Vide supra : IIF, Léonard de Vinci et Bernardino Baldi
h. P. Duhem, Les origines de la Statique, cliapiircX {lievuedes Questions scientifiques, 3' série, t. VI, 190/i).
5. Jo. Baplistaî Benedicli, patritii Veneti, philosophi, Diversarum speculationum mathematicorum et physicarum liber : Taurini, MDLXXXV.
G. J.-B. Benedetti, Diversarum speculationum liber, p. 287.
FiG. 8.
la hauteur serait celle de la fontaine et la section celle du corps de pompe. »
« Soient, par exemple, F le conduit par lequel l'eau doit monter et AU (fig. 8) le corps de pompe; supposons le corps de pompe AU aussi élevé que le tuyau F et plus large que lui. Imaginons ces deux vases pleins à bord. Il est évident que l'eau du tuyau F suffira à résister à la poussée de l'eau du corps de pompe AU et réciproquement, bien que l'eau du vase A U surpasse en volume et en poids l'eau du vase F. Gela s'explique par ce fait que l'eau du vase A U ne pousse pas de tout son poids l'eau du tuyau F; le poids est divisé proportionnellement à la surface du fond du vase... n
(( Revenons aux vases AU et F. De même que l'eau contenue dans F suffit à résister à Feau contenue dans AU, de même on pourra résister à cette dernière en remplaçant l'eau du conduit F par un poids égal de n'importe quelle matière, placé dans l'âme du tuyau F, pourvu seulement qu'il soit exactement adapté à la cavité interne du tuyau de sorte que ni l'eau ni l'air ne puissent passer entre la surface externe de ce piston et la surface interne du tuyau. Gela va de soi. Mais dans le corps de pompe AU, qui, par hypothèse, est plus large que le tuyau F, aucun piston ne pourra résister à la poussée de l'eau du tuyau F s'il n'est aussi lourd que toute l'eau contenue dans AU jusqu'à la hauteur du tuyau F. Si, par conséquent^ l'eau du tuyau F pesait seulement une livre et si le corps de pompe AU était dix fois plus large que le tuyau F, il faudrait, pour soutenir l'eau du tuyau F, placer dans le corps de pompe AU un piston qui s'y adaptât exactement et dont le poids fût de dix livres; pour qu'il fût en état de pousser l'eau du tuyau F, il faudrait que ce piston pesât plus de dix livres. Imaginons que ce corps soit formé d'une matière tellement plus dense que l'eau qu'il occupe seulement le volume EO. Le corps pesant EO suffira à pousser l'eau du tuyau F, mais un corps plus léger n'y suffirait pas. »
p. DUHEM.
Dans ce passage, Benedetti formule, au sujet de la pompe, exactement la loi qu'a énoncée Léonard de Vinci. Cette loi, Benedetti ne la tire pas, comme l'avait fait Léonard^ de l'égalité entre le travail moteur et le travail résistant; en effet, la réaction qu'il mène contre les principes de l'École de Jordanus l'a conduit à rejeter toute démonstration fondée sur cet axiome ; mais la déduction dont il fait usage était suffisamment esquissée par l'habitude qu'avait Léonard de substituer au piston, en ses énoncés, une masse d'eau de même poids'. Les considérations hydrostatiques de Benedetti sont donc toutes voisines encore de celles du Vinci. Et cependant, combien elles sont proches de celles que donnera Pascal! Benedetti a substitué un piston successivement à l'eau du vase étroit, puis à l'eau du vase large; si, réunissant ces deux substitutions, il eût placé simultanément un piston dans chacun des deux corps de pompe, il eût inventé la presse hydraulique; du moins a-t-il laissé bien peu de choses à faire à celui qui, l'ayant lu, imaginerait cet instrument.
Celui qui, ayant lu Benedetti, a imaginé la presse hydraulique, ce n'est pas Pascal, c'est Mersenne.
Que Mersenne ait lu le Diversarum speculationam liber ^ nous le savons par son témoignage. Ayant, en son Harmonie universelle'^ y à user de la notion de moment d'une force pour traiter de l'équilibre de la balance, il ajoute ces mots : « Gomme fait Jean Benoist dans son 3*^ chapitre sur les méchaniques. » Or l'écrit De mechanicls est une des parties principales du Dicersarwn speculalionum liber.
Lors donc que Mersenne écrivait sur l'Hydrostatique, le souvenir de ce qu'en avait dit Benedetti se présentait sans doute à son esprit; il se mêlait au souvenir des écrits de Stevin, que
1. Léonard de Vinci, d'ailleurs, a, parfois, usé d'un raisonnement presque semblable à celui de Benedetti. — Cf. : Les manuscrits de Léonard de Vinci, publiés par Ch. Ravaisson-Mollien, nis. E, fol. 7/4, verso — et Del moto c misura dell' acqiia, libro \1I1, cap. LXXVU.
2. Harmonie universelle, contenant la théorie et la pratique de la musique, oii est traité de la nature des sons, et des mouvemens, des consonances, des dissonances, des genres, des modes, de la composition, de la voix, des chants, et de toutes sortes d'inslrumcns harmoiniques, par F. Marin Mersenne, de l'ordre des Minimes; à Paris, chez Sebastien Granioisy, MDGXXXVl. — Nouvelles observations physiques et mathématiques, ^ * observation, p. 17.
THEMON LE FILS DU J DIF ET LEONARD DE VLNGl 211
le savant Minime avait, depuis longtemps, lus et résumés. On s'explique, dès lors, que des principes établis par Stevin, il ait pu tirer ce corollaire ^ :
(( Supposons que la mer entière ait été enfermée dans un vase de telle sorte qu'un couvercle, pressant sa face supérieure, l'empêche de monter, tout comme le fond l'empêche de s'écouler; supposons, en outre, que l'on veuille immerger un bâton dans l'Océan; le couvercle ne pourra empêcher la mer de monter^ à moins d'exercer une force qui contienne le poids du bâton autant de fois que la surface de l'Océan contient la section du bâton. »
« Si donc, par un trou percé dans le couvercle, ce bâton plongeait dans le vase précédemment décrit, le couvercle se trouverait pressé, de bas en haut, par l'eau qui se trouve audessous de lui avec autant de force qu'il le serait, de haut en bas, si on lui superposait un cylindre de bois ayant même hauteur que Je bâton et même largeur que le vase où la mer est contenue. De plus, ce bâton et ce cylindre exerceraient même pression l'un que l'autre sur les parois latérales du vase. Si l'on perçait un trou dans le fond, ou dans le couvercle, ou dans les parois latérales, pour empêcher l'eau de s'échapper par ce trou, il faudrait une force égale au poids du cylindre » de bois ayant même hauteur que le bâton et même largeur que le trou.
Ces lignes étaient écrites en i644. Or c'est seulement en i646 que Pascal commença à s'occuper de recherches personnelles sur l'équilibre des fluides, à l'occasion de l'expérience célèbre de Torricelli, et c'est par le P. Mersenne que Pascal — il nous l'apprend lui-même >> — avait ouï parler de cette observation. C'est (( sur les Mémoires du P. Mersenne » qu'il refit à Rouen, en i646, l'expérience du vif-argent, «laquelle ayant très bien réussi,» dit-il, «je la répétai plusieurs fois ; et par
1. F. Marini Mersenni Minimi Cogitata physico-mathematica, in quibus lam naluree quam artis effectus admirandi certissimis demonstrationibus explicantur; Parisiis, sumptibus Antonii Bertier, MDCXLIV; p. 228.
2. Le texte, hâtivement rédigé, comme la plupart des écrits de Mersenne, fait, en cet endroit, une confusion entre le couvercle et le bâton; la suite du texte suffit à dissiper cette confusion; nous avons, dans la traduction, rétabli le sens.
3. Lettre de Pascal à M. de Ribeyre {Œuvres complètes de Biaise Pascal, tome III, p. 72, Paris, Hachette, 1880).
cette fréquente répétition, m'étant assuré de sa vérité, j'en tirai des conséquences pour la preuve desquelles je fis de nouvelles expériences très différentes de celles-là. » C'est enfin dans le dernier ouvrage composé par le P. Mersenne que ces premières expériences de Biaise Pascal furent, tout d'abord, publiées ^ Il est donc hors de doute que Pascal ait connu ce qu'en ses Cogitata physico-mathematica, le P. Mersenne avait écrit sur l'équilibre des liqueurs.
Par l'intermédiaire de Mersenne, Pascal s'était trouvé mis au courant des découvertes de Stevin; mais il avait, en outre, subi l'influence de Benedetti, et l'influence de Benedetti n'était autre, en dernière analyse, que celle de Léonard de Vinci.
Comment le principe fondamental de l'Hydrostatique
s'est transmis de Léonard a Pascal (suite).
Le p. Benedetto Castelli et Galilée.
Par Giovanni- Battista Benedetti et Mersenne, Pascal avait connu une partie des idées que Léonard avait conçues touchant la pression hydrostatique, mais il n'en avait connu qu'une partie. Le principe fondamental de la presse hydraulique, si clairement aperçu par le grand peintre, avait été recueilli par Benedetti. Mais Léonard ne s'était pas borné à formuler ce principe ; il l'avait rattaché à un axiome d'une bien plus grande généralité^ dont découle la Statique tout entière ; il en avait fait un corollaire de l'égalité entre le travail moteur et le travail résistant, égalité qui caractérise toute machine en équilibre ou en régime permanent; cette réduction de l'Hydroslaliquc à une loi qui n'avait été appliquée jusque-là qu'à l'équilibre des poids solides suffirait à placer Léonard au premier rang des mécaniciens.
I. Novarum observationuni physico - mathematicanun F. Marini Merscnui Miainii lotnus III, qulbus accessU Arislarclius Samius de Mundi systemalc ; Parisiis, sumiilibus Antonii Bcrlicr, MDGXLMI; p. 91.
THÉMON LE FILS DU JUIF ET LÉONARD DE VINCI 2l3
Or, de cette puissante idée, toute trace a disparu dans la lettre de Benedetti ; nous ne saurions, d'ailleurs, nous en étonner; fonder la science de l'équilibre sur l'égalité entre le travail moteur et le travail résistant est le propre de la méthode créée, au xiii^ siècle, par l'école de Jordanus de Nemore, et Benedetti était parmi les géomètres du xvi*' siècle qui luttaient contre la tradition de Jordanus'.
Et cependant, cette grande pensée que Benedetti n'a point transmise, Pascal la connaît et la formule avec une parfaite clarté. A la description de la presse hydraulique, nous l'avons entendu joindre cette observation : « Et l'on doit admirer qu'il se rencontre en cette machine nouvelle cet ordre constant qui se trouve en toutes les anciennes ; savoir le levier, le tour, la vis sans fin, etc., qui est que le chemin est augmenté en même proportion que la force. » Le lien que Léonard avait établi entre l'Hydrostatique et la Statique des corps pesants, Pascal l'a-t-il donc retrouvé par ses propres méditations? Une telle découverte n'excédait assurément point la puissance de son génie. Il ne paraît pas, cependant, qu'elle soit née en son esprit par une génération toute spontanée, et sans qu'il en ait reçu aucun germe.
Au moment même oii Pascal, sous l'influence du P. Mersenne, commençait à rechercher les raisons de l'équilibre des liqueurs, le Minime exposait ^ avec grand éloge quelques-unes des idées émises par Galilée a dans un subtil petit livre, écrit en italien, au sujet des corps plongés dans l'eau, livre que je voudrais voir lu par tous ceux qui aiment l'étude )) .
L'ouvrage de Galilée, dont Mersennc propageait ainsi la renommée et les doctrines, avait été imprimé en 1612, à Florence, sous ce titre : Discorso al Serenissimo Don Cosimo II, Gran Daca di Toscana, intorno aile cose che slanno in su V acqua, o che ni quella si muovono, di Galileo Galilei, Jllosofo e matematico délia medesima Altessa Serenissima, Pascal, sans doute, avait
1. Cf. p. Duhem, Les origines de la Statique. Chapitre X: La réaction contre Jordanus; Guido Ubaldo, Benedetti; tome I, p. 209.
2. F. Mersenni Minimi Cogitata physico-mathemaiica, in quibus tam naturœ quam artis effectus admirandi certissimis demonstrationibiis explicantur ; Parisiis sumptibus Antonii Bertier, via Jacobeâ, MDCXLIV. Ph.Tnnomona hydraulica, p. 195.
2l4 ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI
suivi le conseil que son religieux ami donnait à tous les gens studieux; il avait lu le Discorso de Galilée ^
Or, dans ce discours^ Pascal avait pu voir Galilée ramener les propriétés des corps flottants, connues depuis Archimède, à n'être que des corollaires du principe des vitesses virtuelles; il avait pu lire les raisonnements par lesquels le grand physicien de Pise appliquait ce principe à l'équilibre d'un liquide en deux vases communiquants de différentes grosseurs; une petite masse d'eau, contenue dans le vase étroit, peut faire équilibre à une grande masse, contenue dans le vase large, parce qu'un petit abaissement de celle-ci entraîne un grand soulèvement de celle-là. Ce raisonnement est exactement celui dont Pascal allait faire usage, en sorte qu'il marque, en l'œuvre du géomètre français, le sceau qui caractérise les pensées de Galilée; mais, non moins exactement, ce raisonnement est celui que Léonard a maintes fois employé; aussi nettement donc que l'influence de Galilée se reconnaît en l'œuvre de Pascal, l'influence du Vinci transparaît en celle de Galilée.
Qu'est-ce à dire? Galilée a-t-il eu en main une copie du traité Del moto e misura deïï acqua? Pourquoi non, et qu'est-ce que cette affirmation aurait d'invraisemblable? N'avons-nous pas vu 2 Bernardino Baldi, en ses Exercices sur les Questions mécaniques d'Aristote, faire à la science du Vinci les emprunts les plus larges et les plus variés, comme les plus nettement reconnaissables? Et Bernardino Baldi n'était-il pas un familier de Guidobaldo del Monte, que fut lui-même l'un des premiers maîtres et des premiers protecteurs de Galilée? N'est-il point, dès lors, fort naturel de penser que Galilée ait eu, directement ou indirectement, connaissance de certains fragments composés par Léonard et, en particulier, de quelques-unes des notes qui ont servi à former le Del moto e misura deïï acqua"^
Que ces notes aient été connues parmi les géomètres et les
ï. Sur la genèse du principe de Pascal, le lecteur trouvera des détails plus complets dans : P. Duhem, Le principe de Pascal, essai historique (lievue générale des Sciences, iG* année, p. ^99, i5 juillet 1905).
j. Voir notre précédente étude sur Léonard de \'inci et Bernardino Paldi (Bulletin Italien, t. V, p. 809; 1905).
TIIliMON LE FILS DU JUIF ET LEONARD DE VINCI 2l5
physiciens qui avaient commerce avec Galilée, on n'en peut guère douter, croyons- nous, lorsqu'on analyse l'œuvre du P. Benedelto Castelli.
Né à Brescia en 1577, "^ort à Rome eu i6/i4, après y avoir formé ces deux élèves de génie qui se nomment Cavalierl et Torricelli, le Bénédictin Benedetto Castelli fut le disciple et le fidèle ami de Galilée; le grand géomètre entretint avec le P. Castelli une longue correspondance, témoignage irrécusable de la confiance qu'il avait en lui ; c'est au P, Castelli que le vieux géomètre, aveugle, malade et reclus en sa villa d'Arcetri, envoya le fruit de ses dernières réflexions sur la Dynamique, en lui recommandant de les faire insérer dans l'édition complète de ses œuvres lorsqu'on la publierait.
La communion intellectuelle de Galilée et du P. Castelli fut particulièrement intime en l'étude des problèmes que pose la Mécanique des fluides; cette communion se changea presque en collaboration.
Les raisonnements exposés par Galilée en son Discorso avaient été critiqués par Lodovico délie Colombe • et par Vincenzio di Grazia^. Le grand géomètre laissa au P. Castelli le soin de confondre ses deux contradicteurs; le savant religieux composa, en effet, une réfutation minutieuse-^ des objections soulevées par Lodovico délie Colombe et par Vicenzio di Grazia ; en cette réfutation, il épousa si exactement les opinions de Galilée que plusieurs historiens croient devoir attribuer cette riposte au maître lui-même, et non pas à l'élève; l'élève se serait borné à prêter son nom.
Si le P. Castelli a eu connaissance des recherches de Léonard de Vinci sur l'Hydrostatique, il est bien vraisemblable que Galilée ne les a point ignorées.
1. Discorso apologetico di Lodovico clelle Colombe, d' inlorno al Discorso del Sig. Galileo Galilei circa le cose che stanno in su Vacqua, o cfie in quella si miiovono ; siccomed' intorno ail' aggiante faite dal medesimo Galileo nella seconda impressione.
2. Considerazioni di M. Vicenzio di Grazia, sopra il Discorso del Sig. Galileo Galilei intorno aile cose che stanno in su Vacqua, o che in quella si rnuovono.
3. Risposta aile opposizioni del Sig. Lodovico délie Colombe e del Sig.]'incenzio di Grazia, contra al Trattato del Signor Galileo Galilei dcUe cose che stanno sull' aequa, o che in quella si rnuovono. Airillustrissimo Sig. Enea Piccolomini Aragona, Signore Sticciano, ecc, Nella quale si conteugono molle considerazioni filosofiche remote dalle vnlgate opinioni. Firenze, i6i5,
2lG ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI
Or, en 1628, le P. Gastelli publiait à Rome la première édition de son célèbre Traité sur la mesure des eaux courantes » . Cet ouvrage, qui, plus que tout autre, fit la réputation de son auteur, est tout entier consacré à l'exposé d'une vérité et à son application à l'étude des cours d'eau ; cette vérité, où nous reconnaissons une des idées essentielles de Léonard de Vinci, peut se formuler en ces termes :
Toutes les sections d'un même cours d'eau livrent passage, en même temps, à la même quantité d'eau; la vitesse de l'eau qui traverse une section est donc en raison inverse de l'aire de cette section.
Voici par quelle voie^ Benedetto Gastelli conduit l'esprit de son lecteur à l'acceptation de cette vérité :
« Pour expliquer tout cecy plus clairement par un exemple, il faut supposer un vaisseau plein d'eau, tel que seroit un tonneau, lequel demeure tousiours plein, bien que l'eau en sorte continuellement, et supposons que Peau en sorte par deux robinets d'égale grosseur, dont Pun soit mis au haut du tonneau, et l'autre au bas ; il est certain que dans le mesme temps, dans lequel il sortira du robinet plus haut une certaine mesure d'eau, du plus bas il en sortira quatre, cinq, et davantage des mesmes mesures d'eau, selon que la différence de hauteur des robinets sera plus grande, et selon Péloignement du robinet supérieur de la surface et du niveau de Peau qui est dans le tonneau; et cela sera tousiours ainsi, bien que, comme il a esté dit, les robinets soient égaux, et que Peau en sortant remplisse tousiours leur canal. D'où il faut remarquer premièrement que bien que la mesure des robinets soit csgale,
1. Benedetto Gastelli, Délia misura delV acque correnti... In Roma, nella stamparia Camerale, 1G28. — 2* édition: In Roma, per Francesco Cavalli, 1689. — 3* édition : In qiiesla terza edizione accrcsciiita del seconda libro, e di moite curiose scritture, non piu stampate. AU' 111° et Rev" Signor Abbale Urbano Sacchetti. In Bologna, per gli hh. del Dozza, MDGLX. — Traicté de la mesure des eaux courantes de Benoist Gastelli, religieux du Monteassin et mathématicien du Pape Urbain VIII ; traduit de l'Italien en François; avec un Discours de la jonction des Mers, adressé à Messeigncurs les Commissaires députez par sa Majesté ; ensemble un Traicté du mouvement des eaux d'Evangcliste Torricelli, mathématicien du Grand Duc de Toscane; traduit du Latin en François. A Gastres, par Bernard Barconda, Imprimeur du Roy, de ia Ghambre de l'Edict de ladite Ville et Diocèse. iGVi. — Nos citations sont exlrailes de cotte édition française,
a. Gastelli, Traicté de la mesure des eaux courantes, p. j.
THEMON LE FILS DU JUIF ET LEONARD DE YINGl 2 1 7
néantmoins dans un temps égal il sort et passe par leurs trous une quantité inesgale d'eau. Et si nous considérons cecy plus attentivement, nous trouvons que l'eau qui sort par le robinet inférieur passe avec beaucoup plus de vitesse que ne fait celle qui sort par le robinet supérieur, quelle qu'en soit la cause. Si doncques nous voulons qu'il sorte du robinet supérieur la mesme quantité d'eau que l'inférieur en un temps égal, qui ne voit qu'il faudra multiplier les robinets de la partie supérieure, et mettre au haut du tonneau un plus grand nombre de robinets, et d'autant plus grand que le robinet d'embas sera plus viste que celui d'en haut, ou bien faire le robinet supérieur d'autant plus grand que l'inférieur, que l'inférieur est plus viste que le supérieur. Et ainsi en un temps égal il sortira une esgale quantité d'eau du robinet supérieur et de l'inférieur. Et partant, supposé ce raisonnement, nous pourrons dire que toutes les fois que deux robinets de différente vitesse ietteront une esgale quantité d'eau en temps esgaux, il faudra que le robinet moins viste soit plus gros, et ait le trou plus grand que le robinet plus viste, d'autant que le robinet plus viste surpasse en vistesse le moins viste... »
(( Maintenant pour appliquer à nostre dessein tout ce que nous avons dit jusques icy, ie considère qu'estant très certain qu'en diverses parties d'une mesme rivière, ou canal d'eau courante, il passe tousiours en temps esgaux, une esgale quantité d'eau,... et estant encore vray qu'en diverses parties de la mesme rivière, il y peut avoir diverses vistesses, il s'en suivra par nécessaire conséquence, que là oij la rivière aura moins de vistesse, elle aura plus de mesure, et aux endroits où elle aura plus de vistesse, elle aura moins de mesure, et pour le dire en peu de mots, les vistesses des diverses parties de la mesme rivière auront éternellement la proportion réciproque avec leurs mesures. »
La proposition que le P. Benedetto Gastelli vient de formuler est bien celle que nous avons vu Léonard inventer afin de se réfuter à lui-même les objections qu'il avait dressées contre la théorie des sources imaginée par Albert le Grand et soutenue par Thémon ; mais celte proposition, Gastelli la doit-il à
2t8 études sur LÉONARD DE VINCI
Léonard? Au premier abord, il semble qu'il ne la lui ait pas empruntée, qu'il l'ait découverte seul et par ses propres efforts. Il est conduit, en effet, à énoncer cette proposition en observant que, toutes choses égales d'ailleurs, une ouverture percée dans la paroi d'un tonneau laisse échapper le liquide avec d'autant plus de vitesse qu'elle se trouve plus bas au-dessous de la surface du fluide. Or, ce n'est point par de telles considérations que Léonard a été amené à son important théorème, bien qu'il se soit préoccupé sans cesse de la loi qui relie la vitesse d'écoulement d'un fluide à la distance entre l'orifice et la surface libre, et que ses essais pour formuler cette loi, fréquents en la plupart de ses cahiers de notes, abondent au cahier A.
Mais la voie même que suit le P. Castelli pour montrer au lecteur que la vitesse d'un cours d'eau varie en raison inverse de l'aire de la section, marque, à tout prendre^ l'influence exercée par les pensées de Léonard sur les recherches du savant Bénédictin.
Ouvrons, en effet, ce traité Del molo e misura delV acqiia, publié par Gardinali en 1828, et où se trouvent réunies la plupart des propositions d'Hydrostatique et d'Hydrodynamique dont les manuscrits de Léonard nous conservent les brouillons. Le livre huitième est intitulé : DeW oncia dclV acqiia e délie canne. Ce livre débute par la collection des fragments où Léonard a étudié les diverses circonstances qui règlent la vitesse d'écoulement d'un liquide par un orifice; puis il développe la loi qui lie la vitesse d'un cours d'eau à sa section ; enfin il expose l'application du principe des vitesses virtuelles à l'Hydrostatique. Si le P. Castelli a eu en mains ce traité Del molo e misura delV acqua ou quelque recueil analogue, n'est- il pas bien naturel qu'il ait suivi, en exposant l'idée de Léonard, la méthode qu'il a, en effet, adoptée? Et le choix de cette méthode qui, considérée en elle-même, peut paraître assez artificielle, ne trouve-t-il pas, dans ce rapprochement, sa plus satisfaisante explication ?
Voici encore un rapprochement qui semble marquer, en l'œuvre de Castelli, l'empreinte des pensées de Léonard,
Dans le Traité de la mesure des eaux courantes^ nous lisons ce passage ï :
(( Corollaire cinquiesme. De cette opération de la nature procède un autre effet digne de considération, qui est que le cours d'eau estant retardé, comme il a esté dit en ces dernières parties du torrent, s'il arrive que le torrent devienne trouble et que son eau soit retardée, en telle sorte qu'elle ne puisse pas emporter ces petites parties terrestres qui la rendent trouble, alors le torrent deviendra clair, en laissant tomber ces petites parties qui rehausseront le fond de son lict à l'endroit des dernières parties de son cours dans la rivière, et ce rehaussement et résidence des parties terrestres sera après emporté, lorsque la rivière s'abaissant le torrent reprendra sa première vitesse. »
Ce corollaire ne tient que par un lien assez lâche au reste de l'ouvrage du P. Gastelli; il y paraît en quelque sorte accidentel ; sa présence, en ce Traité, ne s'explique-t-elle pas par le désir de conserver une pensée de Léonard, que nous voyons, en ses notes, préoccupé sans cesse des phénomènes d'érosion et d'alluvion? N'est-on pas tenté, en particulier, de rapprocher ce cinquiesme corollaire du fragment suivant ^ : « De Valterrissement des marais. Les atterrissements des marais seront faits quand on aura conduit dans ces marais les fleuves troubles. Ceci se prouve, parce que, où le fleuve court, il délaye le terrain, et où il se retarde, il laisse sa perturbation... »
Il nous paraît donc probable que le P. Benedetto Gastelli a eu connaissance des recherches hydrauliques de Léonard de Vinci; nous avions déjà prouvé, par un rapprochement particulièrement saisissant, que Bernardino Baldi avait connu ces mêmes recherches, il serait, dès lors, de toute invraisemblance que Galilée les eût ignorées.
Lors donc que Pascal trouvait dans le Discorso de Galilée la méthode selon laquelle le principe des vitesses virtuelles doit être appliqué aux problèmes d'Hydrostatique, il subissait, en
1. Benoist Gastelli, Traicté de la mesure des eaux courantes, p. 10.
2. Les manuscrits de Léonard de Vinci ; ms. E de la Bibliothèque de l'Institut, fol. 5, recto.
dernière analyse, l'influence des recherches du Vinci. C'est encore cette influence qui, par de longs détours, venait jusqu'à lui lorsque Benedetti et Mersenne lui suggéraient l'idée de la presse hydraulique.
Léonard avait aperçu la loi fondamentale de l'Hydrostatique; il avait reconnu comment elle devait être reliée aux principes de la Statique générale. Mais la vérité dont il avait eu la vue si pleine et si entière ne s'était plus montrée que fragmentée et morcelée à ceux qui s'étaient inspirés de ses notes; chacun d'eux en avait aperçu une partie, mais une partie seulement. La tradition qui avait pris source en ses découvertes n'avait point coulé, large et rapide, en un fleuve unique; elle s'était divisée en ruisselets multiples et appauvris. Voici qu'en Pascal, tous ces ruisselets confluent de nouveau pour former une doctrine qui suivra désormais un cours régulier.
Cardan a-t-il pu plagier Léonard de Vinci?
Maintes fois, au cours de nos recherches sur l'histoire de la Mécanique', nous avons eu occasion de remarquer que les opinions professées par Cardan, tant en Statique qu'en Dynamique, ressemblaient étrangement aux idées émises sur les mêmes sujets par Léonard de Vinci. Cette ressemblance s'est manifestée à nous en des circonstances si nombreuses et si diverses que nous n'avons pas cru qu'elle fût explicable par une rencontre fortuite entre les pensées issues spontanément de ces deux génies; nous avons supposé que Cardan avait eu connaissance des notes manuscrites laissées par Léonard et qu'il n'avait point hésité à profiter des découvertes semées à profusion dans ces immortels brouillons.
Parmi ceux qui ont bien voulu lire nos écrits, il en est qui ne trouvent point cette supposition suffisamment assurée. Sans méconnaître l'analogie qui existe entre la Mécanique de Cardan et celle de Léonard, ils pensent que cette analogie peut résulter de l'accord spontané qui s'établit parfois entre deux esprits lorsque ces deux esprits, à l'insu l'un de l'autre, appliquent leurs méditations au même problème. Ils prisent trop haut le génie scientifique de Cardan pour admettre qu'il ait pu
I. P. Duhem, Les origines de la Statique, ch, III (t. I, p. 34) et ch. XV, S B (t. Il, p. lo/i). — De l'accélération produite par une force constante ; notes pour servir à l'histoire de la Dynamique^ § V. (Congres international de Philosophie ; 2' session, tenue à Genève du 4 au 8 septembre 190/4. Rapports et comptes rendus, p. 859.)
grossir son œuvre d'emprunts inavoués, trop semblables à des larcins. Ils remarquent enfin que les notes de Léonard, concises, obscures, écrites de droite à gauche, difficiles à déchiffrer et, parfois, non moins difficiles à interpréter, ne paraissaient guère propres à tenter le plagiaire. Ces raisons diverses et concordantes leur font croire que les aperçus sur la Statique et la Dynamique présentés en divers livres du De Subtilitate sont bien œuvres propres de Cardan, lors même que celui-ci, en les découvrant, n'a fait que retrouver ce que le Vinci avait déjà inventé.
Les objections que l'on peut élever à rencontre de notre hypothèse ne sont point, croyons-nous, assez fortes pour nous contraindre à l'abandonner.
Sans doute, les notes que Léonard jetait sur le papier, dans la fièvre de l'invention, étaient écrites de droite à gauche, et peu de personnes pouvaient les déchiffrer couramment sans l'aide d'un miroir; ces notes, d'ailleurs, avaient trait aux sujets si divers qui, en un même moment, sollicitaient la pensée tumultueusement active du grand peintre; aussi les cahiers 011, pêle-mêle, elles étaient enregistrées aussitôt qu'écloses offrent-ils presque toujours à nos yeux l'aspect d'un inexprimable désordre.
Mais, pour les renseigner sur les inventions du Vinci, les hommes du xvi* siècle avaient, en bien des cas, des documents d'un plus facile usage. Il existait des cahiers où toutes les pensées du grand peintre ayant trait à un même objet se trouvaient réunies, lisiblement transcrites et classées dans un ordre provisoire. Que Léonard ait lui-même composé de tels recueils, qu'il nommait des Traités, on n'en saurait douter; à chaque instant, ses notes nous renvoient à une proposition du Traité des poids, du Traité de l'eau, du Traité du mouvement local; cette proposition est désignée par le numéro qui marque sa place en ce traité; les discordances mêmes et les variations que, parfois, l'on peut noter en ces numérotages nous montrent que Léonard retouchait souvent ces ébauches de traités, qu'il modifiait l'ordre des propositions déjà rassemblées ou qu'il intercalait de nouvelles propositions.
LÉONARD DE VINCI, CARDAN ET BERNARD PALISSY 22i3
Nous ne possédons point les manuscrits autographes de ces traités; mais, pour mieux répandre les innombrables trouvailles de celui qui lui avait légué ses écrits, François de Melzi fît tirer des copies des recueils où ses pensées se trouvaient réunies * ; ces copies passèrent de main en main, trop souvent égarées, quelquefois recopiées par un lecteur plus soigneux; à des répliques de ce genre nous devons la conservatioQ du Trattato délia pittara et du Tratlalo del moto e misura deW acqaa.
Ces recueils de pensées de Léonard ne furent pas seulement lus et recopiés; ils furent impudemment plagiés. Benvenuto Gellini, dans son Traité de Perspective, ne nous apprend-il pas qu'il s'était rendu acquéreur de l'écrit du Vinci sur le même sujet, qu'il l'avait prêté à Sarlio, et que celui-ci en avait tiré ce qu'il y a de mieux dans son ouvrage? L'étude des œuvres de Villalpand et de Bernardino Baldi ^ ne nous a-t-elle pas montré ces deux auteurs reproduisant un grand nombre de théorèmes qui portaient, bien nette encore, la marque de leur génial inventeur?
Celui qu'étonnerait l'emploi de semblables procédés connaîtrait mal l'esprit du temps où vécut Sarlio, où vécurent Baldi et Villalpand. Le xvi^ siècle, la première moitié du xvii^ siècle nous apparaissent, au cours de l'histoire des sciences, comme l'époque où le plagiat fut pratiqué avec la plus cynique impudence. C'est alors que l'on vit un Tartagiia composer toute sa Statique avec les écrits démarqués de l'École de Jordanus, un Giuutino copier de longues pages d'Albert de Saxe sans prononcer une seule fois le nom de l'auteur, un Taisner donner comme de lui, dans un même livre, et la lettre sur l'aimant de Pierre de Maricourt, et les recherches sur la chute des corps de Benedetti. Sans atteindre à ce degré d'impudence, les géomètres et les physiciens les plus illustres se montraient fort peu soucieux de la propriété d'une idée scientifique, du moins
1. Charles Ravaisson-MoUien, Les manuscrits de Léonard de Vinci, t. I, p. i; Paris, 1881.
2. Vide supra :II, Léonard de Vinci et Villaloand; III, Léonard de Vinci et Bernardino Baldi.
p. DUHiai. * i5
2 20 ÉTUDES SUR LÉONARD DE VlNCl
lorsqu'elle n'était point leur; ils taisaient sans scrupule les noms de ceux dont ils s'inspiraient, pour ne citer que leurs adversaires.
Ce mépris du droit de priorité s'affirmait même au sujet d'inventions que publiaient des manuscrits fort répandus, des livres plusieurs fois imprimés; il s'exerçait même à l'égard d'auteurs vivants; il serait bien étrange que les notes de Léonard de Vinci n'eussent point eu à en souffrir; elles offraient, en effet, au plagiaire une proie particulièrement assurée ; de l'auteur, nulle réclamation à craindre, et la diffusion très restreinte de ses manuscrits garantissait contre tout démenti celui qui se prétendait l'inventeur de quelque découverte qu'il y avait lue.
Pour résister mieux que ses contemporains à la tentation que lui offVaient les traités composés par Léonard; pour renoncer à enrichir ses œuvres et à accroître sa renommée des pensées que ces traités renfermaient, il eût fallu que Jérôme Cardan fût guidé par les règles d'une probité rigide, bien rare au temps où il vivait, ou bien qu'il ignorât les écrits du Vinci.
Or, en Jérôme Cardan, l'histoire ne nous révèle aucune trace de cette rigide probité; ses contemporains l'ont accusé de vices et soupçonné de crimes; et le plus récent comme le plus indulgent de ses biographes, M. Maurice Cantori, termine par ces mots la vivante étude qu'il a consacrée à Jérôme Cardan : « Ei/i Génie doch kei/i Charakter — Un génie, mais pas de caractère ! »
Sa vanité, comme la médiocrité de son sens moral, condamnaient presque fatalement Cardan à plagier les découvertes de Léonard de Vinci, pourvu sciilcment qu'il les connût; or, il les a connues ; nous en avons pour garant son propre témoignage.
Par deux fois, en ses livres Sur la Subtilité^, Cardan cite
1. Moritz Canlor, Uieronymas Cardanus, eiii vnssenschaftliches Lebensbild amt dem XVI Jahrhunderte (Atti del Congresso interna: ionale di Scicnzc sloriche, Roma. 1-9 Aprile 1908, vol. XII, p. 3i).
2. Ilieronymi (lardani, modici Mcdiolanensis, D<' Sublililatc libri \Xl. Ad illuslriss. l'iincipein l'errandiun Gonzagam, Mediolanciisis proviiichr Prafectiiin. Ijiirdimi. apud Guglielmum Houillium siib sciilo Vcnclo. \'y7)\. — IjCS ;/(vv.s- de IlicTomo Garda-
Léonard de Vinci. Ces deux citations se trouvent, rapprochées l'une de Tautre, au XVIP livre.
En la première', Cardan indique les qualités multiples que le peintre doit posséder: a Le peintre est filosofe, architecte, et bon dissecteur ; l'excellente imitation de tout le corps humain le manifeste, jà commencée de longtems par Léonard Yincius Florentin, presque parachevée. » Cardan, nous le voyons par ce passage, connaissait cette admirable série de figures anatomiques dessinées par le Vinci et conservées aujourd'hui en la bibliothèque de Windsor.
11 connaissait également les inventions mécaniques de Léonard ou, tout au moins, ses essais d'aviation; il nous dit^, en effet : « Léonard Vincius, duquel j'ai parlé, s'est efforcé de voler, mais en vain; il estoit grand peintre. »
Instruit des recherches anatomiques de Léonard, de ses essais pour imiter mécaniquement le vol des oiseaux. Cardan paraît bien avoir connu la multiplicité des problèmes en l'étude desquels se complaisait ce génie et avoir vu au moins une partie des notes où ses réflexions nous sont conservées.
Il serait étonnant, d'ailleurs, que les notes laissées par Léonard fussent demeurées inconnues de Girolamo Cardano, alors que le père de celui-ci, Fazio Cardano, était un familier du Vinci; Léonard nous apprend lui-même'^ qu'il empruntait des livres au père de Cardan ; il tenait de lui « le livre de Giovanni Taverna » et « Les proportions d'Alchino'^ avec les considérations de Marliano » ; il étudiait les propres ouvrages
nus, médecin Milannois^ intitulés de la subtilité et subtiles inventions, ensemble les causes occultes et raisons d'icellcs, traduis de latin en François par Richard le Blanc. A Paris, par Charles l'Angelier tonanl sa boutique au premier pillier de la grand'salle du Palais. i556.
1. Hieronymi Gardani De Subtilitale libri XXI, éd. i55i, p. 620. — Traduction de Richard le Blanc, éd. i550, p. 3 18, verso.
2. Hieronymi Gardani De Siibtilitate libri XXI, éd. i.'>5i, p. 532. — Traduction de Richard le Blanc, éd. i556, p. 322, recto.
3. Il Codice atlantico di Leonardo da Vinci nella Biblioieca Ambrosiana di Milano, riprodetto e pubblicato délia Regia Accademia dei Lincei, sotto gli auspici c col sussidio del Re e del Governo. Ulrico Hoepli, Milano, MDGGGLXXXX.IV, fol. 225, recto b (34). — Gf. Maria Baratta, Leonardo da Vinci ed i Problemi délia Terra, Torino, 1903, p. 9.
'4. Il s'agit, je pense, de l'ouvrage intitulé : Alexandri Achillini Bononiensis De proportionibus inotuum quaestio. Get ouvrage fut d'abord imprimé à Bologne, en i/ig^, par Benedictus Hectoris, sous le titre : De distributionibiis ac de proportione motmim. Il
!^28 ÉTUDES SUR LÉOiNARD DE VlNCl
de Messer Fazio; celui-ci avait donné une édition de la perspec live de John Peckham ' ; Léonard prit la peine de traduire en italien un passage de l'introduction dont Fazio Gardano avait doté cette édition 2.
Que si, désormais, nous constatons la plus étroite analogie entre la Mécanique professée par Jérôme Cardan et la Mécanique de Léonard, nous serions bien naïfs d'attribuer cette analogie à une coïncidence toute fortuite.
Ce n'est pas seulement entre la Mécanique de Cardan et celle de Léonard que l'on peut reconnaître de nombreux rapports; il est impossible de parcourir les vingt et un livres De la Subtilité sans y trouver de nombreuses réminiscences, les unes à demi effacées, les autres très nettes encore, des pensées que le grand peintre a émises en ses cahiers de notes. Ces réminiscences, nous ne pouvons les énumérer toutes en cet article; nous en signalerons seulement quelques-unes; nous choisirons celles qui témoignent du passage, entre les mains du médecin milanais, des deux cahiers, copiés par les soins de Melzi, qui sont venus jusqu'à nous : Le Traité de la Peinture et le Trattato del moto e misura deW acqua.
a élc reproduit dans les éditions des Alexandri Achillini Bononiensis Opéra omnia données à Venise, en i5/j5, i55i et i568, par Hieronymus Scotus.
Quant à Jean Marliani, nous avons de lui un écrit intitulé : De proporiione motuuni iii velocitate qaestio subtilissima. Golophon : Impressum Papie per Damianum de Coniphalonerii de Binascho, die i6 Decembris Anni 1/482. Amen. Cette question a été reproduite dans la collection des œuvres de Jean Marliani, publiée, sans date, par le môme éditeur. Cette collection renferme encore une pièce intitulée : Probalio cujusdam conseqaentie Calculatoris in de motu localL L'inscription portée par Léonard au verso de la couverture du cahier F, inscription mentionnée en notre étude sur Albert de Saxe et Léonard de Vinci, nous montre qu'en i5o8, le grand peintre possédait un écrit qu'il intitule : Marliino, De calciilatione ; il s'agit vraisemblablement du second des deux ouvrages mentionnés ci-dessus; Il est destiné à défendre Suisset, le Calciilator de motu locali, d'une critique que lui adresse Achillini.
I. Prospectiva communis D. Johannis, Archiepiscopi Cantauriensis, fratris ordinis minorum, ad unguem castigata per eximium artium et medicinae ac juris utriusque doctorem ac mathematicum peritissimum D. Faciuni Cardanum Mediolanenscm in venerabili colegio juris peritorum Mcdiolani residenlem. (Sans nom d'imprimeur ni date d'impression.)
a. Léonard de Vinci, Il (^odice atlantico, fol. 200 reclo A. — Cf. Mario Baratta, Op. cit., p. 272.
LÉONARD l)i; VINCI, CARDAN J/i lîERNARD PAL16SY 22()
Des emprunts faits par Cardan AU Traité de la Peinture de Léonard de Vinci.
Il est question de toutes choses en ces vingt et un livres De la Subtilité, qui furent Fun des ouvrages les plus lus au xvi'' siècle et qui demeurent une des œuvres les plus curieuses de cette époque; il y est question, en particulier, et à plusieurs reprises, de la peinture et des couleurs. Les aptitudes de Cardan étaient assurément d'une extrême variété; géomètre, algébriste, physicien, astrologue, médecin, il a appliqué la souplesse de son génie aux objets les plus divers; nous ne voyons pas cependant, en lisant l'histoire de sa vie, qu'il se soit adonné aux beaux-arts; si donc il traite de la peinture, il n'en saurait rien dire qui soit issu de son expérience personnelle; il est naturel qu'il en parle d'après les enseignements de ceux qui ont pratiqué cet art.
Où donc Cardan cherchait-ii inspiration lorsqu'il voulait parler du peintre? Il ne nous sera point malaisé de le deviner. Écoutons-le lorsqu'il déclare' que «la peinture est la plus subtile de tous les arts mécaniques, et la plus noble. Et la peinture fait chose plus admirable que la poterie ou la sculpture ; la peinture adjouste les ombres, les couleurs, et s'ajoint la discipline spéculative en adjoustant quelques nouvelles inventions; car il faut que le peintre ait la cognoissance de toutes choses pource qu'il ensuit toutes choses; le peintre est fîlosofe, architecte et bon dissecteur; l'excellente imitation de tout le cors humain le manifeste, jà commencée de longtems par Léonard Yincius - Florentin, presque parachevée. » Lors même que Cardan n'eût pas nommé le Vinci, à la suite de ces réflexions, comme pour en mieux marquer l'origine, il nous eût été facile de deviner celui
I. Hieronymi Cardani De SnhtiUlate libri XXI; liber XVII; éd. i55i, p. 629. Traduction de Richard le Blanc, éd. i556, p. 3 18, verso.
'y.'Ao ÉTUDES SUR LÉONARO DE VINCI
qui les avait inspirées; à la supériorité de la peinture sur les autres arts plastiques, à l'effort intellectuel que le peintre doit donner avec plus de puissance et d'intensité que le sculpteur, la pensée de Léonard revient sans cesse avec complaisance; surtout, il aime à répéter que le peintre doit être un esprit universel : « Le peintre ^ doit commencer par se rendre bon perspectif, et puis s'acquérir une connaissance entière des mesures du corps humain; il doit estre encore bon architecte, pour le moins en ce qui concerne la régularité extérieure d'un édifice et de toutes ses parties ; et aux choses dont il n'a pas la pratique, il ne faut point qu'il néglige d'aller voir et dessigner sur le naturel. »
Le peintre doit donc être bon « perspectif » et, tout d'abord, il doit savoir placer exactement la ligne d'horizon de son tableau par rapport aux figures humaines qui s'y trouvent représentées. Voici la règle que Cardan^ donne à cet effet: (( Mais cependant souvienne toi que tu observes le lieu de la veuë égale; c'est le chef de la figure humaine, quand l'homme est peint en un petit tableau; car l'œil jugera tout ce qui sera veu dessous, estre bas; et tout ce qui sera dessus, estre haut. » Cette règle est aussi celle que nous trouvons, plusieurs fois répétée, dans le Traité de la Peinture : a Celuy^ qui desseigne sur le relief doit s'accomoder de telle sorte que son œil soit au niveau de celuy de la figure qu'il imite. )) — « Le point perspectif' doit estre mis au niveau de l'œil d'un homme de taille ordinaire, sur la ligne qui fait confiner le plan avec l'horizon, de laquelle ligne la hauteur doit estre esgalle à celle de l'extrémité du plan joignant l'horizon, sans néantmoins y comprendre les montagnes, lesquelles sont libres. »
Le peintre possède d'ailleurs un moyen très efficace de découvrir les fautes qu'il aurait commises contre les lois de la
1. Traité de la Peinture de Léonard de Vinci, donné au public et traduit de l'italien par R. F. S. D. C. [iloland Fréart, sieur de Chambray]; à Paris, de l'imprimerie de Jacques Langlois, MDCLl, ch. CCLXXIV, p. 89.
2. Hieronymi Cardani De Subtilitate libri XXI; liber IV ; éd. i55i, p. i85. Traduction de Richard le Blanc, éd. i55G, p. 92, recto.
3. Traité de la Peinliire do Léonard de Vinci, ch. XWI : De la manière de desseigncr sur la bosse ou d'après nature; éd. iG5j, p. 8.
4. Traité de la Peinture de Léonard de Vinci, ch. CCLXWI : A quelle hauteur on doit mettre le poinct de veuë; éd. iG5i, p. 92.
LÉONAllI) DE VL\CI, CAIVDAX ET 15EKNAUD PALISSY 2^1
perspective; c'est d'examiner l'image de son ouvrage rétlccliie dans un miroir plan. Cardan préconise» l'emploi de ce procédé : (( Par mesme moien presque les peintures doivent estre éprouvées au miroir. Car le miroir découvre plusieurs choses qui estoient latentes^ entendu qu'il monstre les choses qui sont à l'opposite. » Léonard le recommande également^ : « En travaillant, le peintre doit tenir devant luy un miroir plat, et considérer souvent son ouvrage dans ce miroir, qui le luy représentera tout au rebours, et semblera de la main d'un autre maistre, de sorte que par ce moyen il pourra mieux remarquer ses fautes. »
Léonard a étudié avec une admirable sagacité les diverses impressions qu'engendre en notre œil la juxtaposition de couleurs diverses; Cardan reproduit plus ou moins clairement presque tout ce qu'il en avait dit.
Voici d'abord le phénomène de l'irradiation, qui agrandit une figure claire placée sur un fond sombre, qui, par contre, diminue une figure de nuance foncée tracée sur un fond clair. A ce phénomène, le Traité de la Peinture fait allusion ^ en ces termes : a La chose qui sera veuë en un air obscur et bruineux estant blanche paroistra plus grande qu'elle n'est pas ; ce qui arrive parce que comme il a esté dit cy-dessus : La chose claire semble s'augmenter dans un champ obscur, par les raisons cy-devant déduites. » Les livres De la Subtilité décrivent aussi ^ les effets de l'irradiation : « Certes la couleur blanche monstre les choses moindres qu'elles ne sont, comme la noire les monstre plus grandes. Les livres imprimés le démonstrent, desquels tant plus l'encre est claire, tant plus elle fait les lettres sembler estre moindres. » Seulement, dans sa hâte à reproduire les enseignements qu'il avait tirés des notes du
1. Hieronymi Gardani De Subtilitate libri XXI; liber IV^, éd. i55i, p. i8G. Traduction de Richard le Blanc, éd. i55G, p. 92, recto.
2. Traité de la Peinture de Léonard de Vinci; ch. GGLWIV : Gomment un peintre doit examiner et juger luy mesme de son propre ouvrage ; éd. i65i, p. 89.
3. Traité de la Peinture de Léonard de Vinci; ch. GLXÏI : Des couleurs; éd. i65i, p. 02.
^. Hieronymi Gardani De Subtilitate libri XXI ; lil)er XVII. Le passage dont il est ici question ne se trouve pas en la première édition (i55i) de l'ouvrage; il a été introduit par Gardan en la seconde édition sur laquelle a été faite la traduction de Richard le Blanc; en celle-ci, il se trouve à la page 819, verso.
Vinci, Cardan écrit tout le contraire de ces enseignements et de la vérité.
Ce cas n'est pas le seul où il lui soit arrivé d'altérer et de fausser les résultats exacts des observations de Léonard. Considérons, par exemple, ce passage » où le grand peintre décrit si finement certains effets observés en l'association des diverses couleurs :
« Or prenez garde que si vous voulez représenter une excellente obscurité, il faut lui donner en parangon une excellente blancheur, et ainsi pour une blancheur excellente luy opposer une grande obscurité; de mesme le jaune pasle relesvera et fera paraistre le rouge de couleur plus vive et plus allumée qu'il ne seroit pas de luy-mesme en parangon du violet. 11 y a une autre règle par laquelle on n'a pas dessein de rendre les couleurs plus hautes et plus éclatantes qu'elles ne sont naturellement, mais en les accompagnant et assortissant ensemble, elles s'entredonnent de la grâce, comme fait le verd au rouge, et tout au contraire aussi, le verd est antipathique au bleu. Il y a encore un second moyen de produire et faire naistre la grâce aux couleurs par l'union et par l'assortiment de celles qui ont de la sympathie ensemble, comme de l'azur avec le jaune qui est fort pasle, ou avec le blanc, et d'autres semblables, dont nous parlerons en temps et lieu. »
Du passage qui vient d'être cité, rapprochons celui-ci 3 :
u Or pour retourner à la peinture, les couleurs ne doivent estre disposées en la légère; mais si les obscures ont lieu entre les claires, les claires entre les obscures, elles donnent grâce et ornement à la peinture; pourtant, la rouge couleur doit estre entremeslée entre la bleue et la verde, la blanche entre la grise et la jaune. »
Il est évident que le second passage est une sorte de résumé du premier; mais par désir d'abréger, et sans doute aussi par incompétence en ces matières. Cardan brouille et confond tout
1. Traité de la Peinture do Léonard de Vinci, ch. L\.X\\1\ : Comment il faut accompagner les couleurs l'une avec l'autre en sorte que l'une donne de la grâce à l'autre; éd. iG5i, p. 3i.
2. Hieronymi Gardani De Sabtililate libri XXI, liber IV; éd. i55i, p. i8G. Traduction de Richard le Blanc, éd. i556, p. 92, verso.
ce que Léonard avait soigneusement distingué; Léonard, par exemple, signale l'effet de contraste que produisent deux couleurs complémentaires, comme le vert et le rouge; cet effet, il le sépare soigneusement du contraste que produit la juxtaposition d'une teinte claire et d'une teinte sombre; Cardan, au contraire, donne comme exemple de ce dernier effet l'éclat que prend le rouge lorsqu'il est voisin du vert; il croit que le bleu avive également le rouge; il apparaît assez par là qu'il n'écrit point d'après ses propres observations, mais qu'il transcrit, en les défigurant, les observations d'autrui.
Cardan déforme à ce point les parties du Traité de la Peinture qu'il pense résumer, que son exposé serait souvent tout à fait incompréhensible si nous n'avions, pour l'éclairer, le texte de Léonard. Quel sens, par exemple, faut-il attribuer au passage que voici ^ :
{( Car la couleur blanche approche fort en la clarté, en sorte que nulle partie d'icelle peut estre cachée, non plus que de la clarté... Ainsi elle est aidée par autres couleurs pour décevoir et est teinture plus tost que peinture? »
Qu'est-ce que Cardan prétend nous enseigner lorsqu'il nous dit que la « couleur blanche est aidée par autres couleurs pour décevoir »? Il nous serait fort malaisé de le deviner si nous ne recourions au Traité de la Peinture; mais la lecture de ce traité nous explique bientôt la proposition énigmatique du médecin milanais; Léonard, en effet, insiste à maintes reprises sur cette remarque qu'un objet blanc se montre toujours coloré par les reflets des objets voisins : « L'ombre du blanc ^ esclairé par le soleil et par l'air, a sa teinte tirant sur le bleu, et cela vient de ce que le blanc de soy n'est pas proprement une couleur, mais le réceptacle des autres couleurs... Cela provient^^ de ce que le blanc n'est pas mis au nombre des couleurs, mais est seulement
1. Hieronymi Cardani De Subtilitate libri XXI, liber XVII. Ce passage ne se trouve pas dans l'édition de i55i ; il a été ajouté par Cardan en la seconde édition, sur laquelle Richard le Blanc a fait sa traduction; en celle-ci, il se trouve à la page 3 19, verso.
2. Traité de la Peinture de Léonard de Vinci, ch. CIV : De la couleur du blanc; éd. i65i, p. 33.
3. Traité de la Peinture de Léondivd de Vinci, ch. CV : Quelle couleur produira une ombre plus noire; éd. i65i, p. 33. — Cf. ch. GXXIII : Quelle est la superficie plus propre à recevoir les couleurs; éd. i65i, p. 4i.
■2'6!l KTLlDES SU II LÉONAUD DE VINCI
propre et fort disposé à les recevoir toutes indifféremment, et les superficies blanches se transforment mieux et reçoivent plus essentiellement les couleurs de leur objet qu'aucune autre superficie de quelque couleur que ce soit. »
Un lecteur attentif ne pourra guère, croyons-nous, méconnaître cette vérité : Bon nombre des réflexions sur la peinture et sur les couleurs qui se trouvent au De Sahtililate ont été extraites des notes de Léonard de Vinci; mais en résumant sans soin ni compétence les observations du grand peintre. Cardan les a souvent transformées en aphorismes faux ou incompréhensibles, à tel point que pour les rectifier ou les interpréter il est nécessaire de recourir au Traité de la peintare, qui en fut la source.
Les emprunts faits par Cardan
AU TliArTATO DEL MOTO E MISUIiA DELL' ACQUA DE LÉONARD DE ViNCI.
Nous allons être conduits à une conclusion toute semblable en étudiant ce que Cardan a écrit au sujet de la présence de l'eau à la surface du globe terrestre et, particulièrement, au sujet des eaux courantes.
Lisons, par exemple, ce passage' :
(( L'eau est ronde^ comme tu vois ans pos de terre et autres vesseaus. Pour ceste cause les fleuves et lacs sont veus de loing; car ou nous regardons d'en haut, et pource nous voions les eaus ; on nous regardons de la plaine, d'où mesmement nous voions les eaus, pource que l'eau est ronde. »
La remarque qui termine ce passage semblera bien obscure à qui n'a pas lu Léonard de Vinci; elle s'éclairera, au contraire, si l'on ouvre \e Del moto e inisura delV acqaa; on y trouvera'.
I. Hioronymi Gardani De SubtilUate Ubri XXI, liber \X.I. Ce passag^e ne se trouve pas en la première édition (1550; il a été ajouté en la seconde édition; en la traduction de Richard le Blanc, il se trouve au verso de la page 388.
■2. Leonardo da Vinci, Del moto c misiira delV acqua, iibro primo, capitulo \1\ {liaccoUa d'aiilori italiani che traltano del moto delV aaïue. Edizione (piarla. Tomo \. Bologna VIDCCCWVI, p. 281.)
LÉONARD Di: VINCI, CAllDAN ET BERNARD PALISSY 235
en effet, une réflexion assez étrange que nous avons reproduite, avec la figure qui l'illustre, en notre précédente étude'. Léonard y montre comment une étendue plane semblerait s'enfoncer au-dessous d'une nappe d'eau sphérique à laquelle elle confinerait.
Le iva'iié Del moto e misura deW acqua ne renferme pas, tant s'en faut, toutes les pensées que Léonard avait conçues au sujet de l'eau et qu'il avait fixées en ses notes. De ces pensées. Cardan a dû posséder un recueil plus complet que le traité publié eu 1826 par F. Cardinali ; il en connaît assurément qui n'ont point été reproduites en ce recueil. Voyons, par exemple, de quelle manière il explique^ l'origine des montagnes :
« Les montagnes peuvent être produites de trois manières différentes. En premier lieu, la terre, secouée de mouvements répétés, s'enfle et engendre les monts comme s'ils provenaient de vessies sortant de son corps; ainsi s'est formé, près du lac Averne, en Campanie, le mont Moderne. En second lieu, la terre est accumulée par les vents, ce qui arrive fréquemment en Afrique. En troisième lieu, — et c'est le procédé le plus approprié et le plus fréquemment employé, — la terre est démolie par les eaux courantes ou même par la mer; les pierres demeurent en place, tandis que l'eau du fleuve descend en la vallée; un mont pierreux s'élève ainsi au-dessus de la vallée; c'est pourquoi la plupart des montagnes sont formées de rochers. Le sommet de ces monts s'élève de plus en plus audessus du sol; la pluie, en effet, ronge chaque jour davantage la terre des champs; le sol meuble lui-même se tasse et s'affaisse peu à peu; les pierres, au contraire, ne s'affaissent point; souvent elles croissent, comme nous le verrons. Les vallées, cependant, sont rongées par les eaux courantes et les torrents; aussi sont elles plus basses que les champs et les plaines.
» En mer, les récifs sont formés de la même manière; ils proviennent d'îles dont la terre a été rongée par les flots. Mais,
1. Vide supra : V, Thémon le fils du Juif et Léonard de Vinci, IV, fig. i, p. 179.
2. Hieronymi Cardani De 5u6/i7/7a/<' libri XXI, liber II; odit. i55i, p. 2i5. Traduction de Richard le Blanc, éd. i556, p. Sg, verso. La traduction de Richard le Blanc est fort peu claire en ce passage; nous ne la suivrons pas.
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à leur tour, si la terre qui les porte vient à s'élever et à s'enfler, ils se transforment en îles. Aussi la plupart des îles sontelles très montueuses ; lorsque la mer s'est desséchée, les récifs sont devenus des montagnes. 11 n'est donc point étonnant de trouver, au sein des montagnes qui avoisinent la mer, des épaves de navire, des huîtres et d'autres coquilles. IN'esl-ce pas la preuve que ces montagnes ont été jadis des récifs au milieu de la mer, ou qu'elles ont été submergées par une grande inondation.^ »
Nous ne trouvons rien, dans le traité Del moto e inlsura deir ocqua, qui ait pu inspirer ces considérations sur l'origine des montagnes; en revanche, nous reconnaissons en ces considérations un résumé très net des vues sur la Géologie que Léonard a consignées au cahier F de ses notes ^
Léonard, il est vrai, avait emprunté à Albert de Saxe ses idées sur la formation des montagnes par voie d'érosion ; Cardan aurait donc pu, à son tour, les emprunter au même auteur; d'autant que maint indice semble nous révéler la présence, aux mains du médecin milanais, des Questions composées sur le De Cœlo par ce grand scolastique. Mais si Cardan a pu apprendre d'Albertutius comment les eaux courantes avaient creusé les vallées et sculpté les montagnes, il n'a pu apprendre de lui comment les fossiles témoignaient des soulè- Acments qui avaient porté à ces hauteurs des terres jadis immergées. En cette observation, force nous est de reconnaître l'une des idées favorites de Léonard.
Le Vinci a minutieusement analysé le procédé par lequel les coquilles des mollusques se sont fossilisées. C'est encore une sorte de résumé des observations du grand peintre que nous donne Cardan lorsqu'en sa description des diverses espèces de pierres, il arrive à celles qu'il nomme Conchites ^ :
« On nomme Conchites une pierre semblable à une coquille,
1. Vide supra: I, Albert de Saxe et Léonard de Vinci, 111 et W.
2. Hieronymi Cardani De Sahtilitate libri AXl, liber VII. — La première ligne de ce passage se trouve seule en l'édition de i55i ; tout ce qui concerne la fossilisation a été introduit en la seconde édition, sur laquelle a été laite la traduction de Richard le Blanc; en cette traduction (éd. i55G), le passage considéré se trouve au verso de la page cji. Nous ne suivons pas ici cette traduction, moins claire que le texte latin.
LÉONARD t)E VlNCF, CARDAN ET BERINARD PALISSY '2'S-
couverte de stries courbes et ornée d'une armature brillante. Une autre espèce de ConchUes a l'aspect du marbre; elle est blanche, tendre, et Ton y trouve habituellement des tests de coquillages. On ne la trouvait autrefois qu'au voisinage de la ville de Mégare, au témoignage de Pausanias. C'est un sûr indice que ce pays-là s'est trouvé^ à une certaine époque, recouvert par la mer. En eil'et, lorsque les tests des coquillages sont fort anciens, en beaucoup d'endroits, ils finissent par se pétrifier au sein des rochers et sous la terre. Ils gardent leur forme, mais leur substance est changée. La plupart sont recouverts d'armatures dorées ou argentées ; ces armatures sont formées d'une matière qui contient beaucoup de sel; le sel brille, en effet, et ces armatures sont constituées par quelque partie de sel pur. Celles qui proviennent des coquilles sont faites d'une certaine matière salée; celle-ci est rejetée à l'extérieur du coquillage ; puis le grand froid qui règne au lieu où se trouve le fossile la congèle sous forme d'armature; la partie aqueuse de la substance qui forme cette armature la rend brillante. Cette partie aqueuse ne disparaît pas, parce qu'elle est intimement mélangée d'une matière terreuse très fine; Parmi ces objets, les uns prouvent la sagacité de la nature, qui poursuit une fin bien déterminée; les autres démontrent la longue durée du monde. »
Certes, les idées géniales par lesquelles Léonard a créé la Géologie et la Paléontologie sont reproduites par Cardan sous une forme quelque peu confuse; elles restent cependant bien reconnaissables, et bien capables encore d'éveiller l'attention d'un esprit soucieux des questions naturelles; d'ailleurs, en s'appropriant ces idées, Cardan leur rend un service signalé: il les exhume de notes ovi, sans doute, elles fussent demeurées, pendant des siècles, inconnues et inutiles ; il les publie; portées par la vogue extraordinaire qui accueille Les livres de la Sublllité, elles se répandent en tous lieux, prêtes à susciter de nouvelles recherches; et le plagiat de Cardan fera de Bernard Palissy le continuateur du Vinci.
Les renvois qui accompagnent nos citations de Cardan ont pu suggérer une remarque au lecteur : La première édition du
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De Suhtllitate contient déjà divers emprunts au Traité de la Peinture, aux observations de Léonard sur l'Hydraulique et la Géologie; ces emprunts sont bien plus nombreux en la seconde édition. La lecture des opinions de Cardan touchant la Mécanique donne lieu à une semblable remarque^ Cardan s'était déjà inspiré maintes fois des cahiers du Vinci lorsqu'il avait composé son ouvrage ; il y recourut de nouveau lorsqu'il voulut en donner une seconde édition plus complète. Nous allons voir que la publication de cette seconde édition ne mit pas fin aux emprunts subis par les notes du grand peintre.
Nous avons dit, en notre précédente étude % à quel point Léonard de Vinci s'était préoccupé de cette question : Comment l'eau qui donne naissance aux fleuves, peut-elle sourdre au sommet des montagnes P Ce problème est de ceux que ne manquaient guère de traiter, au xvi'' siècle, les philosophes qui écrivaient sur les météores; il était donc naturel qu'il sollicitât l'attention de Cardan.
Dès la première édition de ses livres Sur la Subtilité, Cardan se propose d'examiner^ les diverses explications qui ont été données de l'origine des fleuves. Ces explications, il commence par les énumérer : « Le filosofe donc estime que les eaux sont engendrées; Salomon pense qu'elles soient dérivées de la mer par circuit; les autres estiment qu'elles soient assemblées des pluies et neiges; les autres pensent qu'elles sourdent des fontaines qui sont sous terre, n Aucune de ces explications ne lui paraît exempte de difficultés. « 11 est manifeste que toute eau n'est engendrée aux montagnes ne de l'air; veu que Tanaïs sourd au champ de Moscovie. » La neige et les pluies ne sauraient davantage suffire à rendre compte de la genèse des rivières : « Pareillement, l'eau n'est des seules neiges, veu que mesme elle coule des montagnes quand elles ne sont couvertes de neiges^ ne mouillées de pluies; totalement donc il n'est crédibile que tant grande quantité des eaus, et tant continue
1. p. Duhem, Les origines de la Statique, ch. XV, 8, t. TI, p. to4. ->.. Vide supra : V, Thémoii ie fds du Juif et Léonard de Vinci, IV et V. 3. Hicronymi Gardani De Subtilitate libri XXI, liber H; éd. i33i, p. 137 sqq. Traductioade Richard le Blanc, éd. lô.^O, p. O'i, verso, sqq.
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soit engendrée des neiges. » Mais s'il est une hypothèse qui soulève de nombreuses et graves objections, c'est assurément celle qui prétend dériver de la mer l'eau qui sourd au sommet des montagnes : « Et ne peut monter de la mer jusques à tant grande hauteur qu'est le coupeau des montagnes; et devant qu'elle parvienne jusques aux montagnes, il n'y a moien qu'elle ne s'épartc de tous costés ; et les fleuves ne seroient jamais diminués; et mesmement la mer ne sufïiroit pas à tant de fleuves, ains aucunefois elle seroit asséchée ; entendu que la plus grande part des eaus s'évanouit par la chaleur du Soleil; mesmement, ce mouvement dessous la terre la feroit trembler, comme j'ai dit; et n'y a pas raison pour que l'eau doive procéder d'une montagne, non d'une autre; aussi difficilement il est vraisemblable qu'elle soit rendue tant pure et exempte de saline et d'amertune. »
Ces critiques, semble-t-il, devraient faire rejeter toutes les solutions proposées; c'est du parti contraire que s'accommode l'éclectisme de Cardan : a Que dirons donc:> Qu'elles sont de toutes les causes prédites. »
Parmi ces causes, cependant, il en est une qui semble jouir particulièrement de la faveur du célèbre astrologue, et cette cause est celle qui attribue aux eaux pluviales l'origine des rivières. Dès la première édition de son ouvrage, nous le voyons admettre ^ c que l'eau donc puisse augmenter les fleuves par la pluie o. Lorsqu'il compose la seconde édition de son traité, il accroît le vingt et unième livre d'une longue addition relative aux météores aqueux; au cours de cette addition, il s'exprime 2 au sujet de la formation des rivières dans les termes mêmes que nous emploierions aujourd'hui : c( Et à bonne fin il a esté fait que les pluies accompagneroient le Soleil; car premièrement l'eau salée attirée de la mer en haut, se convertit en eau douce, et après elle rend la pareille par tant de fleuves qui se déchargent en la mer, desquels les eaus
1. Hieronymi Cardani De Subtilitate libri XXL éd. i55i, p. i3o. Traduction de Richard le Blanc, éd. i556, p. (JG, recto.
2. Les livres de Hiérome Cardanns, intitulés De la Subtiliié. Traduction de Richard le Blanc, éd. ibSfi, p. 390, recto.
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douces se convertissent en salées. Pour ceste cause si la distribution doit estre égale, qu'elle puisse demeurer sempiterne, il est nécessaire que l'eau des pluies soit fort abondante, laquelle puisse estre égalée à la cheute de tous les fleuves qui tombent dedens la mer. « Toutefois, Cardan ne semble pas s'être exclusivement arrêté à cette théorie; presque aussitôt après le passage que nous venons de citer, nous le voyons admettre que les fleuves qui arrosent les îles proviennent, par dérivation souterraine, des eaux de la mer : « Et quand ces isles sont abondantes en eaus, c'est un argument et signe évident, que les eaus n'y sont engendrées, ains coulées seulement et distilées par la terre des isles. Car comme seroit il possible qu'Hibernie eut i5 fleuves, s'ils n'avoient leur source de la mer, quand les eaux sont purgées en passant et coulant par les terres?... Il faut que ces eaus proviennent douces, pource que l'isle est le coupeau de la montagne : et le mont environné de la mer rend les eaus douces, qui esloient salées, en les coulant et distilant. » Mais comment l'eau de la mer peut-elle monter plus haut que son niveau primitif.^ Cardan, qui, toujours jusqu'ici, a réputé impossible cette ascension, néglige maintenant de nous en indiquer la cause.
Avant qu'il n'ait pu connaître la seconde édition des Livres de la Sabtllitéy Jules César Scaliger publiait, de cet ouvrage, une critique vive jusqu'à la violence et détaillée jusqu'à la minutie I. En cette critique, Scaliger traitait à son tour de l'origine des fleuves; à l'encontre de ce que Cardan avait écrit en la première édition du De SabtilUate, il soutenait que les sources qui arrosent les flancs des montagnes proviennent de la mer, et il prétendait expliquer comment l'eau de la mer s'élève plus haut que sa surface libre 3.
Cardan a affirmé que l'eau ne pouvait, par un tuyau, monter plus haut que son niveau dans le réservoir qui la fournit; cela est vrai si l'eau du réservoir n'est pas comprimée; mais il
I. Julii Cîcsaris Scaligeri Exotericarum exercitationiim liber XV : De SabtUitate ad Cardanum ; Luleiiiv , apud \ascosanum, 1557.
a. J. G. Scaligeri De Siibtilitale ad Cardanum; Exercilatio \L\ I : De lluviorum gencralione.
LÉONARD IJE VINCI, CARDAN ET BERNARD PALISSY 'ifxl
en est autremeat si elle est soumise à une pression. Que l'on charge le piston d'une pompe avec une pierre, par exemple, et leau montera dans le tuyau bien plus haut que dans le corps de pompe. Il est clair, d'ailleurs, que le même effet serait obtenu si l'on remplaçait la pierre par une masse d'eau qui aurait même poids. Cette remarque nous explique tout aussitôt comment les eaux de la mer peuvent atteindre le sommet des montagnes ; les eaux marines inférieures sont comprimées, comme en un corps de pompe, par celles qui les surmontent; par l'effet de cette pression, ces eaux s'élèvent en les fissures des roches comme elles s'élèveraient dans le tuyau de la pompe.
Quiconque a des lois de l'Hydrostatique une notion quelque peu sensée ne peut manquer d'accueillir en souriant cette explication ; le niveau oi^i l'eau monte dans le tuyau d'une pompe est précisément celui qu'atteindrait, dans le corps de pompe, l'eau dont le poids équivaudrait à la charge du piston. Ce principe était souvent invoqué dans les notes de Léonard de Vinci où, vraisemblablement, Giovanni-Baptista Benedetti allait l'apprendre'. En vertu de ce principe, la compression des eaux marines inférieures par les eaux marines supérieures ne peut soulever celles-là plus haut que la surface libre de celles-ci. Mais Scaliger n'a cure de cette objection, car il ignore les idées fécondes introduites en Hydrostatique par le Vinci.
Ce n'est pas que Scaliger soit sans souci des lois de l'équilibre des liquides ; il se préoccupe au contraire d'y soumettre sa théorie; mais l'Hydrostatique dont il se réclame n'est point celle de Léonard, c'est celle d'Albert de Saxe.
Selon la doctrine d'Albert de Saxe, dont nous avons dit un mot en notre première étude 2, un grave ne saurait être doué de gravité actuelle s'il se trouve en son lieu naturel; à moins qu'il ne soit hors de ce lieu, ses diverses parties ne sauraient se gêner ni se comprimer les unes les autres; en particulier.
1. Vide supra: V, Thénion le Jîls du Juif et Léonard de Vinci, VIH. 3. Vide supra : I, Albert de Saxe et Léonard de Vinci, IT.
P» DUHEM. iO
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lorsque l'eau se trouve naturellement située, les parties voisines du fond ne sont nullement pressées par celles qui sont proches delà surface; c'est l'enseignement formel ^ d'Albert de Saxe : « Una non movetur contra aliam, ergo non impedit aliam; assumptum patet de aqua, cujus partes superiores non comprimunt nec deprimunt inferiores. »
Or, selon l'enseignement du même maître, la mer, limitée par une surface sphérique dont le centre est celui du Monde, se trouve actuellement en son lieu naturel ; les eaux marines supérieures n'exercent donc aucune pression sur les eaux inférieures; elles ne sauraient les pousser au sommet des montagnes.
Visiblement, Jules César Scaliger souscrit à la première partie de la doctrine d'Albert de Saxe; il lui faut donc contredire à la seconde partie ; il lui faut soutenir que la mer n'est pas actuellement en son lieu naturel; et c'est ce qu'il fait en invoquant les singulières raisons que voici :
Pour que les quatre éléments fussent vraiment en leurs lieux naturels, il faudrait qu'ils fussent limités par quatre surfaces sphériques ayant pour centre le centre de l'Univers; que la terre occupât la région la plus voisine du centre; que Teau vînt ensuite, puis l'air, puis le feu.
Or cette disposition n'est point celle que la réalité nous présente. A la sphère que la terre devrait naturellement occuper, des protubérances et des gibbosités ont été ajoutées, qui forment les continents et les îles ; ces protubérances remplissent une partie de la couche sphérique que l'eau devrait naturellement occuper; la masse d'eau chassée par elles de son lieu naturel élève le niveau de l'Océan ; l'Océan se trouve ainsi formé de deux couches superposées; l'une, la couche profonde, est constituée par de l'eau qui se trouve en son lieu naturel; l'autre, la couche superficielle, représente l'eau que la terre ferme a chassée de son lieu naturel; en vertu de la doctrine d'Albert de Saxe, celle-ci, de tout son poids, presse celle-là.
Telle est l'étrange doctrine par laquelle Scaliger prétend,
I. Albcrli de Saxouia Qiisesliones in VIII libros Physicorum ; in librum IV.
LÉONARD DE VINCI, GAllDAN ET lîERNAKD PALISSY 2^3
contre Cardan, que les sources des montagnes proviennent des eaux marines.
Les attaques de Jules César Scaliger ne laissèrent point insensible le médecin de Milan; il riposta vivement en une Actio prima in calamniatorem qu'il joignit, en i56o, à la troisième édition latine du De Siihiilitate^.
La théorie de l'origine des fleuves est un des points sur lesquels Cardan insiste le plus 3 en ^on Action contre le calomniateur; il parle comme s'il se bornait à développer plus longuement une doctrine déjà indiquée au De Subtilitate; en réalité, il expose une hypothèse dont, jusqu'alors, il n'avait soufïlé mot.
« L'eau de la mer pénètre la terre de toutes parts, comme elle imbiberait une éponge; parfois, elle la pénètre par de larges conduits ; elle alimente alors les puits d'eau salée ; . . .dans ce cas, elle ne monte jamais d'elle-même; aussi, toute fontaine salée... se trouve en un lieu plus bas que la mer. Toute eau qui s'élève au-dessus de ce niveau a nécessairement éprouvé l'action de la chaleur; partant, elle est devenue douce. L'eau est donc tirée vers la surface du sol par la chaleur du Soleil et de la pluie; le froid qui règne au sommet des montagnes condense les vapeurs, qui forment des ruisseaux; ceux-ci, coulant en foule vers les bas lieux, engendrent les fleuves. Cette ascension d'eau est perpétuelle, car les vapeurs sont soulevées non seulement par la chaleur des astres, mais encore par la chaleur qui règne dans les profondeurs du sol, de même qu'au sein d'un vase à distiller. Ainsi donc la matière de cette perpétuelle circulation ne fait jamais défaut, car la mer y pourvoit; la cause qui la détermine est aussi toujours présente ; c'est, en effet, d'une part, la chaleur céleste et la chaleur des entrailles de la terre, d'autre part, le froid des pierres et de l'air au sommet des
1. Hieronymi Gardaui Mediolaaensis medici De Subtilitate libri XXI. Ab authore plusquam mille locis illustrati, nonnullis etiam cum additionibus. Addita insuper Apologia adversus calumniatorem, qua vis horum librorum aperitur. Basileae. In fine : Basileae, en ofïicina Petrina, Anno MDLX, menseMartio. — Ilieronymi Cardani Mediolanensis medici In calumniatorem librorum De Subtilitate actio prima ad Franciscimi Abundium, S. Abundii Gommendalai'ium perpetuum. Éd. in 8", pp. ".^^^rnir^ i'i26. (11 a paru en même temps, et chez le même imprimeur, une édition in-^lio.7 ^'^«.