Léonard de Vinci, loc. cit
jqô ÉTUDES SUR LÉONARD DE VlNCl
vie; c'est elle aussi qui pousse l'eau jusqu'au sommet des montagnes :
(( Explication de la présence de l'eau au sommet des montagnes ' . — Je dis qu'elle est comme le sang, que la chaleur naturelle relient dans les veines, au sommet du corps de l'homme ; quand l'homme est mort, le sang, refroidi, se réfugie dans les parties basses du corps; quand le soleil échauffe la tête de l'homme, le sang y afflue, mêlé d'humeurs, en telle abondance, qu'il force les veines et engendre souvent des douleurs de tête. De même, il est des veines qui vont se ramifiant dans tout le corps de la Terre; la chaleur de la Terre, répandue en tout ce corps continu, maintient l'eau élevée dans ces veines jusqu'aux plus hautes cimes des montagnes. L'eau que contient un conduit muré, creusé dans le corps de la montagne, sera comme une chose morte ; elle ne s'élèvera pas du tout, parce qu'elle n'est pas échauffée par la chaleur vitale de la première veine. La chaleur de l'élément du feu et, le jour, la chaleur du soleil, ont la puissance de la réveiller. »
Et Léonard d'imaginer^ une expérience propre à confirmer
cette explication : Au fond d'une sorte de fournaise se trouve de l'eau ; un grand feu échauffe le sommet de cette fournaise, comme le soleil échauffe la cime des montagnes ; l'eau s'élève en vapeurs au sein de la fournaise et, par un conduit percé non loin du sommet, elle distille au dehors :
(( Si tu prends l'instrument R F (Jig. 2) et que tu l'échauffés par-dessus, l'eau quittera R F et, montant, se déversera par A. » Toute cette Physique, bien surprenante pour notre science
1. Les manuscrits de Léonard de Vinci, publiés par Ch. Ravaisson-Mollion ; ms. A de la Bibliothèque de l'Institut, fol. 56, recto. — Cf.: Del moto e misura deW acqua, libro I, cap. XLI.
2. Léonard de Vinci, lac. cit. — Cf. : Del moto e misura dcli acqua. libro 1, cap. XLL
FiG. 2.
THÉMON LE FtLS DtJ JUiF ET LÉONARD DE VINCt IQt
moderne, que Léonard développe avec tant de conviction, n'était point du tout, de sa part, une innovation ; il l'avait presque entièrement tirée des enseignements d'une très ancienne Scolastique. En particulier, il expliquait exactement comme Albert le Grand la présence des sources au sommet des montagnes.
Aristote, qui ne voulait voir dans les eaux pluviales ni l'unique raison, ni la raison principale, des sources, attribuait en grande partie la génération de l'eau que celles-ci amènent au jour à une corruption d'air au sein des cavités dont la terre est creusée; il n'avait nullement invoqué l'action de la chaleur pour expliquer l'ascension de l'eau jusqu'aux sommets des monts ; il semble bien que celte hypothèse soit la propriété de maître Albert, qui s'exprime en ces termes :
(( L'eau est lourde plutôt que légère; par nature, elle descend vers les lieux bas; soit donc qu'elle provienne de la mer, soit qu'elle ait pour cause les impressions humides qui, d'en haut, tombent sur le sol, elle ne pourra s'élever du fond des cavités terrestres jusqu'aux orifices d'où découlent les fleuves et les sources. Pour résoudre cette difficulté, il suffit de nous rappeler ce qui a été dit plus haut. Nous avons dit que le soleil et les étoiles, par le mouvement continuel de leurs rayons, engendraient sous terre de très chaudes vapeurs; souvent, ces vapeurs demeurent enfermées entre des parois solides; elles sont poussées vers des cavités, où le soleil, en s'approchant de la terre, en engendre sans cesse de nouvelles quantités... »
(( Voici donc comment l'eau s'élève. La vapeur contenue dans les cavités terrestres, en tourbillonnant sur elle-même, échauffe la voûte solide de la cavité où elle se trouve ; la chaleur ainsi produite attire les eaux qui se trouvent au-dessous. Cette vapeur bout au sein des eaux; elle continue à tourbillonner entre les parois solides, et, semblable à un vent qui serait en-
î. Beati Alberli Magni, Ratisbonensis episcopi, ordinis proedicatorum. . . de Meteoris librilV... recogniti per R. A. P. F. Petruni lammy, sacrœ Iheologiae doctorem, conventus Gratianopolilani, ejusdem ordinis, nunc primum prodeunt. Operum tomus secundus. l.ugduni, MDGLI. — Liber II Meteorum; Tractatus II : De origine fluminum; Gaput XII : El est digrcssio declarans hoc quod est elevans aquas ad ostia suorum fluxuum.
fermé, elle élève les eaux. Sa continuelle poussée finit par ouvrir quelque orifice au flanc de la montagne; l'eau s'échappe par cet orifice et se met à couler sur la pente qu'elle trouve à l'extérieur... Les eaux jaillissantes s'échappent ainsi des orifices des fontaines comme dune marmite remplie d'un liquide en ébuUition. »
Cette théorie d'Albert le Grand est bien celle que développe Léonard de Vinci; ce n'est pas cependant la lecture d'Albert le Grand, mais celle de Thémon, le fils du Juif, qui a suggéré à Léonard son explication de la présence de l'eau au flanc des montagnes.
Thémon, en effet, emprunte ^ à Albert le Grand l'essence de sa théorie; mais à l'appui de cette théorie, il cite des observations tirées de l'expérience de chaque jour ; et ces observations, fournies par les phonomènes de distillation, sont précisément celles qu'invoque Léonard :
(( Nous voyons qu'en un grand nombre de lieux, la terre est creusée de vastes cavernes ; ces cavernes recueillent les eaux pluviales qui semblent s'être perdues; s'il n'en était pas ainsi, nous ne saurions où prendre les réservoirs d'où viennent les sources; il faut donc que ces cavernes existent. Comme ces cavernes ne peuvent être vides, elles sont remplies d'air ou de vapeur. D'autre part, la terre qui entoure cet air et cette vapeur est froide; elle détruit donc la chaleur de la vapeur et la condense; la vapeur, en effet, est humide; lorsqu'elle est refroidie, elle prend les propriétés de l'eau. Cette transformalion de la vapeur en eau se produit peu à peu, engendrant des gouttes qui adhèrent aux parois de la caverne ; goutte à goutte se forment des masses d'eau, qui finissent par descendre aux plus bas lieux, car la nature des fluides pesants est de toujours descendre. Ces eaux s'échappent enfin par un orifice et, de la sorte, une source est produite.
(( Nous observons des effets semblables en des expériences artificielles; il en est ainsi, par exemple, dans l'alambic, qui est l'instrument propre à faire l'eau distillée, ou dans le
t- Thimonis Quœstioncs in quatuor libros Metheoriim: in librum \ quaestio XX.
ÏHÉMON LE FILS DU JUIF ET LEONARD DE \ LNGI IqS
fourneau qui sert à fabriquer l'eau de rose. La vapeur monte au sommet du récipient; mais la froideur du vase et de l'air qui l'entoure condense cette vapeur; celle-ci découle aussitôt. »
Les expériences que Léonard invoque à l'appui de sa théorie sont empruntées aux Questions de Thémon; il leur doit également la comparaison, qu'il a développée avec tant de faveur, entre le macrocosme et le microcosme, entre la terre et l'homme; car Thémon continue en ces termes :
(( L'explication précédente est confirmée par cela qu'il en est de même dans le petit monde (je veux dire dans l'homme) que dans le grand monde; dans le petit monde, il y a aussi une caverne, l'intérieur de la tête; les vapeurs s'élèvent vers cette cavité; elles s'y convertissent en eau et découlent parle nez et par les yeux. »
Ces passages suffiraient à nous prouver, si nous n'en étions convaincus par ailleurs, que Léonard a pris souvent les Questions sur les Météores compilées par Thémon comme guides de ses méditations.
Nous pouvons, d'ailleurs, indiquer assez exactement l'époque où Léonard a emprunté à Thémon son explication de l'origine des sources. Nous avons vu, en effet, qu'il n'acceptait point encore cette opinion lorsqu'il jetait ses pensées sur les feuillets du cahier F, commencé le i5 septembre i5o8; le cahier A, où il la développe, est donc postérieur à cette date. D'autre part, cette théorie était, pour Léonard, définitivement acquise lorsqu'il écrivait le cahier E qui fut, sans doute, commencé en i5i3, comme en témoignent ces lignes par lesquelles il débute : (( Je partis de Milan pour Rome au jour 24 de septembre i5i3. »
Feuilletons, en effet, ce cahier E; à côté de fragments' où Léonard reprend la théorie favorite d'Albert de Saxe, montre comment l'érosion fait sans cesse varier le centre de gravité de la Terre, et prouve par l'observation des fossiles les soulèvements qui témoignent de cette variation, nous trouvons
I. Les manuscrits de Léonard de Vinci; ms. E de la Bibliothèque de l'Institut, fol. ^i, verso.
p. DUHEM. i3
d'autres fragments où se reflètent les pensées de Thcmon, celui-ci I par exemple :
(( De la grandeur qa'a la sphère de Ueaa. — La sphère de l'eau a une circonférence moindre que la terre découverte de l'eau, et pour mesurer cette sphère de l'eau, aie un espace connu de la mer quand elle est au calme. »
Nous trouvons surtout, en ce cahier E, un fragment capital ^; Léonard y résume toutes les doctrines sur les relations de la terre et de l'eau que nous lui avons vu recueillir de l'enseignement de Thémon :
« Ordre du premier livre des eaux. — Définis d'abord quelles choses sont hauteur et bas-fond, puis comment sont situés les éléments l'un dans l'autre. Ensuite quelle chose est la gravité dense et la gravité liquide, mais d'abord quelles choses sont en soi gravité et légèreté. Puis décris pourquoi l'eau se meut et pourquoi elle termine son mouvement; puis pourquoi elle se fait plus lente ou rapide, et en outre comment elle descend toujours, étant limitrophe d'air plus bas qu'elle. Et comment l'eau s'élève en l'air, moyennant la chaleur du soleil, et puis retombe en pluie. Encore pourquoi l'eau sourd des cimes des monts. Et si l'eau d'aucune veine plus haute que la mer Océan peut verser une eau plus haute que la surface de cet Océan. Et comment toute l'eau qui retourne à l'Océan est plus haute que la sphère de l'eau. Et comment l'eau des mers équinoxiales est plus haute que les eaux septentrionales, et est plus haute sous le corps du Soleil qu'en aucune autre partie du cercle équinoxial. Gomment on expérimente, sous la chaleur du tison ardent, l'eau qui, moyennant ce tison, bout et l'eau qui, tout autour du centre de cette ébullition, descend en onde circulaire. Et comment les eaux septentrionales sont plus basses que les autres mers, d'autant plus qu'elles sont plus froides, jusqu'à ce qu'elles se changent en glace. »
i. Les manuscrils de Léonard de Vinci; ms. E de la Bibliothèque de l'Institut, fol. 2(j, verso.
2. Les ma/iusc/'i/s de Léonard do Vinci; ms. Edcla Bibliothèque de l'Institut, fol. 13, recto.
L'ÉCOULEMENT UNIFORME DES COURS d'eAU.
Léonard de Vinci, pour rendre compte de la présence de l'eau au flanc des montagnes, a fini par adopter l'explication proposée par Thémon le Juif, après Albert le Grand; il a renoncé à celle qui l'avait séduit tout d'abord. Il n'a pas abandonné cette dernière sans avoir reconnu le vice qui faussait son raisonnement et sans avoir substitué une vérité à sa première erreur.
La masse des eaux douces que reçoivent les mers méditerranéennes suppose un écoulement constant de ces mers vers l'Océan, partant un continuel abaissement de la surface depuis la mer d'Azow jusqu'au détroit de Gibraltar; telle est la supposition que Léonard emprunte à Aristote.
Léonard suppose également que la vitesse de l'écoulement de l'eau doit être partout la même, partant, que la pente de la surface doit être la même eji tout point; en quoi il se trompe assurément. Lorsqu'un écoulement d'eau est parvenu à son régime permanent, la vitesse avec laquelle l'eau coule est en raison inverse de la section qui s'offre à son passage; très rapide dans les parties étroites et peu profondes du cours d'eau, le mouvement devient très lent là où la nappe d'eau a largeur et profondeur. Un courant insensible en la mer Méditerranée deviendra très sensible dans le détroit de Gibraltar.
Cette vérité n'avait point échappé à Aristote; lorsqu'au second livre des Météores, il traite du mouvement des mers, il remarque que « dans les détroits, la mer paraît couler grâce ù la configuration des côtes qui, au lieu du large espace qu'elles lui laisseraieut, la resserrent étroitement » ; Aristote, il est vrai, semble donner pour origine à cet écoulement « le balancement qui, fréquemment, fait osciller la mer », c'est-à-dire la marée; il insiste sur ce point que « l'oscillation très petite au
large, paraîtra nécessairement fort grande dans les endroits où la terre laisse peu de place à la mer » .
Ce passage devait attirer l'attention de Léonard, d'autant que Thémon en avait cité ^ la phrase essentielle sous cette forme: « Fluit autem mare et videtur secundum angustias. — La mer coule et cela s'aperçoit dans les détroits. » Thémon attire, en outre, l'attention sur les mots u hue et illuc » qu'il lit dans Aristote et où il voit une allusion au flux et au reflux.
Léonard d'ailleurs, à l'époque où il lisait les Météores de Thémon, a songé à l'accroissement que l'amplitude d'une oscillation marine éprouve en un golfe resserré; nous en trouvons la preuve dans un curieux fragment ^ du cahier F; le Vinci y montre que « le flux et le reflux sont doubles dans un même pelago », entendant par ce mot un golfe qu'une étroite embouchure fait communiquer avec la pleine mer. (( Gela a lieu parce que l'onde du premier flux court fortement dans le pelago et que dans le temps que cette onde suit son impeto, celle qui se trouve en dehors de la bouche fait son reflux ; avant que l'onde qui s'est engolfée ressente l'effet du reflux qui s'est produit à l'embouchure, le flux renaît à cette bouche; à ce moment, la première onde engolfée ralentit son impeto et s'arrête tandis que s'engolfe la deuxième onde. Ainsi tant d'ondes s'engolfent que le niveau du pelago s'élève fortement; les eaux alors retournent impétueusement derrière le flot qui rétrograde; la troisième, la quatrième onde n'engolfent plus ce flot qui rétrograde, tant que la première eau ne s'est pas dégolfée. »
Celui qui s'efforçait d'analyser ainsi l'effet de la configuration des côtes sur les marées ne pouvait méconnaître bien longtemps l'influence que la largeur d'un cours d'eau exerce sur la violence du courant ; il ne devait pas tarder à signaler cette influence et à en formuler la loi précise: Si le débit d'un cours d'eau est le même en toutes ses sections, la vitesse du courant est partout en raison inverse de l'aire de la section.
1. Thimonis Qaxstiones in quatuor libros Metheororum ; in librum IT quaeslio II.
2. Les manuscrits de Léonard de Vinci, publiés par Gli. llavaissoa-Moliien ; ms. F de la Bibliothèque de rinstilut, fol. G, verso.
Si, par exemple, le lit du cours d'eau a, partout, même profondeur, la vitesse du courant sera en raison inverse de la largeur. Ce corollaire est le premier qui se présente à l'esprit de Léonard ^ :
(( Pourquoi la mer a plus de courant dans le détroit d'Espagne qu ailleurs. — Le fleuve de profondeur uniforme aura une fuite plus rapide dans la moindre largeur que dans la plus grande, d'autant que la plus grande largeur surpassera la moindre.
)) Cette proposition se prouve clairement par raison et l'expérience la confirme. En effet, quand par un canal d'un mille de largeur passera un mille de longueur d'eau, là où le fleuve sera large de cinq milles, chacun de ces cinq milles carrés mettra un cinquième de lui-même à refaire le mille carré d'eau manquant dans le pelago.
)) Et là où le fleuve sera large de trois milles, chacun de ces milles carrés mettra le tiers de sa quantité pour le défaut qu'a fait le mille carré du détroit. »
Pour rendre aisément saisissable cette proposition, Léonard imagine l'exemple suivant:
Imaginons une avenue formée de trois tronçons consécutifs, de largeurs difTérentes; le premier tronçon, le plus étroit, est quatre fois moins large que le second, et celui-ci est deux fois moins large que le premier; des hommes, serrés les uns contre les autres, emplissent ces avenues; ils doivent marcher tous ensemble d'une manière continue; quand les hommes qui se trouvent en la partie large de l'avenue font un pas, ceux qui se trouvent en la région moyenne en doivent faire deux et ceux du plus étroit espace, huit; « proportion que tu trouveras dans tous les mouvements qui passent par des lieux de différentes largeurs. »
Ce qui vient d'être dit touchant le courant d'un fleuve de profondeur invariable, mais de largeur variable, Léonard le répète ^
1. Les manuscrits de Léonard de Vinci, publics par Ch. Ravaisson-MoUien ; ms. A de la Bibliothèque de l'Institut, fol. 67, recto et verso. — Cf. : Del moto e misiira deW acqua, libro VIII, cap. XLI,
2. Les manuscrits de Léonard de Vinci, publiés par Ch. Ravaisson-Mollien ; ms. A de la Bibliothèque de l'Institut, fol. 07, verso. — Cf.: Del moto e misura deW acqua, Ubro VIII, cap. XXllI,
îT^
d'un cours d'eau où une profondeur variable s'associe à une largeur uniforme:
« Tout mouvement d'une eau de largeur et suPface uniformes courra plus fort dans un endroit que dans un autre d'autant que cette eau sera moins projonde dans l'un que dans Vautre. — Cette proposition se prouve clairement; en effet, bien que le fleuve soit de largeur et de surface uniformes, s'il est de profondeur
inégale, il est nécessaire, M EGA par les raisons données ci-
dessus, que son mouvement soit, lui aussi, inégal. Et ce mouvement sera de cette qualité : Je dis qu'en MN (fig. 3), l'eau a un mouve- FiG. 3. ment plus rapide qu'en AB,
d'autant que MN entre en AB; il y entre quatre fois; le mouvement sera donc quatre fois plus rapide en MN qu'en AB, trois fois plus qu'en CD et deux fois plus qu'en EF. »
Léonard a donc rectifié l'erreur par laquelle il avait cru, tout d'abord, expliquer l'ascension de l'eau au sommet des montagnes ; en la rectifiant,, il a clairement formulé un principe essentiel d'Hydraulique ; nous Talions voir tirer de ce principe un corollaire important.
L'invention du principe fondamental de l'Hydrostatique
Au moment où Léonard vient de formuler cette vérité : En un cours d'eau uniforme, de section variable, la vitesse du courant varie en raison inverse de la section; au moment où il vient d'expliquer cette vérité par un exemple saisissant, il ajoute' ces mots :
1. Les manuscrits de Léonard de Vinci, publiés par Ch. Ravaisson-MoUien ; ms. A de la Bibliothèque de l'Institut, fol. 67, verso. Cf.: Del moto e misura delC acqua, libro Vin, cap. XLI.
THEMON LE FILS DU .TUFF ET LEONARD DE VTNCI 199
(( Regarde la seringue; quand son piston, qui chasse l'eau, se meut d'un doigt, la première eau qui a paru au dehors s'est éloignée de deux brasses... Tu trouveras la même chose dans le mouvement des roues par rapport à leurs pignons, attendu que si le pôle de la roue est de même grosseur que le pignon, le mouA ement du pignon et de la surface de la roue est plus rapide que celui de son pôle d'autant que la circonférence du pignon entre davantage dans la circonférence de la roue. » En marge de ces lignes, au-dessous d'une seringue, est dessinée une grande roue dentée qui engrène avec un pignon de même grosseur que l'axe de la roue.
Examinons de près la pensée que nous venons de transcrire, afin de reconnaître très exactement tous les germes de vérité qu'elle porte en elle.
Si la circonférence de la roue dentée est vingt fois phis grande que la circonférence de Taxe qui la porte, un point de la circonférence de la roue, un point du pignon qui engrène avec elle, se meuvent vingt fois plus vite qu'un point pris à la surface de l'axe; dans le temps que ce dernier parcourt un pouce de chemin, les deux premiers parcourent chacun vingt pouces.
Supposons que la roue soit mue, à la façon d'une horloge, par un poids dont le fil, enroulé sur l'axe de la roue, se dévide peu à peu; supposons aussi que, par un dispositif inA^erse, le pignon remonte un poids dont le fil s'enroule à sa surface; tandis que le premier poids descendra seulement d'un pouce, le second montera de vingt pouces.
Cette multiplication de vitesse entraîne une conséquence : le premier poids ne pourra descendre en contraignant le second à monter que s'il est plus de vingt fois plus lourd que celui-ci; si le poids qui doit descendre est exactement égal à vingt poids semblables à celui qui doit monter, aucun mouvement ne se produira; la puissance et la résistance se tiendront en équilibre; enfin, si le premier poids est moins de vingt fois plus grand que le second, le mouvement se produira en sens contraire; le poids dont le fil s'enroule sur le pignon descendra, forçant à monter le poids que porte l'axe de la roue.
Ces vérités élaient familières aux mécaniciens de l'Antiquité; elles jouaient un rôle essentiel dans les Questions mécaniques d'Aristote; Héron d'Alexandrie, en son traité nommé L'élévateur, en avait fait l'application aux engrenages de roues dentées et de pignons, et Pappus, en ses Collections mathématiques, avait reproduit cette partie de l'œuvre de Héron.
Comparons maintenant, comme Léonard nous y invite, les propriétés des engrenages à celles de la seringue.
Que la section de la canule par laquelle l'eau s'échappe soit cent fois plus petite que la section du corps de pompe; l'eau courra dans la canule cent fois plus vite que n'avance le piston. Imaginons alors qu'un second piston, cent fois plus petit que le premier, s'oppose à cette course cent fois plus rapide; il y parviendra sûrement pourvu que la force qui le pousse soit au moins égale à la centième partie de celle qui pousse le grand piston ; et si la première force surpasse la centième partie de la seconde, c'est le petit piston qui avancera et le grand qui reculera. Nous pouvons donc formuler cette conclusion :
(( Si un vaisseau plein d'eau, clos de toutes parts, a deux ouvertures, l'une centuple de l'autre; en mettant à chacune un piston qui lui soit juste, un homme poussant le petit piston égalera la force de cent hommes, qui pousseront celui qui est cent fois plus large, et en surmontera quatre-vingtdix-neuf.
» Et quelque proportion qu'aient ces ouvertures, si les forces qu'on mettra sur les pistons sont comme les ouvertures, elles seront en équilibre. D'où il paraît qu'un vaisseau plein d'eau est un nouveau principe de mécanique, et une machine nouvelle pour multiplier les forces à tel degré qu'on voudra, puisqu'un homme, par ce moyen, pourra enlever tel fardeau qu'on lui proposera.
» Et l'on doit admirer qu'il se rencontre en cette machine nouvelle cet ordre constant qui se trouve en toutes les anciennes; savoir le levier, le tour, la vis sans fin, etc., qui est que le chemin est augmenté en même proportion que la force. Car il est visible que, comme une de ces ouvertures est
centuple de l'autre, si l'homme qui pousse le petit piston Tenfonçoit d'un pouce, il ne repousseroit l'autre que de la centième partie seulement;... de sorte que le chemin est au chemin comme la force est à la force; ce que l'on peut prendre même pour la vraie cause de cet effet : étant clair que c'est la même chose de faire faire un pouce de chemin à cent livres d'eau, que de faire faire cent pouces de chemin à une livre d'eau ; et qu'ainsi lorsqu'une livre d'eau est tellement ajustée avec cent livres d'eau, que les cent livres ne puissent se remuer un pouce, qu'elles ne fassent remuer la livre de cent pouces, il faut qu'elles demeurent en équilihrc, une livre ayant autant de force pour faire faire un pouce de chemin à cent livres, que cent livres pour faire faire un pouce à une livre. »
Ces lignes ne sont pas de Léonard ; elles sont de Pascal » ; et, cependant, elles forment la suite toute naturelle de la remarque énoncée par Léonard; tant il est vrai qu'en cette remarque le principe fondamental de l'Hydrostalique, le principe de Pascal, se trouve logiquement contenu !
Mais la vérité que cette remarque contenait en germe s'estelle tout d'abord développée? A-telle produit, dans l'esprit même de Léonard de Vinci, les effets qu'elle contenait en puissance? Léonard, en d'autres termes, a-t il précédé Pascal dans l'aperception du principe fondamental de l'Hydrostatique? La question est d'importance; elle mérite d'être examinée avec soin.
Et d'abord le génie de Léonard était-il préparé à apercevoir les conséquences dont sa remarque était capable? Nous allons reconnaître sans peine que son attention, pleinement éveillée, guettait en quelque sorte ces conséquences.
Dès les premiers feuillets du cahier A^, nous voyons le Vinci préoccupé de la loi suivant laquelle une pression donnée se répartit en une masse fluide 3.
(( Autant de fois la bouche A entre dans tout le vide du