‹ Études sur Léonard de Vinci (volume 3)Chapitre 30 sur 81 · Léonard de Vinci, loc. cil · texte numérisé non relu

Léonard de Vinci, loc. cil

3. On y lit, en effet, le passage suivant : « Je partis de Milan pour Rome au jour a4 de septembre i5i3, avec Jean, François de Melzi, Salai, Laurentet leFanfoïa. » {Les manuscrits de Léonard de Vinci, ms. E de la Bibliothèque de l'Institut, fol. i, recto.)

!i. Les manuscrits de Léonard de Vinci, ms. E de la Bibliothèque de l'Institut, verso de la couverture.

(( L'arc en soi n'est ni dans la pluie, ni dans l'œil qui le voit, bien qu'il s'engendre avec de la pluie, du soleil et de l'œil. »

« L'arc céleste est toujours vu par les yeux qui s'interposent entre la pluie et le corps du soleil ; donc le soleil étant à l'Orient et la pluie à l'Occident, l'arc s'engendre dans la pluie occidentale. »

Volontiers, en son étude de l'arc-en-ciel, Thémon invoque les observations faites sur des arcs-en-ciel obtenus artificiellement; c'est ainsi qu'il mentionne ^ «le petit arc-en-ciel qui se produit en hiver, ou pendant un temps froid et serein, en l'haleine émise par la bouche d'un homme, lorsque cet homme tourne le dos au soleil et la face vers l'ombre. )) Or Léonard jette cette note en marge du feuillet que nous analysons : « Qu'on fasse encore avec l'eau soufflée dans le rayon solaire qui passe en lieu obscur, en ayant le soleil à la nuque, et aussi avec la lumière des torches ou de lune. »

Thémon observe ^ que l'arc-en-ciel artificiel n'est pas toujours de forme circulaire :

(( Nous avons vu, » dit-il, « les couleurs de l'iris apparaître dans une foule d'autres expériences, sans prendre cependant la forme circulaire; elles apparaissent ainsi... lorsque l'on souffle l'haleine dans le rayon solaire qu'un trou laisse passer. » C'est la même pensée que Léonard exprime en cette note marginale : (( Si deux sphères de métal envoient le rayon solaire en un lieu obscur, les eaux soufflées feront l'arc d'iris de figure longue. ))

La page du cahier F oii Léonard a consigné ses réflexions sur l'arc-en-ciel ne contient pas un mot que n'ait suggéré la lecture des Questions de Thémon.

Léonard paraît également avoir adopté, au. sujet des marées, l'opinion de Thémon, qui est fort originale.

Thémon n'ignore pas^ que beaucoup d'astronomes attribuent le phénomène de la marée à une action lunaire, que

I. ïhimonis Quœstiones in quatuor libros Metheorum ; iu libriiiii III qua^slioXIV. :!. Thimonis Quœstiones in quatuor libros Metheorum ; in libriuu ill qiia^slio XIX. 3. Thimonis Quœstiones in quatuor libros Metheorum ; in lil)rani 1 quH'stio I, cl in librum II quaestio II.

THEMON LE FILS DU JUIF ET LEONARD DE VmCI 17^

cette action s'exerce par l'intermédiaire de la lumière ou qu'elle soit due à une influence spéciale; mais cette explication lui paraît sujette à bien des objections; il en esquisse une autre qui lui parait préférable.

L'un des éléments de la théorie des marées proposée par Thémon lui est fourni par Aristote. Au second livre des Météores, le Stagirite affirme qu'il existe en mer des courants engendrés par la plus grande hauteur des eaux en certaines régions; la région septentrionale est celle oii la surface de Teau est la plus élevée, en sorte que l'Océan est le siège d'un courant continuel dirigé du nord au sud. Celte doctrine était généralement acceptée des scolastiques ; Albert le Grand, en particulier, l'avait longuement développée.

Thémon admet' cette opinion; il y joint une hypothèse qu'il déclare tirée « d'un certain traité du flux et du reflux de la mer » ; cette hypothèse est telle : a La mer s'enfle et entre en ébuUition sous le parcours du soleil;» de ces deux suppositions, il tire cette explication des marées^:

Tandis que le soleil se meut entre les tropiques, ses rayons tombent normalement sur la mer et réchauffent violemment; l'eau qui se trouve exactement sous le soleil entre en ébullition exactement comme en une marmite placée sur le feu; elle s'enfle donc, produisant une extumescence qui se meut d'orient en occident comme le soleil. Pendant ce temps, dans les régions septentrionales, la lune dont la vertu est propre à créer l'eau, refroidit les vapeurs et produit une augmentation de la mer; ainsi se trouvent engendrées deux pleines mers, l'une par la raréfaction que détermine le soleil, l'autre par la génération d'eau qui provient de la lune.

Cette théorie peut nous sembler enfantine ; elle n'en était pas moins en progrès sur toutes celles qui l'avaient précédée. Depuis Ptolémée, les astrologues expliquaient presque tous les vives-eaux des syzygies, les mortes-eaux des quadratures, en supposant que le soleil pouvait exalter ou atténuer l'influence de la lune suivant la position relative des deux astres.

1. Thimonis Quœstiones in quatuor libros Metheorum ; in librum II quaestio I.

2. Thimonis Quœstioiies in quatuor libros Metheorum; in librum II quaestio IL

Pour la première fois, avec Théinon, nous voyons la marée totale décomposée en deux marées partielles, de périodes différentes, dont Tune dépend de la marche de la lune et l'autre de la marche du soleil. L'idée sera reprise, au premier tiers du xvi^ siècle, par Frédéric Grisogone de Zara', et cela pour ne plus être abandonnée.

Or, que cette curieuse théorie des marées ait attiré l'attention de Léonard de Vinci, nous n'en saurions douter lorsque nous lisons le passage suivant ^ :

(( La mer sous l'équinoxe s'élève par la chaleur du soleil et prend mouvement, en toute partie de la colline ou partie de l'eau qui s'élève, pour donner l'égalité et rendre la perfection à sa sphère. »

C'est encore la même théorie qui suggère cet autre passage ^ inscrit en un cahier que Léonard composa, nous en aurons bientôt la preuve, postérieurement au cahier F :

{{ Da mouvement de la mer toutes les six heures... Si le chaud meut les humeurs, le froid les arrête, et 011 le froid est plus grand, se trouve une plus grande solidification d'humeurs.

» Si quelqu'un voulait dire que ce fût la lune, augmentatrice du froid, qui fit croître et décroître la mer toutes les six heures, cela paraît impossible pour les raisons ci-dessus énoncées. En effet, une chose étant semblable à une autre, elle n'attirera pas par ressemblance, mais par dissemblance; lu ne verras pas le feu chaud et sec attirer à lui le feu, mais bien au contraire, il attirera le froid et l'humide ; tu ne vois pas Teau attirée par d'autre eau. »

Léonard combat visiblement ici en faveur de la théorie du flux et du reflux proposée par Thémon, contre la doctrine qui attribue la marée à l'action sympathique de la lune, astre humide par excellence, sur les humeurs terrestres.

1. Fcderici Chrlsogoni nobilis Jadertini De arlificioso modo collegiandi, pronosticûndl cl curandi fcbres et de pi'ognosticis œgrUudinum per dies criticos, necnon de humana felicitale, ac deniqiie de Jlaxu et refluxu maris; Voncliis, impr, ;t Joan. A. de Sabio, i528.

2. Les manusciits de Léonard de Vinci, publiés par (]h. Kavaisson-Mollien ; ms. F de la Bibliothèque de l'Institut, loi. 70, verso.

3. Les manuscrits de Léonard de Vinci, publiés par Ch. llavaissoa-Mollien ; ms. A de la Bibliothèque de l'Institut, fol. 07, recto.

Plus tard encore, au cahier E % Léonard formule de nouveau sa croyance à une marée solaire :

(( ... Décris... comment l'eau des mers équinoxiales est plus haute que les eaux septentrionales, et est plus haute sous le corps du soleil qu'en aucune autre partie de ce cercle équinoxial. »

Si nous nous proposions simplement d'établir que Léonard a lu les Questions compilées par Thémon, le fils du Juif, sur les Météores d'Aristote, il serait superflu d'insister; la preuve est faite. Mais nous voulons davantage ; notre objet est de suivre, en l'esprit du Vinci, le progrès de certaines pensées suggérées par la lecture du vieux maître de l'École nominaliste de Paris.

La mer est -elle plus haute que la^erre?

Nous allons, en effet, prendre quelques-unes des doctrines qui ont contribué à former le traité Del moto e misura delV acqua, publié en 1826 par F. Gardinali, et nous allons retracer l'évolution par laquelle elles se sont développées au sein du génie de Léonard. Les notes manuscrites du grand peintre nous permettront de suivre pas à pas les démarches par lesquelles il s'est efforcé d'atteindre la vérité et, au cours de ces démarches, nous constaterons la continuité de l'influence exercée par Thémon. C'est la lecture de Thémon qui aura déposé le premier germe de la théorie au progrès de laquelle travaille Léonard; et si celui-ci s'écarte un moment des opinions du vieux maître scolastique, il ne tardera pas à revenir vers elles.

La mer est-elle plus élevée que la terre? Cette question était souvent agitée au sein des écoles du Moyen-Age. Les quatre éléments qui forment le monde sont, en allant du plus grave au plus léger, la terre, l'eau, l'air et le feu ; ne convient-il pas

I. Les manuscrils de Léonard de Vinci, ms. E de la Bibliothèque de l'Institut, fol. 12, recto.

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î-jS ETUDES SUR LEONARD DE ViNCt

qu'ils se succèdent dans cet ordre à partir du centre de l'Univers? Et de même que le feu se trouve au-dessus de l'air, ne convient-il pas que la surface des mers soit plus distante du centre du monde que la surface de la terre ferme? Telle était l'opinion soutenue par Averroës.

Assurément, cette opinion avait rencontré, dès le Moyen- Age, de vigoureuses contradictions. Déjà au xni^ siècle, Campanus de Novare soutenait que partout oii la terre ferme émergeait, elle était plus distante du centre du monde et, partant, plus haute qne la surface des mers ; la doctrine de la pesanteur exposée par Albert de Saxe prêtait son appui à l'affirmation de Campanus; nombreux étaient toutefois ceux qui tenaient pour la supposition d'Averroës ; on la trouve, ouvertement professée, non seulement au xv" siècle, mais encore au milieu du xvi^ siècle.

Thémon a développé ^ avec beaucoup de force l'opinion de Campanus; au cours de sa minutieuse discussion, nous lisons ce qui suit : « La surface qui termine les eaux de la mer est plus rapprochée du centre de l'Univers que la surface convexe de la terre sur laquelle nous nous trouvons ; comme le remarque Aristote, cette proposition peut se constater expérimentalement; considérons, en effet, la surface d'une rivière qui se jette à la mer, de la Seine par exemple; aux lieux où nous nous trouvons, la terre est visiblement plus élevée, c'est-à-dire plus éloignée du centre du monde que la surface de l'eau de la rivière; mais au fur et à mesure que la rivière s'approche de la mer, la surface de ses eaux devient plus voisine du centre du monde; sinon, l'eau ne descendrait pas plutôt vers la mer que vers une autre région; puisque la mer reçoit cette rivière, c'est que la surface de la mer ne s'éloigne pas davantage du centre que l'eau de la rivière, mais, au contraire, qu'elle en est plus proche; la convexité de la mer est donc sûrement plus voisine du centre de l'Univers que la surface de la terre ferme 011 nous sommes. »

I. Thimonis Quxsliones in quatuor libros Melheorum; in librum 1 qiuoslio V (ap. cdd, Parisiis i5iG vcl i5i8), vel qii.nestio VI (ap. cd. Vcncliis iSaa). La première question du premier livre en cette dernière édition manque dans les deux éditions données par Georges Lekorl.

Ce passage était sans doute sous les yeux de Léonard lorsqu'il composait celui-ci s où il explique l'illusion qui fait, parfois, paraître la mer plus haute que la terre :

(( Naturellement, jamais aucune partie de la terre que découvrent les eaux n'est plus basse que la surface de la sphère de l'eau. DB (flg. i), est une plaine où un fleuve court à la mer, cette plaine ayant pour terme la mer ; en fait, cette plaine découverte n'est pas dans la position de l'égalité 2, puisque^ s'il en était ainsi, le fleuve n'aurait pas de mouvement; puisqu'il se meut, p^^ ^

cette position doit plutôt être dite

plage que plaine. Ainsi la plaine DB confine de telle manière à la sphère de l'eau, que si l'on s'avançait en continuelle rectitude suivant BA, elle entrerait sous la mer; de là naît que la mer ACB paraît plus haute que la terre découverte. »

Chose curieuse, nous allons voir Léonard rejeter l'opinion qu'il soutient dans ce passage et admettre que la mer peut être plus élevée que les plus hautes montagnes ; ses méditations sur l'origine des sources vont le conduire à cette singulière opinion.

Nous admettons aujourd'hui comme un fait d'évidence immédiate que les sources proviennent, pour la plupart, des eaux pluviales qui ont imbibé la terre et se sont infiltrées dans les fissures des roches. Cette vérité qui nous paraît si simple et si obvie, est, en réalité, une de celles qui ont eu le plus de peine à s'accréditer. Au premier livre des Météores^ Aristote ne pense pas qu'une telle cause suffise à expliquer la masse des eaux qui sortent du flanc des montagnes et donnent naissance aux fleuves ; il veut encore qu'une grande partie de ces eaux ait été vraiment engendrée au sein de la terre ; Thémon par-

1. Les manuscrits de Léonard de Vinci, publiés par Ch. Ravaisson-Mollien; ms. F de la Bibliothèque de l'Institut, fol. 78, recto. — Ce passage est textuellement repro^ duit dans le traité Del moto e misura deW acqua, libre primo, capitolo XIX.

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