‹ Études sur Léonard de Vinci (volume 2)Chapitre 88 sur 126 · VI. Robert Holkot · texte numérisé non relu

VI. Robert Holkot

Les Questions sur tes Sentences de Grégoire de Rimini sont datées de i344; c'est à cette époque qu'elles furent professées à Paris. Sans doute, avant que son enseignement eût pris la forme définitive sous laquelle il nous a été conservé, Grégoire en avait fait connaître diverses parties; de cet enseignement, en effet, l'influence se marque, très nettement reconnaissable, en des écrits qui durent être composés avant l'an i344-

La trace de Guillaume dOckam s'efface de l'histoire à partir de l'année i347, ^m m* probablement celle de la mort du Venerabilis inceptor; or celui-ci, en ses Summulae in libros Physicorum, dont la composition pourrait être difficilement avancée jusqu'en i344, écrit, au sujet du mouvement, des passages qui semblent nettement dirigés contre une théorie de Grégoire de Rimini.

De même, le Dominicain anglais Robert Holkot mourut en i34o, après avoir composé des Questions sur tes quatre livres des Sentences1; ces questions sont, selon toute vraisemblance, antérieures à i344- Or, ce que Robert Holkot dit de l'infini2 ressemble étrangement à ce qu'en dit Grégoire de Rimini; les deux maîtres expriment souvent les mêmes pensées, et à l'aide du même langage. On pourrait, à la vérité, prétendre que l'exposé du Dominicain, beaucoup plus court et beaucoup moins parfait que l'exposé de l'Augustin, a précédé ce dernier exposé et en a été l'inspirateur. Nous ne croyons pas qu'une telle opinion puisse résister à une lecture quelque peu attentive des textes. Comparée à la théorie de Grégoire, la théorie de Robert n'offre pas ce genre d'imperfections que montre le travail du précurseur lorsqu'on le compare à l'œuvre achevée du dernier inventeur; ses

i. Magistri Roberti Holkot Super quatuor libros sententiarum questiones. Quedam conferentie. De imputabilitate peccati questio longa. Determinationes quarundam aliarum qaestionum. Tabule duplices omnium predictorum. Colophon : Hujus operis diligenter impressi Lugduni a magistro Johanne Trechsel alemanno. anno salutis nostre. MCCGCXCVII. ad nonas Aprilis... (suit le registrum). Les feuillets ne portent aucune pagination.

2. Magistri Hoberti Holkot Super quatuor libros sententiarum questiones. Libri secundi quaest. II; artic. V: An Deus potuit producere mundum ab aeterno?

défauts sont d'un autre genre; c'est l'obscurité, c'est le désordre, ce sont les pensées incomplètes, imprécises et hésitantes qui décèlent un enseignement reçu d'ailleurs; il semble que l'auteur n'ait pris la peine ni de pénétrer exactement le sens des affirmations qu'il fait siennes, ni d'asseoir fermement ses convictions à leur endroit; bien souvent, la doctrine de Robert Holkot serait difficile à saisir si l'on ne recourait, pour l'interpréter, à la doctrine si nette et si rigoureuse de Grégoire de Rimini.

Cette question: Dieu a-t-il pu produire le Monde de toute éternité? est, pour Holkot, l'occasion de développer ses vues sur l'infiniment grand. Le Docteur Dominicain tient pour la possibilité de la création ab aeterno; reproduisons quelques-unes des objections auxquelles il s'attaque et les réponses par lesquelles il prétend les renverser.

Voici la première objection : « Il répugne à l'infini de pouvoir être franchi; or, si le Monde avait existé de toute éternité, une multitude infinie aurait pu être franchie; en effet, une multitude infinie d'hommes seraient déjà morts; chacun d'eux aurait été un homme futur; la multitude elle-même eût donc été future et, maintenant, elle est passée; une multitude infinie aurait donc été franchie. »

Très exactement, Holkot meta nu les confusions auxquelles, en un tel raisonnement, prête le mot: franchi. À chaque instant de la durée le nombre des hommes déjà morts serait infini, tandis que le nombre des hommes morts entre cet instant et l'instant actuel serait fini. Si l'on veut désigner par le mot : franchir une opération qui a un commencement et une fin, on ne peut dire que cette proposition: Le Monde a existé de toute éternité, entraîne cette autre : Une multitude infinie a pu être franchie.

Mais, ajoute notre auteur, «on dit : Il répugne à l'infini qu'il puisse être franchi... Je dis, au contraire, qu'il n'y a aucun inconvénient à accorder cette proposition : » une multitude infinie peut être franchie. « Toutes les fois, en effet, qu'un temps quelconque s'est écoulé, une multitude infinie a été franchie; de même, lorsqu'une grandeur, si petite soit-elle, est franchie, il faut bien accorder qu'une multitude infinie a été franchie, car toute grandeur est une multitude infinie. »

Cette réponse, trop concise, s'éclaire lorsqu'on la rapproche de l'enseignement de Grégoire de Rimini, qu'elle résume; comme ce maître, Holkot admet évidemment que toute durée limitée, toute grandeur finie est un nombre actuellement infini de parties infiniment petites.

Que telle soit bien la pensée du Docteur Dominicain1, nous en

i. En son Propositum de Injinito, Jean Majoris donuait ce renseignement que nous avons reproduit (voir pp. 10-1 1): Roberl Holkot se refuse à admettre qu'en un intervalle de temps, si court soit-il, il y ait une infinité d'instants. Cette opinion parait difficilement conciliante avec les affirmations que nous transcrivons en ce moment.

Page 1