‹ Études sur Léonard de VinciChapitre 18 sur 127 · LA TRADITION ])K BURIDAN · texte numérisé non relu

LA TRADITION ])K BURIDAN

ET LA

SCIENCE ITALIENNE AU XVIe SIÈCLE

La Dynamique des Italiens au temps de Léonard de Vinci, averroïstes, alexandristes et humanistes.

L'explication par Yimpeius de la chute accélérée des graves a trouvé une si mince faveur auprès des disciples mêmes de Buridan et d'Albert de Saxe, elle a rencontré, chez les Averroïstes italiens du xve siècle, un si complet mépris, que l'on ne s'étonne guère de voir Léonard de Vinci l'ignorer ou la méconnaître.

On ne s'en étonne pas, mais on en souffre. Ce que le grand peintre a écrit, au sujet de la Dynamique, forme un imposant ensemble, où abondent les pensées profondes et fécondes; on aimerait à voir cet ensemble complété par des idées justes touchant la cause qui accélère la chute des graves ; les opinions erronées que Léonard professe à cet endroit déparent l'harmonie de son œuvre.

Il nous sera facile de retrouver, pour cette œuvre, toute l'admiration qu'elle mérite, d'en comprendre toute l'audace et toute l'originalité; il nous suffira pour cela de la comparer à ce que l'on pensait et écrivait en Italie, au sujet de la Dynamique, au temps même où Léonard jetait sur le papier ses profondes réflexions; Agostino Nifo va nous renseigner à cet égard.

Il6 ÉTUDES SUR LEONARD DE VINCI

Il nous renseignera par l'intermédiaire de deux ouvrages qu'il a composés au début du xvie siècle.

Le premier de ces deux ouvrages, YExposition sur les livres de la Physique1, comprend, en réalité, deux écrits distincts: un Commentaire détaillé, et des Recognitiones postérieures à ce Commentaire. A la fin de l'ouvrage, nous lisons : « Completum in Aviano rure nostro, XV Maij MDVI, fœlicibus as tris. » Cette date semble se rapporter au Commentaire; elle nous laisse ignorer l'époque où furent rédigées les Recognitiones.

Le second des ouvrages de Nifo que nous aurons à citer est YExposition sur les livres De Cselo et Mundo2. Cette exposition est datée du i5 octobre i5i/j.

Les deux livres de Nifo ont donc été écrits à l'époque où Léonard de Vinci lisait Albert de Saxe et donnait à maint enseignement de cet auteur un si magnifique développement.

Pour combattre les doctrines des Parisiens, des Moderniores, des Juniorcs, les Averroïstes italiens ne se contentaient pas de leur opposer des arguments ; ils les ridiculisaient volontiers par le sarcasme. Nous avons entendu Vernias désigner les Nominalistes par l'épithète de Terminalistes (Terminislœ) qui semblait dérisoire à ceux qu'il en gratifiait; Albert de Saxe, que les Italiens prenaient volontiers comme la personnification de l'École parisienne, a reçu du professeur de Padoue les sobriquets (YAlbertalius et d'Albertas parvus, qui peuvent difficilement passer pour marques de vénération.

A l'égard des mêmes hommes, Nifo use de surnoms où la nuance de moquerie s'est accentuée.

Au cours de leurs discussions d'une logique subtile au xiv° siècle, ergoteuse et chicanière au xv°, les Nominalistes parisiens multipliaient les exemples hypothétiques ; le personnage

i. Augustini Niphi Philosophi Sucssani Expositio super oclo Arlstolclis Slaglritx libros de Physico Audita : Cum duplici lexius translalionc, Antiqua videlicet, et Nova ejus, ad Grœcorum cxcinplarium verilatem ab codera Auguslino quàm fidissime Casligalis: Avcrrois etlam Cordubensis in cosdem libros Proœmium, Commentaria, cum ipsius Augustini Sucssani refertissima Exposilione, Annolationibus, ac Postremis in omnes libros Rccognitionibus, Casligatissima conspiciuntur. Vcnctiis. Apud Hicronymum Scotum. MDLIX.

2. Aristotelis Stagiritœ de Cœlo et Mundo libri quatuor, c Grœco in Latinum ab Augustino Nipho philosophe- Suessano conversi, et ab eodem cliam prceclara, neque non longe omnibus aliis in hac scienlia resolutiore aucti exposilione.... Venctiis apud Hieronymum Scotum. MDXLIX.

ï,A TRADITION DE BURIDA.N ET n B ITALIENNE Al CVI* SIECLE i 1 7

supposé qui servait en ces exemples recevait presque invariablement le nom de Sociale qu'une antique coutume revêtait de cette orthographe abrégée: Sortes* Ecorcher de la soi le le nom du sage Athénien, c'était provoquer les risées <l<-s Humanistes ; et Nifo compte assurément sur L'écho de ces risées Lorsqu'il appelle Sorticoles ses adversaires parisiens. Parfois, aussi, il transforme à leur usage le nom de Calculatores que l'on donnait alors à tous ceux qui s'occupaient de discuter les règles de la Dynamique et qu'ils devaient au Liber calculationum composé par l'un deux, le Calculalor Richard Suiscth ; Nifo les nomme Captiunculalores , et il accole volontiers cette épithète à celle de Sorticolœ1.

Quant à Albert de Saxe, ce n'est plus pour lui Albertutius ; c'est Albcrtilla; ce sobriquet sautillant doit, semble-t-il, ôter tout poids aux arguments du vieux maître allemand.

En son Exposition sur les livres de la Physique, Nifo traite du mouvement des projectiles2; il commente le texte où Àristote attribue la continuation de ce mouvement à l'onde condensée qui précède le mobile ; en ce commentaire, les noms de Thémistius et d'Averroès reviennent fréquemment; mais la théorie de Yimpetus n'a même pas l'honneur d'une allusion.

A la fin de cet exposé de la doctrine péripatéticienne, notre auteur se contente d'ajouter ces lignes : « Averroès dit avec raison que ce texte est difficile, car les commentateurs modernes (recentiores) ne l'ont aucunement compris. La difficulté de ce sujet est la raison pour laquelle Albertilla a témérairement repris Aristote, dont assurément il ignorait les propres paroles ; et tous les Sorticoles de son temps sont tombés en la même erreur. »

Aux Rccognitiones qui suivent celle exposition, Nifo nous apprend que « les Juniorcs font des objections à l'opinion d'Àristotc au sujet du mouvement des projectiles ». Il daigne même mentionner quelques-unes de ces objections, celle-ci entre autres : une plume devrait, selon cette opinion, se laisser

1. Voir, par exemple, en VExpositio librorum de physico auditu, à la fin du VII* livre. ■>.. Augustini Niphî Exposilio super oclo libros de physico audilu, lib. VIII; éd. cit., P 645

Il8 ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI

jeter plus loin qu'une pierre. Mais notre auteur ne prend même pas la peine de résoudre ces difficultés ; « comme toutes ces choses ont été exactement traitées dans nos commentaires, passons outre, » dit-il.

En exposant la Physique, Nifo n'a pas parlé de la chute accélérée des graves; il traite i ce sujet en son exposition du De Cdelo.

Il reproduit tout d'abord, d'après Simplicius et Saint Thomas d'Aquin, ce que les anciens ont pensé de cette accélération; il y ajoute même quelques renseignements; il désigne, par exemple, « Jamblique et d'autres Platoniciens » comme étant ces physiciens dont Simplicius nous avait tu les noms et qui attribuaient l'accélération de la chute des graves à la diminution de l'épaisseur du milieu résistant. Que cette supposition soit inadmissible, notre Averroïste le montre en reprenant l'argument que, depuis Richard de Middleton, l'École de Paris n'avait cessé de faire valoir: « Supposons, » dit-il, «que le mobile M se meuve vers son lieu naturel G en parcourant la ligne ABC. Au moment où M arrive en B, supposons qu'un mobile R, de même espèce et de même nature que le mobile M, commence, lui aussi, à se mouvoir; il est clair que M arrivera en G plus vite que R, bien que l'épaisseur d'air à traverser, BG, soit la même pour tous deux ; ce n'est donc pas l'épaisseur du milieu qui cause la vitesse plus ou moins grande du poids. »

Nifo présente alors l'explication de Saint Thomas d'Aquin à laquelle il identifie, bien à tort, celle d'Alexandre d'Aphrodisie; la raison qui lui a fait rejeter la précédente supposition est tout aussi valable contre cette dernière; notre auteur, cependant, ne semble plus la regarder comme aussi péremptoire, car il s'exprime en ces termes :

« Je pense avec Alexandre et Saint Thomas qu'un grave se meut plus vite lorsqu'il est voisin de son lieu propre que lorsqu'il en est éloigné, parce que la gravité de ce corps est alors plus grande ou, en d'autres termes, parce qu'elle est fortifiée, accrue et augmentée. Mais je ne crois pas, comme eux, que

i. Augustini Niphi Expositio in libros de Cœlo et Mundo, liber I, éd. cit.., fol. 5o, coll. a et 6,

LA TRADITION DE BUBIDAN 1T LA SCIENCE ITALIENNE m IVT imii. i m,

la seule cause de ce renforcement soit le voisinage du lieu naturel; à partir d'une même position, en effet, un mobile qui n'était pas mû auparavant se meut plus Lentement qu'un autre corps déjà en mouvement, bien que ces deux mobiles soient également proches du Lieu naturel.

n 11 y a lieu de remarquer à ce sujet qu'il existe deux soi les de gravités. L'une est la gravité naturelle; elle a été don née au corps, par l'intermédiaire de la forme, en La génération de ce corps et par l'agent naturel qui l'a produit. . . L'autre est la gravité accidentelle ou adventice; elle est accidentellement produite dans le poids par des causes extrinsèques; quelquesuns la nomment impelus, et avec raison. »

Nous pourrions, à la lecture de ce passage, croire que Nifo, toujours si prompt à changer de sentiment au gré de son septicisme intéressé, s'est converti à la doctrine parisienne et qu'il adhère maintenant à l'hypothèse de Y impelus. Singulière adhésion, en tous cas, et qui s'allie avec une connaissance bien imparfaite de l'explication adoptée ! Voici, en effet, comment Nifo la présente :

« Le fait qui nous occupe n'a pas pour seule cause le voisinage du lieu, comme Alexandre et Saint Thomas paraissent le croire ; il me semble qu'il admet trois causes :

)> La première et principale cause est le mobile lui-même que sa forme rend apte à se mouvoir de la sorte.

» La seconde cause est une cause dispositive; c'est le voisinage du lieu; le voisinage du lieu dispose, en effet, le mobile à la génération d'une telle gravité.

» La troisième cause est une cause instrumentaire et indispensable (sine qua non); c'est le mouvement naturel, par lequel le mobile se meut et s'approche du lieu ; sans ce mouvement, cette gravité accidentelle ne saurait exister ; la preuve en est que le mobile, une fois au repos, n'est pas plus lourd qu'auparavant. »

Et l'auteur d'un tel verbiage a lu les claires et concises explications qu'Albert de Saxe donnait en ses Qusestiones in libros De Cselo! Quelques lignes plus bas, il cite cet ouvrage d'à Albertillus » ; c'est, il est vrai, pour s'écrier tout aussitôt ; « Cet homme se trompe, errât hic virl »

Les Averroïstes n'étaient pas, au début du xvie siècle, les maîtres incontestés de l'opinion au sein des Universités italiennes. Devant eux, un parti nouveau venait de surgir. Les Alexandristes tenaient Averroès pour un très infidèle interprète de la pensée d'Aristote, particulièrement en la question de l'immortalité de l'âme; le dépositaire de la véritable pensée du Philosophe, ce n'était plus, pour eux, le Commentateur; c'était Alexandre d'Aphrodisias.

Les Alexandristes reconnaissaient pour chef le successeur de Vernias à l'Université de Padoue, Pierre Pomponazzi de Mantoue. Transféré en la chaire de Philosophie de Bologne, Pomponace y soutint contre Nifo des débats demeurés célèbres.

La lecture des écrits de Pomponace nous montre qu'il connaissait fort bien certaines des théories en vogue à l'Université de Paris, en particulier celles qui concernent l'intensité des formes, l'action et la réaction, la conservation des formes dans le mixte. Gaétan de Tiène paraît avoir été, dans les Écoles italiennes, le plus actif introducteur de ces discussions; il semble qu'elles aient surtout trouvé crédit auprès des médecins; Gaétan était lui-même médecin; ses principaux continuateurs ou contradicteurs, tels que Jacques de Forli ou Jean Marliano, l'étaient également.

Pomponazzi a profondément étudié les théories parisiennes; mais, dans la plupart des cas, c'est pour les mieux réfuter et faire prévaloir plus sûrement les doctrines d'Aristote et de ses commentateurs grecs. Les jugements qu'il porte sur les maîtres de l'École terminaliste sont, bien souvent, fort sévères; du moins sont-ils exempts des sarcasmes et des sobriquets que Nifo substitue si volontiers aux arguments.

Le traité De intensione et remissione formarum que Pomponace composa et fit imprimer à Bologne en 1 5i 4 ' est consacré en entier à combattre certaines conclusions de Pun

i. Pétri Pomponalii Mantuani Traclatus, in quo disputalur pênes quid inlensio et remissio formarum intendantur, nec minus parvitas et magniludo. Bononi;i>, apud II. Pla tonidem, iGifi. — Pétri Pomponalii Mantuani. Traclatus acutissimi, utilissimi, et mère peripatetici. De intensione et remissione formarum ac de parvitale et magnitudine. De reactione. De modo agendi primarum qualitatum. De immortalitate anime. Apologie libri très. Contradictoris tractatus doclissimus. Defensorium antoris. Approhationes rationiii"

i.\ TRADITION DE BURIDAN BT LA SCIENCE ITALIENNE m \m SIÈCLE 13 I

des auteurs les plus lus et les plus commentés par les Logicien parisiens, de Richard Suiseth le Calculateur. Cet auteur, Pomponace le reconnaît1 pour «un homme à L'esprit ti aiguisé », et eVsi avec courtoisie qu'il en discute les opinions auxquelles il préfère celles des philosophes de l'Antiquité. Les disciples de Pomponace gardaient, d'ailleurs, moins de réserve que le maître; en une épître adressée à l'auteur par- Jean \ irgile d'Urbin !, il est parlé de gens « si bien entortillés par les replis et les détours de ce Suiscth, qu'il leur est impossible de voir la vérité ».

Au traité De rcaclione que Pomponace fit imprimer en 1 5 1 5 , le ton de la discussion devient plus acerbe. La tbéoric d'Aiistote à ce sujet avait été, dit le professeur de Bologne3, admise sans conteste par tous les commentateurs grecs et par les anciens commentateurs latins. « Mais ceux qui sont venus ensuite et, en particulier, les Anglais, ont élevé, contre la proposition universellement accordée, des doutes si subtils et des arguments si difficiles, que les hommes les plus célèbres ont peiné pour les résoudre et qu'à mon avis ils n'y sont pas V parvenus d'une manière entièrement satisfaisante. »

Sans doute, en ce traité De reactione, nous trouvons parfois \ cités avec éloges, les noms des maîtres qui sont regardés comme les chefs de la secte parisienne; ces noms sont ceux d'Albert de Saxe, de Marsile d'Inghen, de Paul de Venise, de Jacques de Forli, de Gaétan de Tiène, que Pomponace nomme constamment Gaétan de Yicence. Mais ce ne sont pas toujours des éloges qui accompagnent les noms des Nominalistes trop attachés, au gré de Pomponace, à leurs propres doctrines, trop dédaigneux de celles d'Aristote.

defensorii per Fratrem Chrysostomum Thcologum ordinis predicatorum divinum. De nutritione et augmentât ione . Colophon : Venetiis impressumarteetsumptibusheredum quondam domini Octaviani Scoti, civis ac patritii Modoetiensis : etsociorum. Anno ab incarnatione dominica MDXXV calcndas martii. (Xos citations et renvois se rapportent à cette édition.)

i. Pétri Pomponatii Tractatus de intensione et remissione formarum; prohemium ; éd. cit., fol. 2, col a.

2. Pétri Pomponatii Tractatus utilissimi...; éd. cit., fol. i, verso.

3. Pétri Pomponatii Tractatus de reactione; proemium; éd. cit., fol. ai, col. a.

k- Pétri Pomponatii Tractatus de reactione, sect. I, cap. VI; éd. cit., fol. 23, col. c. tl>id., sect. I, cap. XII; éd. cit., fol. 2G, coll. a et 6

Suiseth le Calculateur reçoit la plus forte part des brocards que lance Pomponace : « Si le Calculateur veut bien me le permettre », je lui dirai : Ce propos est d'un homme qui ignore les premiers rudiments de la Philosophie... Il est clair et évident que cette conclusion est d'un homme fort peu exercé aux paroles d'Aristote... Que ce si savant homme lise donc Aristote! »

Parfois, Jacques de Forli partage avec Suiseth les méchants compliments de Pomponace2 :

« Il est étrange que ces très savants personnages adhèrent aux conclusions du raisonnement plutôt qu'au témoignage des sens. Aristote, cependant, au IIP livre de la Génération des Animaux, vers la fin du 9" chapitre, dit qu'il vaut mieux se fier aux sens qu'au raisonnement...; au VIII0 livre de la Physique, il déclare que la recherche du raisonnement et le délaissement des sens sont une preuve de faiblesse intellectuelle... Ces hommes -là, rien ne les peut ébranler, ni le » témoignage des sens, ni les arguments, ni une autorité, quelle * qu'elle soit; ils ne se fient qu'à eux-mêmes et demeurent fermement attachés à leurs fantastiques imaginations. Ils ne sont pas seulement en contradiction avec Aristote, mais aussi avec Galien et avec Avicenne; enfin ils détruisent toute la Médecine. »

Suiseth et Jacques de Forli ne sont pas seuls à s'entendre traiter de la sorte. Guillaume d'IIeytesbury (Hentisberus) est appelé3 « le plus grand des sophistes ». Quant à Gaétan de Tiène, l'écrit qu'il a composé contre Jean Marliano est jugé avec la dernière sévérité ^ : « Une chose m'étonne en cet homme si savant et si célèbre; les vérités qui se manifestent aux sens, que démontrent les raisons les plus évidentes, que proclame la claire et grande voix d'Aristote, il les délaisse, les rejette et les nie. Des opinions à peine imaginables sont celles qu'il poursuit. S'il était permis de parler ainsi d'un homme

1. Pétri Pomponatii Op. cit., sect. \, cap. III; éd. cit., fol. 22, col. b.

2. Pctri Pomponatii Op. cit., sect. I, cap. III; éd. cit., fol. 22, coll. b et c.

3. Pétri Pomponatii Op. cit., sect. I, cap. VIII; éd. cit., fol. 23, col. d.

!\. Pétri Pomponatii Op. cit., sect. I, cap. XI; éd. cit., fol. a/j, col. d et fol. 25, col. a.

LA PRÀDITION DE BURIDAN ET LA SCIENCE ITALIENNE AU XVI' in.ir |

dont la réputation est si étendue, je dirais ; A.gir <!<• [a sorte est le comble du ridicule... < le qui me parait !<■ plus à blâmei en cet homme, c'est qu'il n'a aucunement prouvé ses conclu sions ; ses preuves se renversent l'une L'autre; elles sont fondées sur le faux et sur le vide; elles sont fort éloignées de toute Physique raisonnable. »

Le traité De nutritione et augmentalioiie que Pierre Pomponace composa en i5ai, nous apporte de nouvelles duretés à l'égard des maîtres de la Scolastique parisienne. Une opinion que Jean Buridan avait émise en ses questions sur le IVe livre des Physiques est réfutée1 avec une certaine courtoisie. Mais Grégoire de Rimini voit ses doctrines traitées avec la dernière brutalité2: «Tout son discours est corrompu et monstrueux... D'un bout à l'autre, c'est une pure folie... Ce qu'il dit est inintelligible..., atteint le dernier degré de l'inintelligibilité. C'est, je pense, le besoin de contredire, ou bien le désir de garder son avis, selon lequel rien ne peut durer seulement un instant isolé, qui a conduit cet homme -là à de si grandes monstruosités. » Quant à Paul de Venise, s'il contredit Walter Burley, c'est « par ambition »3.

Quelles étaient, en Dynamique, les opinions de' Pomponace? Les textes que nous avons eus entre les mains ne nous donnent aucun renseignement à ce sujet. Mais l'attachement de cet auteur au sentiment d'Aristote et de ses commentateurs grecs, la sévérité avec laquelle il traite la plupart des représentants de l'École parisienne nous font croire que le chef de l'École alexandriste ne professait point les mêmes doctrines mécaniques que Buridan et Albert de Saxe.

En face des Averroïstes et des Alexandristes qui peuplent, au voisinage de l'an i5oo, les universités, et notamment celles de Bologne et de Padoue, l'Italie est fière de produire la brillante pléiade de ses Humanistes.

Épris de poésie et d'éloquence, délicats admirateurs de l'élégance romaine ou attique, les Humanistes n'éprouvaient

i. Pétri Pomponatii Mantuani De nutritione et augmentatione libellus, lib. H, cap. IX; éd. cit., fol. i30, col. d.

2. Pétri Pomponatii Op. cit., lib. II, cap. XI; éd. cit., fol 137, col. c et d.

3. Pétri Pomponatii Op. cit., lib. I, cap. XIII; éd. cit., fol. 123, col. b.

nul désir de prendre part aux discussions qui s'agitaient en Sorbonne, en la bruyante rue du Fouarre ou au Collège de Montaigu; les sujets de ces discussions leur semblaient trop abstraits ; les méthodes par lesquelles elles étaient menées leur paraissaient trop subtiles; et surtout leur latinisme raffiné ne pouvait souffrir le « style de Paris », le rude langage technique dont ces argumentations ne savaient point se passer. Un Hermolao Barbaro, par exemple1, a poursuit de ses outrages ces philosophes barbares; on les tient communément, dit-il, pour sordides, grossiers et incultes ; durant leur vie, ils n'étaient pas vivants et, après leur mort, ils ne vivent pas davantage ; ou s'ils vivent, c'est dans la peine et l'opprobre. » L'humilité en laquelle ces moines et ces maîtres-ès-arts avaient enseveli leur laborieuse existence rebutait jusqu'au dégoût les Italiens de la Renaissance, assoiffés de renommée.

Les Parisiens, cependant, avaient un mérite qui les relevait aux yeux des Humanistes attachés de cœur à la foi catholique; même en Italie, il y avait de ces Humanistes, et ils y étaient plus nombreux qu'on ne dit. En face des Alexandristes et des Averroïstcs de Bologne et de Padoue, des Alexandristes qui niaient l'immortalité de l'âme et des Averroïstes qui soutenaient l'unité de l'intellect humain et rejetaient la survie personnelle, la Sorbonne apparaissait comme la gardienne de l'orthodoxie chrétienne. Les catholiques italiens saluaient en elle la maîtresse de la saine Théologie : a J'ai parlé conformément à la thèse de Saint Thomas, écrit Pic de la Mirandolc en i /i 9 3 a , et conformément à la voie commune. J'appelle voie commune des théologiens celle qui, à présent, est communément tenue à Paris; c'est là, en effet, que fleurit surtout l'étude de la Théologie. Or, au sujet de cette présence de l'âme en un lieu, presque tous, à Paris, marchent

1. D'après une lettre de Jean Pic de la Mirandolc à Ilermolao Barbaro, datée: Florentiœ, III nouas Jnnias MCCCCLXXW (.ïoannis Pici Mirandulœ Omnia opéra. Colophon, à la fin des Opuscula: Opuscula hase foannis Pici Mirandulœ Concordia? Comitis Diligenter impressit Bernardinus Venetus, adhibita pro Airibus solertia et diligentia ne ab arebetypo aberraret : Venetiis Anno Salulis MCCGCLXXXXVIII, die IX Octobris).

2.. Apologia Joannis Pici Mirandulœ Concordiaî Comitis. Qnrestio prima. De descensu Ghristi ad inferos. (Jannis Pici Mirandulœ Concordia^ Comitis Omnia opéra.)

LA in\i>rrm\ DE m mi)\N M i.\ scii \< i i i Mil \\r. \i w i n < Ll

avec Les Scotistes et les Nominalistes; c'est pour cette raison seulement, par respect, donc, pour II diversité «le Paris, que je n'ai point voulu poser ma conclusion, si ce D'est comme probable. »

Ces Lignes nous montrent quelle était, auprès des catho liques italiens, L'autorité de l'Université <l<; Paris; les condam nations portées en 1277 par Etienne Tempier en avaient fait la citadelle qui défendait la pensée chrétienne contre \r> assauts du Péripalétismc et du Néoplatonisme hellènes ou musulmans; pour pénétrer les doctrines des théologiens de Paris, les Humanistes consentaient à apprendre le langage dont ils avaient usé.

Ainsi avait fait Jean Pic de la Mirandolc : « Il avait, » nous dit son neveu Jean-François Galeotti Pic1, «une connaissance approfondie des théologiens modernes, de ceux qui usent de ce style communément nommé style parisien. Telle était cette connaissance que si l'on venait, à Fimproviste, à lui demander l'explication d'une question abstruse et peu explicite formulée par Fun de ces théologiens, » il en donnait aussitôt la plus parfaite exposition.

Jean Pic de la Mirandole allait plus loin; contre les Humanistes que rebutait le langage de l'École de Paris, il osait prendre la défense de cette terminologie technique. « Que l'on considère, à titre d'exemple, la production d'un homme par le Soleil; nos auteurs vont dire : hominem causari. Aussitôt, » écrit Jean Pic à Hermolao Barbaro2, «vous allez vous écrier : Gela n'est pas latin. Jusque-là, vous dites vrai : Gela n'est pas romain. Mais vous ajoutez : Donc c'est incorrect. Votre argument pèche; un Arabe, un Égyptien pourront dire la môme chose ; ils ne le diront pas en latin, mais ils le diront correctement... Qui empêche ces philosophes que vous nommez barbares d'avoir établi d'un commun accord une certaine règle de langage et de la tenir pour consacrée, comme

1 . Joannis Plci Mirandulcc, viri omni disciplinaruni génère consummatissimi, vita per Joanncm Franciscum Illustris Principis Galeotti Pici filium édita (Joannis Pici Mirandulae Omnla opéra).

2. Lettre (déjà citée) de Jean Pic de la Mirandole à Hermolao Barbaro, Florentiae, 111 nonas Junias MCGGGLXXXV.

la langue romaine l'est pour vous? Pourquoi diriez-vous que leur langage n'est pas correct et que le vôtre l'est? Il n'y a, pour cela, aucune raison, puisque cette imposition de noms est tout arbitraire. Si vous ne voulez pas que ce langage mérite le nom de romain, appelez -le français, anglais, espagnol, ou encore parisien, puisque c'est ainsi que le vulgaire le nomme. Lorsque ceux qui l'emploient en useront avec vous, il leur arrivera maintes fois d'être moqués, maintes fois de demeurer incompris; mais la même chose vous arriverait si vous parliez au milieu d'eux; 'Avàx«P^Ç Tuap' 'Àôiqvaioiç uoXoiKt'Çei, 'AOyjvoïci oï rcapà ExuÔaiç, Anacharchis fait des solécismes chez les Athéniens, les Athéniens en feraient chez les Scythes. »

L'orthodoxie des Parisiens sauvait, auprès des Humanistes chrétiens, la barbarie de leur langage et la subtilité de leur dialectique; les Padouans auraient vainement compté sur une semblable indulgence, eux dont tout l'effort allait à soutenir «les dogmes impies1 d'Alexandre, d'Averroès et de plusieurs autres philosophes anciens ».

C'est donc aux Averroïstes, autrement nombreux et influents que les Nominalistes sur les chaires des Universités italiennes, que s'attaquaient surtout les Humanistes. Le langage des Averroïstes, émaillé de mots arabes, surpassait en rudesse le style des Parisiens et, plus encore que celui-ci, offusquait l'oreille délicate; le culte étroit et intolérant qu'ils professaient pour Aristote et ses commentateurs révoltait les Platoniciens. Le nom d'Averroès devint ainsi comme le symbole de tout ce qui choquait l'Humanisme.

Voici, par exemple, Giorgio Valla de Plaisance; c'est un lettré qui a enseigné l'éloquence à Milan, à Pavie en 1470, à Venise en 1^81; c'est un helléniste qui a traduit plusieurs des ouvrages d' Aristote, de Cléomède, de Ptolémée, de Plutarque, de Proclus; c'est un latiniste raffiné qui a annoté et édité les Tusculanes; de plus, c'est un chrétien orthodoxe; il est fidèle aux enseignements des grands docteurs catholiques, d'Albert, de Saint Thomas d'Aquin, de Duns Scot, de Gilles de Rome,

i; Apologia Joannis Pici Mirandulœ, in fine.

LA TRADITION DB BURIDA.N ET LA SCIENCE ITALIENNE \u \m BIÈ4 LE i :<7

<|ii il cilc avec vénération; tout le disposée être an fougueui adversaire de l'Ecole averroïste; il l'est, en effet; ('coulons en quels termes1 il parle d'Aristote et de son Commentateur:

k Ceux qui considèrent les choses d'un regard pénétrant ne doivent guère s'étonner qu'Âristote, halluciné en celte circonstance, ait professé de semblables erreurs; il a donné bon nombre de doctrines fort inférieures encore à celle-là; et, à ce sujet, les Platoniciens lui reprochent son ignorance et son manque de rectitude dans le jugement. C'est pourquoi on l'a laissé longtemps de côté, gisant sous la rouille; on ne célébrait alors que le seul Platon et la doctrine platonicienne. Mais bientôt on vit émerger de la vase un barbare, un goinfre absolument stupide, cet Averroès au cerveau puant (Aliquanlo posl Barbarus quidam ineptissimus lurcho, putidlque cerebro e lato effossas Averroès); se complaisant aux discussions captieuses, il parvint, à l'aide de sophistiques chicanes, à présenter un Aristote à ce point platonicien que l'on ne connaît aucun philosophe qui le fût autant. »

Cette haine fougueuse d'Aristote et de son Commentateur pouvait prédisposer Georges Valla à faire bon accueil aux nouveautés antipéripatéticiennes de l'École nominaliste ; aussi devine-t-on, en ses écrits, une sorte de reflet de la Dynamique parisienne ; mais comme ce reflet est pâle et vague !

Nous le percevons, ce reflet, en ce qu'enseigne notre humaniste2 au sujet de ce temps de repos par lequel la chute d'un projectile serait séparée de l'ascension de ce corps :

a Si un mouvement dirigé en ligne droite se réfléchit, il produit, il est vrai, deux mouvements contigus, mais non pas deux mouvements qui se continuent l'un l'autre. Entre ces

i. Gcorgii Vallae Placentini viri clariss. De expetendis etfugiendis rébus opus, in quo haec continentur... In fine tomi secundi: Venetiis in aedibus Aldi Romani impensa ac studio Joannis Pétri Vallae filii pientiss. Mense Decembri MDL — Totius operis liber XXIII et Physiologiac quartus ac ultimus, de Coelo, quodque Mundus non sit aeternus, et Aristotelis argumentorum confutatio; c. I. — Cette volumineuse compilation, l'un des chefs-d'œuvre typographiques sortis des presses Aldines, a été publié par Jean-Pierre Valla deux ans après la mort de son père; celui-ci, en effet, était mort à Venise en 1/199.

2. Georgii Vallae Placentini Expetendorum ac fugiendorum quem struebat liber vigesimus secundus, Physiologiac vero tertius, quartae hebdomadis liber primus. De naturalibus principiis et causis. Gap. VI: De motu, et quiète.

deux mouvements, en effet, un repos se produit, qui interrompt la continuité. Le premier mouvement prend fin, puis le second s'accomplit comme à partir d'une autre origine; entre la limite ultime du premier et le début du second, se trouve un repos intermédiaire... Ainsi le terme de l'ascension de la pierre jetée en l'air se distingue du début de la descente de ce corps, qui tombe avec vitesse; cette distinction correspond à l'écoulement d'une certaine durée; un certain repos s'observe donc entre les deux mouvements opposés de la pierre. »

Si Valla admet l'existence de ce repos intermédiaire dont Léonard de Vinci, au même temps, faisait sortir la notion féconde d'impelo composé, il ne dit rien du raisonnement par lequel tous les maîtres parisiens, de Richard de Middleton à Marsile d'Inghen, avaient tenté d'en donner la cause.

Avec l'École nominaliste, et contre le sentiment unanime des Péripatcticiens et des Averroïstes, Valla attribue le mouvement des projectiles à une force imprimée (vis indita) au mobile. Mais il n'attribue pas l'accélération du mouvement naturel à un accroissement d'bnpetus; il adopte, au sujet de ce mouvement, l'explication^ d'Aristote et de Thémistius. C'est ce que nous voyons au passage suivant:

Seul le mouvement circulaire « possède l'uniformité qui lui est apparentée et naturelle. Tous les corps qui se meuvent en ligne droite, que ce soit par nature ou contre nature, se meuvent à la fin avec une autre vitesse qu'au commencement. Si un corps se meut contre nature par l'effet d'une traction, il commence par se mouvoir plus lentement; puis il va plus vite au fur et à mesure qu'il approche du moteur qui le tire, car alors la puissance de ce moteur domine davantage. Au contraire, les corps qui sont jetés se meuvent tout d'abord plus vite, puis plus lentement lorsque vient à se détruire la force qui leur avait été imprimée par celui qui les a jetés... Enfin les corps qui se meuvent de mouvement naturel vont plus vite lorsqu'ils sont voisins de leurs lieux propres; ils désirent, en effet, atteindre leur intégrité, et de cette intégrité, ils tirent de nouvelles forces, comme s'ils se trouvaient plus largement pourvus de forme. Tout corps donc qui se meut de mouvement

LA TRADITION DE iiimnw ET tk SCIENCE iTALUBIflf 1 i\ IVI* SIECL1

rectiligne, que ce soil par nature ou contre nature, fournil une course inégale. »

Pic de la Mirandole « n'a rien ignoré »>, nous dit sou bio graphe Jean François l'ic ■ , « de toul ce < | < i i louche aux roueries, aux sophistiques chicanes, aux broutilles à la Suiseth, que l'on nomme calculs (captiunculse cavillœque sophistarum et sulsseticœ quisquilide, quse calculationes vocantur); ce sont des considéra lions mathématiques que l'on applique à des théories physiques extrêmement subtiles et, dirai-je, extrêmement bizarres (morosiores). 11 était fort érudit eu ces matières et il avait lu beaucoup décrits de ce genre, écrits que, peut-être, l'Italie ne connaît pas bien... Toutefois, il semblait haïr et détester ces questions. »

Georges Yalla n'avait probablement pas, des calcalaliones de Paris, la connaissance approfondie que Jean Pic avait acquise et qui était, au témoignage de son biographe, fort rare en Italie; mais sans doute, comme Jean Pic, il les détestait, et sa Physique s'en ressent; elle garde soigneusement des erreurs que les Parisiens avaient réfutées depuis longtemps.

Nifo a passé, moqueur, devant la Dynamique du captiunculator Albert de Saxe; Georges Valla l'a sans doute ignorée; Léonard de Vinci, mieux inspiré, n'a cessé de méditer les enseignements de cette Dynamique; presque seul parmi les savants de son pays et de son temps, il a eu le très grand mérite de deviner la plupart des idées fécondes que renfermait cette Physique parisienne tant décriée.

L'esprit de la Scolastique parisienne au temps de léonard de vlnci.

Tandis que la plupart des Italiens, bien loin d'imiter le génial artiste, s'attachaient, avec la routine d'un Nifo, aux théories surannées de la Mécanique d'Aristote et du Commen-

i. Joannis Pici Mirandulœ.... vita per Joannem Franciscum illustris principis Galeotti Pici filium édita.

P. DLIIEM. Q

i3o études sur lêonard de vinci

tateur, que faisaient les Parisiens, ces Moderniores, ces Juniores, ces Terminalistes, ces Captiunculatores et Sorticolœ? Qu'enseignait-on, durant les premières années du xvie siècle, sur les rives de la Seine? Quel était l'esprit qui animait cet enseignement à l'heure même où Léonard abandonnait l'Italie et venait mourir en France ?

A l'Averroïsme étroit de Bologne et de Padoue, Paris opposait l'éclectisme le plus large. De cet éclectisme, nous trouvons la preuve constante dans les écrits des docteurs en Sorbonne et des maîtres de la Faculté des Arts; mais il nous paraît intéressant de l'entendre définir et justifier par l'un d'eux.

Sur les chaires de la Sorbonne et de la rue du Fouarre siégeaient alors de nombreux Espagnols.

L'un de ceux-ci, Pedro Sanchez Cirvelo,de Daroca (province de Saragosse), était assurément, vers la fin du xve siècle et au début du xvic, un des maîtres les plus actifs de la Faculté parisienne des Arts. On lui doit un traité d'Arithmétique pratique » et un commentaire à la Géométrie spéculative de Bradwardin2. On lui doit, surtout, un commentaire au traité de la Sphère de Jean de Sacro-Bosco; joint au texte même de la Sphère et aux Quatorze questions que Pierre d'Ailly avait composées au sujet de ce même écrit, ce commentaire forma une sorte de manuel astronomique qui fut fréquemment imprimé3 à la fin du xve siècle et au début du xvie siècle.

Le commentaire de Pedro Girvelo de Daroca est suivi d'un

i. Pétri Cirveli Darocensis Hispani Tractatus Arilhmelice practicc qui dicilur Algorismus. Imprcssus Parisius in Bellovisu, Anno Domini i5o5, die 29 aprilis. — Id., Imprcssus Parisius per Anthonium Ausourt pro Johanne Lamberto. Anno Domini i5i3.

2. Thoine Brcuardini Geometria speculativa recoligens omnes conclusiones geometricas... Colophon : Et sic explicit Geometria Thome Brcuardini cum tractatu de quadratura circuli benc revisa a Petro Sancliez Girvelo, expensis bonesti viri Johannis Petit, diliirentissime impressa Parisiis in campo Gaillardi. Anno Domini i5n, G Marcii.

3. Johannis de Sacro- Bosco Sphaerae mundi opusculum una cum additionibus peropportunc insertis ac familiarissima textus expositione Pctri. Parisiis, per Wolfgangum Ilopyl, 1/19/I.

Johannis de Sacro -Bosco Uberrimum sphère mundi commentum insertis etiam questionibus D"' Pctri de Aliaco. Parisius, in campo Gallardo, oppera atquc impensis magislri Guidonis Mercatoris, anno 1/198 (certains exemplaires portent 1/1G8 ; au lieu de la marque Guy Marchand, ils offrent celle de Jehan Petit, Johanncs Parvus).

Johannis de Sacro-Busco Sphera cum additionibus et commentis Pctri Cirveli insertis questionibus Pétri de Aliaco, Parisiis, i5o8, i5i5, i5aG; Gompluti, i5aG.

LA. TRADITION Dfi BURIDAN El LA SCIENCE ITALIENNE AI \\T im.ii

dialogue ■ entre Darocensis, qui <isi L'auteur, el Burgensis, qui rsi son ami Gonzalve (iillrs, de Burgos. Darocensis chercha à établir le bien fondé des innovations que renferme son traité;

il est amené, par Là, à discuter \v degré <!<■ soumission que l'on doit aux opinions des anciens auteurs; Burgensis, au contraire, rêve d'une science disciplinée, d'où toute discussion serait exclue. Voici quelques passages de ce dialogue :

a Dahocensis. Écoute ces quelques mots : Tu sais en quel honneur la doctrine de Pierre Lombard a toujours été tenue; les sentences de ce maître sont citées en guise de textes par tous les théologiens ; ils ne croient pas, cependant, qu'il faille se fier à Pierre Lombard en tout ce qu'il a avancé; bien au contraire, ils n'en tiennent la plupart du temps aucun compte. Thomas, le docteur solennel, argumente en une foule de cas contre ceux qui furent ses maîtres. Tout l'enseignement de Jean Scot n'a trait qu'à des réfutations des propositions de Thomas et d'autres théologiens. Les très subtils Nominalistes, qui sont venus ensuite, ont dirigé leurs traits acérés contre Thomas comme contre Jean Scot, et l'on ne voit pas que tel d'entre eux en soit moins fameux. Combien d'autres qui doivent les lauriers de l'immortalité à leurs mutuelles discussions, pourraient plaider en faveur de notre cause! Les autres que nous sont des hommes; comme tels, ils ont pu errer; les interpréter ou les corriger avec déférence, et garder la vérité de toutes ses forces, tel doit être le rôle d'un esprit loyal. De ce que les prédécesseurs ont été d'une extrême habileté, il n'en faut pas conclure que la voie de l'invention soit désormais fermée à leurs successeurs; le Philosophe l'a dit : Les sciences sont comme les fleuves; elles croissent par un afflux continu... »

« Burgensis. Tu parles fort bien. Mais à ton tour, souviens-toi de tout le mal que les altercations entre tenants d'opinions différentes ont fait à la République des lettres. En dépit du précepte d'Horace, tu trouveras bien peu d'hommes qui ne

i. Dialogus disputatorius. P. C. D. in additiones immutationesque opusculi de sphera mundi nuper éditas disputatorius dyalogus. Interlocutores Darocensis et Burgensis.

l32 ÉTUDES SUR LEONARD DE VINCI

soient asservis à la parole d'aucun maître et qui ne jurent pas par cette parole :

» Nullius addictos jurare in verba magistri.

» L'un est Stoïcien, l'autre Péripatéticien . Celui-ci suit Thomas, celui-là Scot, cet autre un troisième maître. Il en résulte qu'ils sont bien rares ceux qui participent de la vérité et qui la gardent. Y a-t-il, je te prie, rien de plus indigne d'un homme d'étude, rien de plus honteux pour lui, que de mettre obstacle au progrès de la science et de la vérité? Or, notre grand Aristote l'affirme : L'attachement opiniâtre à la secte d'un maître est un grand obstacle pour qui désire le savoir... »

« Darocensis. Tu prétends que les altercations des savants ont eu pour résultat de cacher la lumière à tous, sauf à un très petit nombre d'hommes. Rien n'est moins semblable à la vérité. Gomme l'a dit le Philosophe, c'est précisément en résolvant les questions débattues que la vérité se manifeste. Ce sont les arguments des successeurs qui élucident, qui éclairent les avis de leurs prédécesseurs. Celui donc qui cherche doit douter; il doit demeurer dans le doute tant qu'il n'a pas entendu les raisons alléguées de part et d'autre, tant qu'il n'a pas apaisé les passions de son esprit afin qu'il puisse, libre de toute émotion intellectuelle, se livrer à la recherche du vrai. C'est ce qu'on réalisera au plus haut degré si l'on a soin de discuter ce que les divers auteurs ont pensé de la question débattue ; si l'on prend d'abord l'avis de l'un d'eux comme base, pour examiner de là ce que les autres ont jugé du problème posé. Mais je ne dirais pas qu'on agit avec raison si l'on imitait un docteur quelconque au point d'imaginer que ce qu'il a dit est exempt de toute erreur. La fragilité de l'esprit humain ne souffre pas qu'il en soit ainsi, à moins d'une aide spéciale de Dieu. Aussi nos philosophes parisiens se gardentils bien d'agir de la sorte. Sans doute, dans la plupart des cas, ils marchent dans la voie tracée par Aristote; mais ils ne refusent nullement d'entendre les avis d'autres maîtres, qui ont ajouté un grand nombre de découvertes très brillantes à l'œuvre d' Aristote ; quelques-uns, peut-être, font exception

LA TRADITION DE Bl RIDAIS ET LA BCU HCE n i\ Il RHE M 1YÏ [El I i

à cette conduite; il faut Les regarder comme Les disciples non de la Philosophie, mais de la routine... d Voilà ce que fait imprimer, en (494, un maître écouté de

la Faculté des Ails de Paris. Depuis l'époque OÙ Thomas

d'Aquin y enseignait, l'Université de Paris a gardé l<i même esprit, respectueux des anciennes autorités, accueillant aux opinions nouvelles; le traditionnalisme parisien sait, pendant tout le Moyeu-Age et au temps même de la Renaissance, demeurer en parfait équilibre entre la routine et le goût excessif de la nouveauté.

Cet éclectisme apparaît, tout d'abord, à celui qui parcourt les écrits composés par les maîtres parisiens; il se manifeste en la variété des noms des auteurs cités. Aristote, Alexandre d'Aphrodisias, ïhémistius, Averroès n'occupent pas, en ces écrits, la place prépondérante et presque exclusive que leur accordent les maîtres italiens; les grands docteurs de la Scolastique, Albert le Grand et Thomas d'Aquin, Duns Scot et Gilles de Rome sont écoutés avec déférence, mais leurs avis sont librement discutés et fort souvent rejetés; une bonne part des doctrines enseignées est empruntée à Guillaume d'Ockam, à Grégoire de Rimini, à Robert Holkot; elle l'est surtout à ces philosophes dont le génie, fait de mesure et de bon sens, a su allier et tempérer, l'une par l'autre les doctrines thomiste, scotiste et nominaliste, à Walter Rurley, à Jean Buridan, à Albert de Saxe, à Marsile dTnghen ; les Averroïstes italiens eux-mêmes ne sont pas négligés, et Paul de Venise est fréquemment cité, encore que ses inconséquences et ses paralogismes soient parfois relevés avec sévérité.

C'est surtout au Collège de Montaigu que la tradition des Buridan et des Albert de Saxe semble gardée avec une particulière fidélité ; les maîtres qui enseignent en ce Collège s'efforcent de sauver de l'oubli les écrits des grands Nominalistes du xive siècle. Régent à Montaigu, l'Écossais Joannes Majoris, qui, en i5o/i, fait imprimer à Paris les Summulœ de Buridan; régent à Montaigu, Georges Lokert, un autre Écossais, qui, en i5i6, publie les Questions d'Albert de Saxe sur la Physique, le De Cselo, le De generatione, celles de Thémon sur

l34 ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI

les Météores, celles de Jean Buridan sur le De anima et les Parva naturalia; régent à Montaigu, Jean Dullaert de Gand qui, en 1509, et toujours à Paris, donne une édition des Questions sur la Physique composées par le Philosophe de Béthune. Le même Dullaert, d'ailleurs, comme pour mieux affirmer son éclectisme, faisait imprimer à Paris, en i5i3, par Thomas Rees, la Summa totius philosophiœ naturalis et le De compositione mundi de Paul de Venise.

La renaissance du Nominalisme dont le Collège de Montaigu fut le théâtre au début du xvie siècle paraît avoir eu pour chef le théologien Joannes Majoris.

Joannes Majoris naquit, vers 1478 S au petit bourg de Glegorn2, voisin de Haddington, en Ecosse, d'où le surnom de Haddinglonanus qui lui est souvent donné ; dès i5o/i, nous le voyons publier les Summulœ de Buridan et, en i53o, il donne encore une édition de son commentaire au premier livre des Sentences; sa mort est datée de l'an i5/io.

En sa longue et active carrière de professeur, Jean Majoris a formé bien des disciples. Il en est deux qui, au sujet des doctrines de Dynamique que l'on professait au Collège de Montaigu, nous ont livré des documents d'une extrême importance.

L'un est Jean Dullaert de Gand (i4y 1 ?- i5i3); il nous a laissé des Questions sur la Physique et le De Cœlo^ que Nicolas Desprez imprima à Paris en i5o6; ces questions étaient un écho de l'enseignement que Dullaert avait donné à Montaigu.

L'autre est l'Espagnol Luiz Nufiez Coronel, de Ségovie, dont \es Physicœ perscrutationes, après avoir été également professées au Collège de Montaigu, étaient éditées à Paris en i5ii l>.

1. Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui l'ont lu, seconde série, p. kot\.

1. Joannis Majoris doctoris theologi in Quartum sententiarum quœstiones utilissimx ... vaenundantur a suo impressore lodoco Badio. Colophon : ... in chalcographia Jodoci Badii Ascensii. Anno a virginco partu Millesimo quingentesimo decimosexto : circiter Calcndas Decembris. Deo Gratias. — Lettre de Joannes Major (sic) imprimée an verso du litre.

3. Johannis Dullaert Questiones in libros Phisicorum Arislotelis. Colophon : Hic linem accipiunt questiones phisicales Magistri ioliannis dullaert de gandavo quas (îdidit in cursu artinrn regentando parisius in collegio montisacuti impensis honesli \iri Oliverii senant solerlia vero ac caracteribns Nicolai depratis viri hujus artis impressorie solertissimi prout caractères indicant anno domini millesimo quingentesimo sexto vigesima tertia martii.

/j. Physicœ perscrutationes magistri Ludovici Coronel Ilispani Segoviensis. Prostanl

LA TRADITION M<: BURIDAN ET LA SCIENCE ITALIENNE M m IBCLE [35

D'ailleurs, si Montaigu gardait avec fidélité les traditions de Buridan et d'Àlberl de Saxe, il n'en était pas le seul déposi taire; à Sainte-Barbe, notamment, ces traditions étaient tenues en grande estime; nous en avons pour témoin l'Espagnol Juan de Cclaya ; au titre même de son Exposition et «le ses Questions sur la Physique d'Aristote1, imprimées à Paris en 1517, cet auteur affirme son éclectisme, car il y déclare suivre c< la triple voie de Saint Thomas, des Réalistes el des dominalistes ».

Au livre de Jean de Celaya, le lexle d'Arislotc est encore reproduit et accompagné d'une exposition ou commentaire littéral; c'est seulement après ce commentaire que l'auteur annonce par ce titre : sequitur glosa la discussion détaillée des opinions plus modernes. Jean Dullaert abandonne entièrement le commentaire du texte d'Aristote; à l'exemple de Jean de Jandun, de Jean le Chanoine, de Buridan, d'Albert de Saxe et de Marsile d'ïnghen, il se borne à examiner une suite de questions soulevées par les divers chapitres de l'œuvre du Stagirite. Louis Coronel va encore plus loin; son écrit affecte la forme d'un traité original sur la Physique; seul, l'ordre dans

in edibus Joannis Barbier librarii jurati Parrhisiensis académie sub signo ensis in via regia ad divum Jacobum. — L'ouvrage ne porte pas de colophon. Le folio qui suit le titre débute par une lettre : Ludovicus Nunius Coronel illustrissimo viro Inacho de Mandocia; cette lettre, non datée, est écrite de Paris. Elle est suivie d'une autre lettre : Simon Agobertus Bituricus fratri Joanni Agoberto. En cette lettre, datée : Parrhisiis, MDXI, Simon Agobert parle avec de grands éloges de son précepteur Luiz Coronel qui enseignait la Philosophie au Collège de Montaigu. — Il existe une seconde édition de cet ouvrage : Physice perscrutationes egregii interpretis Magistri Ludovici Coronel... Lugduni, in edibus J. Giunti. i53o. Nous n'avons pu consulter cette seconde édition.

i. Expositio magistri ioannis de Celaya Valentini in octo libros phisicorum Aristotelis : cum questionibus eiusdem, secundum triplicem viam beati Thome, realium, et nominalium. Venundantur Parrhisijs ab Hemundo le Feure in vico sancti Jacobi prope edem sancti Benedicti sub intersignio crescentis lune commorantis. Cum gralia et Privilegio régis amplissimo. Colophon : Explicit in libros phisicorum Aristotelis expositio a magistro Joanne de Celaya Hyspano deregno Valentie édita : dum regeret Parisius in famatissimo dive Barbare gymnasio pro cursu secundo anno a virgineo partu decimo septimo supra millesimum et quingentesimum. vu idus Decembris. diligenter impressa arte Johannis de prato et Jacobi le messier in vico puretarum prope collegium cluniacense commorantium : Sumptfbus vero honesti viri Hemundi le feure in vico sancti Jacobi prope edem sancti benedicti Sub intersignio crescentis lune moram trahentis. Laus deo.

En i5i8, Jean du Pré et Jacques le Messier imprimaient, Hémond le Fèvre mettait en vente V Expositio magistri ioannis de Celaya Valentini, in quattuor libros de celo et mundo Aristotelis : cum questionibus eiusdem, et aussi VExpositio magistri ioannis de Celaya Valentini, in libros Aristotelis : de gêner alloue el corruptione : cum questionibus eiusdem.

l36 ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI

lequel se présentent les dhrerses matières révèle l'influence de la $u?txT) âxpoaaiç.

D'ailleurs, en dépit de cette variété de forme, c'est bien le même esprit qui anime les ouvrages de ces trois auteurs. Les problèmes qui y jouent un rôle prépondérant sont ceux qu'ont posés ou renouvelés les grands Nominalistes parisiens, les Guillaume d'Ockam, les Grégoire de Rimini, les Buridan, les Albert de Saxe; la Logique, en ceux de ses chapitres qui touchent aux Mathématiques, la Science de l'équilibre et du mouvement, les principes de la Physique générale, au sens que ces mots ont pris de nos jours, sont les sujets de la plupart de ces problèmes. Sans doute, la forme sous laquelle la solution en est proposée est faite, bien souvent, pour choquer nos habitudes ; nous avons parfois quelque peine à suivre la pensée de Fauteur au travers des videlur quod sic, des sed contra, des arguilur, des confirmatur, chicanes auxquelles la logique plus simple des Buridan et des Albert de Saxe ne nous avait pas accoutumés, et auxquelles se complaisent ces trop habiles dialecticiens ; sans doute, nous voyons Sortes constamment placé en des cas hypothétiques que la Toute-puissance divine pourrait seule réaliser et dont l'intérêt, parfois, nous échappe; mais si nous nous enhardissons jusqu'à pénétrer sous celte forme surannée, jusqu'à mettre à nu l'idée qu'elle cache ou qu'elle affuble, nous nous étonnerons bien souvent de trouver cette idée si jeune encore et si vivante. En particulier, «il nous sera malaisé de ne point éprouver cet étonnement en étudiant ce que les Jean Dullaert, les Louis Coronel et les Jean de Gelaya ont enseigné au sujet de la Dynamique.

Cette Dynamique que l'on professe à Montaigu ou à Sainte- Barbe, au début du xvie siècle, c'est celle des chefs de l'École nominaliste du xivc siècle, de Guillaume d'Ockam, le Venerabilis inceptor, de Jean Buridan, d'Albert de Saxe. En ces deux collèges, on réfute minutieusement les arguments que les Averroïstes italiens ont opposés à cette Dynamique; parfois, on relève vertement les sarcasmes des Padouans à l'adresse des maîtres vénérés de l'Université de Paris.

u Avant de mettre fin à cette question de Yimpetus, nous

LA TRADITION DE BURIDAN B1 LA BCIBlfCl itaiiinm. \i IV! BIECL1 i'»7

voulons, dii Louis Goronel», traiter ici de l'opinion de Nicole de Chieti ; celui-ci occupe la première chaire de Philosophie ordinaire à L'Université de Padoue et, connue il nous rapprend Lui-même, il y enseigne sans concurrent. Il a public' sur le mouvement du grave et du Léger une certaine petite question qui nous esi parvenue récemment. Il > expose les opinions d'un grand nombre de philosophes et, après les avoir réfutées, du inoins à son avis, » il en soutient une selon laquelle le #ravc qui tombe, aussi bien (pie le projectile, est mu par l'air ambiant. « Il affirme que cet avis est celui d'Yristote et du Commentateur. Il traite avec mépris le très subtil Albert de Saxe et le nomme Albertutius; il donne à nos autres docteurs le nom de Terministes... Il s'étonne qu'un certain maître Gaétan ait voulu soutenir de pareilles erreurs.

» Nous, nous ne changerons pas le nom de ce maître, par respect pour lui ; mais nous montrerons simplement qu'il se contredit... Si, pour parler comme Salluste, il a pris quelque volupté à réprimander les autres, il la perdra en s'entendant réprimander lui-même, pourvu toutefois que cet écrit lui parvienne. » Lorsque Louis Coronel écrivait ces lignes, Vernias était mort; mais de la leçon qu'elles renfermaient, Nifo eût pu faire son profit.

La Dynamique parisienne au temps de Léonard de Vinci.

La Dynamique que Jean Dullaert3 et Louis Coronel^1 enseignent à Montaigu, que Jean de Celaya5 professe à Sainte-

i. Ludovici Coronel Op. cit., lib. III, pars I : De motu locali, fol. LU, col. b.

2. Luiz Coronel dit: IS'icoleti de Thienis (de Nicolô de Thiène) au lieu de Nicoleti Theatini (de Nicolô de Chieti).

S. Joannis Dullaert de Gandavo Op. cit., Physicorum lib. VIII, quaest. II : Quaeritur secundo utrum projectuin, dum reflectitur, in puncto reflexionis quiescat.

'i. Ludovici Coronel Op. cit., lib. III, pars I : De motu locali; éd. cit., fol. L, col. c seqq. (En titre courant: De impetu.)

5. Joannis de Celaya Op. cit., lib. VIII, cap. XI, quaest. III : A quo movetur projectum post separationem illius a quo projicitur; fol. CC, col. d et fol. CCI. (En titre courant : De motu projecli.)

l38 ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI

Barbe, c'est la Dynamique de Jean Buridan et d'Albert de Saxe, c'est la Dynamique de Yimpetus.

Comment le projectile se meut-il après qu'il a quitté la main ou la machine par laquelle il a été lancé? Tous rejettent les explications qui attribuent à Fair la continuation de ce mouvement, que l'action invoquée soit une poussée de l'air qui tourbillonne à l'arrière du mobile ou une attraction de l'onde condensée qui se propage à l'avant. « A rencontre de ces deux manières de dire, » écrit Dullaert, a j'élève un seul et même argument: Un mobile peut se mouvoir d'un mouvement de rotation, et cela en demeurant toujours au même lieu; il n'est assurément mû ni par l'air qui le pousse, ni par l'air qu'aurait ébranle celui qui l'a lancé; ces deux explications sont donc insuffisantes. La conséquence résulte clairement de l'antécédent, et celui-ci est rendu manifeste par le mouvement du sabot...

» Bien que l'une de ces deux opinions paraisse avoir été celle du Philosophe, on en tient communément une troisième, que voici : Après le repos du moteur qui l'a lancé, le mouvement du projectile est produit par une certaine vertu imprimée en ce mobile; c'est-à-dire que le premier moteur donne au projectile la vertu de se mouvoir dans telle direction qu'il vise, de même que l'aimant, nous l'avons dit plus haut, donne au fer la vertu de se mouvoir » vers lui.

Louis Coronel rejette également, par divers arguments, les théories qui attribuent au mouvement de l'air la continuation du mouvement des projectiles; l'un de ces arguments est le suivant: « Cette explication ne rend pas compte dune manière satisfaisante du mouvement de rotation de la roue que personne ne tire et qui, en son mouvement, demeure toujours en contact avec le même air; on ne peut dire, en effet, dans ce cas, que les parois de Tair viennent se réunir après avoir été séparées, puisque pendant toute la durée du mouvement, la roue demeure au même lieu. »

Coronel nous apprend ensuite que « beaucoup de savants s'accordent à imaginer un impelus distinct du mobile; en premier lieu, lorsqu'un corps pesant est projeté en l'air ou

ï,A rit LDI HOU in: BURIDAN El LÀ SCIENCE ITALIEN!*] m ^ \ i n ■ i i

horizontalement, il ne pourrait, après avoir été lancé, continuer à se mouvoir si l'on n > supposail une certaine qualité motrice que L'instrument de projection \ a imprimée et que l'on nomme impetus; si l'on n'admettait pus l'existence de cette qualité, les physiciens ne sauraient quel moteur donner à ce mobile. »

Dullacrt nous apprend non seulement que cette explication est communément reçue, mais encore que l'on donne habituel lemcnl à cette vertu imprimée dans le mobile le nom de gravité accidentelle lorsque le projectile est lancé vers le bas, et de légèreté (tccidenlelle lorsqu'il est lancé vers le haut. Ces dénominations ne lui plaisent pas; en un corps, en effet, que l'on lance horizontalement, cette vertu ne peut être dite ni gravité ni légèreté; il vaut donc mieux, dans tous les cas, l'appeler impelas. Ce vœu paraît avoir été exaucé à Paris, car Coronel et Celaya n'emploient plus, pour désigner cette vertu imprimée au mobile, d'autre terme que celui à' impelas.

Quelle est, selon nos auteurs, la nature de cette vertu? Nous passerons en revue, tout à l'heure, leurs opinions à cet égard. Suivons, pour le moment, l'emploi qu'ils en font, d'après Buridan et Albert de Saxe, pour expliquer les divers phénomènes de la Dynamique.

« Une pierre, a dit Dullaert, « reçoit plus de cette vertu que n'en reçoit une plume; elle peut donc être lancée plus loin. »

Jean de Celaya, à l'imitation de Buridan, précise davantage : « Vous demanderez peut-être pourquoi, selon cette opinion, une pierre lancée se meut plus longtemps qu'une plume. On répondra que la raison en est telle : La pierre a plus de matière et est plus dense que la plume; elle reçoit donc un impetas plus intense, et elle le retient plus longtemps ; dès lors, il n'est pas étonnant qu'elle se meuve plus longtemps. »

A cette explication, Celaya prévoit une objection: « Un projectile de grandes dimensions se mouvrait donc plus rapidement qu'un projectile plus petit ; cette conséquence est contraire à l'expérience;... cependant, on la prouverait ainsi: U impetus imprimé au grand projectile est plus considérable que Y impetus.

l4o ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI

imprimé au petit; le grand projectile se meut donc plus vite que le petit.

)) A cette réplique nous répondrons que la conséquence est faussement déduite. Pour le démontrer, il nous faut distinguer que Yimpetus imprimé à un projectile peut être plus considérable ou bien intensivement (et nous nierons qu'il en soit ainsi dans le cas considéré), ou bien extensivement ; nous accorderons que ceci a lieu dans le cas considéré; mais alors nous nierons la conséquence ; il n'y a, en effet, aucun inconvénient à ce qu'un impetus qui est extensivement moindre qu'un autre impetus, mais qui est intensivement plus considérable, produise un mouvement plus rapide que ce dernier. »

Les distinctions, si familières à la Scolastique, que marquent les mots extensive et intensive, trouvent leur traduction adéquate en cet énoncé de forme toute moderne : L'impetus total d'un corps résulte d'impetus attribués à chaque élément de ce corps; toutes choses égales d'ailleurs, Yimpetus élémentaire est d'autant plus intense que la vitesse de l'élément est plus grande.

La lecture de l'ouvrage de Jean de Celaya nous montre que l'on songeait, à Paris, à la distribution extensive de Yimpetus en la masse d'un corps; on y était, d'ailleurs, conduit par les opinions de Marsilc d'Inghen que nous avons rapportées en notre précédente étude l et que, tout à l'heure, nous verrons discutées par Louis Coronel. Nous savons 2 comment cette notion de la distribution extensive de Yimpetus a conduit Léonard de Vinci et Bernardino Baldi à concevoir l'existence d'un centre de la gravité accidentelle et, par là, à préparer la voie à Roberval, à Descartes et à Huygens.

« Lorsqu'un corps est jeté en l'air, » déclare Dullaert, « il se meut plus vite au commencement qu'à la fin, et plus vite

1. Jean 1 Buridan (de Déthune) et Léonard de Vinci, V : Que la Dynamique de Léonard de Vinci procède, par l'intermédiaire d'Albert de Saxe, de celle de Jean Buridan. — En quel point elle s'en écarte, et pourquoi. — Les diverses explications de la chute accélérée des graves qui ont été proposées avant Léonard, pp. 9/1-96.

2. Léonard de Vinci et Bernardino Baldi, IV : Les emprunts de Bernardino Baldi à la Mécanique de Léonard de Vinci (suite). Le centre de la gravité accidentelle (Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui l'ont lu, III ; première série, p. 108, seqq.) — Bernardino Baldi, Boberval et Descaries (ibid., IV; première série, p. 127, ieqq.).

LA TRADmON DE BUIUDAN ET LA SCIENCE ITALIENNE Al \\i IÈCLE i '\ \

au milieu de sa course qu'à la fin, et cela pane que la vertu imprimée en lui s'affaiblit sans cesse et de plus en plus. »

« Certains disent, » écrit le même auteur, « que VimpetUB,

causé par la violence, se corrompt par suite <le l'absence de

sa cause... Mais il vaul mieux, je crois, dire mie cet impetllS, causé par la violence, est corrompu par la forme même du projectile, forme qui incline le corps à un mouvcmeul contraire à celui que produit V impetus. »

Louis Goroncl dit plus brièvement : « Le corps mu violemment se meut d'un mouvement opposé au mouvement naturel; tandis qu'il se meut, Yimpelus s'affaiblit sans cesse; il est plus intense au début du mouvement et plus atténué à la fin ; un tel mobile se meut donc de plus en plus lentement. »

C'est dans le traité de Jean de Celaya que nous trouvons exposée de la manière la plus nette la loi de Viiierlie sous la forme que Jean Buridan lui avait donnée et que Galilée gardera encore presque textuellement :

« Contre cette solution, » dit le régent de Sainte-Barbe, « on oppose l'argument suivant : Il résulterait de cette théorie qu'un corps projeté se mouvrait toujours. Cette conséquence est fausse et, cependant, le raisonnement est évident; rien, en effet, ne détruirait cet impetus; il mouvrait donc toujours le projectile.

)> Nous répondons à cette réplique en refusant de reconnaître la valeur du raisonnement, et cela parce que nous nions l'antécédent. Cet impetus, en effet, est détruit tantôt par le milieu résistant, tantôt par la forme ou par la vertu du projectile qui exerce une action résistante, tantôt enfin par un obstacle.

»... Lorsque l'on jette un grave en l'air, la forme de ce grave ne coopère pas au mouvement ascensionnel; elle y résiste, au contraire, et elle diminue ïimpetus imprimé en ce mobile. »

Uimpetus devrait donc durer indéfiniment s'il n'avait à lutter contre aucune des trois causes de destruction qui ont été énumérées; c'est bien ce qu'admet Celaya : « Selon cette opinion, il ne serait pas nécessaire de supposer autant

d'intelligences qu'il y a d'orbes célestes; il suffirait de dire qu'il y a en chaque orbe un impetus^ que cet impetus y a été imprimé par la Cause première, et qu'il meut cet orbe; cet impetus ne se corrompt pas, car un tel orbe céleste n'a aucune inclination au mouvement contraire. »

Lorsque Buridan avait émis, au sujet des mouvements célestes, cette audacieuse hypothèse, il avait humblement sollicité le jugement des théologiens. Voici que par la voix de Jean Majoris1, la Théologie déclare que cette supposition est recevable.

Jean Majoris soutient que le Ciel est composé de matière et de forme. A rencontre de cette opinion, il prévoit l'objection suivante :

« Si le Ciel était ainsi composé, il n'aurait nul besoin d'un moteur extrinsèque, ce qui est pourtant l'avis de tous les sages; donc il n'est pas ainsi composé.

» Nous répondrons que cet argument contredit à tous ceux qui ont traité du mouvement du Ciel. S'il n'y avait aucune objection à redouter que celles qui concernent le mouvement, je dirais qu'il n'y a pas inconvénient à ce que le Ciel fût mû par sa forme substantielle ; ou bien encore à ce qu'il fût mû par une forme accidentelle qui lui serait connaturelle, de même que le grave descend par sa pesanteur. Nous voyons la meule du forgeron tourner par Y impetus qui lui a été imprimé; nous ne devons donc pas nier que Dieu ait pu produire un accident capable de mouvoir le Ciel d'un mouvement circulaire, naturellement et continuellement; il en faut dire autant de la forme substantielle. »

Ainsi, dès le début du xvic siècle, la Théologie de l'Uni-

i. In secundum Sententiarum disputationes Theologicx Joannis Majoris Hadyngtonani denuo recogn'dx et repurgatœ. Vœnundantur lodoco Badio et loanni Parvo. Colophon : Finis disputa tionis Joannis Majoris natione scoti et professione Theologi Parrhisiensis penitus recognite et aucte Impresse impensis communibus Joannis Parvi et Jodoci Badii Ascensii. Opéra ipsius Ascensii anno domini MDXXVIII circiter XV calcndas septembres. Dco gratias. — Cet ouvrage débute par deux lettres, l'une de Joannes Majoris à deux autres théologiens du Collège de Montaigu, Noël Bèdc et Pierre Tempestc; l'autre de Pierre Peralta à Pierre Desjardins (ab Ilortis); en ces deux lettres, il est fait allusion à une première édition du même livre donnée, « il y a un grand nombre d'années », par les soins d'Antoine Coronel. — In dist. XII quacst. III : Utrum cacluin sit ex materia et forma conflatum; éd. cit., fol. XXXIX. col. c.

LA TRADITION DE BURIDAN ET LA CIRNCE ITALIENNE AU XVI in.u. il'!

versité <lc Paris, celle < | n^ Les catholiques «le tous p;i\s saluenl à ce moment comme la fidèle gardienne de L'orthodoxie, <;st ralliée à celte pensée : Les mouvements des corps cèle peuvent dépendre de La même Dynamique que les mouvements des corps sublunaires. C'est seulement au temps de Kepler et de Galilée que les astronomes adopteront franchement cette opinion1. Il est intéressant, à ce sujet, d'observer que Jean Majoria indique trois causes possibles de la persistance d'un mouvement de rotation : Un irnpelus imprimé par violence; une forme accidentelle mais connaturellc, semblable à la pesanteur; une forme substantielle, analogue à faîne, forme substantielle du corps. Ces pensées de Jean Majoris offrent une ressemblance frappante avec celles que Nicolas de Cues a émises, et surtout avec celles que Jean Kepler adoptera2.

La continuelle diminution de Y irnpelus en un mouvement violent a été invoquée par Albert de Saxe et par Marsile d'Inghen pour démontrer avec précision qu'entre l'ascension et la descente d'un projectile pesant se place un repos intermédiaire.

Tous les régents de Montaigu admettent cette théorie.

L'existence de ce repos intermédiaire est l'objet même de la question où Jean Dullaert traite de Yimpetus. Aussi trouvons-nous, vers la fin de cette question, la conclusion suivante :

a Entre deux mouvements contraires, l'un direct, l'autre réfléchi, dont l'un seulement provient d'une cause intrinsèque, tombe un repos intermédiaire proprement dit; cela est évident : Lorsqu'une pierre est jetée en l'air, et qu'elle est soustraite à tout autre moteur, une vertu très forte est imprimée en elle, selon l'opinion qui admet Yimpetus; la pierre se meut alors vers le haut. Comme cette vertu s'affaiblit continuellement, elle arrive à un tel degré de détente qu'elle ne peut plus

i. Voir P. Duhcm, £&>Çeiv :à çaivojieva. Essai sur la notion de théorie physique de Platon à Galilée (Annales de Philosophie chrétienne, 79" année, 1908, et Paris, 1908). \ <>ir, en particulier, la conclusion de ce travail.

2. Nicolas de Cues et Léonard de Vinci, X : La Dynamique de Kepler (Études sur Léonard de 1 inci, ceux qu'il a lus et ceux qui l'ont lu, XI; seconde série, pp. 207- 211).

pousser le mobile vers le haut; elle résiste toutefois à la gravité qui tire ce corps vers le bas. Enfin, elle atteint une faiblesse telle qu'elle ne suffît plus à résister. Je prends l'instant où cette vertu [cesse de mouvoir vers le haut mais où elle] suffît à résister, et l'instant où elle ne suffît plus à résister; pendant la durée intermédiaire, le corps demeure en repos. »

Louis Goronel reproduit explicitement le calcul fait par Marsile d'Inghen. Il a si grande confiance en ce calcul qu'il n'hésite pas à en tirer la conclusion suivante, dont la naïveté prête a sourire : « Il résulte clairement de là que l'on peut imaginer des cas où une pierre jetée en l'air y demeurerait en repos pendant une heure, ou pendant deux heures, ou pendant trois heures. Mais, direz-vous peut-être, on ne perçoit point ce repos de la pierre, en l'air. Cette objection ne conclut pas ; la trop grande distance peut nous empêcher de percevoir ce repos; ou bien encore, il peut se faire que la pierre demeure seulement immobile pendant un temps imperceptible. »

Cette théorie tenait assurément une grande place en l'enseignement de la Physique au Collège de Montaigu; aussi, ceux-là mêmes qui quittaient ce Collège, profondément dégoûtés des leçons qu'ils y avaient reçues, demeuraient-ils convaincus de cette quics inler média qui tenait le projectile en suspens. Écoutons ce qu'en dit1, en i53i, Juan Luiz Vives, cet élève de Jean Dullaert de Gand dont les imprécations contre la Philosophie parisienne retiendront bientôt notre attention :

« Le mouvement courbe ou circulaire est un ; le mouvement brisé est multiple; la brisure du mouvement correspond à un arrêt ou à un interstice...

» Qu'une interruption se place entre les deux parties d'une telle trajectoire, non seulement la raison l'enseigne, mais

i. Jo. Ludovici Vivis Valcntini De prima plrilosophia, sive de intimo naturœ opijicio liber secundus (Jo. Lodovici Vivis Valcntini Opéra, in duos dislincla tomos : quibus omnes ipsius lucubrationes , quotquot unquam in lucem éditas volait, complectuntur : prœler Commentarios in Augustinum De civitate Dei, quorum desiderio si quis afficiatur, apud Frobenium inveniet. Basileae, anno MDLV. In fine: Basilea^ per Nie. Episcopimii juniorem, anno MDLV. Tomus I, pp. 504-505). — Le De prima philosophia est daté: Brugis, anno MDXXXI.

r,A TRADITION DE BURIDAN ET LA SCIENCE ITALIENNE kV \vi" SIÈCLE i /|5

encore les sens le perçoivent fréquemment. Toute chose, en effet, se meut naturellement on par violence. Si elle se meuf naturellement, elle demeurera en repos Lorsqu'elle aura atteint

sa lin. Si elle se meut par violence, entre La fin de la violence et Le commencement de l'inclination naturelle, un certain intervalle viendra se placer, intervalle pendant lequel la violence fléchit tandis que la nature reprend le dessus; ainsi en est-il de la pierre jetée en l'air. D'un mouvement violent et d'un mouvement naturel, en effet, ne se peut former un mouvement qui soit unique et d'un seul tenant. Toutes les fois qu'une force nouvelle prend naissance et renverse le sens du mouvement, il se produit un certain intervalle, encore que trop bref pour être perçu, pendant lequel la première force, fatiguée, cède la place à la force nouvelle qui entre en vigueur; durant cet intervalle se produit un combat, une lutte, qui ne saurait se passer en un simple instant indivisible, qui exige un certain temps; à cette action très rapide suffît un temps très bref, mais cependant divisible. 11 est des cas où nous pouvons, à l'aide de nos sens, constater ce repos; ainsi en est- il de la flèche tirée en l'air; au moment de retomber, elle s'arrête quelque peu, puis commence son second mouvement. »

Vives, en ce passage, s'exprime à peu près comme Georges Valla; ce qu'il dit de la lutte entre la violence et la nature rappelle également les considérations par lesquelles Léonard de Vinci a été conduit à la notion à'impeto composé1.

La pensée de cette lutte s'est fortement imposée à l'esprit de l'Humaniste espagnol, car il y revient un peu plus loin2 :

a En toute action, il y a effort pour parvenir au but; il y a donc une distance entre le commencement et la fin de cette action; c'est en cet intervalle que s'exerce l'effort et, sans cet intervalle, l'effort serait inutile. Lorsque l'action est contraire à la nature du patient, la lutte est continuelle; elle a lieu au

i. Nicolas de Cues et Léonard de Vinci, XI : La Dynamique de Nicolas de Cues et la Dynamique de Léonard de Vinci. Théorie de Vimpeto composé (Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui Vont lu, XI ; seconde série, pp. 215-222).

Page 1