‹ Études sur Léonard de Vinci (volume 2)Chapitre 94 sur 126 · I. Guillaume d'Auvergne · texte numérisé non relu

I. Guillaume d'Auvergne

Nous avons vu (p. 73) comment, selon Michel Scot, l'existence de plusieurs mondes exigerait que le vide fût réalisé entre ces mondes, ce qui est une impossibilité. Nous avons retrouvé (p. 92) ce même argument en la Summa totius philosophiae de Paul Nicoletti, de Venise.

Cette manière de raisonner contre la pluralité des mondes paraît avoir joui d'une certaine vogue au Moyen-Age; elle a été reproduite par plusieurs philosophes, et non des moindres ; nous voudrions signaler ici l'adhésion qu'elle a reçue de Guillaume d'Auvergne.

Lorsque l'Averroïsme commençait à se répandre parmi les philosophes chrétiens, grâce aux traductions données par Michel Scot et par ses contemporains, Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris, fut des premiers à prendre parti, au nom de l'orthodoxie, contre les hérésies arabes qu'il appelait les erreurs d'Aristote et de ses imitateurs, « errores Aristotelis etejas sequacium. »

Par sa fidélité aux enseignements de l'Église, l'Évêque de Paris fut bien souvent amené à combattre les opinions professées par l'Astrologue de Frédéric II ; mais son opposition n'avait rien de systématique, et il suivait volontiers le sentiment de Michel Scot, toutes les fois que ce sentiment ne lui paraissait pas contraire à la foi. C'est ainsi qu'au sujet de la pluralité des mondes, Guillaume d'Auvergne n'a fait que développer la doctrine du Traducteur d'Aristote.

Supposons, dit Guillaume d'Auvergne1, qu'il existe plusieurs mondes ou une infinité de mondes extérieurs les uns des autres. Outre ces mondes, existera-t-il quelque corps qui leur soit extérieur et étranger ? Assurément non. L'existence d'un tel corps est impossible ; elle l'est pour des raisons toutes semblables à celles qu'invoquent les partisans de l'existence de notre monde lorsqu'ils veulent prouver que hors de ce monde-ci, il n'existe aucun corps. « Nécessairement, en effet, un monde contient ou simplement l'universalité des corps, ou bien l'universalité des corps qui lui conviennent. Or, on ne saurait donc imaginer un corps qui ne convienne ni à ce monde-ci, ni à aucun autre monde. »

1. Guilielmi Parisiensis De Universo, opus celeberrimum et singulare, in duas partes principales divisum. Primae partis principalis pars I, cap. XIII. Cet écrit se trouve dans les éditions suivantes de : Guilielmi Parisiensis Opéra :

i° Parisius, ap. Franciscum Regnault, MDXVI (au tome 11);

20 Veneliis, ap. Damianum Zenarum, i5qi (au tome II);

3° Aureliae, ex typographia F. Hottot. Et vaeneunt Parisiis apud Ludovuuni Hillaine, MDGLXXlV(au tome I).

Puisque, entre ces divers mondes, il ne saurait exister aucun corps de quelque nature que ce soit, voilà donc les diverses surfaces sphériques qui les bornent obligées de se toucher les unes les autres non pas seulement en un point, mais suivant certaines aires; aucune distance, en effet, ne peut séparer ces sphères les unes des autres; « seule, la présence d'un corps intermédiaire peut faire qu'il existe une distance entre deux corps »

Dira-t-on qu'entre ces deux mondes que rien ne sépare, il y a le vide? Mais le vide est une impossibilité que Guillaume d'Auvergne établit ' par des arguments empruntés aux Péripatéticiens.

Voilà donc les partisans de la pluralité des mondes acculés à cette absurdité : Deux sphères peuvent se toucher non pas en un point, mais tout le long d'une surface.

Une hypothèse, il est vrai, éviterait cette contradiction. Elle consisterait à supposer qu'au delà de la sphère qui borne notre monde, un autre monde s'étend ; ce second monde aurait pour enceinte une sphère extrêmement éloignée de celle qui encercle le nôtre. « Mais alors, comme la sphère ultime de ce monde-là enveloppe et contient les cieux de ce second monde et aussi nos cieux, ceux qui se manifestent à nos sens, il est clair que cette sphère et tout ce qui se trouve enveloppé par elle forment un monde unique, contenant en lui toutes choses. »

A l'encontre de cette thèse, le monde est unique, on peut élever bien des objections2, celle-ci, par exemple: Un monde unique ne suffirait pas à contenir toutes les choses existantes. Mais, riposte Guillaume, ou bien l'on suppose que Dieu a créé une infinité de mondes, ou bien il n'en a créé qu'un nombre fini ; si le nombre des mondes est supposé fini, un seul grand monde peut contenir autant de choses que beaucoup de petits mondes, et la création de ce monde unique convient mieux à la majesté de Dieu. L'Évêque de Paris oublie, en sa discussion, la seconde branche du dilemme qu'il a posé.

Cette difficulté n'est pas la seule; en voici une autre3 :

« Dieu a créé ce monde par pure et gratuite bonté; il eût pu tout aussi facilement en créer un grand nombre d'autres; il les a donc créés ; la cause qui lui en a fait créer un, à savoir la bonté, devra, pour la même raison, lui en faire créer un grand nombre d'autres...

» Sa générosité n'a pas de fin et ses richesses n'en ont pas davantage; comment donc l'effet de sa générosité et de ses richesses, à savoir ses libéralités et ses dons, aurait-il un terme? Or ce monde-ci est fini ; [s'il existe seul], les libéralités et les dons de Dieu sont finis, la générosité divine est rétrécie et restreinte...

Page 1