Albert de Saxe, loc. cit
2. Alberli de Saxonia Qiixsllones in libros de PltYsiro Aiiditu: \n lihruni IN qiurstioN.
AI,PEKI niï SAXli ET LÉONARn DE VINCI l6
immobilité absolue que d'aucuns lui prêtent. Une foule de causes, telles que l'échaufFement par les rayons du Soleil, font, en effet, varier continuellement la distribution de la gravité en la masse terrestre et déplacent son centre de gravité * .
(( En fait, » dit Alberta, « la Terre se meut sans cesse; sans cesse, en effet, il est une partie de la Terre dont la gravité est diminuée plus qu'elle ne l'est en la partie opposée; c'est la partie qui regarde le Soleil ; or, par suite du mouvement circulaire du Soleil au-dessus de la Terre, cette partie change d'instant en instant; afin donc que le centre de gravité de la Terre demeure au centre du Monde, et puisque la partie de la Terre qui s'allège change continuellement, il faut que la Terre se meuve sans cesse. »
Ces mouvements incessants, Albert de Saxe les considère de nouveau en un autre lieu 3 de ses Questions sur le De Cœlo ; mais, pour montrer que la position du centre de gravité de la Terre change continuellement, il ne se contente plus d'invoquer l'inégal échauffement du sol par les rayons solaires; il a recours à une cause de déplacement plus lente, mais beaucoup plus puissante, l'érosion; et plus d'un géologue sera assurément frappé de lui voir attribuer à l'érosion la formation des montagnes :
u 11 est bien vraisemblable que, sans cesse, quelque partie de la Terre se meut d'un mouvement rectiligne; on s'en peut convaincre par les raisons que voici : De cette partie de la Terre élémentaire que les eaux ne couvrent pas, sans cesse, de nombreuses masses terreuses sont entraînées par les fleuves au fond de la mer ; la Terre s'accroît donc sans cesse dans la partie qui est couverte par les eaux, tandis qu'elle diminue dans la partie découverte ; son centre de gravité ne demeure donc pas au même point. Aussitôt que le centre de gravité a
1. Albcrti de Saxonia Qiiœstiones in libros de Physico Auditu; in librum IV (juœstio V. Quœstiones in libros de Cœlo et Mundo; in librum II quaestio X.
2. Alberti de Saxonia Quœstiones in libros de Cœlo et Mundo; in librum Jl quœstio X,
3. Alberti de Saxonia Quœstiones in libros de Cœlo et Mundo; in librum II qusEstio XXV (Ed. 1A92) vcl XXIII (Ed. i5i8).
l4 ÉTUDES SUR LEO.NARD DE AJNCl
changé de place, le nonveau centre de gravité se meut pour devenir centre du Monde; quant au point qui était auparavant centre de gravité, il remonte vers la surface convexe que les eaux ne couvrent pas. Par cet écoulement et par ce mouvement continuels, la partie de la Terre qui, à une certaine époque, se trouvait au centre, arrive à la superficie et inversement.
(( A ce propos, on peut voir comment se sont formées les grandes montagnes. Il n'est point douteux que certaines parties de la Terre n'aient plus de cohésion que d'autres; les parties qui n'ont que peu de cohésion s'écoulent à la mer, entraînées par les fleuves; pendant ce temps, les parties les plus cohérentes demeurent en place et forment éminence audessus du sol. Toutefois, à la longue, par tremblement de terre ou d'autre façon, les montagnes sont renversées, tombent et se détruisent. »
Jusqu'ici, nous avons exposé la théorie d'Albert de Saxe sur le lieu naturel de la Terre en entendant par Terre, comme il l'entend d'ailleurs, le seul élément solide; nous avons fait abstraction de la masse des eaux. De quelle manière faut il tenir compte, en cette théorie, de la présence des eaux et, particulièrement, de la mer?
Sur ce point, la pensée d'Albert a varié; elle n'est pas la même dans les Questions sur la Physique et dans les Questions sur le De Cœlo.
En commentant la Physique d'Aristote, Saxonia avait écrit ces lignes » :
Ce que j'ai dit de la terre seule, a il faut l'entendre également de tout l'agrégat formé par la terre et l'eau ; ces deux éléments forment sans doute une gravité totale et unique dont le centre de gravité se trouve au centre du Monde. »
Cette opinion, Vlbert de Saxe la repousse 2 lorsqu'il commente le De Cœlo :
« On m'objectera qu'il ne semble pas que le centre de la gravité de la terre seule soit au centre du Monde; que cette
I. Albcrli de Saxonia Qucestlones in Ubros de Pliysico Audilu; in libruni IV quîcslio V.
a. Albcrli (Je Saxonia Quiestiones in Ubros de Cœlo cl Miindo: in libruin II quit-slio \\V (Ed. i'k.iO vol WIII (Ed. i5i6).
position convient bien plutôt au centre de gravité de l'agrégat formé par la terre et l'eau. La terre, en effet, est^ d'un côté, toute couverte d'eau; cette eau se joint à la partie de la terre qu'elle recouvre pour peser à rencontre de l'autre partie; elle doit donc repousser celle-ci jusqu'à ce que le centre de tout l'agrégat formé par la terre et par l'eau se trouve au centre du Monde.
» Nous répondrons en niant que le centre du Monde coïncide avec le centre de gravité de l'agrégat total formé par la terre et leau. En effet, si Ton imaginait que toute l'eau fût enlevée, le centre de gravité de la terre serait encore au centre du Monde..., car, par essence, la terre est plus grave que l'eau..., quelle que soit donc la quantité d'eau qui se trouve placée d'un côté de la terre et non de l'autre, cette partie de la terre n'en recevrait pas, pour contrepeser et repousser l'autre partie, plus d'aide que par le passé... »
On s'explique I, dès lors, sans peine « qu'une partie de la terre émerge des eaux; la terre, en effet, n'est pas uniformément grave, en sorte que son centre de gravité se trouve fort au-dessus de son centre de grandeur; il est beaucoup plus près de l'une des calottes convexes qui limitent la terre que de l'autre; alors l'eau, qui est uniformément grave et qui tend au centre du Monde, coule vers la calotte terrestre qui est la plus voisine du centre de gravité de la terre ; de sorte que l'autre partie, l'autre calotte, celle qui est la plus éloignée du centre de gravité, demeure découverte. » La théorie de la gravité se reliait ainsi, pour Albert de Saxe, aux notions géographiques qui avaient cours de son temps; elle servait à justifier l'hypothèse d'un hémisphère terrestre couvert par un vaste océan, hypothèse que devait ruiner la découverte de Christophe Colomb.
Si, dans ses Questions sur le De CœlOj Albert nie que les eaux de la mer exercent aucune pression sur la surface terrestre qu'elles recouvrent, si, par conséquent, il les regarde comme incapables d'écarter le centre de gravité de la Terre du centre
1. Alborti de Saxoiiia Qaœsliones in libros de Physico Andita; in librum IV quaestio V.
l6 ÉTUDES SUR LÉONARD DE \1NC1
du Monde, ce n'est point par hasard; c'est en vertu d'une théorie que ces Questions exposent avec détail. Cette théorie clle-menie a pour objet de trancher un débat célèbre dans l'École I.
Un élément est-il encore pesant lorsqu'il se trouve en son lieu naturel? Bon nombre de scolastiques soutenaient qu'un élément cesse d'être pesant lorsqu'il se trouve au lieu où sa forme désire résider; l'eau n'est pas pesante en son lieu naturel ; c'est pourquoi on peut se plonger dans un bain sans ressentir le poids de l'eau dont le corps est surmonté. D'autres, au contraire, soutenaient qu'un élément est pesant même lorsqu'il se trouve dans son propre lieu; à l'appui de leur opinion, ils citaient une expérience — assurément fausse ou mal interprétée — qu'Aristote^ avait rapportée: Une outre gonflée d'air pèse plus que la même outre vide.
Ce débat, Albert de Saxe va s'efforcer d'y mettre fin en distinguant la gravité potentielle ou habituelle de la gravité actuelle^.
La tendance à unir son centre de gravité au centre du Monde, un grave la conserve toujours identique k elle-même; lorsque le grave est à son lieu naturel, elle existe simplement à l'état potentiel ou habituel; elle consiste alors, pour ce grave, en un désir de demeurer où il est. Veut -on l'arracher de ce lieu? la pesanteur potentielle passe aussitôt à l'état actuel et se manifeste sous forme de résistance. Le grave est-il placé hors de son lieu? la pesanteur actuelle le met en mouvement si aucun obstacle ne s'y oppose : « Si quelque support l'arrête ou le retient hors de son lieu, la pesanteur demeure à Tétat actuel ; il est vrai qu'elle ne communique plus un mouvement actuel au corps pesant, mais ell-e produit un effort actuel pour comprimer ce qui retient ce corps par violence. »
La gravité habituelle, celle qu'un élément possède lorsqu'il
I. Au sujcl lie ce dcbal, voir Tliiirol, liecherches kistoriques sur le Principe d'Archimède (Revue Archéoloyiqiw, nouvelle série, t. XVUI, p. 389, i8G8 ; t. XIX, p. /12, p. III et p. 28/r, t. XX, p. ili, 1869).
-2. Arislolc, De Cœlo elMundo, lib, IV. cap. vi.
3, Albcrli de Saxoiiia Quœstiones in libros de Cœlo et Mumlo ; libri III quiçstio III. Cf. in libruni 1 qiuoslio X.
est en son lieu naturel, ne saurait produire une semblable pression. L'eau de la mer, qui se trouve en son lieu naturel, ne presse point l'eau qui se trouve au-dessous d'elle *, ni la terre qui forme le fond de l'Océan. « Si les parties centrales de la Terre 2 sont plus denses que les parties externes, ce n'est point qu'elles soient comprimées par les parties terrestres qui se trouvent au-dessus d'elles; celles-ci ne pèsent pas sur les parties sous-jacentes. » D'autre part, a si une vessie gonflée pèse plus avec l'air qu'elle renferme que la vessie seule et dégonflée, c'est que l'air contenu dans cette vessie est quelque peu condensé et comprimé, ce qui le rend plus lourd que l'air extérieur; et dans un milieu moins grave, un corps plus grave descend. »
C'est donc par une suite logique de ses théories hydrostatiques qu'Albert, dans ses Questions sur le De Cœlo, admet la doctrine géodésique que nous avons résumée : D'une part, Teau est terminée par une sphère qui a son centre au centre du Monde; d'autre part, le centre de gravité de la terre ferme, considérée isolément, est également au centre du Monde. Lors même que la terre ferme aurait la forme sphérique, elle ne serait pas entièrement recouverte par les eaux, car son centre de gravité ne coïnciderait pas pour cela avec son centre de figure; celui-ci serait doue hors du centre de l'Univers et la sphère solide ne serait pas concentrique à la sphère des eaux^.
D'ailleurs, Albert admets que la terre ferme a non pas rigoureusement, mais approximativement, la forme d'une sphère. « La Terre est ronde, » dit-il, <( dans la limite où l'on peut regarder la hauteur des montagnes comme petite par rapport aux dimensions de la Terre entière et n'en point tenir compte. )) Mais les arguments qu'il apporte à l'appui de cette thèse tendraient, pour la plupart, à prouver que la sphère
1. Alberti de Saxonia Quœslioiws in libros de Pliysico Aiiditu; in libriim IV quaîstio X.
2. Alberti de Saxonia Qaœstiones in libros de Cœlo et Manda ; libri III quaestio III.
3. Alberti de Saxonia Qaœstiones in libros de Cœlo et Mundo; in librum II quaes* liones XXVII et XXVIII (Ed. l'iga) Ael XXV et XXVI (Ed. j5i8).
[\. Alberti de Saxonia Qaœstiones in libros de Cœlo et Mando; in librum II qua.'8tio XXVII (Ed. 1/192) vel XXV (Ed. i5i8).
p. DUHEM. 2
l8 ÉTUDES SUR LÉO.NARD DE VINCI
dont la surface terrestre est voisine, dont elle s'approche de plus en plus, a pour centre le centre même de l'Univers, qu'elle est, par conséquent, concentrique à la sphère des eaux.
« En premier lieu, » dit-il, « lorsque les graves tombent sur un sol qui n'appartient ni à une montagne ni à une vallée, ils le rencontrent toujours normalement; cela n'aurait point lieu si les graves ne tendaient tous au même centre; et comme toutes les parties de la Terre sont graves, elles tendent toutes au même centre; cela exige que la Terre soit ronde ou, du moins, tende vers la rotondité.
)) En second lieu, toutes les parties de la Terre tendent au centre du monde ; elles descendent vers les lieux les plus déclives, à moins qu'elles ne se soutiennent l'une l'autre, comme il arrive pour les parties qui forment les montagnes; néanmoins, dans le cours des temps, toute partie de la Terre descendra et sera précipitée vers le centre du Monde, ce qui semble être la cause de la rotondité terrestre.
» On voit par là que si la Terre était fluide comme l'eau, en sorte que chaque partie ne soutînt pas les parties voisines, elle s'écoulerait jusqu'à ce qu'elle soit entièrement ronde et parfaitement sphérique. »
Il semble, d'après ce raisonnement, que tous les phénomènes produits à la surface du sol par la pesanteur tendent à faire de la terre ferme une sphère parfaite ayant pour centre le centre du Monde, partant une sphère recouverte par les eaux. Mais, selon Albert de Saxe, cette fin ne sera jamais atteinte; un mouvement de soulèvement du sol, produit par ces érosions mêmes, en compense à chaque instant l'effet; nous l'avons déjà entendu développer cette théorie; il y revient' à la fin du second livre du De Cœlo :
« Le centre de grandeur de la Terre ne coïncide pas avec son centre de gravité; d'un côté, la Terre est plus voisine du Ciel et les eaux la laissent à découvert; de l'autre, elle est plus éloignée du Ciel et recouverte par les eaux; c'est vers ce
I. Albcrli (le Saionia Quivstiones in libros de Cœlo et Mundo; in librum II qujDstio XXVIll (Ed. i/i<)2) vel XXVI (Ed. i5i8).
ALBERT DE SAXE Ef LÉONARD DE \1NGI jg
côté que s'écoulent toutes les eaux, afin de se rapprocher du centre du Monde.
»... Mais, direz -vous, ne peut- on reprendre une précédente objection? En même temps que les fleuves, des parties de la Terre s'écoulent constamment vers la mer; par là, la Terre finira par être aussi voisine du Ciel du côté oii les eaux la couvrent que du côté découvert; et, lorsque cela aura lieu, elle sera entièrement couverte par les eaux.
» Nous répondrons que cela n'aura jamais lieu, et voici pourquoi : Quand les particules terrestres sont entraînées vers l'autre côté de la Terre, cet autre côté devient plus lourd et il pousse celui-ci vers le haut, comme nous l'avons expliqué en une précédente question. Il en sera toujours ainsi, et cela, grâce à la dissymétrie de la Terre ; cette dissymétrie a été réglée par Dieu, de toute éternité, pour le salut des animaux et des plantes. »
Une partie de la terre ferme demeurera donc toujours émergée; mais Albert admet ', avec Aristote^ que cette partie ne demeurera pas toujours la même au cours des siècles : « Je crois que, par suite du changement de l'écliptique solaire, cette partie de la Terre qui est aujourd'hui émergée était autrefois immergée et inversement; ce fait est mis en évidence par Aristote dans le second livre des Météores; il ne dit pas, toutefois, qu'il faille l'attribuer à la variation de l'orbite solaire. »
Ce que Léonard de Vinci a emprunté a Albert de Saxe.
Parmi les cahiers manuscrits où Léonard a consigné au jour le jour ses réflexions de toute nature, et que conserve la Bibliothèque de l'Institut, l'un des plus importants est celui que désigne la lettre F 2. Par une heureuse et trop rare circonstance, ce manuscrit est daté. En tête du premier feuillet,
1. Albcrti de Saxonia Quœstiones in Ubros de Cœlo et Mundo; in libruni II quœslio XXVIII (Ed. 1492) vel XXVI (Ed. i5i8).
2. Les Manuscrits de Léonard de Vinci, publiés par Cli. Ravaisson-Mollicn ; ms, F de la Bibliothèque de l'Institut, Paris, 1889.
30 ÉTtDES SUR LEONARD DE VINCI
on lit cette indication, écrite, selon la constante habitude de Léonard, de droite à gauche : u Gomincato ammilano addi 12 dissettembre i5o8. — Commencé à Milan le 12 septembre i5o8. »
Le verso de la couverture de ce cahier est lui-même couvert d'inscriptions diverses; on y voit, entre autres, une liste, une sorte d'inventaire d'objets appartenant à Léonard de Vinci ou empruntés par lui. Cette liste commence par ces mots : « Livres de Venise. » On y trouve, en effet, à côté de u miroirs concaves » et de (( couteaux de Bohême », des titres de livres ou de manuscrits, tels que u Vitruve », u Archimède, De centra gravitatis )) , \\( Anatomie d'Alesandro Benedetto », le (^ Dante de Nicolo délia Croce ».
C'est à la suite de cette liste que l'on déchiffre ces lignes :
(( Albertucco elmarliano decalculatione »
(( Alberto decelo e mundo — da fra bernardino »
Que M. Ravaisson-Mollien traduit ainsi :
(( Albertuccio et Marliano, de calculatione, »
u Albert, de Cœlo et Mundo, par frère Bernardino. »
Quels sont les ouvrages dont ces quelques lignes nous révèlent la présence entre les mains de Léonard?
Une note de M. Ravaisson-Mollien nous rappelle que Marliano, premier médecin de Jean Galeasz Sforza, mort à Milan en i/i83, avait composé un écrit intitulé : De proportione motuum in velocitate. Le sujet de cet écrit a rapport à certaines questions touchées par Léonard au cours du cahier F ; il est donc raisonnable de croire que l'ouvrage auquel Léonard fait allusion est bien celui qu'indique M. Ravaisson-Mollien.
Mais comment faut-il interpréter le nom Albertucco, qui précède la mention de cet ouvrage? M. Ravaisson-Mollien propose, avec un point de doute, la traduction : Leone Battista Alberti». M. Eug. Mûntz^ admet, en effet, que cette indication se rapporte à Alberti.
1 . A la table des matières du nis. K, au mot Alberlucciiis, M. HaVaissoii-MoUien écrit : « Mon frère Louis llavaisson-Mollien, de la HilDliothèque Ma^ariile, me fait remarquer qu'un des deux Alhert de Saxe, Franciscain du xv' siècle, fut appelé Albertuccius. »
a» Eugène Miuilz, Léonard de Vinci, l'artiste, le penseur, le savant, p. 3oS (en note), Paris, 1899.
ALBERT DE SAXE RT LEONARD DE VTNCf 21
De prime abord, une remarque rend douteuse cette interprétation ; Léonard cite A^lberti en d'autres passages i ; il ne l'y nomme point Albertucco, mais Battista Alberti. D'autre part,, nous saA^ons qu'au xvi" siècle, on a coutume de désigner Albert de Saxe par le surnom à' Alheriutius ou Albertaccius, INous sommes donc conduits à penser que l'auteur mentionné par Léonard n'est point Alberti, mais Albertus de Saxonia.
Cette présomption est confirmée par cette autre remarque : La seconde partie du Tractatiis proportiomim d'Albert de Saxe, si souvent imprimée au xv^ siècle et à la fin du xvi^ siècle, est intitulée 2 : Tractatas de proporiione velocitatum in molibus. Il semble donc tout naturel que Léonard ait rapproché cet écrit de celui de Marliano.
Dans un moment, nous verrons ces présomptions se changer en certitude.
La mention : « Albert, De Cœlo et Mundo » est regardée par M. Ravaisson-MoUien comme se rapportant à Albert le Grand. Mais rien, dans les notes que renferme le cahier F, ne rappelle les théories physiques de Maître Albert; nous verrons, au contraire, que l'on y peut reconnaître des emprunts nombreux et importants aux Quaestiones in libros de Cœlo et Mundo composées par Albert de Saxe ; c'est donc sûrement cet écrit que Léonard avait en mains et qu'il a entendu mentionner par ces mots : « Alberto decelo e mundo. »
Les considérations qui précèdent nous montrent que Léonard de Vinci, lorsqu'il jetait ses pensées sur les feuillets du Cahier F, avait sans doute en mains deux ouvrages d'Albert de Saxe : le Tractatas proportionum et les Quœstiones in libros de Cœlo et Mundo. Mais, lors même qu'il ne nous en eût point laissé le témoignage, l'étude de ses notes nous eût bientôt appris qu'il avait médité les doctrines du vieux maître en Sorbonne.
Qu'est-ce que Léonard a emprunté au Tractatas proportionum
1. Les Manuscrits de Léonard de Vinci, publiés par Ch. Ravaisson-Mollien ; ms. F de la Bibliothèque de l'Institut, fol. 82, recto; ms. G de la Bibliothèque de l'Institut, fol. 54, recto.
2. B. Boncompagni. Intorno al un comento di-BenedettoTTlttori, medico Faentino, al Tracta tus proportionum di Alberti di Sassonia (Bullelino di Bibliografia e di Storia dcUc Slcienze matematiche e fisiche, t. IV, p. /igS; 187 1).
d'Albert et au traité De proportione motuum in velocitale de Marliano? Sans doute, ces propositions i qui, toutes, découlent du vieil axiome péripatéticien : La vitesse d'un mobile est proportionnelle à la force qui meut ce mobile. A cet égard, il peut sembler bien difficile d'émettre une affirmation formelle. Développées par tous les commentateurs d'Aristote, depuis Alexandre d'Aphrodisias et Simplicius, ces propositions étaient du domaine commun. Heureusement, le témoignage même de Léonard nous apporte, à cet égard, une certitude. Voici ce que nous lisons dans un de ses cahiers ^ : (( Albert de Saxe dit, dans son Des proportions, que si une puissance meut un mobile avec une certaine vitesse, elle mouvra la moitié de ce mobile du double plus vite. Il ne me paraît pas ainsi, à moi... »
Non moins saisissants et probants sont les rapprochements que Ton peut faire entre mainte note de Léonard et les Questions d'Albertutius sur le De Cœlo et Mundo. Prenons, par exemple, ce que nous lisons dans ces deux auteurs au sujet de la figure que l'on voit dans la Lune.
Voici comment s'exprime Albert de Saxe 3 : « On demande, en quatrième lieu, si cette tache qui apparaît dans la Lune provient de la diVersité des parties de la Lune ou bien si la cause en est extrinsèque à cet astre.
» On tente de prouver qu'elle ne provient pas de la diversité des parties de la Lune. En premier lieu, en effet, la Lune est un corps simple; or les parties d'un corps simple, considérées sous un même rapport, sont toutes semblables entre elles; cela est apparent dans l'eau, dans l'air et dans les autres corps simples.
» En second lieu, les parties du Soleil ou bien celles de toute autre étoile sont semblables et uniformes en rareté et densité ; il en est donc de même des parties de la Lune; et, par conséquent, cette apparence de tache ne peut provenir de la diversité des parties de la Lune.
1. Les Manuscrits de Léonard de Vinci, ms. F, fol. 26, reclo, et fol. 3i, verso.
2. Les manuscrits de Léonard de Vinci, publics par Ch. Ravaisson-Mollicn; ms. 1 de la Bibliothèque do l'Institut, fol. lao (72), recto.
3. Ali)erli do Saxonia Quaistiones in libros de Cœlo et Mundo; in libruni 11 quaestio XXIV (td. i.',f)^) vol XXII (Ed. i5i8).
» Troisièmement, si elle avait une telle cause, c'est donc que diverses parties de la Lune seraient plus rares et d'autres moins; mais on prouve qu'il n'en est pas ainsi; car, dans les éclipses de Soleil, les rayons du Soleil parviendraient jusqu'à nous en traversant les parties de la Lune qui sont les plus rares; et cela est évidemment faux.
» Enfin, on prouve que cette apparence de tache provient d'une cause extrinsèque. Le corps même de la Lune est un corps lisse, bien poli et semblable à un miroir; la Terre, se trouvant en regard de la Lune, y engendre son image et ressemblance comme dans un miroir; lors donc que nous regardons la Lune, nous y voyons la Terre par réflexion, et de là cette apparence de tache.
» Au sujet de cette question, j'examinerai d'abord la question en elle-même, j'exposerai les diverses opinions qui ont été émises à son sujet et je les réfuterai. En second lieu, j'exposerai l'opinion que je crois véritable.
» En premier lieu, il existait une opinion selon laquelle la tache qui apparaît dans la Lune avait pour cause une vapeur élevée par la Lune même; interposée entre l'astre et nous, cette vapeur nous obscurcissait certaines parties de la Lune. Un commentateur ajoute que, selon certains, la Lune attirait à elle une telle vapeur pour s'en nourrir.
)) D'autres disent que la Lune a un grand pouvoir sur les eaux et l'humidité; sa nature est donc d'attirer au-dessous d'elle une semblable vapeur. Tous ces auteurs s'accordent donc à attribuer la tache qui apparaît dans la Lune, non point à la diversité des parties lunaires, mais à une cause extrinsèque.
» Mais cette opinion n'est pas valable. Ces exhalaisons et ces vapeurs ne seraient point attirées également en tout temps; elles n'auraient point une figure toujours semblable à ellemême, mais essentiellement changeante. Au contraire, cette tache apparaît constamment et a toujours la même forme; par conséquent, elle n'est point causée par une vapeur ou exhalaison interposée entre la Lune et nous.
» On ne peut, surtout, regarder comme valable l'opinion
2^ ÉTinrS SUR LEONARD DE VINGT
des premiers, selon lesquels la Lune attire à soi des vapeurs afin de s'en nourrir; les corps célestes n'ont pas à se nourrir, car ils ne sont sujets ni à la génération, ni à la corruption, ni à l'altération.
» Une autre opinion prétendait que cette tache est la repré sentation de quelque objet de ce monde inférieur, soit de la Terre, soit des montagnes, soit de quelque chose d'analogue; ces corps seraient vus dans la Lune comme des corps peuvent être vus par réflexion dans un miroir, et cela parce que, selon cette opinion, la Lune est polie comme un miroir.
)) Cette opinion ne vaut pas; car lorsque la Lune se meut, la partie de la Lune où paraît cette tache devrait changer d'un instant à l'autre; exactement comme les images changent de place dans un miroir en mouvement; et cela n'est point.
» D'ailleurs, si la Lune avait le pouvoir de réfléchir les images des corps, l'image de la Terre tout entière devrait apparaître dans la Lune; or, il est faux qu'elle y apparaisse, car la Terre n'a point la forme de cette tache.
» En second lieu, le Commentateur émet une troisième opinion que je crois véritable : Cette tache proviendrait de la diversité des parties de la Lune qui seraient plus ou moins rares ou plus ou moins denses les unes que les autres. Les parties en lesquelles la tache se montre sont les plus rares, ce qui les rend moins aptes à reluire; les parties qui les avoisinent sont plus denses et, par là, brillent davantage. Cela se comprend par analogie avec l'albâtre; les parties de l'albâtre qui sont très denses et non transparentes paraissent fort blanches; celles qui sont transparentes comme du verre sont obscures et tirent sur le noir. Si l'on demande pourquoi la Lune présente de telles différences entre ses diverses parties, il faut répondre que telle est sa nature... »
(( Réponses aux arguments du début. — Au premier, je répondrai que la Lune est, en ellet, simple en substance; mais que cela nVmpêche pas qu'elle ne puisse, entre ses diverses parties, présenter des dillerences de rareté et de densité.
» \u second, je répondrai qu'il n'y a point de comparaison entre le Soleil et les étoiles, d'une part, et la Lune, d'autre
ALIJERT DE SAXE ET LEO^VARD DE VINCI 2iD
part. Il n'y a pas lieu d'assigner la cause de cette dissemblance; elle tient à la nature de ces corps.
» Au sujet du troisième, je dirai qu'une partie de la Lune est, il est vrai, un peu plus rare que l'autre; mais qu'elle n'est pas rare à ce point que les rayons solaires puissent traverser toute l'épaisseur de la Lune.
)) Ce qu'il faut répondre au dernier argument découle de la réfutation de la seconde opinion. »
Lisons maintenant ce qu'écrit Léonard de Vinci i sur ce même sujet des taches de la Lune.
« Taches de la Lune. — Quelques-uns disent qu'il s'en élève des vapeurs semblables à des nuages et qu'elles s'interposent entre la Lune et nos yeux. S'il en était ainsi, jamais de telles taches ne seraient stables ni de position ni de figure, et en voyant la Lune en divers aspects, ces taches, quand même elles ne varieraient pas, changeraient de figure comme fait la chose qu'on voit par plusieurs côtés.
» On a dit aussi que les taches de la Lune sont dues à ce que la Lune est, en soi, de raretés et densités diverses. S'il en était ainsi, dans les éclipses de Lune (sic), les rayons solaires pénétreraient par quelque partie dans la susdite rareté; un tel effet ne se voyant pas, ladite opinion est fausse.
)) D'autres disent que la surface de la Lune étant nette et polie, elle reçoit en soi comme un miroir la ressemblance de la Terre.
» Cette opinion est fausse, puisque la Terre découverte par l'eau a, sous différents aspects, diverses figures; car quand la Lune est à l'orient, elle réfléchirait d'autres taches que quand elle est au-dessus de nous, ou que quand elle est à l'occident; or, les taches de la Lune, comme on le voit à la pleine lune, ne varient jamais dans le mouvement fait par elle dans notre hémisphère,
» Une deuxième raison est que la chose réfléchie dans la convexité prend une petite partie du miroir, comme il est prouvé en la perspective. Une troisième raison est qu'à la
I. Les Manuscrits de Léonard de Vinci, ms. F, fol. 8^, recto, 8/4, verso, et 85, recto.
pleine lune, la Lune voit seulement le milieu de la sphère de la Terre illuminé, dans laquelle l'Océan resplendit avec les autres eaux, et la Terre fait des taches dans cette splendeur; et ainsi on verrait la moitié de notre Terre ceinte par la splendeur de la mer éclairée par le Soleil et, dans la Lune, une telle ressemblance serait une minime partie de celle Lune. La quatrième raison est que la chose qui resplendit ne se mire pas dans une autre splendeur; donc la mer prenant la splendeur du Soleil, comme fait la Lune, la Terre ne pourrait pas s'y réfléchir sans qu'on y vît se réfléchir particulièrement le corps du Soleil et de chacune des étoiles à elle opposées.
» D'autres disent que la Lune était composée de parties plus ou moins transparentes, comme si une partie était en sorte d'albâtre, et quelque autre en sorte de cristal ou de verre. 11 s'ensuivrait que le Soleil frappant avec ses rayons dans la partie moins transparente, la lumière resterait à la surface; ainsi la partie plus dense resterait illuminée, et la partie moins dense montrerait les ombres de ses profondeurs obscures. Ainsi compose-ton la qualité de la Lune et cette opinion a plu à beaucoup de philosophes, surtout à Aristote. Et pourtant c'est une fausse opinion, parce que sous les divers aspects que la Lune et la Terre offrent souvent à nos yeux, nous verrions ces taches varier et se faire tantôt obscures et tantôt claires. Elle se feraient obscures quand le Soleil est à l'occident et la Lune au milieu du Ciel, car alors les concavités transparentes prendraient ombre jusqu'au plus haut des lèvres de ces concavités transparentes, parce que le Soleil ne pourrait pas faire pénétrer ces rayons dans les bouches de ces concavités. Elles paraîtraient claires à la pleine lune, lorsque la Lune à l'orient regarde le Soleil à l'occident; alors le Soleil illuminerait jusqu'aux fonds de telles transparences; et ainsi, aucune ombre ne se produisant, la Lune ne nous montrerait pas en ce temps les susdites taches; et ainsi, tantôt plus, tantôt moins, selon les changements du Soleil par rapport à la Lune et de la Lune par rapport à nos yeux, comme je l'ai dit ci-dessus. »
La comparaison de ces deux textes ne saurait laisser place
au doute; lorsque Léonard écrivait ses réflexions sur les taches de la Lune, il venait de lire la discussion d'Albert de Saxe sur le même sujet. 11 l'avait lue, d'ailleurs, comme peut lire un homme de génie qui, bien rarement, se résigne a suivre servilement la pensée d'aulrui; aux objections qu'Albertutius avait adressées à certaines hypothèses, il avait ajouté ou substitué ses propres objections ; et l'explication même à laquelle le vieux maître en Sorbonne avait accordé ses préférences n'était pas demeurée sauve des critiques du grand peintre. Nous verrons plus loin que celui-ci avait, à son tour, une explication à proposer.
Léonard s'inspire encore des Quœstlones d'Albert de Saxe, mais il s'en inspire toujours avec la même liberté, lorsqu'il discute cette question, soulevée par les Pythagoriciens et parles Platoniciens: Les mouvements célestes produisent-ils des sons?
Albert de Saxe avait observé i que « le mouvement, lorsqu'il est rapide, cause un son, pourvu cependant qu'il soit accompagné des conditions nécessaires à la production du son, telles qu'un frottement, un ébranlement de l'air, et autres semblables; mais toules ces conditions font défaut dans le mouvement des corps célestes. »
En ce mouvement, (( il ne se produit point de frottement énergique, car les corps célestes sont lisses et polis; et cependant un frottement énergique est nécessaire pour que le mouvement des corps engendre un son. »
11 ne faut point se représenter le mouvement de deux orbites voisines à l'image du mouvement de deux roues d'engrenage. « Une orbite n'entraîne point violemment l'orbite voisine; il n'y a point d'entraînement des orbites l'une par l'autre, car les surfaces des corps célestes sont parfaitement lisses; elles ne présentent point d'aspérités par lesquelles une orbite puisse s'accrocher à l'autre et l'entraîner dans son mouvement. »
D'autre part, dans les mouvements célestes, on ne trouve pas (( cette percussion ou cet ébranlement de l'air qui est nécessaire pour qu'il y ait son. On objectera peut-être que cet ébranlement de Pair n'est point indispensable à la génération
I. Alberti de Saxonia Quœstiones in libros de Cœlo et Mundo, in librum II quapslio XVI (Ed. 1/192) vel XV (Ed. i5i8}.
du son, mais seulement à sa propagation. Cette objection est sans valeur. Je pourrais, en effet, en raisonnant de même, prétendre qu'il y a un son dans un corps quelconque lorsqu'il est en repos, mais qu'on ne l'entend pas, parce que ce corps en repos ne communique aucun frémissement à l'air qui l'environne et que ce frémissement est nécessaire pour que le son soit entendu, car la species du son se propage par l'intermédiaire de l'air vibrant. »
L'influence de ces raisonnements se reconnaît, mais, parfois, profondément modifiée, dans ce passage écrit par Léonard' : « Du frottement des cieux, s'il fait un son ou non. Tout frottement est causé par l'air frappant un corps dense, et s'il est fait par deux corps graves entre eux, c'est au moyen de l'air qui les entoure; et ce frottement là consume les corps frottés. Donc il suivrait que les cieux dans leur frottement, pour ne pas avoir d'air entre eux, ne produiraient pas de son. Si cependant ce frottement avait vérité, ces cieux, en tant de siècles durant lesquels ils ont tourné, auraient été consumés par leur si immense vitesse de chaque jour. Et s'ils faisaient un son, celui-ci ne pourrait se répandre, puisque le son de la percussion faite sous l'eau s'entend peu, et s'entendrait moins ou pas du tout dans les corps denses. Le frottement non plus des corps polis ne fait pas de bruit, et c'est de même qu'il se trouverait qu'il ne se fait pas de bruit au contact ou frottement des cieux. Et si ces cieux ne sont pas polis au contact de leur frottement, il suit qu'ils sont globuleux ou rugueux, donc leur contact n'est pas continuel, et s'il en est ainsi, le vide se produit, lequel on conclut ne pas se trouver dans la nature. Donc il est conclu que le frottement aurait consumé les termes de chaque ciel, et autant il est plus rapide vers le milieu que vers les pôles, il se consumerait plus au milieu qu'aux pôles ; puis il n'y aurait plus de frottement et le son cesserait, et les danseurs s'arrêteraient, à moins que des cieux l'un ne tournât à l'orient et l'autre au septentrion. »
Entre les doctrines d'Albert de Saxe et les opinions émises par Léonard, on pourrait faire maint rapprochement analogue;