‹ Études sur Léonard de Vinci (volume 3)Chapitre 7 sur 81 · I. Us Manu}tcrits de Léomrd de Vinci, ms. F, fol. 5C, verso · texte numérisé non relu

I. Us Manu}tcrits de Léomrd de Vinci, ms. F, fol. 5C, verso

ALlilillT DE SAXE ET LEONARD DE \HNCI 29

on pourrait, par exemple, comparer ce passage ' du premier : (( Si un mobile se mouvait dans le vide, il ne causerait aucune chaleur; car le mouvement n'engendre de la chaleur que par le frottement du mobile contre le milieu, » à celte phrase 2 du second : « Le frottement très rapide de deux corps denses engendre du feu. » Mais ne nous arrêtons pas à toutes les concordances de détail que Ton pourrait relever; portons notre attention sur celles qui ont trait à la théorie de la gravité développée par Albertutius; cette théorie, en effet, paraît avoir sollicité d'une manière toute spéciale l'attention de Léonard de Vinci.

Voici d'abord un fragment 3 où Léonard reproduit la distinction essentielle sur laquelle repose la théorie d'Albert de Saxe.

(( Du centre du grave. Tout corps non uniforme a trois centres, c'està dire de la grandeur, de la gravité accidentelle^ et de la gravité naturelle; mais si on incorporait le centre du Monde, il manquerait le centre de la gravité accidentelle. »

(( Des corps non uniformes qui ont un centre de grandeur et un centre de gravité naturelle. Et on ne pourra recevoir le centre du Monde sinon dans le centre de gravité et celui de la grandeur restera à part. »

Dans cet autre fragment 5, Léonard montre, suivant l'avis d'Albert de Saxe, comment le centre de gravité de la Terre subit de perpétuels changements de lieu :

(( Parce que le centre de la gravité naturelle de la Terre doit être au centre du Monde, la Terre va toujours en s'allégeant

1. Alberti de Saxonia Quœstiones in libros de Physico Audita; in librum IV quaestio IX.

2. Les Manuscrits de Léonard do Vinci, nis. F, fol. 85, verso. — Ce passage me paraît être le seul que Ton pourrait invoquer si l'on voulait prétendre que Léonard a connu les Quœstiones sur la Physique ; il est, je crois, insuffisant à établir cette opinion. Léonard n'a probablement connu que les Quœstiones sur le De Cœlo, seules imprimées avant i5o8.

3. Les Manuscrits de Léonard de Vinci, ms. F, fol. 54, recto.

t\. Il me parait facile de deviner ce que Léonard entend par centre de la gravité accidentelle; la gravité accidentelle désigne, pour beaucoup de scolastiques, ce que Léonard nomme généralement iinpeto; cette notion confuse correspond plus ou moins exactement à nos idées modernes de vitesse acquise, de quantité de mouvement et de force vive; de même que, pour Léonard, la gravité naturelle a son siège en un point, le centre de gravité naturelle, de même la gravité accidentelle est condensée au centre de gravité accidentelle. Si le grave incorpore le centre du Monde, il y demeure en repos, et la gravité accidentelle disparaît avec son centre.

5, Les Manuscrits de Léonard de Vinci, ms. F, fol. 70, recto.

3o ÉTUDES SLK LEOINARD DE YliNCI

en quelque partie, et la partie allégée pousse en haut, et submerge autant de la partie opposée qu'il en faut pour qu'elle joigne le centre de la susdite gravité au centre du Monde; et la sphère de Teau tient constamment sa surface équidistante au centre du Monde.

» Où le Soleil est droit au-dessus, la Terre s'allège; couverte par Fair, les eaux et la neige lui ont manqué; du côté opposé, les pluies et les neiges alourdissent la Terre, la poussent vers le centre du Monde et éloignent de ce centre les parties allégées; ainsi la sphère de l'eau conserve l'égalité de distance du centre de sa sphère, mais non de la gravité. »

Albertutius avait montré comment la Terre tendait constamment à la sphéricité; Léonard reprend i les mêmes considérations :

« Da Monde. Tout grave tend en bas, et les choses hautes ne resteront pas à leur hauteur, mais avec le temps elles descendront toutes et ainsi, avec le temps, le Monde restera spliérique et, par conséquent, sera tout couvert d'eau. »

Albert avait reculé devant cette conséquence ; il s'était efforcé d'expliquer comment une terre ferme émergerait toujours hors des eaux. C'est en énumérant les opinions à réfuter qu'il avait écrits ces mots : « Omne grave tendit deorsum nec perpetuo potest sic sursum sustineri, quare jam totalis terra esset sphierica et undique aquis cooperta. » Plus audacieux, Léonard n'hésite pas à annoncer que le jeu même de la gravité tend à l'inondation totale de l'Univers; non seulement il transcrit ^ mot pour mot la phrase d'Albert de Saxe : a Omne grave tendit deorsum nec perpétue potest sic sursum sustineri, quare jam totalis terra esset facta sphaerica, » mais encore il revient avec insistance sur cette prophétie.

(( Si la Terre était sphérique '•, aucune partie n'en serait découverte par la spbère de l'eau... Perpétuels sont les bas lieux du fond de la mer, et les cimes des monts sont le

1. Les Manuscrits de Léonard de Vinci, ms. F, fol. 84, recto.

2. Alberti de Saxonia Qua'sliones in libros de Cœlo et Mundo; in librum II qua^stio XXVIII (Ed. ihv^;.) vcl \XVI (Ed. i5i8).

o. Les Manuscrits de Léonard de ^ inci, ms. F, fol. 8/i, recto. V Les Manuscrits de Léonard de Mnci, nis. F, fol. I"):!, verso.

ALBERT DE SAXE ET LEONARD DE VlINCI 3l

contraire; il suit que la Terre se fera sphérique et toute couverte des eaux, et sera inhabitable. »

Dans ce continuel travail de la gravité qui, perpétuellement, tend à arrondir la terre ferme, l'érosion produite par les eaux pluviales joue un rôle essentiel ; Albert de Saxe nous a signalé ce rôle; il nous a montré également comment l'érosion avait sculpté le relief du sol. Léonard reprend ces considérations; mais il les expose* en ingénieur habitué à l'observation minutieuse des phénomènes produits par les eaux courantes :

u Si la terre des antipodes qui soutient l'Océan s'élevait et se découvrait beaucoup hors de cette mer, étant presque plane, de quelle façon pourraient se créer avec le temps les monts et les vallées, et les pierres des diverses couches?

» La fange ou sable, d'où l'eau s'écoule, quand elle reste découverte par les inondations des fleuves, nous enseigne ce qui se demande ci-dessus.

» L'eau qui s'écoulerait de la terre découverte par la mer, quand cette terre s'élèverait beaucoup au-dessus de la mer, bien qu'elle fût presque plane, commencerait à faire divers ruisseaux pour les parties plus basses de celle surface, et ceux ci, commençant ainsi à se creuser, se feraient réceptacles des autres eaux environnantes ; de cette façon ils acquerraient, dans toute partie de leur longueur, de la largeur et de la profondeur, leurs eaux croissant toujours jusqu'à ce que toute cette eau se soit écoulée ; et ces concavités seraient ensuite les cours des torrents qui reçoivent les eaux des pluies; et ainsi elles iraient consumant les berges de ces fleuves jusqu'à ce que les terres qui les séparent les uns des autres se fissent monts aigus et que, l'eau s'écoulant, ces collines commençassent à se sécher et à créer les pierres en ci)uches plus ou moins grandes selon les épaisseurs des fanges que les fleuves auraient portées dans la mer avec leurs déluges. »

Albert admet que c'est le centre de gravité de la terre ferme qui occupe le centre du Monde; la présence de l'eau en certaines parties de la surface qui termine la terre solide, son absence en d'autres parties de cette même surface ne sauraient

X. Les Manuscrits de Léonard de Vinci, ms. F, foi. ii, verso.

32 ÉTLDES SUR LEONARD DE \I^Cl

déranger ce centre de gravité. Léonard de Vinci a-t-il admis cette théorie?

Léonard connaît le principe sur lequel elle repose; il rénonce ^ en résumant Albert de Saxe: a Aucun élément simple n'a de légèreté ni de gravité dans sa propre sphère, et si la vessie pleine d'air pèse plus aux balances qu'étant vide, c'est parce que cet air est condensé; et le feu pourrait se condenser de telle façon qu'il serait plus lourd que l'air ou égal à l'air, et peut-être plus lourd que l'eau et devenant égal à la terre. »

Mais de ce qu'il a connu de cette théorie, il n'en résulte point qu'il l'ait adoptée; en tout cas, il n'a pas admis sans conteste le corollaire qu'Albertutius en avait prétendu tirer.

La modification qu'il semble disposé à apporter à ce corollaire est d'ailleurs bien singulière ; il pense que l'eau n'alourdit pas la partie du globe qu'elle recouvre, mais, au contraire, l'allège ; il regarde cette proposition comme une conséquence du principe d'Archimède. Voici le passage 2 oii se trouve exposée cette étrange opinion :

(( Si la Terre couverte par la sphère de l'eau est plus ou moins grave qu'étant découverte. Je réponds que ce grave pèse plus qui est en milieu plus léger. Donc la terre qui est couverte par l'air est plus grave que celle qui est couverte par l'eau... » Deux petits croquis représentent des pyramides, en parties immergées dans une sphère liquide, en partie émergées; à côté de ces croquis, on lit : « Je dis que le centre de gravité de la pyramide étant placé au centre du Monde, cette pyramide changera de centre de gravité si elle est ensuite en partie couverte par la sphère de l'eau ; et donnes-en exemple avec deux poids cylindriques égaux et semblables dont l'un soit à moitié dans l'eau et Tautre tout dans cette eau. Je dis que celui qui reste à moitié hors de l'eau est plus grave, comme il est prouvé. ))

A une théorie formellement contraire aux lois de rHvdrostatique, Léonard de Vinci en a substitué une autre qui ne s'accorde pas mieux avec les principes de cette science. Nous

1. Les ManuscrUs do Léonard do Vinci, ms. F, fol. O9, verso. ■j. Les Manuscrits de Léonard de Vinci, nis. F, foL 0(j, recto.

allons voir que le grand peintre fut souvent mieux inspiré, soit qu'il se proposât simplement de développer les pensées d'Albert de Saxe, soit qu'il rejetât les doctrines du scolastique en faveur de théories nouvelles.

Ce que Léonard de Vinci a ajouté aux théories d'Albert de Saxe

Léonard de Vinci a donc étudié les Quœsliones in libros de Cœlo et Mando composées par Albert de Saxe ; il ne les a point étudiées en lecteur attentif, désireux de pénétrer très complètement la pensée d'un auteur et de se l'assimiler très exactement; il les a étudiées avec un sens critique toujours en éveil, avec une imaginalion toujours prête à enfanter des hypothèses nouvelles, avec une habileté de géomètre et un talent d'observateur toujours disposé à enrichir les doctrines d'Albert de Saxe ou à leur substituer des théories différentes.

Les discussions que développe Alberlutius suggèrent à Léonard des problèmes nouveaux.

Ainsi le vieux maître en Sorbonne examine, après Aristote, cette question I : Peut-il exister deux mondes semblables, construits autour de deux centres distincts? Bien qu'avec le Philosophe, il tienne pour la négative, il examine quelques corollaires de l'hypothèse affirmative.

En chacun de ces deux mondes semblables, il y aurait une terre; ces deux terres de même nature se comporteraient de même à l'égard des centres des deux mondes; c chacune de ces deux terres aurait tendance à se mouvoir non seulement vers le centre du monde au sein duquel elle se trouve, mais aussi vers le centre de l'autre monde;» « il n'en résulte pas que chacune de ces deux terres tendrait vers l'autre; chacune d'elles, si on l'écartait du centre du monde auquel elle appar^

I. Albcrti de Saxonia Quœstiones in libros de Cœlo et Mando; in librum I qua^stio XII (Ed. i/,(ja) vol \ (Ed. i5i8).

p. DLllEM. 3

tient, se dirigerait vers ce centre et non vers l'autre, parce qu'elle est plus rapprochée de celui-là; mais s'il lui arrivait d'être placée à égale distance des deux centres, elle se tiendrait en équilibre entre eux, comme un morceau de fer entre deux aimants qui l'attireraient également».

Léonard, ayant lu ce passage, se pose d'autres questions analogues à celle qu'a examinée Albert de Saxe. Le premier problème qui sollicite son attention ^ concerne le mouvement d'un grave qui parcourt la perpendiculaire menée à la ligne de jonction de deux centres par le milieu de cette ligne.

(( Donnés les centres de deux mondes sans éléments, très éloignés Vun de Vautre, et donné un grave uniforme dont le centre de gravité soit également éloigné des deux dits centres, puis un tel grave étant laissé tomber, quel sera son mouvement?

» Il ira longtemps se mouvant avec un mouvement ayant toute partie de sa longueur également distante de chacun des centres, et finalement, il s'arrêtera à une égale distance de chacun des deux dits centres, au plus prochain lieu qu'ait la ligne de son mouvement. »

D'autres questions analogues se présentent à l'esprit de Léonard 2 :

(( Donné que serait le contact de deux corps terrestres avec leurs éléments, quelle figure prendraient les éléments à leur contact?

» Donné un grave sphérique au contact de l'élément du feu avec l'autre élément du feu, qui pèse autant vers l'un des centres de tels éléments que vers le centre des autres éléments, ce grave descendra obliquement et se posera sur le contact des deux corps terrestres..., et son mouvement sera oblique. » Léonard entend par ces derniers mots que la trajectoire de ce grave, dirigée suivant une perpendiculaire à la ligne qui joint les deux centres, ne sera verticale ni pour l'une ni pour l'autre des deux terres en contact.

Les problèmes relatifs à l'action simultanée de deux centres fixes étaient destinés à solliciter les efforts des géomètres qui

I. Les Manuscrits de Léonard de Vinci, ms. F, fol. 83, verso. À. Les Manuscrits de Léonard de Vinci, loc. cit.

ÀLBJikT DÉ SAXE ET LEOiNARt) DE Vl.NCÎ 35

ont suivi Newton. A l'époque où Léonard écrivait ses notes, de tels problèmes, loin de pouvoir être résolus, ne pouvaient même être posés d'une manière complètement déterminée.

Parfois, Léonard se posait à lui-même des problèmes mieux adaptés aux connaissances mathématiques qui avaient cours de son temps et, dans ce cas, il en obtenait la solution; de ce nombre est la recherche du centre de gravité du tétraèdre.

La théorie de la pesanteur développée par Albert de Saxe faisait un constant appel à la considération du centre de gravité des solides; mais la recherche de tels centres de gravité n'avait presque jamais sollicité les efforts des géomètres. Dans ses immortels ouvrages, Archimède avait seulement enseigné comment on peut déterminer le centre de pesanteur de figures planes; assurément, ses recherches sur les corps flottants nous montrent qu'il connaissait le centre de gravité du paraboloïde de révolution, mais le procédé par lequel il l'avait obtenu ne nous a pas été transmis. Pappus, tout en donnant la définition du centre de gravité pour des corps à trois dimensions, n'a ensuite traité de ce point qu'en des figures planes. C'est seulement au milieu du xvi'^ siècle que les travaux de Maurolycus et de Commandin ont inauguré l'étude du centre de gravité des solides.

Or, Léonard de Vinci avait, d'un demi-siècle, précédé Maurolycus et Commandin, comme en témoigne cette courte note' :

« Le centre de toute gravité pyramidale est dans le quart de son axe, vers la base; et si tu divises l'axe en 4 [parties] égales, et que tu entrecoupes deux des axes de cette pyramide, une telle intersection aboutira au susdit quart. »

Quelle démonstration avait fourni à Léonard de Vinci ce beau théorème, que Maurolycus devait retrouver seulement en i5/^8.^ Nous en sommes réduits, sur ce point, aux conjectures que nous suggèrent les figures jointes à l'énoncé. Léonard montrait sans doute que le centre de gravité du solide devait se trouver sur la ligne qui réunit un sommet au centre de gravité de la base opposée; il' reconnaissait alors que ce centre

1. Les Manuscrits de Léonard de Vinci, ms. F, fol. 5i, recto.

de gravité était le point de concours des quatre lignes analogues issues des quatre sommets du tétraèdre i.

Il n'est pas douteux que ce problème de Géométrie ne se soit présenté à l'esprit de Léonard à propos de la théorie de la pesanteur donnée par Albert de Saxe; nous avons vu, en effet, qu'au moment de discuter la doctrine de cet auteur touchant les relations de la terre solide, de son centre de gravité et de la sphère des eaux, Léonard de Vinci considérait ^ un ensemble analogue, où la terre était remplacée par une pyramide.

Ainsi, pour développer certaines doctrines d'Albert de Saxe, Léonard faisait parfois appel à son talent de géomètre; parfois, aussi, il usait des observations qu'avaient accumulées sa curiosité de naturaliste et sa sagacité d'ingénieur.

Albert de Saxe avait nettement caractérisé ces deux sortes de phénomènes géologiques : d'une part, l'érosion, produite par les eaux fluviales, qui entraîne à la mer la terre des continents; d'autre part, des oscillations du sol qui peuvent aller jusqu'à immerger certains continents et à faire sortir de l'Océan des terres nouvelles, longtemps couvertes d'eau.

Nous avons vu Léonard résumer avec netteté ces doctrines du vieux maître en Sorbonne; nous l'avons vu décrire les phénomènes d'érosion en hydraulicien qui les a minutieusement observés ; il n'hésite pas devant les opinions les plus audacieuses d'Albert de Saxe; il admet avec lui que les terres aujourd'hui habitables ont été jadis submergées.

A l'appui de ces opinions géologiques empruntées à Albert de Saxe, Léonard cite des preuves convaincantes, capables d'établir à la fois les phénomènes d'érosion qui ont constitué les dépôts sous- marins et les soulèvements par lesquels ces dépôts ont émergé de la surface des eaux; ces preuves sont fournies par les roches sédimentaires que l'on observe jusqu'au sommet des montagnes et par les fossiles que l'on y trouve.

1. Avec son inexactitude habituelle, Lihri (Histoire des Sciences mathématiques en Italie, t. III, p. fn ; i84o) dit : « La figure qui accompagne sa note prouve que Léonard décomposait les pyramides en plans parallèles à la base, comme on le fait à présent. » Les deux Hgures qui accompagnent la note de Léonard n'olTrcnt aucune trace de cette décomposition; seules y sont tracées les médianes des bases et les lignes joignant les sommets aux points de concours de ces médianes.

2. Les Manuscrits de Léonard de Vinci, ms. F, fol. G 9, recto.

(( Si les monts ^ n'étaient pas restés en grande partie découverts par les eaux, les cours des fleuves n'auraient par pu porter autant de limon dans la mer qu'est celui qui vient à être mêlé à une grande hauteur aux animaux qu'elle a renfermés. »

Les coquilles que nombre de roches sédimentaires renferment en abondance ont dû, de toute antiquité, attirer l'attention des hommes. Mais il fallut bien longtemps pour qu'on y vît la preuve des mouvements du sol par lesquels le fond des mers est devenu terre ferme. En ces simulacres des coquillages qui vivent encore aujourd'hui au sein des mers on prétendait voir d'étranges dispositions prises par les pierres sous l'influence de certaines constellations. Léonard s'élève 2 avec force contre la puérilité de telles opinions :

(( Et si tu veux dire que les coquilles sont produites par la nature dans ces montagnes moyennant les constellations, par quelle voie montreras -tu que ces constellations font les coquilles de diverses grandeurs et de divers âges et de diverses espèces en un même endroit?

» Et comment m'expliqueras -tu le gravier congelé par degrés à diverses hauteurs des hauts monts, parce que là se trouvent des graviers de diverses régions, apportés de divers pays par le cours des fleuves en cet endroit? Le gravier n'est pas autre chose que des morceaux de pierre qui ont perdu les angles par leur longue révolution, et par diverses percussions et chutes qu'ils ont eues au moyen des courses des eaux qui les ont conduits en ce lieu.

» Gomment prouveras -tu le très grand nombre d'espèces diverses de feuilles congelées dans les hautes pierres de tels monts, et l'algue, herbe de mer, se trouvant à être mêlée aux coquilles et aux sables? Et ainsi tu verras tputes sortes de choses pétrifiées ensemble, avec des écrevisses de mer morcelées et entremêlées de ces coquilles. »

Pour justifier plus complètement l'origine qu'il attribue à

1. Les Manuscrits de Léonard de Vinci, ms. F, fol. 78, "verso.

2. Les Manuscrits de Léonard de Vinci, ms. F, fol. 80, verso. En titre: Des coquillages des montagnes.

38 KTUDES SLR LEONARD DE VINCI

ces débris végétaux et animaux, Léonard explique par quel mécanisme se sont formées les diverses sortes de fossiles que l'on peut observer. Citons en entier ce fragment i, où Léonard se montre observateur si sagace et si exact :

(( Quand la nature vient à la formation des pierres, elle produit une qualité d'humeur visqueuse qui, en séchant, se fige avec les choses qui s'y enferment sans changer ces choses en pierres, mais en les conservant avec la forme avec laquelle elle les a trouvées. C'est pour cela que les feuilles sont trouvées entières au dedans des pierres formées au bas des montagnes, avec le mélange de diverses espèces que leur ont laissées les inondations des fleuves nées au temps des automnes; là, les fanges des inondations suivantes les recouvrirent, puis ces fanges s'agrégèrent avec la susdite humeur et se changèrent en couches de pierres par degrés, selon les degrés de fange. »

(( Des os des poissons qui se trouvent dans les poissons pétrifiés . Tous les animaux ayant les os en dedans de leur peau qui ont été couverts par les fanges des eaux des fleuves sortis de leurs lits ordinaires ont été à la minute imprimés en ces fanges. Et avec le temps, les lits des fleuves étant abaissés, ces animaux imprimés et enfermés dans ces fanges qui ont consumé leur chair et leurs organes, les os seuls leur restant, leur orga* nisation étant décomposée, ces os sont tombés au fond de la concavité de leur empreinte. Et quand la fange, par son élévation au-dessus des eaux, s'est séchée de l'humidité aqueuse, dans celte concavité elle a pris l'humidité visqueuse, qui s'est faite pierre, enfermant avec elle ce qui s'y trouvait, remplissant de soi tous les creux. En trouvant la concavité de l'empreinte de tels animaux, elle pénètre subtilement dans les mêmes porosités de la terre par lesquelles l'air qui s'y trouvait s'échappe... Cette humeur, séchant, se fait pierre légère et conserve la même forme que les animaux qui ont laissé là leur empreinte, et elle en renferme les os. »

« Des animaux qui ont les os au dehors, comme les coquillages, colimaçons ou huîtres, capes, les « buoli » (9) et de semblables, qui sont d'espèces innombrables. — Quand les inondations des

I. Les Manuscrits de Léonard de Vinci, ms. F, fol. 80, recto, 79, verso, et 79, recto.

fleuves troublés de fine fange la déchargeaient sur les animaux qui habitaient sous les eaux voisines des rivages de la mer, ces animaux restaient empreints de cette fange ; et se trouvant beaucoup sous un grand poids de cette fange, ils devaient nécessairement mourir, les animaux dont ils avaient l'habitude de se nourrir leur manquant. La mer s'abaissant avec le temps, cette fange, les eaux salées écoulées, vint à se changer en pierre; et les coquilles de ces coquillages, dont les animaux avaient été consumés, se trouvaient, à la place de ceux-ci, remplies de fange; ainsi, au milieu de la transformation en pierre de toute la fange environnante, la fange qui était restée à l'intérieur des têts des coquillages un peu ouverts s'étant jointe, par cette ouverture de la coquille, à l'autre fange, vint, elle aussi, à se convertir en pierre; et ainsi tous les têts de ces coquillages restèrent entre les deux pierres, c'est-à-dire entre celle qui les enfermait et celle qu'ils contenaient. On en trouve en beaucoup d'endroits, et presque tous les coquillages pétrifiés dans les rochers des montagnes ont encore leur têt naturel, surtout ceux qui avaient assez vieilli pour qu'ils se soient conservés par leur dureté; et les jeunes, étant déjà réduits en chaux en grande partie, avaient été pénétrés par l'humeur visqueuse et pétrifiable. »

En écrivant ce fragment, Léonard créait la Paléontologie; et il l'avait écrit pour confirmer les théories géologiques d'un scolastique du xiv** siècle.

Ce que Léonard de Vinci a opposé aux doctrines d'Albert de Saxe.

Inventeur de génie lorsqu'il se propose de confirmer et de compléter les enseignements d'Albert de Saxe, Léonard n'est ni moins original, ni moins heureux, en certaines circonstances où il rejette les doctrines de son prédécesseur pour leur substituer des hypothèses nouvelles.

f^O KTDDES SUR LEONARD DE VINCI

Souvent, en effet, il se refuse à admettre les théories du vieux maître en Sorbonne, et son refus n'est pas toujours exempt de rudesse.

Les Pythagoriciens et les Platoniciens se plaisaient, on le sait, à établir un parallèle entre les cinq polyèdres réguliers convexes qu'avaient découverts les géomètres et les cinq essences simples dont l'Univers matériel était composé. Ils attribuaient le cube à la terre, l'icosaèdre à l'eau, l'octaèdre à l'air, le tétraèdre au feu, enfin le dodécaèdre à la cinquième essence, à celle dont le ciel est formé.

Aristote, et Albert de Saxe après lui % rejettent ces doctrines ; ils montrent, en particulier, que les éléments ne peuvent être construits au moyen de particules ayant la forme de polyèdres réguliers; parmi les polyèdres réguliers, deux seulement, le cube et l'octaèdre, peuvent paver l'espace et composer, par leur répétition, un réseau dont les mailles ne laissent aucun vide; les autres constitueraient des réseaux où resteraient des espaces vides que la nature ne peut souffrir.

Ce raisonnement, fort sensé cependant, n'est pas du goût de Léonard. Il prend vivement à partie le docteur scolastique, fidèle interprète, en ce cas, de l'opinion d'Aristote :

« De la figure des éléments 2, et d'abord contre ceux qui nient l'opinion de Platon, disant que si ces éléments se revêtaient l'un l'autre avec les figures que met Platon, il se produirait du vide entre l'un et l'autre... De sorte que qui a dit qu'il s'engendre du vide a fait un triste discours.

)) Des cinq corps réguliers^. — Contre quelques commentateurs qui blâment les anciens inventeurs, de qui naquirent les grammaires et les sciences, et se font cavaliers contre les inventeurs morts; et pourquoi ils n'ont pas trouvé à se faire inventeurs à cause de leur paresse, et comment ils ne s'occupent de tant de livres que pour continuellement reprendre leurs maîtres par de faux arguments. »

Nous avons cité plus haut la réfutation, par Léonard, de

i . Alberli de Saxonia Quœstlones in libros de Cœlo et Mando; libri III qusestio XIII ol ultinia.

•j. Les Manuscrits de Léonard de A inci, ins. F, fol. 27, recto. 3. Les Manuscrits de Léonard de Vinci, ms. F, fol. 27, verso.

ALBERT DE SAXE ET LÉONARD DE VINCI 4l

l'explication qu'Albertulius avait donnée de la tache lunaire ; cette réfutation n'est point, comme celle qu'on vient de lire, empreinte d'une vivacité qui va jusqu'à la brutalité; mais, pour garder une forme impersonnelle, elle n'en est pas moins nette. C'est qu'à l'explication donnée par Albertutius, Léonard se proposait d'en substituer une autre qui avait ses préférences.

Cette explication, quelques fragments nous permettent de deviner en quoi elle consistait; selon Léonard, la Lune était presque entièrement recouverte d'eau et cet océan lunaire, reflétant vivement la lumière du Soleil, formait les parties brillantes de l'astre des nuits; les taches obscures étaient des terres fermes.

Voici un fragment ^ qui ne se trouve pas dans le cahier F, mais bien dans les feuillets que Libri avait arrachés au cahier B et qui, grâce aux efforts de M. Léopold Delisle, sont redevenus propriété de la Bibliothèque nationale; or, bien des raisons indiquent que ces feuillets sont postérieurs au cahier F :

« Prouve comment plus tu seras près de ta cause des rayons du Soleil, plus le Soleil te paraitragrand réfléchi sur la mer. — Si le Soleil agit par son éclat avec son centre fortifié de la puissance de tout son corps, il est nécessaire que plus ses rayons s'éloignent, plus ils aillent s'ouvrant. S'il en est ainsi, toi qui es avec l'œil près de l'eau qui réfléchit le Soleil, tu vois une très petite partie des rayons du soleil porter sur la surface de l'eau la forme de ce Soleil réfléchi; et si tu es près du Soleil, comme ce serait quand le Soleil est au midi et que la mer est au couchant, tu verras le Soleil se réfléchir de très grande forme sur ladite mer, parce que étant plus près du Soleil, ton œil, prenant les rayons près du point, en prend plus, ce dont il résulte plus l'éclat. Pour cette cause, on pourrait prouver que la Lune est un autre monde, semblable au nôtre, que la partie qui en a de l'éclat est une mer qui réfléchit le Soleil et que celle qui n'a pas d'éclat est une terre, o

Si les eaux lunaires formaient une sphère parfaitement lisse, cette sphère se comporterait comme un miroir convexe ;

I. Les Manuscrits de Léonard de A'inci. Ms. 2o38 (italien) de la Bibliothèque nationale, fol. i6, verso.

43 ÉTUDES SUR LEONARD DE YlNCl

l'image du Soleil y formerait une très petite tache brillante et le reste de la surface demeurerait sans éclat; on ne pourrait comprendre ainsi comment la Lune tout entière nous paraît éclairée.

(( De la LaneK Si elle est polie et sphérique, le simulacre du Soleil y est puissamment lumineux, et sur une petite partie de sa surface. — Tu en verras la preuve en prenant une boule d'or bruni placée dans les ténèbres avec une lumière placée loin d'elle; bien qu'elle illumine environ la moitié de la boule, l'œil ne voit qu'une petite partie de sa surface et tout le reste de cette surface réfléchit les ténèbres qui l'entourent; pour cela, il n'y paraît que le simulacre de la lumière, et tout le reste demeure invisible, l'œil étant éloigné de la boule. Cela même arriverait à la surface de la Lune, si elle était polie, luisante et dense, comme sont les corps qui réfléchissent. »

On comprend, au contraire, que la Lune nous paraisse entièrement éclairée si l'on admet que les océans lunaires sont agités comme les nôtres et que des vagues nombreuses en rident la surface ; ces mers houleuses diffusent en tout sens la lumière solaire :

« Des rayons solaires réfléchis ^ sur la surface de l'eau ondulée font paraître le simulacre du soleil être constamment dans toute l'eau qui est entre l'Univers et le Soleil. »

Léonard revient à plusieurs reprises 3 à cette réflexion du Soleil dans une eau houleuse. Il cherche à expliquer, par les lois de cette réflexion, les particularités que présente l'éclairement de la Lune.

Voici un fragment 'i qui a immédiatement trait à cette théorie :

(( Les extrémités de la Lune sont plus illuminées et se montreront plus lumineuses parce qu'il n'y apparaît que les

I. Les Manuscrits de Léonard de Vinci, ms. F, fol. 98, recto, a. Les Manuscrits de Léonard de Vinci, ms, F, fol. 38, verso.

3. Les Manuscrits de Léonard de Vinci, ms. F, fol. Sg, recto, fol. Or, verso, fol. Ga, verso, fol. (î3, verso et roclo.

^. Les Manuscrits de Léonard de A inci, nis. F, fol. 77, verso.

sommets des ondes de ses eaux; et les profondeurs ombreuses des vallées de telles ondes ne changent pas les espèces de ces parties lumineuses qui viennent des extrémités des ondes à l'œil. y>

Nous savons que cette explication de la clarté lunaire n'est point celle qu'admet Albert de Saxe; selon lui», la Lune est un solide translucide analogue à l'albâtre. Mais de ce que Léonard adopte une opinion qui n'est point celle d'Albertutius, il n'en résulte pas que sa propre opinion ne lui ait pas été suggérée parla lecture des Questions sur le De cœlo. Que cette lecture ait été le germe de sa théorie, on en sera convaincu si l'on compare les divers fragments que nous venons de citer, avec ce passage, composé par le Maître en Sorbonne :

« 11 y a doute au sujet du procédé par lequel la Lune reçoit sa lumière du Soleil. Il y a, à cet égard, plusieurs opinions.

» Certains disent que la surface de la Lune est parfaitement lisse, sans nulle aspérité, en sorte qu'elle réfléchit bien vers nous la lumière du Soleil, tout comme les diverses couleurs sont réfléchies par un miroir bien bruni et bien poli ; c'est par cette réflexion de la lumière solaire à sa surface que la Lune nous paraît lumineuse.

« Mais cette opinion n'est pas recevable ; sans doute un corps lisse et bien poli réfléchit les rayons vers l'œil; mais cette réflexion ne provient point de toute partie du corps lisse. Le miroir en est un exemple patent. Lorsque ma figure se trouve devant un miroir, chaque partie du miroir me réfléchit une espèce ou un rayon venant de ma figure ; mais n'importe quelle partie du miroir ne renvoie pas à mon œil n'importe quel rayon ; telle partie me renvoie tel rayon et telle autre partie, tels autres rayons. En effet, pour qu'une partie du miroir me renvoie un certain rayon, il faut que ce rayon qui, venu de ma figure, tombe sur le miroir et le rayon qui parvient à mon œil forment, à la surface du miroir, des angles d'incidence et de réflexion égaux entre eux. Or, cela n'a point

I. Alberti de Saxonia Qaœstiones in libros de Cœlo et Mundo; in librum II quoestio XXII (Ed. 1492) vel \X (Ed, i5i8).

t\t\ KTTIDES SUR Tj':0>l\RD DE YfNCl

lieu en toute partie du miroir... Si donc la Lune réfléchissait vers nous la lumière du Soleil de ladite manière, c'est-à-dire comme un miroir, sans doute la surface entière de la Lune pourrait bien nous offrir une faible clarté ; mais nous ne percevrions de clarté intense qu'en une petite partie, telle que l'angle d'incidence soit égal à l'angle de réflexion vers notre œil.

» Mais peut être fera-ton une objection à ce raisonnement. Si la lumière du Soleil frappe un mur, ce mur nous semble éclairé en toute sa surface et non pas seulement au point qui correspond à un angle de réflexion égal à l'angle d'incidence. Celte objection est sans valeur. Il n'en est point de ce mur comme du corps de la Lune. Grâce aux rugosités de la surface, une foule de parties du mur peuvent réfléchir des rayons à notre œil; dès lors, une large étendue de la muraille nous paraît éclairée. Mais si la paroi était parfaitement lisse comme un miroir ou comme le corps de la Lune, les rayons solaires, en frappant ce mur, ne l'éclaireraient point vivement en toute sa surface, mais seulement en un point où le rayon incident venant du Soleil et le rayon que l'on supposerait réfléchi vers l'œil donneraient des angles d'incidence et de réflexion égaux entre eux. Gela se voit fort bien en une eau tranquille. Seule, une petite partie de la surface de cette eau nous représente avec intensité la lumière du Soleil ou d'un autre astre. Mais si l'on agite quelque peu la surface de cette eau, elle cesse d'être parfaitement lisse, et la lumière du Soleil nous est renvoyée avec intensité par une région bien plus étendue de cette surface. »

Voilà, bien reconnaissable déjà, le germe qui donnera naissance à la théorie de Léonard.

Selon cette théorie, la Lune, avec ses continents et ses océans, est donc un corps semblable à notre Terre; ce que la Lune est pour la Terre, la Terre doit l'être pour la Lune. La pensée de Léonard de Vinci semble avoir été longuement préoccupée de ce parallélisme; de cette préoccupation, les notes consignées au cahier F nous apportent maint témoignage :

« Prouve' comment si tu étais dans la Lune ou dans une

I. Les Manuscrits do [.('onard de \ inci, n»s. F, fol. ()3. recto.

ALIiERT DE SAXE ET EÉO.NARD DE VINCI /|5

étoile notre Terre te paraîtrait faire, avec le Soleil, l'office que fait la Lune. »

«La Lune I a des jours et des nuits comme la Terre; la nuit dans la partie qui ne luit pas et le jour dans celle qui luit. Ici, la nuit de la Lune voit la lumière de la Terre, c'est-à-dire de son eau. »

Pour la Terre, comme pour la Lune, ce sont les océans qui réfléchissent surtout la lumière du Soleil, tandis que les continents demeurent plus sombres; l'hémisphère que nous habitons doit donc éclairer fort peu la Lune; il l'éclairait davantage à l'époque où, selon la théorie géologique que Léonard emprunte à Albert de Saxe, cet hémisphère était couvert d'eau :

(( Comment la Terre ^ faisant office de Lune, a perdu beaucoup de l'antique lumière dans notre hémisphère par l'abaissement des eaux, comme il est prouvé au livre quatre : Du monde et des eaux. »

La Lune n'éclaire pas seulement la Terre ; en sa qualité de dominatrice des humidités, elle exerce son influence, en ce monde, sur toute chose froide et humide; c'est l'unanime croyance des contemporains de Léonard. La Terre doit exercer une influence semblable sur les humidités lunaires :

« Mon livre 3 a pour objet de montrer comment l'Océan, avec les autres mers, fait, moyennant le Soleil, resplendir notre monde en manière de Lune, et aux plus éloignés paraît une étoile, et je le prouve. ))

« Lune froide et humide ».

(( L'eau est froide et humide. Notre mer a sur la Lune une influence telle que celle de la Lune sur nous ».

La Terre n'est donc plus, dans l'Univers, un corps exceptionnel par sa nature, ses dimensions, son importance; elle est analogue à la Lune et aussi^ Léonard vient de le dire, aux étoiles. Les étoiles n'ont point de lumière propre; toutes, grâce aux eaux qui les recouvrent, elles réfléchissent vers nous la lumière du Soleil.

1. Les Manuscrits de Léonard de Vinci, ms. F, fol. 6/j, verso, a. Les Manuscrits de Léonard de Vinci, ms. F, foL 69, verso. 3. Les Manuscrits de Léonard de Vinci, ms. F, fol. 9/i, verso.

46 ÉTUDES SLR LEONARD DE VlNCl

C'est encore la lecture d'Albert de Saxe qui a suggéré à Léonard son opinion sur la lumière stellaire. Non pas que le scolastique ait affirmé bien fortement cette opinion. Il remarque' que le livre des Éléments^ apocryphe arabe que le Moyen-Age attribuait à Aristote, veut que toutes les étoiles tiennent, comme la Lune, leur lumière du Soleil; Avicenne, au contraire, et six raisons militent en sa faveur, veut qu'elles aient une lumière propre. « Bref », ajoute-t-il, a cette question : Les astres autres que te Soleil et la Lune tiennent-ils leur lumière du Soleil peut être regardée comme un problème neutre ; les raisons que Ton donne en faveur d'un parti sont aisées à réfuter comme celles que l'on donne en faveur de l'autre. Donc, par amour d'Aristote, prince des philosophes, je réfuterai les six objections déjà faites contre l'opinion d'Aristote, en faveur de l'opinion d' Avicenne, et, avec Aristote, j'admeltrai que toutes les étoiles, autres que le Soleil et la Lune, qu'elles soient planètes ou étoiles fixes, tirent leur lumière du Soleil. »

La réfutation donnée par Albert de Saxe est souvent insuffisante; Léonard s'emploie à la corroborer, et ses raisons sont tirées d'une saine Physique.

La première objection d'Avicenne était formulée en ces termes par Albertutius : « Selon qu'elles s'approchent ou s'éloignent du Soleil, les étoiles devraient prendre une figure en forme de croissant, comme la Lune; et cette apparence se marquerait surtout en Vénus et en Mercure qui sont au-dessous du Soleil. »

Voici la réponse d'Albert: « Vénus et Mercure sont d'une telle transparence que la lumière du Soleil s'incorpore à ces astres et en imbibe toutes les parties^ ce qui n'a pas lieu pour la Lune. » Cette réponse laisse fort à désirer. Celle de Léonard ^ est autrement satisfaisante et conforme à la vérité :

(( Pourquoi tout lumineux de figure longue à longue distance parait-il rond? Il n'est jamais parfaitement rond, mais il en advient ce qui a lieu pour le dé de plomb qui, battu et for-

1. Albcrti de Saxonia Quxstiones in Ubros de Cœlo et Mutidn; in lihruiii II quavslio \Xll(l':d. 149:0 vci XX (Ed. i5i8j.

a. Les Manuscrits de Léonard de Vinci, ms. K, fol. 6^, rcclo.

tement écrasé, se fait de forme circulaire. Ainsi celte lumière à longue distance acquiert tant de largeur en tout sens que, ce qui a été acquis étant égal, le premier fonds de lumière compte pour rien relativement à cet acquis, et pour cela l'acquis uniformément le fait paraître rond. Et ceci est bon pour prouver que les cornes de toute étoile ne sont pas sensibles à longue distance. »

C'est encore par la transparence de Vénus et de Mercure qu'Albert de Saxe résolvait cette objection : « Supposons que Vénus et Mercure, qui sont moins élevés que le Soleil, n'aient point de lumière propre, mais qu'ils tiennent leur lumière du Soleil; lorsque Vénus ou Mercure s'interposent entre notre œil et le Soleil, ils devraient éclipser cet astre, comme fait la Lune ; et c'est ce qu'on ne voit pas. »

Mieux instruit des eff'ets de la lumière que ne Test Albertutius, Léonard écrit ^ :

(( Si les étoiles ont la lumière da Soleil ou de soi. — Ils disent qu'elles ont la lumière de soi, alléguant que si Vénus et Mercure n'avaient pas de lumière propre, quand ces étoiles s'interposent entre notre œil et le Soleil, elles obscurciraient autant de ce Soleil qu'elles en couvrent pour notre œil. Ceci est faux, parce qu'il est prouvé comment l'ombreux, placé dans le lumineux, est ceint et tout couvert par les rayons latéraux du reste de ce lumineux, et devient ainsi invisible. Ainsi démontre ton que quand le Soleil est vu par la ramification des plantes sans feuille à longue distance, les rameaux n'occupent aucune partie du Soleil pour nos yeux. La même chose a lieu pour les susdites planètes qui, bien qu'elles soient par elles-mêmes sans éclat, n'occupent, comme il est dit, aucune partie du Soleil pour notre œil. »

Léonard continue en ces termes :

(( Ils disent que les étoiles dans la nuit paraissent avoir d'autant plus d'éclat qu'elles sont plus au-dessus de nous, et que si elles n'avaient pas de lumière propre, l'ombre que fait la Terre, qui s'interpose entre elles et le Soleil, viendrait à les obscurcir, ces étoiles ne voyant pas le corps solaire et n'en

I. Les Manuscrits de Léonard de Vinci, ms. F, fol. 57, rcclo.

étant pas vues. Mais ceux-ci n'ont pas considéré que l'ombre pyramidale de la Terre n'atteint pas beaucoup d'étoiles et que, pour celles qu'elle atteint, la pyramide est si diminuée qu'elle occupe peu du corps de l'étoile; le reste est illuminé par le Soleil. »

Ce passage était destiné à répondre à une objection d'Avicenne qu'Albert de Saxe formulait en ces termes : » Par interposition de la Terre entre le Soleil d'une part, et Mars, Jupiter ou Saturne d'autre part, il devrait y avoir éclipse ou extinction de Mars, de Jupiter ou de Saturne. » A quoi Albertutius avait déjà répondu que « Tombre de la Terre ne s'étendait pas jusqu'aux astres situés au delà du Soleil. »

Quelle est la grandeur de ces étoiles, qui sont semblables de nature à la Terre et à la Lune et qui, comme elles, ne sont éclairées que par le Soleil?

Elles nous semblent extrêmement petites, parce qu'elles sont très éloignées de nous; mais il en est de beaucoup plus grosses que la Terre. Les plus grosses cependant sont d'une extrême petitesse par rapport aux dimensions de l'Univers.

(( Tout son discours^ a à conclure que la Terre est une étoile presque semblable à la Lune, et ainsi tu prouveras la noblesse de notre Monde; et ainsi tu feras un discours des grandeurs de beaucoup d'étoiles, selon les auteurs. »

» Si lu regardes 3 les étoiles sans rayons (comme on le fait en les voyant par un petit trou fait avec l'extrême pointe d'une fine aiguille, et placé jusqu'à toucher l'œil), tu verras ces étoiles être si minimes qu'aucune chose ne puisse paraître moindre, et vraiment la longue distance leur donne raisonnable diminution, bien qu'il y en ait beaucoup qui soient un très grand nombre de fois plus grandes que l'étoile formée par la Terre avec l'eau. Pense maintenant ce que paraîtrait notre étoile à une si grande distance, et puis considère combien on mettrait d'étoiles, et en longueur et en largeur, entre ces étoiles qui sont semées dans l'espace ténébreux, n

I. Les Manuscrits de Léonard de Vinci, nns. F, fol. 56, recto. — Cf. fol. 35, verso: Ordre pour prouver que la Terre est une étoile.

a. I.es Manuscrits de Léonard (}e Vinci, nis. F, fol. 5, recto.

Le globe terrestre est donc une des innombrables étoiles du ciel, un astre semblable à la Lune et aux planètes, et il est des étoiles beaucoup plus importantes; comment, dès lors, attribuer à la Terre un lieu spécial et privilégié dans l'Univers, comment supposer qu'elle réside au centre du Monde? C'en est fait de l'antique hypothèse géocentrique :

u Comment la Terre ^ n'est pas au milieu du cercle du Soleil, ni au milieu du Monde, mais bien au milieu de ses éléments, qui l'accompagnent et lui sont unis. Et pour qui serait sur la Lune, autant elle est au-dessus de nous avec le Soleil, autant paraîtrait notre Terre avec l'élément de l'eau, faisant le même office que fait la Lune pour nous. »

Si la Terre est déchue de ce rang exceptionnel où la mettait l'hypothèse géocentrique, quel astre doit prendre cette place délaissée? La réponse que Léonard eût faite à cette question ne saurait être douteuse pour nous; selon lui, l'astre central est assurément le Soleil ; n'est-ce point la conclusion qui découle de cet Éloge du Soleil ^ ?

« Les raisons de sa grandeur et de sa vertu, je les réserve au quatrième livre, mais je m'étonne bien que Socrate ait blâmé ce corps-là et qu'il ait dit qu'il était à la ressemblance d'une pierre ardente; et certes, qui le tira d'une telle erreur n'eut guère tort. Mais je voudrais avoir des mots qui me servissent à blâmer ceux qui trouvent plus louable d'adorer les hommes que ce Soleil, car je ne vois pas dans l'Univers un corps de plus grande grandeur et vertu que celui-là, dont la lumière illumine tous les corps célestes qui se trouvent dans l'Univers.

» Toutes les âmes descendent de lui, parce que la chaleur qui est dans les animaux vivants vient des âmes. Il n'y a aucune autre chaleur ni lumière dans l'Univers, comme je le montrerai dans le quatrième livre; et certes, ceux qui ont voulu adorer les hommes pour dieux, comme Jupiter, Saturne, Mars, et de semblables, ont fait une très grande erreur, puisqu'on voit que quand même l'homme serait aussi grand que notre monde, il paraîtrait semblable à une minime étoile, laquelle paraît

I. Les Manuscrits de Léonard de Vinci, ms. F, fol. tii, verso. 3. Les Manascrits de Léonard de Vinci, ms. F, fol. 4, recto.

p. DUHEM. A

5o ETUDES SUR LEONARD DE VlNCl

un point dans l'Univers, et qu'on voit encore ces hommes mortels, putrescibles et corruptibles dans leurs sépultures. » Pareils accents en l'honneur du Soleil, source de toute lumière, de toute chaleur et de toute vie, se retrouvent dans les écrits du plus ardent disciple de Copernic, de Kepler.

En i5o8, alors que Copernic commençait seulement ses méditations sur le système du Monde, qui devaient durer vingttrois années (i 607-1 53o), Léonard de Vinci était déjà parvenu à rejeter l'hypothèse géocentrique, à déclarer que la Terre n'est ni au centre du Monde, ni au centre du cercle du Soleil.

En i5o8, également, il avait formulé les principes les plus nets touchant l'origine des fossiles; et ces principes ne devaient être énoncés de nouveau que par Bernard Palissy, dans des cours donnés à Paris en 1675.

Certes, Léonard a bien mérité d'être appelé' a le grand initiateur de la pensée moderne ».

Mais lorsque Léonard analysait si exactement les divers modes de formation des fossiles, il avait pour objet de prouver une thèse sur l'érosion et les mouvements du sol, thèse formulée par Albert de Saxe. Lorsqu'il chassait la Terre du centre du monde, il le faisait en vertu d'une théorie sur la tache qui paraît dans la Lune; et cette théorie avait été construite pour supplanter celle qu'Albert de Saxe avait donnée.

Ainsi, au moment riiême où il se faisait l'initiateur de la pensée moderne, Léonard de Vinci demandait sa propre initiation aux Commentaires sur Aristote qu'Albertutius avait exposés au xiv" siècle, en sa chaire de la Sorbonne.

Peut-on souhaiter preuve plus saisissante de la continuité selon laquelle se développe la Science? Peut-on, par un argument plus convaincant, réfuter l'erreur de ceux qui pensent expliquer la genèse de nos connaissances sur le Monde, alors qu'ils font abstraction de ce mouvement intellectuel, intense et prolongé, que fut la Scolastique.^

I. Félix Uavaisson, La Philosophie en France au XlX' siècle, p. 5 (Recueil de Rapports sur les progrès des Lettres et des Sciences, 1868).

ET

VILLALPAND

ET

VILLALPAND

Comment se sont répandues les pensées de Léonard de Vinci.

Lorsqu'en 1797, Venturi eut annoncé que Ton retrouvait, dans les manuscrits de Léonard de Vinci, quelques-unes des lois essentielles de la Mécanique moderne, la surprise de plusieurs géomètres dut se mêler d'un regret. Sur certains points, le grand peintre avait devancé Galilée d'un siècle. S'il avait pu, de son vivant, publier le Traité du mouvement et le Traité des poids qu'il préparait; si, du moins, à défaut de cette publication, les fragments qu'il laissait avaient pu être connus aussitôt après sa mort, quelle impulsion aurait reçue la Mécanique! Galilée, Simon Stevin, Descartes, eussent, au début de leurs travaux, trouvé cette science plus avancée d'un stade sur le chemin du progrès; par un effort égal à celui qu'ils ont donné, ils eussent pu la mener plus loin qu'ils ne l'ont réellement conduite ; tout le développement des sciences positives en eût été hâté. Ainsi l'oubli, à jamais déplorable, dans lequel sont demeurées, pendant des siècles, les pensées de Léonard de Vinci touchant les principes de la Mécanique a imposé à la marche de l'esprit humain un irrémédiable retard.

L'opinion que les pensées scientifiques, souvent si profondes, de Léonard sont demeurées absolument inconnues jusqu'au jour 011 Venturi les révéla; qu'elles n'ont pu, par conséquent, influer à aucun degré sur le développement de nos connaissances; que, dès lors, rhistorien des Sciences, soucieux de la marche générale de l'esprit humain, n'a point à en tenir

compte; cette opinion, dis -je, est presque universellement admise.

Cette opinion est celle que M. Eugène Mûntz exprime ^ en ces termes :

« La gloire de notre grand Léonard a ceci de particulier qu'elle ne saurait porter ombrage à n'importe quel savant de nos jours. Si l'étude de ses manuscrits permet de reculer de deux, parfois même de trois ou quatre siècles, la date de tant de découvertes capitales, les droits de ses successeurs n'en restent pas moins intacts. Je m'explique. Les manuscrits du Maître étant restés inédits jusqu'à ces dernières années, chacune des lois qu'il a établies ou devinées a dû être trouvée une seconde foise Quelque flatteuses qu'aient été pour sa mémoire ces confirmations spontanées, dont la plupart se sont produites si longtemps après sa mort, l'antériorité de ses litres ne diminue en rien le mérite de ses successeurs ; ils sont arrivés aux mêmes résultats par des voies diff"érentes et n'ont pas à compter avec lui, du moment où il avait négligé de prendre date. »

A rencontre de cette opinion, M. E. Wohlwill a émis^, très incidemment, l'hypothèse que les découvertes de Léonard de Vinci avaient pu exercer quelque influence sur les recherches poursuivies en Mécanique par Cardan et par Tartaglia.

L'étude approfondie des écrits sur la Mécanique qui furent composés au xvi° siècle nous a conduit à énoncer une conclusion toute semblable; il nous a semblé 3, notamment, que la marque de Léonard de Vinci se retrouvait, très reconnaissable, en mainte proposition de Jérôme Cardan et de Jean- Baptiste Benedetti.

Nous nous proposons d'apporter aujourd'hui une preuve qui nous semble particulièrement nette de l'influence exercée par Léonard de Vinci sur les théories mécaniques de ses successeurs ; notre objet est de montrer comment les théorèmes sur

1. Eugène Mûnlz, Léonard de Vinci, l'artiste, le penseur, le savant, p. 3o6, Paris, 1899.

2. E. Wolilwill, Die Entdeckung des Bcharrungsgeset:es {Zeilschrift fiir Vôlkerpsychologie iind Sprachivisscnscliaft, Band XIV, p. 380, en note; i883).

3. P. Duhcm, Les Origines de la Statique. Chapitre III : Jérôme Cardan (Revue des Questions scientifiques, 3* série, t. IV, octobre igoS). — Chapitre X : La réaction contre Jordanus : Guido Ubaldo et Benedetti (ibid., 3* série, t. VI, octobre 1904).

le centre de gravité, attribués par Mersenne à Villalpand, ont été, en réalité, empruntés par Villalpand à Léonard de Vinci.

Mais avant d'exposer les marques auxquelles se peut reconnaître cet emprunt, il nous semble bon d'examiner en peu de mots comment les théories de Léonard ont pu, en l'absence de tout livre publié par ce grand artiste, venir à la connaissance des savants du xvi^ siècle.

Deux courants ont pu porter la tradition de Léonard à ceux qui venaient après lui; ces courants prenaient source l'un dans la diffusion des manuscrits du grand peintre, l'autre dans l'enseignement qu'il avait donné à son Académie de Milan.

Que les manuscrits de Léonard de Vinci aient été, au cours du xvi** siècle, en butte à un véritable pillage', c'est un fait malheureusement trop certain; on connaît la négligence avec laquelle s'acquittèrent de leur mission ceux qui avaient la garde de ce précieux dépôt : a Non seulement les ouvrages rédigés par le grand peintre ont péri, » dit Libri^, a mais on a perdu aussi la plupart des livres où il écrivait ses notes. Après sa mort, tous ses manuscrits, ses dessins et ses instruments devinrent la propriété de François Melzi, son élève, à qui il les avait légués. Melzi, qui n'était qu'un amateur, plaça ce précieux héritage dans la maison de Vaprio, près de Milan; ses descendants n'en tinrent aucun compte, et un certain Lelio Gavardi, parent d'Aide Manuce le jeune, et précepteur dans cette famille, ayant remarqué qu'on laissait perdre cette belle collection, déroba treize de ces manuscrits et les porta en Toscane pour les vendre au Grand- duc François 1"^; mais ce prince venait de mourir, et ils furent déposés à Pise, chez Alde^ qui les montra à son ami Mazenta. Celui-ci désapprouva fortement la conduite de Gavardi, qui, honteux de sa mauvaise action, le chargea de rapporter à Milan et de restituer ces manuscrits aux Melzi. Horace, alors chef de cette famille, ignorant la valeur de ces treize volumes, en fît cadeau à Mazenta et lui dit qu'on avait oublié dans un coin de sa maison de Vaprio

1. Voir pour l'histoire de ces manuscrits, l'introduction mise par M. Charles Ravaisson-MoUien en tète du premier volume de sa belle publication : Les Manuscrits de Léonard de Vinci, Paris, 1881,

2. Libri, Histoire des Sciences mathématiques en Italie, t. Ill, p. 33, Paris, i8/jo.

beaucoup d'autres dessins et manuscrits de Léonard. Plusieurs amateurs obtinrent ensuite les dessins, les instruments, les préparations anatomiques, enfin tout ce qui restait du cabinet de Léonard. Pompée Leoni, sculpteur au service de Philippe II, fut des mieux partagés... » Les manuscrits qui lui furent donnés sont devenus, après maintes péripéties, le célèbre Codice Atiantico de la Bibliothèque Ambrosienne de Milan.

Ainsi, dans le trésor amassé par Léonard, chacun fouillait à sa guise et prenait ce qui lui plaisait. Les traités étaient retenus par ceux qui y prenaient intérêt ou circulaient de main en main jusqu'à ce qu'ils fussent égarés; parfois, un lecteur plus soigneux en prenait copie.

Nous savons par Luca Paciolii que Léonard avait complètement achevé la rédaction de son Traité de la peinture. Yasari, dans ses Vies des meilleurs peintres^ sculpteurs et architectes, raconte avoir vu ce traité autographe entre les mains d'un peintre milanais qui voulait le faire imprimer à Rome. Cette rédaction autographe est aujourd'hui perdue. Une grande partie des minutes au moyen desquelles Léonard en avait préparé la rédaction ont été publiées de nos jours par M. Richter. Les nombreuses éditions du Traité de la peinture données avant celles de M. Richter ont pour sources deux copies manuscrites. La première de ces copies, conservée aujourd'hui à Rome, à la Bibliothèque Barberini, est celle qui fut communiquée au xvii^ siècle, par le chevalier Del Pozzo, à Roland Fréart, sieur de Ghambray; ce dernier en donna, en i65i, deux éditions, l'une en italien, l'autre en français, ornées de dessins de Poussin. La seconde, propriété de la Bibliothèque Vaticane, est beaucoup plus complète; elle fui publiée pour la première fois, en 1817, par Manzi.

L'histoire du Traité de la peinture, que nous venons de retracer très sommairement, nous montre de quelle manière les idées de Léonard ont pu se répandre au xvi** siècle. Certains traités ont pu, comme celui de la peinture, parvenir plus ou moins intégralement jusqu'à nous; tel l'ouvrage intitulé : Del moto e delta misura deW acqua, qui fut seulement imprimé en

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