éloigne du centre du monde.

Cette doctrine n'est assurément pas celle de saint Thomas d'Aquin ; le Docteur Angélique semble suivre l'opinion de Simplicius selon laquelle la distance au centre du monde, sans changer aucunement l'espèce de la forme substantielle du grave, en fait varier l'intensité; il précise même cette opinion; selon lui, le changement d'intensité que la pesanteur éprouve par suite de la proximité plus ou moins grande du terme auquel elle tend explique l'accélération du mouvement du corps grave.

Voici comment s'exprime le Docteur Angélique 1 :

« Pour Aristote, on doit regarder comme déraisonnable l'opinion d'après laquelle la nature d'un corps élémentaire serait différente selon que ce corps serait plus ou moins distant de son lieu propre, à tel point que ce corps se mouvrait vers son lieu naturel lorsqu'il en est rapproché, mais non pas lorsqu'il en est éloigné. En effet, il ne paraît pas que la distance plus ou moins grande qui sépare un corps de son lieu puisse déterminer un changement dans la nature de ce corps ; la différence mathématique des intermédiaires ne peut entraîner une différence de nature. Il est raisonnable qu'un corps se meuve d'autant plus rapidement qu'il approche davantage de son lieu naturel, bien que l'espèce du mouvement et l'espèce du mobile demeurent invariables; car la différence de vitesse est un changement de quantité, et non un changement spécifique, tout comme la différence de distance. »

i. Sancti Thom;p Aquinatis Commentaria in libros Aristotelis de Ccelo et Mundo ; liber I, lcctio \\i.

D'ailleurs, en émettant une semblable opinion, saint Thomas pouvait se prétendre fidèle interprète de la pensée du Stagirite, bien qu'Averroès et Albert le Grand l'eussent comprise autrement.

C'était pour la Physique péripatéticienne, en effet, un axiome incontesté que cette proposition * :

u Si une certaine force (bx'J?) ou puissance ($ùvx\uq) meut un certain corps avec une certaine vitesse, il faudra une force ou puissance double pour mouvoir le même corps avec une vitesse double. »

De cet axiome on tirait naturellement ce corollaire : Si un corps tombe de plus en plus vite au fur et à mesure qu'il s'approche du centre de la terre, c'est qu'en même temps son poids va croissant.

Aristote paraît bien avoir reconnu ce corollaire de la Dynamique qu'il professait, et en avoir fait usage. Au chapitre même 2 où se trouve le passage qui nous occupe, il entreprend de prouver qu'un corps ne peut se mouvoir indéfiniment : « La terre, » dit-il, « nous le prouve, car elle se meut d'autant plus rapidement qu'elle s'approche davantage du centre; de même le feu se meut d'autant plus rapidement qu'il s'élève davantage. Si donc le mouvement d'un de ces corps se poursuivait jusqu'à l'infini, la vitesse croîtrait à l'infini. Or, s'il en était ainsi de la vitesse, il en serait de même de la gravité ou de la légèreté, c'est-à-dire qu'elle croîtrait aussi à l'infini. »

Simplicius, qui commente ce passage, y voit l'affirmation que « la pesanteur d'un corps se renforce au fur et à mesure que ce corps s'approche de son lieu et que, par conséquent, sa forme acquiert une perfection plus grande. »

Saint Thomas d'Aquin suit encore en ce point l'opinion de Simplicius, lorsqu'il écrit3 : « La terre se meut d'autant plus vite qu'elle descend davantage... Avec Aristote, il faut attribuer à cet accident la cause suivante : Plus le corps grave

1. Aristote, <Pu<xtxY]ç àxpodcaswç xo Z, s (Physicœ auscultationis lib. VI, cap. v) — Uepi Oùpavod, I\ p (De Cœlo et Mundo, lib. III, cap. 11).

2. Aristote, Iïep\ Oùpavou, A, y) (De Cœlo et Mundo, lib. 1, cap. vin).

3. Sancti Thomae Aquinatis Commentaria in libros Aristotelis de Cœlo et Mundo, liber I, lectio xvn.

descend, plus sa pesanteur se trouve accrue par suite de la plus grande proximité de son lieu naturel; de là, on peut conclure que si la vitesse croissait à l'infini, la gravité croîtrait aussi à l'infini. Et il en est de même de la légèreté. »

La pesanteur résulte- 1- elle d'une attraction que le corps grave éprouve de la part des corps semblables? Est-elle l'effet d'une tendance, intrinsèque au corps, par laquelle sa forme substantielle cherche le lieu où elle atteindra sa perfection?

Le poids d'un corps demeure-t-il indépendant de la distance de ce corps au centre du monde? Est-il, au contraire, d'autant plus grand que le grave est plus près de son lieu naturel?

Ces graves questions sont, en la Physique scolastique, indissolublement liées à ce problème : Existe-t-il un ou plusieurs mondes?

Nous allons voir que ce problème soulevait encore des difficultés d'une tout autre nature.

La pluralité des mondes et la toute-puissance de Dieu.

Michel Scot; Saint Thomas d'Aquin;

Etienne Tempier; Guillaume d'Ocram.

La doctrine d'Aristote, en effet, se trouve en contradiction avec le dogme chrétien.

Aristote ne se borne pas à nier, en fait, l'existence actuelle de plusieurs mondes; il prétend avoir démontré que la coexistence de deux univers serait une absurdité. Cette affirmation concorde fort bien avec la Métaphysique du Philosophe, qui n'attribue à Dieu aucun pouvoir créateur. Mais n'est-elle pas en contradiction avec la notion chrétienne de Dieu? Si Dieu est le Tout-Puissant, capable de faire de rien le Ciel et la Terre, osera-t-on prétendre que sa puissance créatrice est épuisée par la formation d'un monde unique? Affirmera-t-on qu'il ne saurait, en dehors de ce monde, en produire un ou plusieurs autres?

LÉONARD DE VINCI ET LA PLURALITÉ DES MONDES "fi

Dès le xme siècle, ces objections étaient formulées contre Aristote; nous les trouvons, en effet, dans un commentaire1 à la Sphère de Sacro Bosco, qu'à la demande de l'empereur Frédéric II, Michel Scot composa vers 12 25 ou i23o.

Une des premières questions examinées par Michel Scot est celle-ci : Existe-t-il un ou plusieurs mondes?

Pour prouver l'impossibilité de plusieurs mondes, l'astronome de Frédéric II reproduit sommairement le raisonnement d'Aristote; mais il le fait précéder d'un argument nouveau et fort étrange :

« Entre les surfaces convexes des sphères qui limitent les divers mondes, il existerait nécessairement un certain espace. Dès lors, ou bien il existerait un corps occupant cet espace, ou bien non. Mais il ne peut exister de corps qui remplisse ce lieu; ce corps, en effet, serait étranger à tout monde, puisqu'il serait en dehors des sphères qui bornent tous les mondes. S'il n'existe aucun corps qui remplisse cet espace, cet espace est donc vide; or, il ne peut y avoir de vide dans la nature, comme Aristote l'a démontré au quatrième livre des Physiques; il ne peut donc y avoir plusieurs mondes. »

A la suite de l'argumentation d'Aristote contre la pluralité des mondes, Michel Scot ajoute : « Il en est qui prétendent ceci : Dieu, qui est tout-puissant, a pu et peut encore créer, outre ce monde-ci, un autre monde, ou plusieurs autres inondes, ou même une infinité de mondes, en composant ces mondes soit d'éléments semblables à ceux qui forment celui-ci, soit d'éléments différents. » A cette proposition, Scot répond : « Cela, Dieu peut le faire, mais la nature ne le peut subir. Il résulte de la nature même du monde, de ses causes prochaines et essentielles, que la pluralité des mondes est une impossibilité; Dieu cependant pourrait faire plusieurs

1. Eximii atque excellentissimi physicorum motuum cursusque siderei indagatoris Michaelis Scoti super Auctore Spherœ, cum qusestionibus diligenter emendatis, expositio confecta illustrissimi Imperatoris Domini D. Frederici prœcibus. Cet écrit se trouve dans les collections de traités astronomiques imprimées à Venise, par Octaviauo Scoto de Modène, en i5i8, et par Luca Antonio Giunta de Florence, en i5i8 et en i53i.

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mondes, s'il le voulait, n II faut, en effet, distinguer entre la puissance de Dieu prise absolument, et sa puissance relativement au sujet de son opération. Il est des choses dont la puissance de Dieu, considérée absolument, est capable; mais ces choses ne peuvent être réalisées par sa puissance, prise en tant que relative, parce que la nature n'est pas susceptible de recevoir ces actions de la puissance divine; c'est ainsi que la nature ne saurait recevoir plusieurs mondes.

Ernest Renan a appelé1 Michel Scot : le fondateur de l'Averroïsme. Le passage que nous venons d'analyser n'est pas de nature à faire réformer ce jugement. Le Dieu de Michel Scot, dont la puissance créatrice trouve devant elle une nature déjà déterminée; ce Dieu qui ne peut agir, sinon dans la limite où cette nature est apte à subir son opération, c'est bien plutôt le Dieu d'Averroès que le Dieu des Chrétiens.

Saint Thomas d'Aquin s'est efforcé2 de sauvegarder à la fois, et mieux que Michel Scot ne l'avait su faire, la doctrine du Stagirite et la toute-puissance de Dieu.

« Sachez, » dit le Docteur Angélique, « que plusieurs s'efforcent de démontrer par d'autres voies la possibilité de plusieurs mondes. »

« Voici un premier argument : Dieu a fait le monde; mais la puissance de Dieu est infinie; la production de ce monde unique n'en atteint donc pas les bornes; il est déraisonnable de prétendre que le Créateur ne puisse produire aucun autre monde. — A cet argument il faut répondre ainsi : Si Dieu faisait d'autres mondes, ou bien il les ferait semblables à celui-ci, ou bien il les ferait différents. S'il les faisait entièrement semblables à celui-ci, il ferait œuvre vaine, ce qui ne convient pas à sa sagesse. S'il les faisait dissemblables, c'est qu'alors aucun d'entre eux ne comprendrait en lui-même la totalité de la nature du corps sensible; aucun d'eux ne serait parfait, et c'est leur ensemble qui constituerait un monde unique et parfait. »

« Un second argument est le suivant : Plus une chose est

i. Ernest Renan. Averroès et l'Averroïsme, essai historique; Paris, i85i>. p. i65. a. Saucti Thomae Aquinatis Commentaria in libros Aristotelis de Cœlo et Muncio; liber I, lertio xi\.

noble, plus son espèce a de puissance pour se réaliser; or, le monde est de plus noble espèce qu'aucun des objets naturels qu'il renferme; si donc l'espèce d'un tel objet, par exemple du cheval ou du bœuf, est capable de parfaire plusieurs individus, a fortiori l'espèce de l'univers peut- elle parfaire plusieurs individus. — A cela nous répondrons qu'il faut plus grande puissance pour produire un seul individu parfait que pour produire un grand nombre d'individus imparfaits; or, les individus appartenant aux choses naturelles qui se trouvent en ce monde sont tous imparfaits; aucun d'eux ne comprend en lui-même tout ce qui convient à son espèce; mais, au contraire, le monde possède cette sorte de perfection; cela suffît pour manifester que son espèce est plus puissante que toutes les autres. »

« On peut, en troisième lieu, faire cette objection : Il vaut mieux multiplier les meilleures choses que les choses moins bonnes; il vaut donc mieux créer plusieurs mondes que plusieurs animaux ou plusieurs plantes. À quoi nous répondrons : Il importe à la bonté même du monde qu'il soit unique; l'unité est la raison même de sa bonté; nous voyons, en effet, que la division suffît à faire déchoir certaines choses de la bonté qui leur est propre. »

La subtile argumentation de saint Thomas ne parvint pas à convaincre les théologiens chrétiens qu'il fût possible de concilier ces deux affirmations : La puissance créatrice de Dieu est illimitée. Il est impossible qu'il existe plus d'un Univers limité.

Suivant les instructions du pape Jean XXI, Etienne Tempier, évêque de Paris, fit une enquête sur les principales erreurs péripatéticiennes et averroïstes qui contaminaient l'enseignement de l'Université. Le 7 mars 1277, après avoir pris conseil des maîtres en théologie et autres prud'hommes, il porta condamnation contre deux cent dix-neuf propositions l.

Parmi ces propositions regardées comme erronées, se trouvaient toutes celles que le Philosophe et le Commentateur

1. Denifle et Châtelain, Chartularium Universitatis Parisiensis, tomus I, ab anno MCG ad annum MCCLXXXVI. Art. ^3, p. 543.

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avaient affirmées et qui contredisaient à la toute -puissance créatrice de Dieu; on y lisait en particulier celle-ci, qui était la trente-quatrième : « Quod prima causa non posset plures mundos facere. »

Ce n'était évidemment pas assez faire que de déclarer erronée l'opinion d'Aristote ; il fallait encore montrer en quoi le Philosophe s'était trompé et réfuter ses arguments. Guillaume d'Ockam, toujours ardent à défendre la liberté de la puissance divine et a briser les barrières par lesquelles la raison péripatéticienne prétendait borner son domaine, Guillaume d'Ockam, disons- nous, assuma cette tâche; en son commentaire aux Livres des sentences de Pierre Lombard, il consacra une question entière1 à ruiner les arguments par lesquels le Stagirite avait cru prouver l'impossibilité de deux mondes.

Le Stagirite affirmait que les diverses parties d'un même élément tendent toutes et nécessairement vers un lieu naturel unique; qu'il ne peut donc exister deux mondes dont les centres seraient, pour la terre, deux lieux naturels distincts.

Voici ce que Guillaume d'Ockam lui répond :

« Tous les individus appartenant à un élément de même espèce se mouvront vers un même lieu naturel si on les place successivement dans une même position hors de ce lieu; il n'en résulte pas qu'ils se meuvent toujours vers un même lieu naturel; il peut se faire qu'ils se meuvent simultanément vers des lieux différents. »

En voici un exemple patent : « Si l'on place en deux régions différentes de la Terre deux feux de même espèce, ils s'élèveront tous deux vers le ciel, mais ils ne tendront pas vers le même lieu; ils se mouvront vers deux lieux distincts; toutefois, si l'on prenait le premier de ces deux feux et qu'on le mit à la place où se trouvait d'abord le second, ce premier feu tendrait vers le lieu où le second tendait précédemment. »

« 11 en serait de même dans la question qui nous occupe.

i. Mayistri Guilhelmi de Ockam Super quatuor libros sententiarum unnotationes; Lugduni, MCCÇCXCV. Libri primi sententiarum distinctio XLIV; quœstio unica : Utruin Deus possel facere mundum meliorem isto nmndo.

Si l'on prenait de la terre appartenant à l'autre univers et qu'on la mît en cet univers-ci, elle tendrait au même lieu que la terre de notre univers. Mais, lorsqu'elle se trouve hors de cet univers-ci, lorsqu'elle est à l'intérieur de l'autre ciel, elle ne se meut plus vers le centre de notre monde ; pas plus que du feu placé à Oxford ne se meut vers le lieu auquel il tendrait s'il était placé à Paris. Ce n'est donc pas simplement parce que ces deux terres sont numériquement distinctes qu'elles se meuvent vers deux lieux distincts, comme le prétendait l'objection que réfute Aristote; elles se meuvent vers des lieux distincts parce qu'elles occupent des positions différentes à l'intérieur de cieux différents; tout comme deux feux, par l'effet de leurs situations différentes, se meuvent vers des parties différentes du ciel. »

Les péripatéticiens seront-ils convaincus par cette argumentation ? Non certes, car ils répondront avec leur maître : Le mouvement naturel de la terre au sein du second monde la portera au centre de ce second monde; par là, il arrivera qu'il l'éloigné du centre du premier; la terre s'éloigne donc par mouvement naturel du centre de notre monde ; partant, lorsqu'elle tombe vers ce centre, c'est par mouvement violent, en vertu de cet axiome : Si un corps s'éloigne d'un lieu par mouvement naturel, il ne peut s'approcher de ce lieu que par mouvement violent.

Guillaume d'Ockam n'hésite pas à nier cet axiome ou, mieux, à le corriger : « Si, » dit-il, « un corps s'éloigne naturellement d'un lieu quelle que soil sa position initiale, il ne pourra tendre vers ce lieu que par mouvement violent. Mais s'il ne s'éloigne naturellement de ce lieu qu'à partir de certaines positions initiales, il n'est pas nécessaire qu'il s'en approche toujours par mouvement violent. »

« Du feu placé entre le centre du monde et la circonférence du ciel nous en donne un exemple; lorsqu'il tend vers la partie la plus voisine de cette circonférence, il s'écarte de la partie opposée; si7 toutefois, on le plaçait entre le centre et cette dernière partie, c'est vers celle-ci qu'il tendrait naturellement. »

Le Philosophe a encore donné un autre argument contre la

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pluralité des mondes. Il ne peut exister plusieurs cieux, car le ciel est formé de toute la matière qui convient à sa nature. Que répondra Ockam à cet argument? « Que le ciel est composé de toute la matière convenable déjà existante; mais non de toute la matière qui peut exister. Dieu, en effet, peut créer à nouveau de la matière céleste, comme il peut créer une nouvelle quantité de matière de n'importe quel corps. »

La pluralité des mondes selon Albert de Saxe.

L'argumentation de Guillaume d'Ockam ne put, de prime abord, convaincre les philosophes de l'École que la coexistence de plusieurs mondes n'était point une absurdité et que les démonstrations d'Aristote n'étaient nullement concluantes.

Jean de Jandun, par exemple, qui n'a pu ignorer la discussion exposée par le chef des nominalistes, ne paraît en avoir rien retenu. Il emprunte • à « frère Thomas » les raisons que l'on fait valoir en faveur de la pluralité des mondes et aussi la réfutation de ces raisons; il y joint un résumé des preuves qu'ont données Aristote et le Commentateur, et, sans souci de la condamnation portée par Etienne Tempier, il formule cette conclusion : « Mundos plures esse est impossibile. »

Albert de Saxe, lui aussi, conclut contre la pluralité des mondes, mais son opinion ne paraît pas aussi fermement arrêtée que celle de Jean de Jandun. Cette opinion appelle tout particulièrement notre examen attentif; Léonard, en effet, avait en mains les Subtilissimse quœsllones composées par Âlbertutius sur le De Cœlo d'Aristote; il les étudiait précisément à l'époque où il écrivait le texte que nous avons cité ; et la comparaison du texte de Léonard avec l'exposition d'Albert de Saxe nous montrera bien aisément que cette exposition a suggéré la pensée du Vinci.

i. Joannis de Janduno/n libros Aristotelis de Cœlo et Mundo quxstiones subtilissimx ; in librum I quiestio XXIV : An sit possibile esse plures mundos?

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Albert de Saxe connaît l les arguments favorables à la pluralité des mondes qui ont été exposés par saint Thomas d'Aquin : «Il vaut mieux multiplier ce qui est bon et parfait que de ne le pas multiplier; mais le monde est bon et parfait; il vaut donc mieux qu'il existe plusieurs mondes qu'un seul ; et comme Dieu peut faire qu'il en soit ainsi, et que, parmi tous les possibles, Dieu réalise toujours le meilleur, il existe nécessairement plusieurs mondes. »

Cet argument, Albertutius le réfute : « Il n'est pas toujours vrai que la mutiplication d'une bonne chose soit meilleure que son unité ; car s'il en était ainsi, il serait mieux qu'il y eût plusieurs dieux qu'un seul ; et cela est faux, parce qu'impossible. » Cette riposte avait été donnée déjà par Jean de Jandun 2.

Albert de Saxe connaît également les objections par lesquelles Ockam a prétendu ruiner les raisonnements du Slagirite3; mais il s'en faut bien qu'il leur accorde la valeur que le grand nominaliste leur attribue.

Selon Guillaume d'Ockam, les diverses parties d'un même élément ne tendent pas forcément vers un lieu naturel unique: « Nous voyons, en effet, qu'un feu peut tendre vers son lieu naturel en montant vers le pôle nord et un autre en montant vers le pôle sud, en sorte qu'ils tendent vers deux lieux numériquement distincts. » A quoi Albert de Saxe répond : a Ces deux feux se meuvent vers un lieu qui, pris dans son ensemble, est numériquement unique; c'est la concavité de l'orbite lunaire; bien que les diverses parties du feu élémentaire tendent vers des lieux partiels qui sont numériquement distincts. »

C'est encore à Ockam qu'est empruntée cette objection : « 11 semble que la distance ait quelque influence sur la gravité et sur la légèreté. En effet, si une certaine masse de feu se trouvait au centre du monde, elle se mouvrait vers le ciel, qui

1. Qusestiones subtilissimae Alberti de Saxonia in libros de Cœlo et Mundo; libri I quaestio XIII : Utrum sint vel possint esse plures mundi.

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