‹ Études sur Léonard de VinciChapitre 17 sur 127 · Gaétan de Tiène, Op. cit., lib. VIII, fol. 46, col. d · texte numérisé non relu

Gaétan de Tiène, Op. cit., lib. VIII, fol. 46, col. d

loO ÉTUDES SUR LEONARD DE VINCI

celle-ci s'ajoute à la gravité ou à la légèreté naturelle qui préexistait, et elle rend le mouvement plus rapide; ou bien encore parce qu'à la fin du mouvement, le mobile a derrière lui une quantité du milieu plus grande qu'au commencement, et que ce milieu pousse le mobile et aide au mouvement. »

Le plus parisien des maîtres italiens n'osait se rallier franchement à la théorie de la chute accélérée que Buridan et Albertutius avaient proposée.

Au sujet de cette théorie, les Averroïstes de Bologne et de Padoue gardaient, en général, le silence.

En sa Question touchant les corps graves et légers1, Nicolô Vernias de Chieti déclare « qu'Albertutius et les autres ïerminalistes s'écartent à la fois d'Aristote et de la vérité lorsqu'ils prétendent que le mouvement des projectiles est dû à un impetus conféré par celui qui les a lancés à ces projectiles mêmes, et non pas à l'air ou à l'eau qui les entoure. » Les corps solides, en effet, ne peuvent recevoir un tel impetus; seuls, les corps fluides, comme l'ont voulu Averroès, Walter Burley et Jean de Jandun, sont aptes à cet objet, parce qu'ils peuvent se comprimer, puis, en se détendant pour revenir à leur état naturel, communiquer à un autre corps l'impulsion qu'ils ont reçue. Vernias admet la prétendue accélération qu'éprouverait un projectile au début de sa course; il admet que le trait lancé par une baliste frappe à une certaine distance plus fortement qu'auprès de la machine; il explique cette prétendue observation, que Gaëtan de Tiène avait eu le bon sens de déclarer fausse, en attribuant une propriété toute semblable à Yimpetus communiqué au milieu. Mais en cette question consacrée au mouvement des corps graves et légers, il n'est

i. Nicoleti ïheatini in celeberrimo studio Patavino ordinarii philosophie legentis Questio de gravibus et levibin ad integerrimum Philosophum et Medicorum principeni Gerardurn Holderium Veronensem. Cette question s'étend du fol. 91, verso, au fol. 93, verso, en l'ouvrage suivant : Acutissime Questiones super libros de Physica auscultatione ab Alberto de Saxonia édite : jam diu in tenebris torpentes : nuperrime vero quain diligentissime a vitiis puryate : ac summo studio emendate : et quantum aniti ars potuit fideliter impresse. — Nicoleti Verniatis Theatini philosophi perspicacissimi contra perversam Averrois opinionem de unitate intellectus : et de anime fclicitate Questiones divine : nuper casligatissime in lucem prodeuntes. -- Ejusdem etiam de gravibus et levibus questio subtilissima. Colophon : Venetiis sumptibus heredum q. D. Octaviani Scoti Modoetiensis : ac Sociorum. 21 Augusli. i5i(i.

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fait aucune mention <!»' l'accélération qui se manifeste en la chute d'un corps pesanl .

Uessandro Achillini1, comme Ver nias, connaît « l'opinion des Parisiens; cette opinion est telle : Wimpetus est ane qualité imprimée au projectile; elle meul ce projectile; mais comme elle est en lui par violence, elle s'affaiblit sans cesse ». Il n'ignore pas les raisons que les Nominalistes font valoir- en faveur de cette opinion; mais ces raisons, il les réfute les unes après les autres, afin de garder la théorie d'Aristote et du Commentateur.

Achillini croit qu'une pierre lancée commence par accélérer son mouvement et il explique ce prétendu fait à peu près comme Saint Thomas d'Aquin l'a expliqué2. « Il faut savoir, » dit-il, « que la pierre commence à se mouvoir plus lentement qu'elle se mouvra ensuite ; au bout d'un certain temps, en effet, la pierre est aidée par l'air; mais au début, elle ne l'est pas; avant de se mouvoir, en effet, ou de mouvoir le projectile, l'air attend d'être mû par un autre corps, car il se trouve en sa sphère propre; mais une fois que la pierre a communiqué une impulsion à l'air, celui-ci commence à se mouvoir et à porter la pierre. »

Non content d'avoir expliqué ce fait imaginaire, Achillini décrit un autre fait non moins fantaisiste, afin d'avoir le plaisir d'en rendre compte : « On peut se demander, » dit-il, « comment il se fait qu'une roue animée d'un mouvement de rotation autour de son axe se meut, après qu'on l'a lancée, puis abandonnée à elle-même, plus rapidement qu'elle ne se mouvait auparavant. Ce ne peut être, semble -t-il, qu'en vertu de Yimpetus acquis, impetus qui n'est plus réglé, tandis qu'auparavant, il était réglé par le moteur; il ne paraît pas, en effet, que l'air, en ce cas, se meuve circulairement, surtout alors que l'on peut mettre obstacle à ce mouvement circulaire de l'air au moyen d'une toile ou d'un cadre de bois presque

i. Alexandri Achillini Bononiensis De démentis liber tertius, cap. II (Alexandri \cliillini Opéra, Venetiis, apud Hieronymum Scotum, MDXLV; foll. i35-i36).

2. Bernardino Baldi, Hoberiwl et Descartes, § I (Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui l'ont lu, première série, p. 129).

immédiatement contigu à la roue... A cela, je réponds que ce mouvement de la roue est composé de mouvement naturel et de mouvement violent; le mouvement violent est celui des parties pesantes qui montent, le mouvement naturel est celui des parties pesantes qui descendent; il y a donc ici un certain mouvement qui se produit de lui-même, et cela fera durer le mouvement, bien que l'air n'apporte aucune aide; ici, il y a une autre aide, celle des parties lourdes qui, en descendant, poussent les autres parties et les font monter... Mais cependant, comment le mouvement s'accélère-t-il? En effet, les parties qui doivent être poussées vers le haut ont autant de puissance pour résister au mouvement que les parties qui vont descendre en ont pour les faire monter. ...Voici la réponse : La main appliquée à la roue aidait le mouvement dans le temps qu'elle tirait vers le bas, mais elle mettait un certain obstacle à la vitesse dans le temps qu'on l'éloignait pour la relever. » A sotte question, sotte réponse; c'est la seule réflexion que méritent les divagations d'Achillini.

D'ailleurs notre Averroïste, qui a si péniblement expliqué des accélérations purement imaginaires, ne dit pas un mot de l'accélération très réelle qui s'observe en la chute des graves.

De sa Dynamique, donc, Jean Buridan avait tiré une ingénieuse théorie du mouvement accéléré des corps pesants ; cette théorie était appelée à exercer sur le développement de la Mécanique la plus heureuse influence, mais sa fécondité ne s'est pas manifestée tout d'abord; trois fois exposée, mais avec une précision et un développement insuffisants, par Albert de Saxe, elle a été oubliée, méconnue ou révoquée en doute par la plupart des Nominalistes de l'École parisienne ; quant aux Averroïstes italiens, ils l'ont ensevelie dans un profond silence.

Lors donc que nous voyons Léonard de .Vinci donner de magnifiques développements à maint chapitre de la Dynamique de Buridan, que la lecture d'Albert de Saxe lui avait fait connaître, et délaisser en même temps la théorie de la chute des graves que les deux maîtres parisiens avaient professée, nous cessons de nous étonner de ce disparate.

Léonard, en effet, n'a cessé d'approfondir cette notion d'im-

JEAN I BURIDAN (DE BÉTH1 mi i i LEONARD m VINCI \<><)

peins à L'aide <l<k Laquelle L'Ecole de Paris avait construit l;i théorie du mouvement des projectiles; combinant en son esprit la Dynamique d'Albert de Saxe et La Métaphysique de Nicolas de Cucs, il a construit ■ une Philosophie du mouvement et de la force où circule, latente encore mais déjà féconde, l'idée de conservation de L'énergie. Inspire' par ce <|ue les Pari siens avaient dit du repos intermédiaire entre les deux mouvements contraires d'un projectile, il a conçu u la notion à!impeto composé; parla, il a introduit en Dynamique un principe dont Galilée devait tirer d'admirables conséquences; il a fait comprendre que la marche d'un projectile était sous la continuelle dépendance de deux causes, Yimpetus initial communiqué par le moteur au mobile et la gravité naturelle de ce mobile.

Celui qui a donné aux principes de la Dynamique parisienne de si magnifiques développements s'est refusé à leur demander l'explication des phénomènes d'accélération.

Ces phénomènes, en effet, ont constamment sollicité l'attention du Vinci ; il n'a pas cherché seulement à expliquer l'accélération que les graves éprouvent en leur chute; il a admis aussi que le mouvement d'un projectile croissait encore en vitesse pendant un certain temps après la séparation du mobile et du moteur. Or, une foule de textes en font foi3, Léonard a constamment demandé l'explication de ces accélérations réelles ou imaginaires à l'ébranlement du milieu; il a, à maintes reprises, exposé la doctrine de son Précurseur, celle qui avait ravi l'adhésion de Saint Thomas d'Aquin, de Walter Burley, de Jean de Jandun.

C'est à cette opinion que Léonard s'est rangé d'une manière

i. Nicolas de Cues et Léonard de Vinci, XII : La Dynamique de Nicolas de Gués et la Dynamique de Léonard de Vinci (suite). La théorie [métaphysique du mouvement (Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui l'ont lu, XI; seconde série,

pp. 232-238).

2. Nicolas de Cues et Léonard de Vinci, XI : La Dynamique de Nicolas de Cues et la Dynamique de Léonard de Vinci. Théorie de Vimpeto composé (Ibid., pp. 211-222.)

3. Bernardino Baldi, Roberval et Descartes, 1 : Une opinion de Bernardino Baldi touchant les mouvements accélérés (Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui l'ont lu, IV; première série, pp. i32-i34). — La Scientia de Ponderibus et Léonard de Vinci, IV : Les réflexions de Léonard sur le quatrième livre du Tractatus de ponderibus composé par son Précurseur (Ibid,, VII; première série, pp. 376-277.)

si constante qu'il semble presque avoir ignoré, sut* ce point, l'enseignement de Buridan; une seule fois, et dans une très courte note, nous l'entendons faire allusion à cet enseignement; encore ne s'agit-il pas de la chute des graves, mais du mouvement accéléré que prend la corde de l'arc à partir du moment où elle est abandonnée par les doigts de l'archer; voici cette note 1 :

« Du mouvement de la flèche. Bien que la force de l'arbalète soit grande au commencement et nulle en dernier lieu, néanmoins le mouvement de la corde, par l'élan acquis, se fait plus rapide vers la fin qu'au commencement de ce mouvement. »

Le peu d'importance que les Nominalistes eux-mêmes semblent avoir accordé à l'explication de la chute accélérée des graves par la continuelle acquisition d'un impetus, le complet délaissement de cette doctrine par les Italiens du Quattrocento ont, sans doute, détourné Léonard de l'adoption de cette théorie. Toutefois, la puissance et l'originalité de son génie étaient telles qu'il n'hésitait pas à suivre une pensée méconnue de ses contemporains et de ses compatriotes, pourvu qu'il la trouvât juste et féconde. Or, il n'a pu ignorer l'hypothèse qui fait constamment croître V impetus en un grave qui tombe; Albert de Saxe l'avait exposée en trois ouvrages, et nous savons que deux de ces ouvrages, le De Cxlo et Mundo et le Tractatus proportionum, avaient été très soigneusement étudiés par Léonard. S'il a complètement délaissé la théorie de la chute des graves que ces écrits esquissaient, c'est qu'une autre opinion s'imposait trop fortement à sa pensée pour qu'il éprouvât le besoin de s'attarder à quelque explication différente de celle qui le séduisait.

Cette opinion prépondérante, c'est, nous l'avons vu, celle que le Précurseur de Léonard avait soutenue en son Tractatus de ponderibus. Gomment avait-elle pu ravir l'adhésion du grand artiste au point d'abolir, au sujet d'un important problème, la curiosité si éveillée et si attentive de ce génie?

Peut-être le faut-il attribuer à ce caractère particulier qu'elle

i. Les manuscrits de Léonard de Vinci, ms. M. de la Bibliothèque de l'Institut, fol. 74, verso.

.Il \\ I BURIDAN (M; BETHUNE) m LÉONARD DIS \in<i Ml

invoquait exclusivement l'action <lu milieu sur le corps grave Léonard n'a cessé de méditer avec une extrême attention au sujet de L'influence exercée sur le mouvement d'un projectile par l'air que ce mouvement ébranle; il voyail avec raison en celle Influence La clé du problème auquel il songeai! toujours, du problème du vol des oiseaux; continuellement hanté par la contemplation de l'onde condensée qui se propage à l'avanl du projectile, des remous qui se précipitent à l'arrière, il dul céder bien aisément à la tentation de leur attribuer plus d'importance encore qu'ils n'en ont en réalité, d'y voir les agents qui précipitent la chute d'un poids; et cependant ses méditations mêmes, qui lui avaient fourni une analyse souvent si exacte de l'action du fluide sur le projectile, auraient dû le mettre en garde contre une pareille erreur; elles auraient dû lui faire proclamer cette vérité que Buridan et Albert de Saxe n'ignoraient pas : Le milieu retarde le mouvement du mobile, il ne l'accélère point.

Cette vérité n'eût sans doute pas échappé au Vinci si une erreur, acceptée comme incontestable vérité, ne l'eût incité à recevoir l'explication de la chute accélérée des graves que son Précurseur avait proposée.

Aristote ne croyait pas seulement à l'accélération du mouvement naturel ; il croyait aussi que la vitesse du mouvement violent commence par croître1. Cette idée fausse, Léonard l'admet sans conteste. Or cette accélération initiale du mouvement des projectiles, rien, en la Dynamique de Buridan et d'Albert de Saxe, ne permet de l'expliquer; ces deux auteurs n'ont pas dit un seul mot de cette accélération et Gaétan de Tiène, leur disciple, l'a résolument niée. Saint Thomas d'Aquin, au contraire, l'a admise et expliquée par l'agitation de l'air que le mobile a ébranlé; Vernias et Achillini ont suivi la pensée du Docteur Angélique. Léonard, qui a admis cette explication, n'était-il pas tout naturellement porté à recevoir une explication analogue de la chute accélérée des graves, à se rallier

i . liernardino Baldi, Roberval et Descartes, I : Une opinion de Bernardino Baldi touchant les mouvements accélérés (Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux nui l'ont lu, IV; première série, pp. ia7-i3y).

à l'opinion de son Précurseur, de Richard de Middleton, de Gilles de Rome, de Jean de Jandun, de Walter Rurley, à cette opinion que Gaëtan de Tiène n'avait pas osé condamner formellement?

Il semble donc que nous puissions poser cette affirmation : Si Léonard de Vinci n'a pas admis, en sa plénitude, la Dynamique de Buridan et d'Albert de Saxe, s'il a délaissé, en particulier, l'explication féconde de la chute accélérée des graves que cette Dynamique avait proposée, c'est que son intelligence est demeurée captive d'une grave hérésie mécanique. Cette hérésie, selon laquelle un projectile commence par accélérer sa course, nous la verrons, pendant tout le xvie siècle, opposer un solide obstacle aux progrès de la Dynamique en Italie.

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