Cardan, lac. cit., pp. iSit-iSîfi
2/i4 ÉTUDES SUK LÉOjNAKD DE VINCI
monts. Dès lors, le jaillissement des sources est continuel... Vois maintenant comment tous les faits et comment tous nos dires s'accordent avec les vrais principes; dans notre théorie, on ne trouve rien de faux, rien de contradictoire, rien d'absurde. »
Cardan peut maintenant affirmer fièrement qu'il a exposé une doctrine entièrement nouvelle : « Nunc usque inauditam doctrinam declaravimus. » Nous n'aurons garde de le croire. Cette doctrine, en effet, nous la connaissons déjà; nous l'avons lue dans les notes de Léonard de Vinci '.
C'est bien certainement dans ces notes que Cardan l'a lue, et non point dans les écrits de quelque prédécesseur du Vinci; sans doute, Albert le Grand avait déjà supposé que l'eau, échauffée dans les entrailles de la terre, montait sous forme de vapeurs au sommet des monts, oii le froid la condense de nouveau; sans doute, le fils du Juif, Thémon, avait déjà comparé cette ascension à la distillation de l'eau dans l'alambic; mais Albert et Thémon admettaient tous deux la théorie d'Aristote; ils pensaient que l'eau dont les sources s'alimentent est engendrée au sein de la terre, et c'est au secours de cette hypothèse qu'ils avaient fait appel à la chaleur du sol et à la distillation qu'elle produit. Léonard, le premier, a repris ces mêmes considérations pour les faire servir à la doctrine de Pline l'Ancien et expliquer comment l'eau des mers peut sourdre au sommet des montagnes. C'est de lui, non d'Albert le Grand ni de Thémon, que Cardan s'est inspiré.
Lors donc que Cardan a rédigé ses Vingt et un livres sur la Subtilité, il a fait de larges emprunts au trésor de pensées accumulé par Léonard de Vinci; il a continué d'y puiser, soit lorsqu'il s'est proposé de rendre son ouvrage plus complet, soit lorsqu'il a voulu le défendre contre les attaques de Jules César Scaliger. Réflexions sur la peinture et sur les couleurs, remarques sur la figure des eaux, considérations sur l'érosion et sur les soulèvements du sol, explication de la formation des
I. Vide s\lpra : \, Thémon le fih du .lui f cl Léonard de \inci. \,
LÉONA.KD DE VINCI, CAIU)A.\ LT BEUNAUD PALISSY 21^5
fossiles, théorie sur l'origine des fleuves, tout cela porte, au De SublUUate, la marque indéniable du Vinci; Cardan, sans doute, y a mis du sien; mais, bien souvent, il n'y a ajouté que les incohérences et les obscurités de son génie étrange et fumeux; à tel point que pour comprendre pleinement la pensée du célèbre astrologue, il nous faut parfois recourir à la note du grand peintre qu'il a défigurée en la voulant reproduire.
On ne s'étonnera plus maintenant de nous entendre affirmer, comme nous l'avons fait ailleurs, que Cardan doit à Léonard presque tout ce qu'il a écrit, au De Subtilitate, touchant la Statique et la Dynamique. Si l'on voulait prétendre que l'analogie entre la Mécanique de Cardan et la Mécanique de Léonard résulte d'une coïncidence toute fortuite, il faudrait en dire autant des rapprochements, si nombreux et si variés, que nous avons signalés entre le De Sabtilitate et les notes du Vinci. Ce serait vraiment faire la part trop belle au hasard; avec Pascal, nous aurions le droit de nous écrier : « Les dés sont pipés. »
La formation des fossu.es selon Bernard Palissy.
Les pensées que Cardan avait empruntées à Léonard de Vinci ne sont pas demeurées inaperçues ou méconnues, dans les écrits du médecin milanais ; la vogue extraordinaire des Livres de la Subtilité les a signalées à l'attention d'une foule de savants ; ceux-ci les ont reprises et, par leurs méditations, leur ont fait produire les découvertes dont elles étaient grosses. C'est surtout en France que se peut remarquer cette influence du livre de Cardan, influence que la traduction faite par Richard le Blanc a puissamment secondée; et, par là, il se trouve que Léonard de Vinci a grandement contribué à l'éveil de la Science française.
L'histoire de la Mécanique nous fournirait bien des arguments à l'appui de cette assertion; nous n'en citerons qu'un.
Depuis François Arago, on sait quelle place de choix il con-
240 ÉTUDES SUU LÉONARD DE YliNCI
vient d'attribuer, parmi les inventeurs de la machine à vapeur, à l'ingénieur français Salomon de Caux ou de Caus. Salomon de Caus fonde toute sa Mécanique industrielle • sur cette grande vérité : En aucune machine, le travail résistant ne peut excéder le travail moteur. Mais si Salomon de Caus a créé le mot travail, il n'a créé ni l'idée que ce mot représente, ni le principe fécond dont cette idée est un terme ; il les a empruntés au seul mécanicien moderne dont il cite le nom, à Cardan; et Cardan les tenait de Léonard. Lors donc que nous remontons jusqu'à l'origine des théories qui régissent la Mécanique industrielle, nous les voyons naître de ce que Cardan a pris au Vinci.
Il en est de même de la Paléontologie.
Nul, en France, ne paraît avoir affirmé l'origine organique des fossiles avant ce potier de génie qui a nom Bernard Palissy.
C'est dans sa Recepte véritable, imprimée en i563% que Palissy reconnaît, en examinant les coquilles pétrifiées dont abonde la Saintonge, que ces pierres curieuses sont les restes d'animaux qui ont vécu en ces lieux. Laissons-le nous conter^ sa découverte :
(( Sur toutes choses qui m'ont fait croire et entendre que la terre produisoit ordinairement des pierres, c'a esté parce que j'ay trouvé plusieurs fois des pierres, qu'en quelque part qu'on les eust pu rompre, il se trouvoit des coquilles, lesquelles coquilles estoyent de pierre plus dure que non pas le résidu,
1. Les raisons des forces mouvantes avec diverses machines tant utilles que plaisantes ans quelles sont adioint s plusieurs desseings de grotes et fontaines, par Salomon de Caus, Ingénieur et architecte de son Altesse Pal.'>tine Électorale. A Francfort, en la boutique do Jean Norton, iGi5. — Cf. P. Duhem, Les origines de la Statique, t. I, p. 290, Paris, 1905.
2. Recepte véritable par laquelle tous les hommes de France pourront apprendre à multiplier et augmenter leurs thrésors — Jtem ceux qui n'ont jamais eu cognoissance des lettres pourront apprendre une philosophie nécessaire à tous les habitans de la terre... Composé par Maître Bernard Palissy, ouvrier de terre, et inventeur des rustiques fîgulincs du Roy et de Monseigneur le Duc de Monlmorancy, pair et connestable de France, demeurant en la ville de Xainctes, A la Rochelle, De l'imprimerie de Barthélémy Berton, MDLXllI. — Cet écrit est reproduit dans les diverses éditions des œuvres de Bernard Palissy dont la plus récente a le titre sui\ant : Les œuvres de Maistre Bernard Palissy. Nouvelle édition, nnue sur les textes originaux par B. Fillon, avec une notice historique, bibliographif[ue et iconolog-ique par Louis Audiat. Niort, 1888. Nos renvois se rapportent à cette édition.
3. Les œuvres de Maistre Bernard Palissy, éd. 1888, t. I, pp. ^7 sqq.
qui a esté la cause que je me suis tourmenté et débatu en mon esprit, l'espace de plusieurs jours, pour admirer et contempler qui pouvoit estre le moyen et cause de cela...
)) Et dès lors je commençay à baisser la teste le long de mon chemin, à fin de ne voir rien qui m'empeschast d'imaginer qui pourroit estre la cause de cela, et, estant en ce travail d'esprit, je pensay dès lors, chose que je crois encore à présent et m'asseure qu'il est véritable, que près dudit fossé il y a eu d'autres fois quelque habitation, et ceux qui pour lors y habitoient, après qu'ils avoient mangé le poisson qui estoit dedens la coquille, ils jettoyent les dites coquilles dedens cette vallée, où esloit ledit fossé, et, par succession de temps, lesdites coquilles s'estoyent dissoutes en la terre, et aussi la terre de ce bourbier s'estoit modifiée, et les saletez pourries et réduites en terre fine, comme terre argileuse, et ainsi lesdites coquilles se venoyent à dissoudre et liquéfier, et la vertu et substance du sel desdites coquilles faisoyent attraction de la terre prochaine et la réduisoyent en pierre avec soy; toutesfois, parce que lesdites coquilles tenoyent plus de sel en soy qu'elles n'en donnoyent à la terre, elles se congeloyent d'une congélation beaucoup plus dure que non pas la terre, mais l'une et l'autre se réduisoyent en pierre, sans que lesdites coquilles perdissent leur forme. »
Oh! comme il convient d'accueillir avec méfiance le récit de l'inventeur lorsqu'il nous conte la genèse de ses découvertes ! Avec complaisance, il nous fait descendre en la profondeur de ses propres méditations; mais, trop souvent, il oublie de nous dire quelle lecture a fait jaillir l'étincelle qui a illuminé ces ténèbres.
Dans les dialogues par lesquels il nous expose ses opinions, Bernard Palissy prend volontiers le visage de « la Practique » qui tire toutes ses connaissances de l'observation ; il persifle « la Théorique», gonflée d'une science ridicule que lui ont donnée de gros livres, écrits en latin. Il nous peint les tourments et débats de son esprit cherchant à deviner l'origine des fossiles ; il omet de nous dire que ces tourments et débats prirent fin après qu'il eut ouvert Les livres de Hiérome Car-
ETUDES SLR LEONARD DE VllNCl
danus, traduits par Richard le Blanc, et qu'il y eût lu le passage suivant ^ :
« Conchites est dit à la semblance d'une coquille, de rides courbées, décoré d'armature jaune. 11 est un autre genre de conchites, qui est espèce de marbre blanc, mol, auquel coustumièrement sont trouvées les écailles des coquilles : au lems passé on n'en trouvoit aucune part, sinon en la ville Megara, comme Pausanias témoigne. Et ceci est un certain indice, que la mer avoit auparavant couvert la région où est située Megara. Car les écailles des coquilles, quand elles sont de long tems, elles deviennent pierres en plusieurs liens entre les rochers, et sous la terre, la forme retenue, la substance muée. Pourquoi c'est qu'aucune de ces pierres sont munies d'armatures dorées ou argentées, la matière qui n'est sans saline en est cause : car le sel resplendit : et elles sont faites de quelque pure portion du sel. Celles qui sont faites des coquilles sont composées de quelque portion salée : et cette portion jelée extérieurement au grand froid du lieu, elle fait une armature, pource que la partie aqueuse reluit. Et pourtant que la matière aqueuse est meslée à la terre subtile; elle n'est consumée. Aucunes de ces choses sont de nature provide, et regardante à certaine fin : aucunes sont argument de monde perpétuel. »
Que ce passage de Cardan ait suggéré à Bernard Palissy sa théorie de la fossilisation, la chose est tout d'abord évi dente; ces deux auteurs attribuent l'un et l'autre l'armature solide et brillante des coquilles pétrifiées a la substance saline que ces coquilles renfermaient et qu'elles ont rejetée au dehors ; un tel accord en une supposition si étrange ne saurait être l'effet du hasard. Bernard Palissy, il est vrai, a modifié en un point, et d'une manière fâcheuse, la doctrine de Cardan ; celui-ci voyait dans les fossiles les témoins de l'antique présence de la mer aux lieux maintenant émergés; celui-là les regarde comme des débris de la cuisine humaine; en quoi il se montre singulièrement naïf et mal inspiré.
I. Les livres de Hiérome Cardanus... traduits par Ricliard le Blanc, éd. i55G; p. i5i, verso.
LÉONARD DE VIJNGI, CARDAN ET BERNARD PALISSY '2l\()
D'ailleurs, en parcourant soit la Recepte véritable de Bernard Palissy, soit ses Discours admirables ^ ^ nous aurions occasion de noter maint passage où l'Inventeur des rustiques figulines s'est inspiré du livre de Cardan; non pas, cependant, que Cardan y soit nommé; au xvi" siècle, on ne cite guère un auteur moderne dont on emprunte les opinions; on ne le cite que pour le réfuter.
Fort heureusement, Bernard Palissy a éprouvé le besoin de contredire Cardan; pour le contredire, il l'a cité; et, en le citant, il nous a révélé la source, produite par « la Théorique », où si souvent avait puisé sa soi-disant « Practique ». C'est au huitième de ses Discours admirables, à celui de ces discours qui traite Des pierres, que nous empruntons ce dialogue ^ :
« Practique.
» Or j'ay vu autrefois un livre que Cardan avoit fait imprimer des Subtilitez, où il traité de la cause pourquoy il se trouve grand nombre de coquilles pétrifiées jusqu'au sommet des montagnes et mesme dans les rochers. Je fus fort aise de voir une faute si lourde pour avoir occasion de contredire un homme tant estimé; d'autre costé j'étois fasché de ce que les livres des autres philosophes n'estoyent traduits en françois, comme cestuy là, pour voir si d'aventure j'eusse pu contredire, comme je contredis à Cardan sur le fait des coquilles lapifiées.
)) Théorique.
» Et comment? Voudrois-tu contredire à un tel sçavant per
1 . Discours admirables de la nature des eaux et fontaines tant naturelles qu'artificielles, des métaux, des sels et salines, des pierres, des terres, du feu et des émaux, avec plusieurs autres excellens secrets des choses naturelles, plus un traité de la marne fort utile et nécessaire pour ceux qui se niellent de l'agriculture, le tout dressé par dialogues es quels sont introduits la Théorique et la Practique, par M. Bernard Palissy, Inventeur des rustiques figulines du Roy et de la Royne sa mère. A très haut et puissant sieur le Sire Anthoine de Ponts, Chevalier des Ordres du Roy, Capitaine des Cents Gentilshommes et Conseiller très fidèle de Sa Majesté. A Paris, chez Martin le Jeune, à l'enseigne du Serpent, devant le Collège de Cambray, i58o. — Les œuvres de Maistre Bernard Palissy, éd. Fillon et Audiat, t. II.
2. Les œuvres de Maistre Bernard Palissy, éd. Fillon et Audiat, t. II, pp. i6o sqq.
25o ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI
sonnage, toy qui n'es rien? Nous sçavons que Cardan est un médecin fameux, lequel a régenté à Tolette, et qui a composé plusieurs livres en langue latine. Et toy, qui n'as que la langue de ta mère, en quoy est-ce que tu le voudrois contredire?
)) Practique.
» En ce qu'il a dit que les coquilles pétrifiées, qui estoyent esparses par l'univers, estoyent venues de la mer es jours du Déluge, lorsque les eaux surmontèrent les plus hautes montaignes, et, comme les eaux couvroyent toute la terre, les poissons de la mer se dilatoyent par tout l'univers, et que la mer estant retirée en ses limites, elle laissa les poissons, et les poissons portans coquille se sont réduits en pierre sans changer de forme. Voilà la sentence et l'opinion de M. Cardan.
» Théorique.
» Pour certain, voilà une fort belle raison, et je ne sçaurois croire que la vérité ne soit telle.
» Practique.
» Si est ce que tu n'as garde de me faire croire une telle bavasse...
» Si Cardan eust regardé le livre de la Genèse, il eust parlé autrement, car là Moyse rend tesmoignage qu'es jours du Déluge les abymes et ventailles du ciel furent ouvertes et pleut l'espace de quarante jours, lesquelles pluyes et abymes amenèrent les eaux sus la terre, et non pas le desbordement de la mer.
» Théorique.
» Mais d'où voudrois tu donc dire la cause de ces coquilles dedans les pierres, si ce n'est par le moyen que Cardanus a escrit?
LÉONARD DE VllNCl, CARDAN Eï BERNARD PALISSY aSl
» Practique.
» Si tu avois bien considéré le grand nombre de coquilles pétrifiées qui se trouvent en la terre, tu connoistrois que la terre ne produit guères moins de poissons portans coquille que la mer, comprenant en icelle les rivières, fontaines et ruisseaux. L'on voit aux estangs et ruisseaux plusieurs espèces de moules, et autres poissons portant coquilles, que, quand les dites coquilles sont gettées à terre, si en icelle il y a quelque semence salcitive, elles se viendront à pétrifier...
» Par quoy je maintiens que les poissons armez, et lesquels sont pétrifiez en plusieurs carrières, ont esté engendrez sur le lieu mesme, pendant que les rochers n'estoyent que de l'eau et de la vase, lesquels depuis ont esté pétrifiez avec lesdits poissons...
» Théorique.
» Par ce propos tu n'as rien fait contre l'opinion de Cardan, car tu n'as pas dit la cause de la pétrification des coquilles.
» Practique.
» Aucunes ont esté jetées en la terre, après avoir mangé le poisson et, estant en terre, par leur vertu salsitive ont fait attraction d'un sel génératif, qui, estant joinct avec eeluy de la coquille en quelque lieu aqueux ou humide, l'affinité des dites matières estant jointes à ce corps mixte ont endurcy et pétrifié la masse principale. Voilà la raison, et ne faut pas que tu en cherches d'autres. »
Assurément, Bernard Palissy aimait la controverse; il n'a dissimulé ni le plaisir qu'il ressentait à contredire Cardan, n^ le regret qu'il éprouvait de ne pouvoir contester avec les philosophes qui ont écrit en latin. Ce désir immodéré de combattre la pensée d'autrui et d'en triompher l'a conduit à imaginer de toutes pièces une théorie qui fût aisée à réfuter
et à la prêter très gratuitement au médecin milanais, qui n'en avait soufflé mot.
Il est bien vrai que Cardan n'a point, comme Bernard Palissy, pris les fossiles pour les reliefs d'antiques repas. Selon lui, les coquilles pétrifiées témoignent que les terres 011 on les recueille, émergées aujourd'hui, se sont trouvées jadis sous les flots; mais il n'a point dit, il n'a même point insinué que ces flots fussent ceux du déluge biblique; il ne le pensait sans doute point, et, vraisemblablement, à l'imitation d'Aristote et de Léonard, il admettait qu'au cours des temps, les océans et les continents avaient lentement changé de place.
D'ailleurs, du déluge que la Genèse nous a conté, il est fort peu question aux Livres de la Subtilité; à peine y est-il fait une vague et douteuse allusion. Discourant des grandeurs relatives de la terre et de l'eau, Cardan expose ces remarques ^ :
« De ce donc il est manifeste comment sont faites les inondations que coustumièrement on appelle déluges. Car entendu que l'eau est petite de nature, et mise au dessus de la terre, si elle s'enfle quelque peu, elle couvre les liens bas, et en bref tems elle est retirée, car elle est petite, quoi qu'elle fût creue. Mais si elle estoit tant grande qu'elle estoit estimée, elle requerroit une grande augmentation pour faire les déluges. Pourtant jamais les déluges ne fussent venus : et si quelquefois ils fussent venus, difficilement eussent-ils pu être révoqués et retirés, que le genre humain n'eust esté totalement esteint et aboli; et la terre eust esté cachée sous l'eau par plusieurs ans, non seulement par plusieurs mois. Mais, comme récite Plato, ces déluges n'ont esté seulement une fois, ains plusieurs fois : et derechef en peu de mois sont cessés. »
Rien donc, en ce qu'a écrit Cardan, n'attribue l'origine des fossiles au déluge dont la Bible nous a gardé le souvenir; seul, Bernard Palissy a imaginé cette hypothèse pour se donner le plaisir de la combattre. Que l'on n'aille pas, d'ailleurs, s'étonner extrêmement de ce procédé de polémique.
I. dardai», Les livres de la Subtilité, traduits par Richard le Rlanc. éd. loôf), p. 03, verso.
Au XM° siècle, « ceux de la Religion » se plaisaient à invoquer la Bible en des discussions dont la science profane avait seule connu jusque-là; c'est ainsi que Luther et Mélanchthon furent les premiers adversaires que le système de Copernic rencontra sur le terrain théologique; les premiers, ils prétendirent résoudre au nom de la Révélation les problèmes de Mécanique céleste que saint Thomas d'Aquin, Albert le Grand, Albert de Saxe, Pierre d'Ailly, Prosdocimo de' Beldomandi, Nicolas de Gus, Gœlio Galcagnini, Gopernic avaient traités par la raison naturelle. G'est sans doute cette coutume qui entraîna Bernard Palissy en sa polémique contre Gardan.
Peut-être aussi comptait-il sur cette polémique pour faire oublier ce qu'il devait aux Livres de la Subtililé; en effet, les quelques idées justes qu'il émettait au sujet de la formation des fossiles, il les avait empruntées à Cardan qui, lui-même, les avait tirées des notes de Léonard. Ainsi, par cette suite de larcins, les vérités que a la Practique » avait enseignées au Vinci touchant les coquilles pétrifiées allaient se répandant parmi les savants, singulièrement amaigries et défigurées, mais fécondes encore et capables de donner naissance à la Paléontologie.
Gomme Yillalpand, comme Bernardino Baldi, comme tant d'autres de ses contemporains. Cardan fut un plagiaire; mais en plagiant les idées de Léonard de Vinci, il les sauva de l'oubli; grâce à la grande vogue de son livre étrange, il les sema partout, et son manque de scrupules leur fit produire les découvertes dont elles portaient le germe. Celui qui mène les pensées humaines fait servir au progrès de la Science les plus tristes faiblesses des savants.