‹ Études sur Léonard de Vinci (volume 3)Chapitre 21 sur 81 · THÉMON LE FILS DU JUIF · texte numérisé non relu

THÉMON LE FILS DU JUIF

ET

Les Questions sur les Météores de Thémon, le fils du juif.

Léonard de Vinci a dû beaucoup aux ouvrages composés, au milieu du xiv" siècle, par Albert de Saxe'. Le cahier manuscrit conservé k la Bibliothèque de l'Institut sous la rubrique F est rempli de réflexions qu'ont suggérées les discussions scolastiques du vieux maître de l'Université de Paris, et ces discussions ont provoqué l'éclosion, en l'esprit du grand peintre, de quelques-unes de ses idées les plus originales, de ses plus profondes intuitions.

Le cahier F, qui porte tant de marques de l'influence exercée sur Léonard par Albert de Saxe, contient aussi nombre de pensées qui ne doivent rien à Albertutius. Parmi ces pensées, il en est un grand nombre sur la perspective^ sur le clairobscur, sur la lumière et les couleurs, qui se retrouvent, sous une forme plus achevée, au Traité de la Peinture. D'autres ont pour objets la figure des mers, l'origine des sources, la formation des nuages, la cause des marées ou de l'arc -en -ciel, en un mot, les divers phénomènes dont Aristote avait traité dans ses MsxeœpoXoY'./.a, auxquels le Moyen-Age et la Renaissance conservaient le nom de Météores; de ces pensées, la plupart se retrouvent au traité Del moto e misura delV acqaa.

t. Voir Albert de Saxe et Léonard de Vinci (Bulletin- Italien, t. V, p. i et p. ii3; igoB).

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De ces ébauches relatives au mouvement des eaux, il en est un grand nombre qui porlent, bien visible, la marque originale de Léonard ; les diverses figures qu'affectent les eaux courantes, les ondes variées qui en rident la surface, les tourbillons qui roulent en leurs profondeurs et en afîouillent le lit, tous ces effets si complexes ont été longuement étudiés sur nature, ont été minutieusement décrits et dessinés par le grand ingénieur hydraulicien.

Mais à côté de ces observations où Léonard n'a eu d'autre guide que l'expérience, on trouve, au cahier F, des considérations théoriques analogues à celles dont on disputait fréquemment dans les écoles. Ces considérations sont- elles aussi des fruits spontanés du génie de Léonard? ne sont- elles pas plutôt des réflexions suggérées par la lecture de quelque commentaire aux Météores d'Aristote ?

Que Léonard, si curieux de tout ce qui concerne la Physique du globe, n'eût point cherché à connaître ce qu'on en disait dans les écoles, ce serait chose bien peu vraisemblable; l'affirmer serait professer une erreur; nous en avons pour garant son propre témoignage.

Recourons à cet inventaire inscrit par Léonard sur la couverture du cahier F, à cet inventaire qui nous a révélé la présence, en la bibliothèque du peintre, du Tractatas proportionam et des Qaœstiones in libros de Cœlo et Mando d'Albert de Saxe; là, en une colonne qui porte en tête cette indication : « Livres de Venise » , entre ces titres : « Yitruve » et a Archimède. De centra gravitatis », nous trouvons ce mot : « Meteura, météores ». Léonard avait donc en mains, en i5o8, en même temps que les Qaœstiones d'Albert de Saxe, un traité des météores et, vraisemblablement, un traité imprimé à Venise.

Quel était cet écrit sur les météores possédé par le Vinci?

Une foule de rapprochements nous ont permis de reconnaître que le traité des météores lu et commenté par Léonard de Vinci était celui que l'imprimerie a fréquemment reproduit sous ce titre : Qaœstiones saper cjaataor libros nieleorani conipilatae per doctissimani philosophiœ professoreni Thinionem.

L'écossais Georges Lokert, qui, en i5i6, enseignait à Paris,

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au Collège de Montaigu et, en i5i8, à la Sorbonne, publia, à ces deux dates, deux éditions d'un même ouvrages Cet ouvrage avait pour objet de réunir les enseignements sur la Physique donnés, au milieu du xiv'' siècle, par la brillante école nominaliste qui occupait alors les principales chaires de l'Université de Paris. Il reproduisait d'abord les Quœstiones d'Albert de Saxe sur le De physico aadltUy sur le De generatione et corruptione, sur le De Cœlo et. Mundo; venaient ensuite les Quœstiones saper quatuor libros meteorum de Thimon ; enfin la collection était complétée par les Quœstiones où Jean Buridan traitait des divers écrits d'Aristote que réunit la commune désignation de Parva naturalia.

En publiant ces Quœstiones et declsiones de Philosophie naturelle, composées « depuis près de deux cents ans par ces trois hommes éminents qui formaient alors une sorte de triumvirat en la célèbre École de Paris », Georges Lokert a soin de nous avertir que les écrits de Buridan étaient seuls inédits jusqu'alors ; il nous apprend que « la solide doctrine et la grande érudition » d'Albert de Saxe et de Thimon n'étaient point demeurées inconnues des Italiens et, particulièrement, des Vénitiens; que ceux ci avaient pris soin de faire imprimer les œuvres des deux illustres professeurs de l'Université de Paris, « afln que nous ressentions une honte méritée de notre coupable négligence, nous qui avons si longtemps souffert que nos grands auteurs demeurassent ensevelis dans l'abandon et la poussière. »

Les Questions sur les Météores, compilées par Thimon, avaient donc été imprimées à Venise bien avant i5i6 ; elles le furent encore après cette date; en 1622, les héritiers d'Octaviano Scoto les adjoignirent à la belle édition des Commentaires aux Météores d'Aristote, composés antérieurement à 1476 par Gaétan de Tiène, qu'ils donnèrent à cette époque 3.

Les Questions sur les Météores, composées par Thimon, ont

t. En noire étude sut Albert de Saxe et Léonard de Vinci, nous avons donné des indications bibliographiques complètes au sujet de cet ouvrage.

2. Gaietanus super Metheo. Habes solertissime lector in hoc codice libros Metheororam Aristotelis Stagirite peripatheticorum (sic) principis cuni commentariis fidelissimi expositoris Gaietani de Thienis : iina ciiin duplici translatione, videlicet Francisci Vatabli et

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exactement même forme que les Questions sur la Physique, sur le De Cœlo, sur le De generatione et corruptione, rédigées par Albert de Saxe; celles-là sont visiblement destinées à faire suite à celles-ci, de telle sorte que leur ensemble forme un commentaire complet de l'œuvre physique du Stagirite. Ce commentaire, profondément original parfois, où le respect éclairé de la tradition péripatéticienne s'unit au sens de l'observation et à un esprit vraiment scientifique, a exercé une influence profonde et durable; de cette influence la trace se reconnaît, bien visible, en maint écrit de la Renaissance et même du xvii^ siècle. Mais si les physiciens les plus célèbres de ces temps n'ont point hésité à recevoir l'inspiration des deux maîtres nominalistes, par une sorte de convention tacite, ils se sont entendus pour ne les jamais nommer, alors même qu'ils les plagiaient impudemment; ils ont traité les pensées d'Albert de Saxe et de Thimon comme des idées tombées dans le domaine commun, auxquelles il n'est plus dû de droits d'auteur. A quel point la mémoire d'Albert de Saxe fut victime de celte conspiration du silence, inexplicable et inexcusable, nous avons eu l'occasion de le montrer ailleurs ' ; le nom de Thimon ou, plus exactement^ de Thémon, n'a pas moins soulTert de cet oubli systématique et injuste.

Ce que nous savons de Thémon, le fils du juif

Ce parti pris, de la part des physiciens qui ont succédé à la brillante École nominaliste de Paris, de cacher la, source à laquelle ils puisaient, explique que nous soyons si peu et si mal renseignés au sujet des maîtres qui composaient cette

Antiqua: noviter impressos : ac mendis erroribusque purgalos.— Tractatuin de reactione. EL Iractalum de intensione et remissione ejasdem Gaietani. — Questiones pcrspicacissimi philosopki Thimonis super quatuor libros metheororum. Colophon : Opuscula hoc impressa fuerunt Veneliis nutu ac impendio hcredum quondam nobilis viri dominl Octaviani Scoli civis Modoetiensis : ac sociorum. Anno salutis 1522. Die 20 Xnvcinbris.

I. V. P. Duhem, Les origines de ta Statique. Chapitre W : Les propriétés inécaniijue^ du centre de gravité, d'Albert de Saxe à Ëvangelista Torrirelli.

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École. De Thimon, en particulier, nous ne savions presque rien jusqu'à ces dernières années. Aux quelques mots que Georges Lokert nous en a dits, nous ne pouvions joindre qu'un court passage emprunté à Du Boùlay '. Voici ce passage :

(( Temo Judœus, Témon ou Timon le Juif, originaire de la Westphalie, était un clerc de la ville de Munster; il débuta comme maître es arts, sous maître Dominique de Ghivasso, en 1349; pl^s tard, il fut élu procureur de la Nation anglaise, le 26 août i353, puis, de nouveau, le 18 novembre i355. Alors qu'il était procureur, on rendit une ordonnance qui prescrivait à tous les maîtres de l'Université de dire leurs leçons et de ne les point dicter. Ce fut, d'ailleurs, un très célèbre professeur de philosophie; nos lectures nous ont montré que bon nombre d'étudiants avaient subi devant lui les épreuves du baccalauréat ou de la licence, qu'ils avaient, sous sa direction, débuté comme maître es arts. »

Pendant longtemps, on ne sut rien de plus de ce physicien. Aujourd'hui, il nous est possible d'ajouter plus d'un détail à ces renseignements si concis et si insuffisants, et cela grâce au P. Denifle et à M. Châtelain.

Ges deux érudits, en effet, ont entrepris la publication du Livre des Procureurs de la Nation anglaise en l'Université de Paris 3 .

La Nation anglaise était une des quatre Nations entre lesquelles se partageaient professeurs et élèves de l'Université parisienne; elle réunissait les maîtres et les étudiants qui avaient pour pays d'origine l'une des quatre provinces d'Allemagne, d'Ecosse, de Dacie et de Suède.

De même que le Recteur présidait à l'Université tout entière, chaque Nation avait à sa tête un Procureur ^ ; élu, en général, parmi les jeunes maîtres, le Procureur n'était nommé que pour un mois; au bout de ce temps, il devait être réélu ou céder

1. Bulaeus, Historia Univcrsilatis Parisiensis, t. IV, p. ggi ; MDCLVlll.

2. Auctarium chartalarii Universitatis Pafisiensis sub auspiciis Consilii generalis f acultatum Parisiensium ediderunt Henricus Denifle O. P. et .Emilius Châtelain ; Tomus I : Liber Procuratoram Nationis Anglicanae (Alemanniœ) in Universitate Parisiensi; ïomus I, ab anno MGGCXXXIII usque ad annum MGCGCVI. Parisiis, apud fratres Delalain, anno MDGCGLXXXXIIII.

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