V. Grégoire de Rimini
Aristote avait affirmé que la grandeur infinie était contradictoire, non seulement si l'on voulait la supposer réalisée en acte, mais même si l'on se bornait à lui attribuer une existence en puissance. Jean de Bassols, poussant à l'extrême l'opposition à la doctrine péripatéticienne, n'avait pas hésité à déclarer que l'infini, aussi bien actuel que potenliel, n'était point contradictoire et que, sous une forme comme sous l'autre, il pouvait être produit par la Puissance divine.
Après bien des hésitations, Durand de Saint-Pourçain est parvenu à formuler une opinion qui fut une sorte de moyen terme entre celle d' Aristote et celle de Jean de Bassols. Avec Aristote, Durand de Saint-Pourçain regarde l'infini en acte comme contradictoire ; Dieu même ne saurait le produire. En revanche, il admet que l'infini en puissance n'a rien d'illogique; la Vertu divine le peut engendrer. Cette opinion est celle qu'avait soutenue Richard de Middleton.
Cette doctrine de Richard de Middleton et de Durand de Saint- Pourçain, Guillaume d'Ockam la professe avec la netteté qui lui est habituelle. Walter Burley la soutient d'une manière non moins formelle. Jean Buridan l'adopte ensuite; il l'expose et la défend avec toute l'habileté logique à laquelle l'étude des Summulae de Petrus Hispanus a habitué les Parisiens ; la distinction entre l'infini catégorique et l'infini syncatégorique dirige toute sa discussion. Après Jean Buridan, Albert de Saxe consacre toute la rigueur et toute la clarté dont son génie est coutumier à exposer les doctrines de son maître.
Au temps même où Jean Buridan développait, au sujet de l'infini, des pensées inspirées par celles de Guillaume d'Ockam, la tradition de Jean de Bassols était reprise par un logicien d'une puissance et d'une audace également rares ; c'est en i3A4, en effet, que Grégoire de Rimini mettait la dernière main à ses Questions sur les livres des Sentences.
Si Grégoire de Rimini se trouve parfois, et à propos de problèmes essentiels, en contradiction avec le Venerabilis Inceptor, cette contradiction, cependant, n'est pas continuelle. Il est nombre de points où les deux philosophes s'accordent. Ce que Grégoire de Rimini, par exemple, dit des indivisibles de la Géométrie, du point, de la ligne, de la surface, eût été avoué par Guillaume d'Ockam; il y eût reconnu les principes qu'il opposait à l'École scotiste.
Comme Guillaume d'Ockam, Grégoire nie formellement! « qu'en
i. Gregorius de Arimino. In secundo sententiarum nuperrime impressus. Elquam diligent issime sue integritati restitutus. Per venerabilem sacre théologie bacalarium fratrem Paulum de Genezano. — Colophon : Explicit lectura secundi sententiarum Fratris Gregorii de Arimino ; sacri ordinis Heremitarum Sancti Angustini : théologie profes-
i». nu hem. a 5
38G ETUDES SUR LEONARD DE \i.\Cl
aucune grandeur, il existe réellement quelque indivisible qui soit intrinsèque à cette grandeur», et qui ne lui soit pas seulement présent et coexistant comme l'âme l'est au corps.
Qu'une grandeur ne soit pas simplement formée par un certain nombre d'indivisibles, on s'en peut aisément convaincre à l'aide des arguments géométriques que Roger Bacon et Duns Scot ont mis à la mode et que notre auteur développe avec complaisance i. Mais, sans prétendre que la grandeur est composée d'indivisibles, que le volume, par exemple, est un empilement de surfaces, on pourrait affirmer, et c'est ce qu'a soutenu Duns Scot, qu'au sein de la grandeur, l'indivisible jouit d'une existence réelle, que la surface qui termine un volume, par exemple, est une entité distincte de ce volume, capable de servir de sujet, de support, à certains attributs physiques tels que la couleur.
C'est contre cette affirmation des Scotistes que s'élève avec force Grégoire de Rimini, en formulant la proposition que nous avons citée; «en aucune grandeur, » répète-t-il 2, «il n'existe de point. » Comme les Scotistes empruntaient à la Physique leurs principaux arguments en faveur de l'existence réelle des indivisibles, c'est surtout à des raisons de Physique que notre auteur fait appel3 pour démontrer que ces entités ne sauraient être admises ; le mouvement local d'un point, par exemple, lui paraît être une absurdité.
Quelle est donc l'exacte nature de ces indivisibles que l'on nomme point, ligne, surface ? Grégoire expose son opinion à ce sujet 4 avec une parfaite clarté :
« Ces noms de ligne, de surface, de corps, peuvent être pris en deux sens différents.
» En un premier sens, ils signifient des grandeurs véritables existant réellement hors de l'âme.
» En ce premier sens, ce que l'on nomme ligne, surface et corps, c'est une même grandeur, mais considérée à des points de vue (rationes) différents. Cette grandeur, on la nomme ligne en tant qu'elle est étendue selon une certaine dimension ou selon une certaine différence de situation; en tant qu'elle est étendue selon deux dimensions, on la nomme surface, et corps, en tant qu'elle est étendue suivant trois
soris excellentissimi : Prioris generalis quoadam prefati ordinis : qui legit Parisius anno domitii i344°. Per venerabilem sacre théologie bacalarium fratrem Paulum de Geneçano quamdiligentissime castigata et sue pristine integritati reslituta. — Après la table: Venctiis sumptibus heredum quondam domini Octaviani Scoti Modoetiensis ac sociorum. 8 octobris i5i8. — Dist. Il, Quaest. Il : Utrum angélus sit in loco divisibili aut invisibili. Art. I : An magnitudo componitur ex indivisibilibus ; fol. 3a, col. d.
1. Grégoire de Rimiui, loc. cit., fol. 28, col. a, à fol. 29, col. b.