‹ Études sur Léonard de Vinci (volume 3)Chapitre 3 sur 81 · PREFACE VII · texte numérisé non relu

PREFACE VII

auteur; lorsqu'il la publie, elle est encore grosse de vérités nouvelles; et ces vérités, elle les produira par l'œuvre de ceux qui accueilleront la découverte et qui s'efforceront de la développer. 11 est juste de louer le premier initiateur non pas seulement de ce qu'il a mis en acte dans son invention, mais encore de ce qu'il y a laissé en puissance; et cela, on ne le peut connaître qu'en étudiant les travaux de ses successeurs.

Or, Léonard a eu des successeurs ; ses notes manuscrites ne sont point demeurées intactes en un stérile oubli; impudemment pillées et plagiées, elles ont jeté aux quatre vents du ciel les semences de vérité qu'elles contenaient en abondance ; et ces semences ont porté fleur et fruit en la science du xvi^ siècle. Nommer quelques-uns de ceux qui ont eu connaissance de ces notes, mettre leur plagiat en évidence, évaluer ce qu'ils doivent au Vinci, c'est le second objet de ces Études.

Entre ceux qu'il a lus et ceux qui Vonl lu, Léonard de Vinci apparaît à sa véritable place; solidaire du passé, dont il a recueilli et médité les enseignements, il est encore solidaire de l'avenir dont ses pensées ont fécondé la science.

La plupart de ces Études ont paru, tout d'abord, dans le Bulletin italien. En cette publication, dont leur dévouement assure la prospérité, M. G. Radet et M. E. Bouvy nous ont accordé la plus large hospitalité. Qu'ils nous permettent de leur en témoigner notre très vive gratitude*

Bordeaux, 27 juillet 190G.

ALBERT DE SAXE

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ALBERT DE SAXE

ET

Dans son beau livre sur Léonard de Vinci^ M. Eug. Mûntz a écrit ^ ceci : « Pour apprécier à sa juste valeur l'œuvre écrit de Léonard, il faut, avant tout, nous pénétrer de celte conviction qu'en littérature et en philosophie, non moins qu'en science, nous avons affaire à l'autodidacte par excellence. »

L'originalité puissante avec laquelle Léonard a abordé une foule de problèmes scientifiques ne saurait être mise en doute par qui a feuilleté, ne fut-ce qu'une seule fois, les notes manuscrites laissées par le grand artiste. Mais il est permis de se demander si la nature et le caractère particulier de cette originalité ont été étudiés jusqu'ici avec assez de soin.

L'histoire des sciences est faussée par deux préjugés, si semblables qu'on pourrait les confondre en un seul; on pense couramment que le progrès scientifique se fait par une suite de découvertes soudaines et imprévues; il est, croit-on, l'œuvre d'hommes de génie qui n'ont point de précurseurs.

C'est faire utile besogne que de marquer avec insistance à quel point ces idées sont erronées, à quel point l'histoire du développement scientifique est soumise à la loi de continuité. Les grandes découvertes sont presque toujours le fruit d'une préparation, lente et compliquée, poursuivie au cours des siècles. Les doctrines professées par les plus puissants penseurs résultent d'une multitude d'efforts, accumulés par une foule de travailleurs obscurs. Ceux-là même qu'il est de mode d'appeler créateurs, les Galilée, les Descartes, les Newton, n'ont formulé aucune doctrine qui ne se rattache par des liens innombrables aux enseignements de ceux qui les ont

I. Eugène Mùnlz, Léonard de Vinci, l'artiste, le penseur, le savant, Paris, 1899, p. 278.

p. DUIIEM.

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précédés. Une histoire trop simpliste nous fait admirer en eux des colosses nés d'une génération spontanée, incompréhensibles et monstrueux dans leur isolement; une histoire mieux informée nous retrace la longue filiation dont ils sont issus.

Léonard de Yinci fait-il exception à cette loi qui pèse sur les plus grands savants? Tout ce qu'il sait en Mécanique et en Physique, le doit-il exclusivement à ses expériences et à ses méditations? N'a-t il point tiré une partie de ses connaissances, voire la plus grande partie, des traités composés par ceux qui l'ont précédé? 11 serait invraisemblable qu'il ne dût rien ou presque rien au passé ; il est certainement vrai qu'il lui doit beaucoup.

Bien souvent, ceux qui ont salué en lui l'inventeur et le créateur avaient négligé de s'enquérir des sources auxquelles il avait pu et dû puiser. A quoi bon s'informer de ceux qui auraient pu lui servir de précurseurs? Ne vivaient-ils point en cet obscur Moyen-Age, où la parole d'Aristote tenait lieu de pensée? Comment cette stérile Scolastique aurait-elle pu suggérer au grand artiste de Vinci les idées neuves et fécondes qui abondent dans ses notes? Fort de ces prémisses, on affirmait avec une naïveté d'enfant que le chêne aux vertes frondaisons ne se rattachait par aucun lien au sol aride sur lequel il était simplement posé.

Si les ramures du chêne sont si étendues, si ses feuilles ont tant de fraîcheur, c'est que des racines, vigoureuses et nombreuses, mais cachées à tous les regards, vont puiser au plus profond du sol les sucs accumulés par les antiques végétations. Ces racines apparaissent à ceux qui se donnent la peine de fouiller la terre.

Nous nous sommes efforcé de mettre à nu quelques-unes des racines par lesquelles la Mécanique et la Physique de Léonard plongent dans le passé. Déjà, nous avons pu reconnaître » quelles lectures avaient suggéré à l'auteur de la Cène la plupart de ses nombreuses réflexions sur le levier, sur la balance, sur le plan incliné et sur le principe des déplace-

I. p. Duhem, Les Origines de la Statique. Chapitre VlH : La Statique du Moyen-Age et Léonard de Vinci. (Recw drs Questions scientifiques, o' série, t. VI, p. ^C)^\ octobre

ments virtuels. Un simple nom, Pelacano, jeté par Léonard avec une proposition de Mécanique, nous a révélé d'une manière certaine une de ces lectures, le Tractatus de ponderibus composé à la fin du xiv^ siècle ou au commencement du XV* siècle par Biagio Pelacani, surnommé Biaise de Parme. Mais les objections mêmes adressées à Biaise de Parme, non moins qu'une foule d'autres fragments, trahissaient une influence plus ancienne, celle des mécaniciens qui, au XLU'' siècle, formaient l'École de Jordanus de Nemore.

Nous voudrions, aujourd'hui, exhumer une autre racine par laquelle la science de Léonard s'est alimentée des sucs de la Scolastique ; nous voudrions signaler ce que le grand peintre doit à Albert de Saxe.

Albert de Saxe. — Ce que nous savons de sa vie.

Albert de Saxe est un des docteurs les plus puissants et les plus originaux qui, au xiv® siècle, aient illustré la Scolastique. La tradition de ses enseignements fut de longue durée. Les maîtres de l'École, à la fin du Moyen-Age et au début de la Renaissance, les Niphus, les Soto, les ïolet, citent souvent ses écrits ou s'en inspirent. Ses doctrines n'eurent pas moins d'influence sur les penseurs que la Science positive préoccupait plus que la Philosophie et la Théologie; Biaise de Parme, Cardan, Copernic, Guido Ubaldo et, par Guido Ubaldo, Galilée ont subi cette influence, dont leurs œuvres portent la trace reconnaissable. Cependant, malgré les efforts de Thurot I, le nom d'Albertus de Saxonia est à peine prononcé aujourd'hui par l'Histoire des Sciences.

Les œuvres d'Albert de Saxe nous sont bien connues; elles ont eu de nombreuses éditions; par contre, nous savons bien peu de choses de sa vie; une profonde obscurité en dissimule la plus grande partie.

I. Thurot, Recherches historiques sur le principe d'Archimede, 3' article {Revue archéologique, nouvelle série, t. XIX, p. 119; 1869). — Dans cet écrit, Thurot a signalé l'extrême importance de l'œuvre d'Albert de Saxe pour l'histoire de l'Hydrostatique.

4 ÉTUDES SUR LÉO-NARD t)E VINCI

Son surnom, de Saxonia, nous fait connaître la contrée où il est né. Nous savons également, d'une manière certaine, qu'il séjourna et enseigna à Paris. Un manuscrit» de la Biblio thèque Vaticane, le Codex palatlnus n" 1207, contient cette mention : « Explicit tractatus de proportionibus Parisius per Magistrum Albertum de Saxonia editus. Deo laus. » C'est à Paris, assurément, qu'Albert a composé ses Questions sur la Physique d'Aristote; voulant, quelque part 2, prendre l'exemple d'une pierre qui tombe dans l'eau, il suppose qu'on jette cette pierre dans la Seine. Nous savons d'ailleurs qu'il avait étudié a la Sorbonne. Le court préambule qui, dans quelques éditions^, précède ses Questions sur le De Cœlo se termine par ces mots : (( In quibus si quid minus bene dixero, bénigne correctioni melius dicentium me subjicio. Pro bene dictis autemnon mihi soli, sed magistris meis reverendis de nobili Facultate Artium Parisiensi, qui me talia docuerunt, peto dari gratias et exhibitionem honoris et reverentiœ. »

A ces renseignements certains, nous pouvons joindre une date. La Bibliothèque nationale possède, en sa riche collection de manuscrits, la copie ^ des Questions sur le De cœlo composées par Albert de Saxe, et cette copie est datée de l'année iSyS.

Ces quelques indications précises vont nous conduire à retrouver les traces du passage d'Albert de Saxe à l'Université de Paris.

Georges Lokert, professeur au Collège deMontaigu, puis à la

i. B. Boncompagni, Intorno al Tractatus proportionum dl Alberto di Sassonia {BuUetino di Bibliografia et di Storia délie Scienze matcmaliche e fisiche, t. IV, p. ^198 ; 1871.)

2. Albcrti de Saxonia Quœstiones super libros de Physica Auscultatione ; in quarliun librum Physicorum quœstio V.

3. Questioncs siibtilissimœ Alborli de Saxonia in libros de Cœlo et Mundo. — In fine : Expliciunt quœstiones prœclarissimi doctoris Alberti de Saxonia super quatuor libros de Cœlo et Mundo Aristotclis, diligentissime emendaiœ per eximium artium et medicinaï doctorem llieronymum Surianum Venetum, filium Domini Magistri Jacobi Suriani physici pnustantissimi. Impressaî autem Vcnetiis arle Boncti de Localoilis Bergomensis, impensa vcro nobilis viri OctaViani Scoti, civis Modoetiensis. Anao Salulis noslrœ 1/192, nono kal. novembris, ducante incliio principe Augustino Barbadico.

Ix. Bibliothèque nationale, fonds latin, Ms. n" 1/1723. — Ci". Thurot, Recherches hisloriques sur le principe d'Archiniede^ y article (Revue archéologique, nouvelle série, t. XIX, p. 119, i8Gq).

Sorbonne, donna, en i5i6 et en i5i8, deux éditions i des Questions d'Albert de Saxe, éditions assez médiocres d'ailleurs; en l'épître qui leur sert d'introduction, Georges Lokert, très au courant, à coup sûr, des traditions de l'Université de Paris, nous apprend que, près de deux siècles avant lui, la Sorbonne s'enorgueillissait d'un brillant triumvirat de philosophes; les trois maîtres qui composaient ce triumvirat étaient. leanBuridan (i3oo-i36o), Thimon le Juif et Albert de Saxe.

Du Boulay nous donne 2, au sujet d'Albert de Saxe, quelques renseignements précis. Il nous apprend qu'Albert a enseigné avec éclat la Philosophie, en Sorbonne, de i35o à i36i. Il fut plusieurs fois procureur de la Nation Vnglaise. En juin i358, il fut élu recteur de l'Académie. Enfin, en i36i % l'Université lui confia la cure de la paroisse SS. Côme et Damien.

Les dires de Du Boulay sont, d'ailleurs, confirmés par les Registres de la Nation Anglaise de la Faculté des Arts de VUniversité de Paris ^. Ces registres mentionnent qu'Albert a présidé des examens en x352, 1354, i355, i358 et 1359.

Tels sont les faits de la vie d'Albert de Saxe que nous pouvons affirmer avec quelque certitude. Faut-il l'identifier,

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