‹ Études sur Léonard de Vinci (volume 3)Chapitre 51 sur 81 · Léonard de Vinci, ms. cit., foL 3, verso · texte numérisé non relu

Léonard de Vinci, ms. cit., foL 3, verso

LA SCIENTIA DE PONDERIBUS ET LÉONARD DE VINCI SqS

Nous n'insisterons pas sur les diverses remarques et sur les nombreux croquis, relatifs à la solidité des arcs et des voûtes, que renferme le cahier A; en une autre étude', nous en avons déjà touché un mot, et nous avons signalé comment les pensées émises à ce sujet par Léonard se retrouvaient dans les In mechanica Aristotelis prohlemata exercitationes de Bernardino Baldi.

Nous n'avons pas épuisé toutes les réflexions auxquelles le grand peintre s'est livré touchant la résistance des matériaux, et celles qui nous restent à analyser sont d'une singulière importance.

Elles concernent la répartition des efforts exercés par une charge sur les appuis qui la soutiennent.

Pour en trouver la source, il nous faut encore remonter jusqu'aux Questions mécaniques d'Aristote.

En sa trentième Question, Aristote se demande: a Pourquoi deux hommes qui portent un poids suspendu à une perche n'éprouvent pas une égale pression. »

A cette question, il répond que ces deux hommes ne ressentent point une charge égale, à moins que le poids ne se trouve pendu au milieu de la perche; hors ce cas, le porteur qui est plus voisin du poids se trouve plus chargé. « N'est-ce pas, » ajoute le Philosophe, «parce que la perche joue le rôle d'un levier dont le fardeau serait le point d'appui.^ Des deux portefaix, celui qui est le plus voisin du poids peut être regardé comme la résistance, tandis que l'autre est la puissance; plus celui-ci est distant du fardeau, plus il a de facilité à mouvoir, et plus il presse l'autre porteur, tandis que la charge résiste à la façon d'un point d'appui. »

La théorie du levier est propre, en effet, à fournir la solution de la question posée, mais il la faut appliquer tout autrement qu'Aristote ne l'a fait. Si l'on veut déterminer l'effort que donne un des porteurs et, partant, la charge qu'il ressent, on doit l'assimiler à la puissance qui agit sur un levier dont le point d'appui est l'épaule de l'autre porteur, tandis que le faix

î. Vide supra : III, Léonard de Vinci et Bernardino Baldi, JII, pp. 106-108.

suspendu représente la résistance. Cette solution exacte conduit, d'ailleurs, pour le rapport des charges éprouvées par les deux portefaix, à la même valeur que la solution incorrecte du Stagirite; ces charges sont entre elles comme les distances des épaules des porteurs au point de suspension du fardeau.

Les Questions mécaniques d'Aristote ont été connues par divers mécaniciens de l'Antiquité, parmi lesquels il convient de citer Vitruve; au dixième livre de son Architecture^, il consacre tout un chapitre ^ à exposer quelques-unes des Questions mécaniques.

C'est en ce chapitre que nous lisons ^ ce qui suit :

(( Lorsque les portefaix six à six, ou quatre à quatre veulent soulever de lourds fardeaux, ils mesurent les hastons dont ils se servent pour cela, et font en sorte que le centre qui doit porter, soit au milieu, afin de partager la charge également sur les épaules de chacun. Pour cet effet, il y a des chevilles de fer au milieu de leurs basions, pour empescher que les courroyes qui portent le fardeau ne glissent d'un costé ou d'autre. Or quand le fardeau s'éloigne du centre, il pèse sur celuy des porteurs vers lequel il a coulé, de mesme que lorsqu'on fait aller le poids et l'anneau d'une romaine vers son extrémité... »

(( Il en est de mesme des basions à porter... lorsque les courroyes ne sont pas au milieu, et qu'il y a une partie du baston plus longue et une autre pltis courte, sçavoir celle vers laquelle la courroye a coulé; car cela estant ainsi, si Ton fait tourner le baston sur l'endroit où est la courroye, qui est le centre, la partie la plus longue décrira par son extrémité un plus grand cercle, et la plus courte un plus petit; et ainsi de mesme que les petites roues ont plus de peine à rouler, les basions... pèsent davantage du costé où est l'intervalle plus court depuis le centre jusqu'à l'extrémité, et au contraire ils soulagent

1. Les dix livres d'Architecture de Vitruve, corrigez et traduits nouvellement en François, avec des notes et des figures. Seconde édition revevië, corrigée et augmentée. Par M. Perrault de l'Académie Royalle des Sciences, Docteur en Médecine de la Faculté de Paris. A Paris, chez Jean- Baptiste Coignard, Imprimeur ordinaire du Roy, rue S. Jacques, à la Bible d'Or. MDCLXXXIV.

2. Chapitre VIII, De la force que la ligne droite et la circulaire ont dans les nuiffiines pour porter les fardeaux.

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