La mer d'Azow
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c'est-à-dire un mille et un sixième ; cette mer est donc plus haute que tout mont d'Occident. »
Léonard revient un peu plus loin ' à cette même conclusion : « Pourquoi Veau est en haut des monts ? Du détroit de Gibraltar au Don, il y a 35oo milles, c'est-à-dire un mille et un sixième de différence de niveau, en donnant une brasse de descente par mille à toute eau qui se meut médiocrement; et la mer Caspienne est beaucoup plus haute; et aucun des monts d'Europe ne s'élève d'un mille au-dessus de la peau de nos mers ; donc on pourrait dire que l'eau qui est aux cimes des monts vient de la hauteur des mers et des fleuves qui se déversent en ces mers, étant plus hauts qu'elles. »
Invoquer la dénivellation des mers pour expliquer la présence des sources à la cime des montagnes était assurément une idée nouvelle. Mais l'hypothèse même de cette dénivellation et de l'écoulement qui en résulte n'appartenait point en propre à Léonard; au second livre des Météores, Aristote l'avait très formellement énoncée : « Cet ensemble de mers qui aboutit aux colonnes d'Hercule, avait-il dit, écoule dans le sens de la déclivité terrestre les eaux que lui amènent une multitude de fleuves. Le PalusMéotide coule dans le Pont-Euxin et le Pont- Euxin dans la mer Egée. L'écoulement des autres mers est moins visible. Gela est dû au grand nombre des fleuves, car le Palus-Méotide et le Pont-Euxin reçoivent plusieurs grands cours d'eau. Gela est dû aussi à la hauteur de la mer. La mer semble être d'autant plus basse qu'elle s'avance vers les colonnes d'Hercule. Le Pont-Euxin est plus bas que le Palus-Méotide; la mer Egée est plus basse que le Pont Euxin; la mer de Sicile est plus basse que la mer Egée; la mer Tyrrhénienne et la mer de Sardaigne sont, de toutes, les plus basses ; quant aux eaux qui se trouvent en dehors des Golonnes d'Hercule, elles sont comme en une cavité. De même que l'on voit les fleuves couler des lieux les plus élevés vers les lieux les plus bas, de même, dans l'Océan, un courant continuel s'établit des lieux les plus élevés
1. Les manuscrits de Léonard de Vinci, publiés par Gh. Ravaisson -MoUien; ms. F de la Bibliothèque de l'Institut, fol. 5o, recto. — On observera que le ms. F a été, presque en entier, écrit à rebours ; les feuillets qui portent les numéros les plus élevés doivent être lus les premiers.
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de toute la Terre, qui sont les régions arctiques, vers les lieux les plus bas. ))
Lorsque cette explication des sources qui coulent au sommet des montagnes s'était offerte à l'esprit de Léonard, il l'avait accueillie avec enthousiasme; il ne s'y tint pas longtemps; il ne tarda pas à la rejeter, avouant qu'il était absurde de supposer la mer plus élevée que la terre ferme.
Si, en effet, la dénivellation des mers est entretenue par Teau qu'amènent des fleuves plus élevés que la plus haute des mers, il est impossible que ceux-ci tirent leur origine de la mer; il faut qu'ils viennent de certains réservoirs; mais ceuxci ont dû s'épuiser au cours des siècles, et la surface des mers a dû redevenir horizontale. Telle est, en résumé, l'argumentation par laquelle Léonard dissipe l'illusion qui l'avait un instant séduit.
Voici en quels termes ^ il confesse et corrige son erreur :
(( Opinion de quelques-uns qui disent que l'eau de quelques mers est plus haute que les plus hauts sommets des montagnes et que l'eau est poussée vers ces sommets. — L^eau n'ira d'un endroit dans un autre que si ce dernier est plus bas que le premier, et elle ne pourra jamais remonter par son courant naturel à une élévation égale à celle de la première place où, en sortant des monts, elle parut au ciel. Quant à cette partie de la mer que tu disais % avec une fausse imagination, être si haute qu'elle se déversât sur les cimes des hautes montagnes, elle serait, après tant de siècles, épuisée et écoulée par les issues de ces montagnes. Tu peux bien penser que, depuis tant de temps que le Tigre et l'Euphrate se sont déversés par les sommets des montagnes, on peut croire que toute l'eau de l'Océan a passé un très grand nombre de fois par les dites embouchures; or tu ne crois pas que le Nil ait mis plus d'eau dans la mer qu'il n'y en a à présent dans tout l'élément de l'eau. 11 est certain que
1. Les manuscrits de Léonard de Vinci, publiés par Gh. Ravaisson-Mollien ; ms. A delà Bibliothèque de l'Institut, fol. 56, recto et verso.
2. Ce passage nous permet d'aiïirmer que le ms. A est postérieur au ms. F; des rapprochements de ce genre permettraient, croyons-nous, de classer dans leur ordre chronologique la plupart des manuscrits de Léonard et de suivre, plus exactement qu'on ne l'a fait jusqu'ici, le développement de ses pensées.
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si cette eau était tombée hors de ce corps de la terre, cette machine aurait été sans eau depuis longtemps déjà; en sorte que l'on peut conclure que l'eau va des fleuves à la mer et de la mer aux fleuves, en faisant toujours le même circuit, et que toute la mer et les fleuves ont passé par l'embouchure du Nil. ))
Débarrassé de la « fausse imagination » qui avait, un instant, troublé son jugement, Léonard revient à la doctrine soutenue par Gampanus de Novare, par Albert de Saxe, par Thémon, le fils du Juif, à l'affirmation que la surface de la terre ferme s'éloigne, plus que la surface de la mer, du centre du monde. A l'appui de cette affirmation, il accumule maintenant les raisons; et dans la forme passionnée qu'il donne parfois à ses arguments, on sent la joie qu'il éprouve d'avoir retrouvé la vérité, le désir de la sauver à jamais du doute :
« Preuve^ que la siirjace de la mer est équidistanfe au centre de la terre et est la plus basse surface du monde. — Les parties les plus basses des montagnes sont où elles se rejoignent à leurs vallées; et la partie la plus basse d'une vallée est sa rivière, cause de cette vallée ; les fleuves ont leur partie la plus basse à leur confluent avec le fleuve royal où, en perdant leur forme, ils perdent leur nom; enfin la partie la plus basse des fleuves royaux est la mer, où les fleuves, avec leurs affluents, se reposent de leurs pérégrinations.»
a Du centre de rocéan^. — Le centre de la sphère de l'eau est le vrai centre de notre monde. Celui-ci se compose de terre et d'eau, en forme ronde. Mais si tu voulais trouver le centre de l'élément de la terre, il est contenu en un lieu équidistant de la surface de l'Océan, et non pas équidistant de la surface de la terre ferme ; car il est facile de comprendre que cette boule de la terre n'a vraiment rien d'une parfaite rondeur, sinon en ces parties que couvrent la mer, les lacs ou autres eaux mortes, et
1. Les manuscrits de Léonard de Vinci, publiés par Ch, Ravaisson-Mollien ; ms. A de la Bibliothèque de l'Institut, fol. 56, verso.
2. Les manuscrits de Léonard de Vinci, publiés par Ch. Ravaisson-Mollien; ms. A de la Bibliothèque de l'Institut, fol. 58, verso. Cf. : Del moto e misura dell' acqua, libro I, cap. IX.
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toute partie de la terre qui émerge de la mer s'éloigne de son centre. »
(( Preuve ^ de ce que la terre n est pas ronde et de ce que, n'étant pas ronde, elle ne peut pas avoir un commun centre. — Nous voyons le Nil partir des régions méridionales et arroser diverses provinces, en courant vers le septentrion sur un espace de 3ooo milles, puis se jeter dans les eaux méditerranéennes, sur les rivages d'Egypte ; or, si nous voulons donner à cette descente dix brasses par mille, qu'on accorde communément à l'universalité du cours des fleuves, nous trouverons que le Nil est, à la fin, plus bas de dix milles qu'au commencement. Nous voyons encore le Danube, le Rhin et le Rhône partir des contrées germaniques, comme d'une sorte de centre de l'Europe, pour prendre leur course vers les mers, l'un à l'orient, l'autre au septentrion, et le dernier vers les mers méridionales; si tu considères bien tout, tu verras que les plaines d'Europe font un concours beaucoup plus élevé que ne le sont les hautes cimes des monts maritimes; et fîgure-toi combien ces cimes sont elles-mêmes plus élevées que les rivages maritimes. »
« De quelques-uns qui disent que Veau est plus haute que la terre découverte. — Certes, ce n'est pas peu d'admiration que me donne l'opinion commune formée, à l'encontre du vrai, par le concours universel des jugements des hommes; ils tombent tous d'accord que la surface de la mer est plus haute que les plus hautes cimes des montagnes, en alléguant beaucoup de vaines et puériles raisons; contre ces raisons, j'en alléguerai, moi, une seule, simple et courte : Nous voyons d'une manière évidente que si l'on ôte à la mer ses digues, elle couvrira la terre et la fera de parfaite rondeur ; or, considère quelle quantité de terre on enlèverait pour faire que les ondes marines couvrissent le monde; donc ce qu'on enlèverait serait plus élevé que les rivages de la mer. »