Jean de Jandun, loc. cit
3. Qusestiones subtilissimœ Alberti de Saxonia in libros de Cœlo et Mundo; libri I quœstio XH : Utrum, supposito quod essent plures mundi, terra unius mundi moveretur ad médium alterius mundi?
est le lieu du feu, de telle sorte qu'une partie se dirigerait vers le pôle nord et une autre vers le pôle sud; tandis que si l'on plaçait cette niasse de feu entre le centre du monde et le ciel, elle se mouvrait tout entière vers une même partie du ciel, » savoir, vers celle qui est la plus proche de ce feu. Mais Albertulius n'est point embarrassé par cette objection : « La distance peut bien faire que les diverses parties d'un même élément tendent vers leur lieu par des voies diverses ; mais elle ne peut faire qu'un corps cesse de tendre vers son lieu naturel. »
Une autre considération pourrait faire supposer que le poids d'un corps dépend de sa distance au centre du monde : « Lorsque la terre se trouve en ce centre, elle ne pèse plus ; elle semble avoir perdu toute inclination vers son lieu naturel. » « Bien au contraire, » répond Albert de Saxe; « lorsqu'elle est en son lieu, sa tendance est d'y demeurer, tandis que lorsqu'elle se trouve hors de son lieu, elle a tendance à s'y rendre... Il est donc faux que la terre ne soit plus grave lorsqu'elle se trouve en son lieu naturel; puisqu'elle est douée de gravité lorsqu'elle se trouve hors de ce lieu, elle ne saurait, lorsqu'elle y parvient, perdre cette gravité ; elle est donc grave en son lieu naturel comme hors de ce lieu ; mais cette gravité a un certain office lorsque la terre est hors de son lieu et un autre lorsqu'elle se trouve en son lieu; dans le premier cas, elle incline la terre au mouvement vers son lieu naturel et, dans le second cas, elle l'incline au repos. »
Les considérations qu'Albert fait valoir ici se rattachent à une de ses doctrines favorites, dont nous avons touché quelques mots en une précédente étude l : La gravité d'un corps est invariable, mais elle peut exister soit à l'état actuel, soit à l'état potentiel.
Une autre doctrine d'Albert de Saxe — et l'une des plus importantes qui lui soient dues — consiste à affirmer2 qu'une masse de terre demeure en repos lorsque son centre de gravité se trouve au centre du monde. Si donc de la terre formait une
i. ilbert de Saxe et Léonard de Vinci, II (Études sur Léonard de Vinci, première série, p. 16).
3. Albert de Saxe et Léonard de Vinci, II (Études sur Léonard de Vinci, première série, pp. 8 seqq.).
LÉONARD DE VINCI ET LA PLURALITE DES MONDES 8l
couche limitée par deux sphères concentriques ayant pour centre le centre de l'Univers, cette terre serait en son lieu naturel, bien que chacune de ses parties pût être fort éloignée du centre commun des graves. De là cette curieuse conclusion « d'Albertutius :
« S'il existait plusieurs mondes concentriques, la terre de l'un de ces mondes ne tendrait pas vers la terre de l'autre; toutes ces terres, en effet, auraient même centre; et l'on doit concevoir qu'une terre qui aurait la forme d'une couche sphérique dont le centre coïnciderait avec le centre du monde serait naturellement en repos tout comme notre terre. Le raisonnement d'Aristote, fondé sur ce que la terre d'un monde se mouvrait naturellement vers le centre de l'autre, ne conclut donc pas contre la pluralité des mondes concentriques; il ne laisse pas de prouver cette proposition que nous pouvons prendre pour seconde conclusion : Il ne peut exister plusieurs mondes excentriques l'un à l'autre, du moins naturellement. »
Que signifient ces derniers mots : « du moins naturellement»?
Albert de Saxe admet pleinement, avec Aristote, que la coexistence de plusieurs mondes est une impossibilité ; mais, sans doute dans l'intention de se mettre à couvert de la condamnation portée par Etienne Tempier, il admet que cette impossibilité d'ordre naturel peut être surmontée d'une manière surnaturelle par la toute-puissance divine; toutefois, la coexistence des mondes ainsi créés par Dieu constituerait un miracle permanent, une contradiction continuelle aux lois naturelles.
« Suivant la doctrine d'Aristote, nous concluons2 que l'existence de plusieurs mondes non concentriques est naturellement impossible. Il n'en est pas moins vrai que Dieu pourrait, par sa toute-puissance, en créer plusieurs. »
« Dernière conclusion3, qui s'accorde avec les précédentes : Par voie surnaturelle, il peut exister plusieurs mondes, simultanés ou successifs, concentriques ou excentriques, au gré de Dieu. »
i. Alberti de Saxonia Quaestiones in libros de Cœlo; libri I quaestio XIII. a. Alberti de Saxonia Quœstiones in libros de Cœlo; libri I quaestio XII. 3. Alberti de Saxonia Quœstiones in Uhros de Cœlo: libri I quaestio XIII.
P. DUHBM.
82 ETUDES SUR LEONARD DE VlNCt
« Si donci, par miracle, il existait plusieurs mondes excentriques les uns aux autres, » qu'adviendrait-il des éléments contenus en ces divers mondes ? On peut, à cet égard, donner libre cours à son imagination et émettre toutes les suppositions que l'on voudra, « en vertu de cette règle : De l'impossible, on peut conclure n'importe quoi. » On peut, par exemple, admettre que Dieu n'a donné à la terre de chaque monde qu'une inclination vers le centre de ce même monde.
Parmi les conclusions qu'il devient loisible de formuler, dès là que l'on admet la coexistence miraculeuse de plusieurs mondes excentriques l'un à l'autre, Albert de Saxe range celle-ci : « S'il existait deux mondes, la terre de l'un de ces deux mondes ne tendrait pas vers la terre de l'autre, mais vers le centre du monde auquel elle appartient, car elle tend à celui des deux centres qui est le plus rapproché. Mais s'il arrivait qu'elle fût équidistante des deux centres, elle demeurerait en repos entre eux, comme un morceau de fer entre deux aimants qui l'attireraient avec des puissances égales entre elles. »
Guillaume d'Ockam eût sans doute souscrit à cette conclusion ; Albert de Saxe n'y voit qu'une conséquence impossible d'une hypothèse également impossible: « Ad impossibile potest sequi quodlibet. » C'est précisément cette conclusion que Léonard de Vinci recueillera et développera.
Le poids résulte-t-il d'une attraction exercée a distance ? Jean de Jandun, Guillaume d'Ockam, Albert de Saxe.
L'argumentation qu'Aristote a construite pour prouver qu'il ne peut exister plusieurs mondes suppose acquise cette vérité : Le poids d'un grave ne change pas de grandeur si ce grave vient à s'éloigner ou à se rapprocher du centre du monde. Pour démontrer cette proposition, les deux commentateurs qui
i. Albcrti de Saxonia Qurrstionrs in librot de Ovlo ; libri 1 qu;vstio XIF.
LEONARD DE VlNCl Et LA PLURALITE DES MONDES 83
nous semblent avoir interprété le plus fidèlement, en cette circonstance, la pensée du Stagirite ont eu recours aux considérations suivantes : Le poids d'un corps pourrait changer avec la distance qui sépare ce corps de la Terre ou du centre du Monde, si ce poids avait son principe en dehors du corps grave, s'il résultait d'une attraction analogue à celle qu'une masse de fer éprouve de la part d'une pierre d'aimant. Mais un grave n'est pas attiré par la Terre en vertu d'une action exercée par un corps sur un corps semblable ; il n'est pas attiré non plus par son lieu naturel ; s'il se porte vers ce lieu, c'est en vertu d'un principe intrinsèque de mouvement, c'est parce qu'il tend à sa propre perfection et que cette perfection n'est pas atteinte tant que le grave n'est pas en son lieu naturel. Ce principe de mouvement, cette tendance à la perfection ne devient ni moins intense parce que le grave est éloigné de son lieu naturel, ni plus intense parce qu'il en est rapproché. Telle est la doctrine soutenue par Averroès et par Albert le Grand.
Sans nier les principes de cette doctrine, saint Thomas d'Aquin en rejetait la conséquence ; il admettait avec Simplicius que le poids d'un grave croissait au fur et à mesure que ce grave était plus voisin du centre du monde ; comme preuve de cet accroissement, il citait l'accélération qui précipite la chute d'un grave vers le sol.
La Scolastique du xive siècle paraît avoir accordé une grande importance à ce débat; et cette importance ne saurait être contestée; la ruine de la doctrine soutenue par Averroès et par Albert le Grand pouvait seule rendre possibles d'abord la théorie de la gravité qu'adopteront Copernic et ses partisans, puis la théorie de l'attraction universelle qui se perfectionnera de Kepler à Newton.
Mais, au xive siècle, cette ruine ne semble nullement prochaine ; les docteurs les plus en renom soutiennent que le poids n'est pas une attraction exercée sur le corps grave par le lieu qui lui est naturel ; ils en concluent que le poids du grave ne dépend pas de sa distance à ce lieu.
Jean de Janduu termine ses questions sur le De Cœlo et Mundo
d'Aristote par l'examen du problème suivant l : « Le principe qui produit le mouvement d'un grave vers le sol est-il une certaine vertu propre au lieu naturel ? »
Parmi les raisons qu'il invoque à l'appui de sa conclusion négative, il place celle-ci au premier rang : Admettre qu'un grave tombe par l'effet d'une vertu qui appartient à son lieu naturel, c'est compromettre l'argumentation d'Aristote contre la pluralité des mondes.
Une autre raison lui paraît également propre à étayer cette conclusion. Selon l'un des principes fondamentaux de la Dynamique péripatéticienne, le moteur doit toujours accompagner l'objet mû; le lieu naturel ne peut donc être le moteur qui fait tomber un grave, car ce grave tombe lorsqu'il est séparé de son lieu naturel et, au moment précis où il lui est uni, il demeure en repos.
Jean de Jandun pose incidemment ici l'un des problèmes les plus graves et les plus constamment débattus de la Philosophie naturelle : Un corps peut-il mouvoir sans intermédiaire un autre corps qu'il ne touche pas? En d'autres termes, l'action à distance est-elle possible?
Pour un péripatéticien, la réponse n'est pas douteuse : Un corps ne se meut que par l'effet d'un moteur étranger, et ce moteur doit l'accompagner, le toucher ; il ne saurait donc y avoir action à distance.
Il semble cependant que la nature nous offre des exemples non douteux d'actions à distance ; une pierre d'aimant n'attiret-elle pas un morceau de fer qui ne la touche pas? De ces attractions magnétiques, la Scolastique donne une explication conforme aux principes d'où découle sa Dynamique, et cette explication présente avec nos théories modernes de bien remarquables analogies : Entre la pierre d'aimant et le fer s'étend un milieu susceptible d'éprouver, par l'effet de la pierre d'aimant, une certaine modification, une certaine altération; les parties du milieu qui touchent la pierre sont modifiées les premières ; elles transmettent cette altération aux parties voisines
i . Joannis de Janduno In libros Aristotelis de Cœlo et Mundo quœstiones subtilissimrr { super librum IV quaest. XIX.
et, de proche en proche, cette species magnetica se propage ; les parties du milieu qui touchent le morceau de fer sont, à leur tour, modifiées par cette espèce; au contact de ce milieu modifié, le fer subit un changement, une altération ; cette altération consiste en la production d'une certaine vertu qui meut le fer et le porte vers l'aimant, en sorte que le fer se déplace par l'effet d'une vertu motrice qui lui est conjointe, qui est en lui.
Contre cet enseignement presque unanime une seule voix s'élève, celle du grand contradicteur d'Aristote et d'Averroès, celle de Guillaume d'Ockam.
De la théorie que nous venons d'exposer, Ockam nie tout, et le principe, et les conséquences.
Il nie d'abord le principe * : « Je dis qu'il n'est pas toujours vrai que le moteur accompagne l'objet mû, qu'il le touche d'un contact mathématiquement exact. »
Il nie, en second lieu2, l'interprétation des actions magnétiques que suggérait ce principe.
« Je dis que l'aimant tire le fer immédiatement, et non par l'intermédiaire d'une vertu qui existerait soit dans le milieu, soit dans le fer; en conséquence, cette pierre agit sur le fer à distance d'une manière immédiate, sans agir sur le milieu.
» Cette conséquence est évidente. Supposera-t-on, en effet, que c'est une certaine vertu engendrée dans le fer par l'aimant qui meut réellement le fer? Dans ce cas, je raisonnerai ainsi :
» Si l'agent demeure le même, si le patient demeure le même, on devra, toutes choses égales d'ailleurs, observer toujours le même effet. Si donc c'est la vertu produite au sein du fer qui meut le fer, et non point l'aimant, le fer continuerait à se mouvoir, en vertu de la puissance qui lui a été imprimée, lors même que Dieu anéantirait la pierre d'aimant. Et alors, je le demande, vers quel point du monde ce fer se dirigerait-il? Se mouvrait-il vers le haut, ou bien horizontalement, ou bien encore autrement? Ni d'une façon, ni de l'autre, et je le prouve : Cette vertu, en effet, ne meut en haut que si la pierre est en
i. Magistri Guilhelmi de Ockam Super quatuor libros Sententiarum annotationes ; lib. II, quaest. XVIII.