Luiz Vives, loc. cit., p. 5G
l46 ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI
commencement, au milieu, à la fin ; la violence de l'agent et la nature du patient ne sont jamais sans se combattre. Lorsque, au contraire, l'action est selon la nature du patient, il n'y a point de lutte au début du mouvement; ce mouvement, en effet, est excité par la nature même du mobile, et cette nature ne combat pas contre elle-même. Mais lors même que la force est naturelle, aussitôt qu'elle entre en action, le milieu au sein duquel elle agit entre en lutte avec l'agent; l'agent ou le moteur, en effet, veut pénétrer le milieu pour atteindre sa fin ; et le milieu, si mou soit-il, résiste à la pénétration; toute pénétration, en effet, est une sorte de division, et la division est le commencement de la corruption, tandis que l'union aide à la conservation. Plus le milieu est dur, plus ses parties sont étroitement unies, et plus aussi ses forces sont grandes et sa résistance puissante; c'est pourquoi le mouvement est plus difficile dans l'eau que dans l'air, et plus difficile dans la vase que dans l'eau pure. »
Ce passage ne porte pas seulement la trace de ce que Vives avait entendu enseigner, au Collège de Montaigu, touchant le mouvement violent; lorsque l'Humaniste espagnol nous montre « la nature excitant le mouvement naturel », il se souvient assurément de ce que ses maîtres lui ont dit de la chute accélérée des graves. Mais avant de rechercher nousmême ce qu'ils pensaient à ce sujet, il nous faut examiner ce qu'ils disaient de la nature même de Yimpetus.
A ce sujet, les maîtres de l'Université de Paris avaient le choix entre plusieurs doctrines.
La première était celle de Guillaume d'Ockam1.
Pour le Venerabilis Inceplor, il n'y a, au sein du projectile, aucune entité, aucune vertu réellement existante que l'on puisse regarder comme le moteur de ce projectile. D'ailleurs, le mouvement n'est pas, lui non plus, une entité distincte du mobile. Pour le chef de l'École nominalistc, moteur, mouvement, mobile ne sont ici qu'une seule et même chose; il n'y
i . Nicolas de Cues et Léonard de Vinci, IX : La Dynamique de Nicolas de Gués et les sources dont elle découle (Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui Vont lu, XI; seconde série, pp. 192- 196).
LA TRADITION DE BURIDAN ET LÀ s<;ii;m:i nu.nwi \i \m m mi 1^7
a pas un impetus engendrant un mouvement en un corps ; il y a seulement un corps mû impétueusement.
Buridan, nous l'avons vu, rejetait résolument celte théorie de Guillaume d'Ockam. Pour lui, dans le projectile en mouvement, il y a trois choses coexistantes, mais réellement distinctes les unes des autres : en premier lieu, le mobile; en second lieu, une réalité purement successive, une forma Jlucns, qui est le mouvement local; en troisième lieu, une réalité permanente, Yimpetus, qui produit le mouvement local dans le mobile et joue ainsi le rôle de moteur.
Quelle est la nature de cette entité? Buridan n'essaye pas de le deviner. Albert de Saxe, qui admet en sa plénitude la théorie du mouvement local et de Yimpetus proposée par le Philosophe de Béthune, hésite fort1 à trancher cette difficile question qui ressortit plutôt, selon lui, à la Métaphysique qu'à la Physique; il se décide cependant à déclarer que « Y impelas est une qualité de seconde espèce, consistant en une certaine aptitude et facilité au mouvement. »
C'est en conformité avec cette opinion, explicitement professée en ses Quœstiones in libros de Caelo et Mundo, qu'Albert, en sa Physique, s'exprimait, au sujet de la chute accélérée des graves, dans les termes suivants2 :
« Le mobile animé du mouvement naturel acquiert une certaine aptitude à ce mouvement, et cette aptitude acquise, en s'unissant à la gravité, meut plus rapidement le mobile. »
Marsile d'Inghen trouve3 que Yimpetus doit être rangé à la fois parmi les qualités de première espèce (habitus vel dispositio) qui s'acquièrent soit par la production même du sujet, soit par sa disposition vers le mieux ou vers le pire, et parmi les qualités de troisième espèce (actio vel passio).
1. Nicolas de Cues et Léonard de Vinci, IX : La Dynamique de Nicolas de Gués et les sources dont elle découle (Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui l'ont lu, XI; seconde série, p. 19G).
3. Albcrti de Saxonia Quœstiones in libros de physica auscultatione ; in librum VII quaîst XIII. — Cf. h'ernadino Baldi, Roberval et Descartes, I : Une opinion de Baldi touchant les mouvements accélérés (Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui Vont lu, IV ; première série, p. i3o).
3. Nicolas de Cues et Léonard de Vinci, IX : La Dynamique de Nicolas de Cues et les sources dont elle découle (Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui l'ont lu, XI; seconde série, pp. 196-197).
l48 ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI
La comparaison de Yimpetus à une aptitude acquise, à une habitude, avait sans doute attiré l'attention de Léonard de Vinci lorsqu'il lisait les écrits d'Albert de Saxe; nous trouvons en cette comparaison l'explication des derniers mots de cette pensée1 :
ce Si une roue dont le mouvement est devenu de plus en plus violent donne d'elle-même, après que son moteur l'abandonne, beaucoup de tours, il paraît clair que si ce moteur persévère à la faire tourner en sus de la dite vitesse, cette persévérance peut avoir lieu avec peu de force. Et je conclus que pour vouloir maintenir ce mouvement, le moteur n'aura toujours que peu de fatigue et d'autant plus que, par nature, il se fixera. »
Cette assimilation de Yimpetus à une aptitude acquise, à une habitude, était assurément bien connue, au temps de Léonard, dans les écoles de Paris où les ouvrages d'Albert de Saxe et de Marsile d'Inghen avaient grande vogue.
Jean Dullaert de Gand nous apprend que « de l'avis de certains physiciens, Yimpetus engendré par violence se corrompt peu à peu par suite de l'absence de sa cause, comme la connaissance intuitive se corrompt par l'absence de son obj et » .
Jean de Gelaya pense que Yimpetus est une qualité seconde au sens large; il le compare « aux connaissances et aux dispositions de l'âme ».
Mais c'est à Louis Goronel qu'il nous faut adresser pour connaître les arguments de ceux qui prétendaient, par cette assimilation, justifier l'hypothèse d'un impetus distinct du mobile et du mouvement local :
« Lorsque certains objets se sont mus, à plusieurs reprises, de mouvement local, ils deviennent plus aptes à ce mouvement; il reste donc en eux une certaine aptitude, une certaine disposition qu'ils ont acquise tandis qu'ils se mouvaient; par conséquent, pendant la durée du mouvement, une certaine entité actuelle était produite en ces corps; c'est cette entité
i. Les manuscrits de Léonard de Vinci; ms. B de la Bibliothèque de l'Institut) fol. 26, verso.
LA TUA ON DE BURIDÀN ET LA SCIENCE ITALIEN*] il KVI" SIECLE i V)
qui a engendré Ladite aptitude, el cette entité était distincte du mouvement local...
» L'antécédent de celle proposition est rendu manifeste par un grand nombre d'expériences . En premier lieu, Lorsque les doigts sont habitués à écrire, ils exécutent le mouvement d'écrire beaucoup mieux qu'auparavant. » Et Coronel déve loupe d'autres exemples, entre autres celui d'une connaissance acquise par la répétition d'une même perception.
« Mais, » ajoute-t-il, « celui qui comprend bien cet argument dira que l'on en conclut aussi bien le faux que le vrai. Si la répétition de mouvements actuels produisait une aptitude au mouvement, une pierre que Ton aurait jetée en l'air à plusieurs reprises acquerrait une certaine aptitude à se mouvoir vers le haut; par conséquent, toutes choses égales d'ailleurs, il serait plus facile de la jeter en l'air qu'il notait auparavant; l'expérience nous enseigne le contraire...
» Cette remarque ne supprime pas la force de l'argument. En un homme qui a pris de mauvaises habitudes d'intempérance, des actes répétés de tempérance ne suffisent pas à engendrer l'habitude de la tempérance. De même, en une pierre où la forme substantielle et la gravité résistent au mouvement vers le haut, la répétition de plusieurs jets actuels ne produit pas d'aptitude à se mouvoir vers le haut. L'argument semble donc garder sa force. »
Nous venons d'entendre comparer Yimpetus à la disposition physiologique par laquelle des doigts, habitués à écrire, écrivent plus aisément. Nous ne nous étonnerons plus lorsque Kepler enseignera1 que Yimpetus imprimé par le Créateur à la Terre a engendré, au sein de cette Terre, une organisation anatomique, a produit un agencement de fibres circulaires qui assurent la permanence du mouvement de rotation ; il ne fera que suivre une opinion bien connue à Paris, au début du xvie siècle.
Nous savons maintenant quelles opinions divergentes, touchant la nature de Yimpetus, sollicitaient, à cette époque,
t . Nicolas de Cues et Léonard de Vinci, X : La Dynamique de Nicolas de Cues et la Dynamique de Kepler (Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui l'ont lu, W\ seconde série, pp. 208-211),
l'adhésion des maîtres parisiens. Entre ces partis divers, les uns demeuraient en suspens ; les autres se portaient soit d'un côté, soit de l'autre.
Des deux avis en présence, Jean de Celaya n'en mentionne qu'un, celui qui assimile Vimpetus à une aptitude, à une disposition, qui en fait une qualité et, partant, une entité permanente distincte du mobile; c'est assurément à cet avis qu'il se range.
Jean Dullaert connaît «l'autre avis, selon lequel on tient que Vimpetus n'est pas une qualité réellement distincte de la chose ou du corps qui est mû... Lorsqu'une flèche est lancée violemment par une baliste, ...elle est mue par ce mouvement violent et impétueux et non par une qualité nommée impetus, et l'on en doit dire autant dans les autres cas. » Après avoir exposé les arguments que l'on faisait valoir pour ou contre cette opinion, le philosophe gantois semble demeurer en suspens.
Goronel, qui attache, semble-t-il, à cette discussion plus d'importance que Dullaert et, surtout, que Celaya, prend une position intermédiaire entre celle d'Ockam et celle de Buridan. Avec Ockam il admet que Vimpetus est identique au mouvement local, mais avec Buridan il pense que le mouvement local est une entité distincte du mobile. Citons ses propres paroles, dont la netteté est parfaite :
« Remarquez qu'entre Vimpetus et le mouvement local, je n'assignerais pas d'autre différence qu'une différence du plus au moins, en sorte que tout impetus serait un mouvement local, mais que la réciproque ne serait pas vraie; Vimpetus est un mouvement très intense. D'ailleurs, que le mouvement soit intense ou faible, nous pourrions dire que tout mouvement est impetus; il n'en résulterait pas que tout ce qui se meut, se meuve avec impétuosité (impetuose) ; mais nous n'y verrions pas d'inconvénient; il n'est pas nécessaire que tout ce qui se meut avec impetus se meuve avec impétuosité... Volontiers, nous aurions nommé impetus la qualité motrice lorsqu'elle est produite par une cause extrinsèque, tandis que nous l'aurions nommée mouvement (motus) lorsqu'elle est produite par une cause intrinsèque, si Vimpetus ne pouvait aussi être produit par la forme substantielle et par la gravité d'un poids qui
LA TRADITION i»i BURIDAN BT LA BCIENGE ITALIENNE i\ \\i im.i.i l5l
tombe. Que l'on s'exprime (rime manière <>u de L'autre, non n'en prendrons point souci, car la difficulté est toute verbale.
» Sachez, en second lieu, que le moteur produit dans le mobile une certaine entité sans laquelle il ne pourrait se mouvoir, et qui est une sorte d'instrument nécessaire requis par la nature ; cette entité est le mouvement local. Le poids qui se meut vers le haut n'a pas en lui d'autre mouvement que Yimpetus] en un poids qui tombe, la forme substantielle el la gravité produisent un mouvement que l'on peut nommer impelus lorsqu'il est suffisamment intense. Bref, nous pouvons dire qu'en toutes circonstances on un impelus est produit, un mouvement local est engendré; ...et tout ce qui se doit dire de V impelus quanta sa production soit instantanée, soit successive, se doit dire aussi du mouvement. »
Goronel eût pu traduire exactement sa pensée en donnant à Yimpetus le nom de quanlilé de mouvemenl que Descartes lui attribuera un jour.
h'impelus étant identique au mouvement local, les raisons qui conduisent à distinguer Yimpetus du corps qu'il meut établissent aussi la distinction entre le mouvement local et le mobile. « On peut formuler l'argument suivant : L' impelus est distinct de la chose qui se meut impétueusement; donc le mouvement local est distinct du mobile. On peut justifier cette conséquence de la manière suivante : Tout inconvénient qui résulterait de la supposition d'un impelus distinct de la chose qui se meut impétueusement (s'il en résultait quelqu'un), découlerait aussi de l'hypothèse que le mouvement est distinct du mobile, et inversement; et l'une des conséquences s'expliquerait tout aussi bien que l'autre. »
Parmi les arguments propres à établir que Yimpetus est réellement distinct du mobile, Goronel place l'explication de la chute accélérée des graves. Il est donc temps d'examiner ce que les maîtres de Montaigu ou de Sainte-Barbe enseignaient au sujet de cette explication.
Jean Dullaert écrit : « Certain impelus est causé par la violence ; certain autre impelus est engendré naturellement. Il faut remarquer, à ce sujet, que si un grave est retenu en l'air et si l'on
écarte ce qui l'empêchait de tomber, ce grave tombe plus vite à la fin du mouvement qu'au commencement, donné que la résistance soit uniforme. La cause en est que, dans le mouvement de ce grave, Yimpetus du mobile part d'une intensité de degré zéro (a non gradu intensionis) , commence à croître en intensité, et croît sans cesse d'une manière continue jusqu'à la fin du mouvement. »
Le philosophe gantois ajoute cette phrase digne de remarque: « En des graves de grandeurs différentes, Yimpetus croît-il proportionnellement à la grandeur du grave ou non? Ce serait une sérieuse difficulté à examiner, mais je n'en parle pas. » Il n'insiste pas davantage sur la cause qui fait croître Yimpetus au cours du mouvement naturel.
Coronel est plus explicite.
Il rejette l'explication de la chute accélérée des graves qu'ont donnée Aristote et Thémistius. Les raisons qu'il fait valoir contre cette explication sont, parfois, d'une singulière naïveté; il pense1 que si la pesanteur était une vertu émanée du lieu naturel, il suffirait de recouvrir la terre d'un vêtement pour empêcher cette vertu de passer; les corps placés au-dessus de ce vêtement cesseraient de peser vers le centre du monde. Coronel fait, d'ailleurs, cette autre remarque plus heureuse que la théorie de Thémistius n'explique pas le ralentissement du mouvement d'un projectile jeté en l'air.
L'hypothèse de Yimpetus, au contraire, sauve aussi bien l'accélération du mouvement naturel que le ralentissement du mouvement violent : a Un poids, en effet, qui tombe en un milieu uniforme descend plus vite à la fin de son mouvement car, pendant la durée de sa course, la gravité, ou bien sa propre forme substantielle, ou toutes deux ensemble, ont produit en lui un certain impetus, qualité qui le meut vers le bas; et comme cet impetus est, alors que le mobile approche de son terme, plus intense qu'il n'était au début du mouvement, le poids tombe plus vite vers la fin de sa chute. »
Un peu plus loin, Coronel répète: « En descendant, la gravité produit un impetus; ...pendant la durée successive de la des-
y. Ludovici Coronel Op. cit., lib. IV, pars I: Do loco; éd. cit., fol. kXXXUll, col. c.
LA. TRADITION DE BURIDAN BT LA SCIENCE ITALIEN!*] U IYI ii'.u [53
ccn le, la gravité produit an impetus. < C'est donc exclusivement à la gravité ou à la forme substantielle du corps pesant qu'e I dévolue celle génération d'un impetus de plus en plus intense.
Ce principe n'était pas affirmé avec une suffisante netteté dans les écrits «les maîtres anciens; certaines tournures de phrases employées pat* eux auraient pu donner à penser que l'accroissement éprouvé par V impetus durant un certain momenl avait pour cause Y impetus ou le mouvement local qui existait aussitôt avant ce mouvement.
Buridan, par exemple, avait écrit:
«...Le mouvement devient alors plus rapide; mais plus il devient rapide, plus Y impetus devient intense. »
Et aussi : « Plus le mouvement devient rapide, plus Y impetus devient vigoureux. »
Plus explicitement encore, Summenhard disait : « Vers la fin du mouvement, Yimpetus s'accroît par suite de la vitesse du mouvement précédent. »
Certains auteurs semblaient donc attribuer à Yimpetus ou au mouvement local (pour Coronel, c'est tout un) qui existe à un instant donné une part en l'accroissement ultérieur de Yimpetus; ils préparaient ainsi une doctrine que nous avons vue formulée par Bernardino Baldi1 et adoptée par Roberval2.
Louis Coronel eût formellement rejeté l'opinion de ces derniers auteurs ; il leur eût objecté ce qu'il objectait, comme nous le verrons tout à l'heure, à une théorie de Marsile d'Inghen : « U impetus produit après le lancement du projectile serait donc engendré par un autre impetus, par celui qu'a produit l'auteur du lancement ; Yimpetus serait, par conséquent, une qualité active, capable de produire une autre qualité de même espèce qu'elle-même. »
En ce point, Jean de Celaya est, nous Talions voir, du même avis que Louis Coronel.
Celaya traite à plusieurs reprises de l'accélération du mouvement naturel.
i. Bernardino Baldi, Boberval et Descartes, I: Une opinion de Bernardino Baldi touchant les mouvements accélérés (Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui Vont lu, IV; première série, pp. i38-c3c)).
2. Ibid., III : Bernardino Baldi et ïlpberyal (Op. cit., pp. 1 4/4-1 45),
l54 ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI
Voici un premier passage1 :
« Si vous demandez par quoi sont mus les corps graves inanimés quand ils descendent et les corps légers quand ils montent, nous répondrons qu'un corps pesant est mû par sa forme substantielle à titre de principe et par sa gravité à titre d'instrument... Vous direz peut-être : Nous voyons par l'expérience qu'un grave se meut plus vite à la fin de son mouvement qu'au commencement; mais à la fin de sa chute, il est plus proche de son lieu naturel; il semble donc que ce lieu naturel imprime au corps pesant une certaine vertu qui le meut plus rapidement. Nous répondrons que la cause de cette plus grande vitesse n'est pas une vertu émanée du lieu naturel. La cause de cette vitesse croissante est Y impelas qui est acquis au cours de la descente; uni à la gravité, il produit vers la fin un mouvement plus rapide que celui que la gravité seule produisait au début. »
Voici un second passage a où le même sujet est traité de nouveau :
u Lorsqu'un certain être se meut naturellement, une certaine qualité est causée en cet être ; cette qualité, que l'on nomme impetus, concourt au mouvement d'une manière active; au début du mouvement, cette qualité n'existait pas; plus le mobile avance, plus cette qualité devient intense et plus fort est son concours à ce mouvement. Donc... le mouvement naturel est plus rapide à la fin qu'au commencement. Cette conclusion est évidente, car, à la fin, le mobile possède un impeius qui lui vient en aide et, au début, il ne le possède pas. »
A cette explication de la chute accélérée des graves, Jean de Gelaya, poursuivant son exposition, en ajoute une autre, que l'on avait déjà proposée avant Simplicius et que Durand de Saint-Pourçain avait recueillie :
« En outre, à la fin du mouvement, le milieu oppose à sa propre division une moindre résistance (je veux parler de
i. Joannis de Celaya Op. cit,, lib. VIII, cap. V, quaest. II : An animal niovealur ex se; fol. CLXXXVIII, col. b.
i. Joannis de Celaya Op. cit., lib. VII, cap. X, quœst. III : An motus naturalis sit velocior in fine quam in principio; fol. CXCVIII, col. 6.
LA TRADITION i>r. BUBIDAK BT LA scnvi iim.ii \m. \i \\i mi cm
sa résistance accidentelle) qu'au début; le milieu àtravei ei est, en effet, moins ('puis vers la fin du mouvemenl qu'il n'était au commencement; or, il <isi certain qu'un milieu <!<• huit pieds d'épaisseur résiste; plus qu'un milieu (le quatre pieds, du moins quant à la résistance accidentelle. Il n'est
doue pas étonnant qu'un tel mouvement naturel soit plus rapide à la lin qu'au commencement. »
Citons enfin cette phrase digne de remarque ■ : « Nous voyons par l'expérience que Vimpetus qui meut un corps pesant vers le haut est corrompu par la gravité et par la forme substantielle de ce corps; au contraire, la forme du corps pesant conserve et accroît Vimpetus qui meut ce poids vers le bas. » Pour Gelaya donc, comme pour Goronel, c'est la forme substantielle et la pesanteur du grave qui, au cours de la chute de ce grave, conservent Vimpetus déjà acquis et en accroissent l'intensité.
Il nous reste à prendre, en un dernier débat, l'avis des maîtres parisiens.
Nous avons vu qu'Aristote, et maint physicien après lui, avaient admis la vérité de cette proposition : Dans les premiers moments qui suivent son départ, un projectile accélère sa course. Nous avons vu, également, que Jean Buridan et Albert de Saxe n'avaient fait aucune allusion à cette prétendue accélération initiale, que Marsile d'Inghen et Gaétan de Tiène l'avaient résolument niée, tout en admettant, bien à tort, la réalité des effets qu'on lui attribuait et en cherchant à donner de ces effets une autre explication.
De cette question, Jean de Gelaya ne parle pas, mais les deux régents de Montaigu y prêtent quelque attention.
Jean Dullaert semble avoir prévu la théorie que Bernardino Baldi devait soutenir un jour et s'être attaché à contredire par avance à cette théorie. Vimpetus qui meut un projectile a sa plus grande intensité, dit-il, à l'instant même où le mobile quitte son moteur. « Je prouve que Vimpetus ne pourra pas, immédiatement après cet instant, avoir une plus grande
i. Joannis de Celaya Op. cit., lib. VIII, cap. XI, qnaîst. III : A quo movetur projectum post separationcm illius a quo projicitur; fol. CGI, coll. a et b.
l56 ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI
intensité; en effet, si, aussitôt après cet instant, il était plus intense qu'en cet instant, c'est que son intensité irait en croissant pendant un certain temps; il en résulterait donc que, pendant ce temps, le projectile se mouvrait continuellement de plus en plus vite ; or, cela est contraire à l'expérience et à l'opinion de tous ceux qui ont traité de cette matière ; que cela soit contraire à l'expérience, c'est manifeste, car, au début de son mouvement, la flèche ne peut être perçue par le regard, grâce à sa très grande vitesse.
«...De ce que la flèche lancée par la baliste se meut, au début du mouvement, plus vite que lorsqu'elle est à une certaine distance de la machine, il n'en résulte pas qu'elle ne produise pas, lorsqu'elle est quelque peu distante de cette machine, un choc plus violent qu'au commencement de sa course. En effet, pour un même mobile, il n'y a pas un rapport fixe entre la violence du coup et la vitesse du mouvement. A cela, quelques uns assignent une cause tirée de la nature même de l'objet; ce serait une conséquence de la nature même de Yimpeius. Mais, quoi qu'il en soit, je n'en ai cure; il me suffît que l'on ne puisse tenir cet argument comme prouvant que le mobile se meut, à une plus grande distance de ce qui l'a lancé, plus vite qu'il ne se meut à une moindre distance. »
Goronel admet, comme Dullacrt, qu'un mobile mû par violence se meut de plus en plus lentement; il admet aussi que la force du coup est plus grande lorsque le projectile est à quelque distance de l'instrument qui l'a lancé; mais il est, plus que le philosophe gantois, soucieux de concilier ces deux affirmations.
Il commence par exposer l'explication que Marsile d'Inglicn avait imaginée; mais il se refuse à admettre ce changement progressif en la distribution de V impelas; en un passage que nous avons cité il y a un instant, il refuse à Yimpetus le titre de qualité active, capable d'engendrer son semblable et, par là, de' se propager au sein du projectile.
Cette explication rejetée, il en propose une autre, que voici :
a Le coup est d'autant plus fort que la quantité d'air
LA TRADITION DE BURID AN ET LA SCIENCE ITALIENNE m XVI BIÈCL] I \
divisée par l<* projectile est plus considérable, La véhémence de L'impulsion étant supposée La môme; près «lu début «lu mouvement, bien que Vimpetus soit plus intense, il □ > ;i que peu d'air divisé ; vers La Un, au contraire, La quantité de l'air ébranlé est grande, mais Vimpetus est très faible; à une distance modérée, enfin, Vimpetus est bien intense cl l'air ébranlé est en bonne quantité; la blessure est doue moins (brie au commencement et vers la fin du mouvement; cVsl au voisinage du milieu de la course que le coup est le plus violent. »
Déjà Gaétan de ïiène avait hésité entre cette théorie et celle de Marsite d'Inghen.
En un mouvement naturel, Vimpetus croît sans cesse; il diminue continuellement en un mouvement violent ; de cette proposition, qui résumait toute sa Dynamique, Buridan avait fait une remarquable application aux mouvements vibratoires; le va-et-vient d'une corde écartée de sa position d'équilibre, les oscillations d'une cloche ébranlée lui avaient servi d'exemples.
Albert de Saxe avait delà même théorie déduit un autre corollaire1: «Supposons, avait-il écrit, que la terre soit perforée de part en part et que, par le canal ainsi creusé, un grave descende très rapidement vers le centre; au moment où le centre de gravité de ce corps sera devenu le centre du Monde, ce corps continuera à se mouvoir au delà et à se diriger vers la partie opposée du Ciel grâce à Vimpetus qu'il a acquis et qui ne sera pas encore corrompu; lorsqu'en l'ascension du corps, cet impetus viendra à manquer, le grave se remettra à descendre; il ira ainsi, oscillant autour du centre, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus en lui aucun impetus; alors, il s'arrêtera. »
Nous avons vu2 que ce passage d'Albert de Saxe semblait avoir inspiré une pensée de Léonard de Vinci.
i. Albcrti de Saxonia Quœstiones in libros de Cxlo et Mundo; in lib. II quœst. XIV, apnd cdd. Vcnetiis, 1^92 et i52o. Cette question ne se trouve pas dans les éditions données à Paris en i5i6 et en i5i8.
2. Léonard de Vinci et la pluralité des Mondes, VIII : Commentaire aux réflexions sur la pluralité des mondes données par Léonard de Vinci (Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui Vont lu, X ; seconde série, p. 95).
l58 ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI
En i5i6, l'Écossais Georges Lokert, régent au Collège de Montaigu, donna une édition des Quœstiones in libros de Cselo et Mundo de Maître Albert de Saxe; en cette édition, deux questions dont l'importance est extrême pour l'histoire de la Dynamique furent omises, entre autres celle qui contient le passage précédent.
N'allons pas en conclure que cette conséquence de la Mécanique de Buridan et d'Albert de Saxe fût ignorée au Collège où professait Maître Georges Lokert; elle y était assurément enseignée et commentée, au point de frapper les esprits les plus rebelles à la Scolastique parisienne ; Didier Érasme de Rotterdam qui fut, aux dernières années du xvc siècle, élève du Collège de Montaigu, va nous en fournir le témoignage.
En i522, Érasme publiait à Baie, chez son ami Froben, ses Colloquia, dont le succès fut extraordinaire1. Or, voici ce que nous lisons au neuvième dialogue, intitulé Les questions2 :
« Alphius:... C'est le contraire dans le mouvement violent, qui, plus prompt au commencement, se ralentit peu à peu; ce qui est tout opposé au mouvement naturel...
» Curion : Mais dites-moi : si quelque Dieu s'avisoit de percer la Terre par la moitié,... en jetant une pierre par ce trou-là, où iroit-elle?
» Alphius : Elle décendroit jusqu'au centre de nôtre Globe; puis elle auroit la bonté de s'y reposer; car ce Centre est le Siège de tous les Corps pesans...
» Cuiuon : Je raisonnerois autrement : vous m'avez dit que le mouvement naturel, quand il ne trouve point d'obstacle, augmente de plus en plus, par le progrès; si votre thèse est soûtenable, la Pierre ou le Plomb qu'on jctleroit par le trou de la Terre, se trouvant près du Centre, dans un mouvement très rapide, passeroit infailliblement plus loin, et alors ce seroit un mouvement violent.
i. L'existence d'une édition antérieure à 1022 est peu probable (voir : Brunct, Guide du libraire et de l'amateur de livres, 5° édition, 18G1, t. il, col. 10/n).
?. Les Colloques d'Erasme, Ouvrage très intéressant, par la diversité des sujets, par l'Enjoûmenl, et pour l'Utilité Morale. Nouvelle Traduction par Monsr Gueudevillc, Avec des Notes, et des Figures très ingénieuses. Tome cinquiesme, Qui contient, Les trois principaux Mobiles de l'Homme; le Culte, la Nature et l'Art. A Leide, chez Pierre vander Aa et Boudouin Jansson vander Aa Marcbands Libraires. MDCCXX; pp. 179-181.
LA TRADITION DE BUR1DAN ET LA SCIENCE ITA.L1EWFU m \m im.ii |
» Alphius : Pour Le Plomb, il feroit mauvoia yoïa ar, se fondant nécessairement en chemin, il n'arriveroit que goutte à goutte; mais si I;» pierre à cause de I « t rapidité de son mouvement, n<> pouvoit pas s'arrêter au Centre, elle commen ceroil aussitôt à se mouvoir plus lentement : et retourneroit au Centre de I;» même manière qu'une Pierre jetée en l'air retombe sur la Terre.
» Cuiuon : Mais comme ce scroit par mouvement naturel que la Pierre retourneroit vers le Centre, elle passcroit encore par la raison de la grande vitesse et ainsi cette pauvre Pierre sera condamnée au mouvement perpétuel; elle n'aura jamais de repos.
» Alphius : Elle se reposera enfin, après avoir couru et recouru, jusqu'à ce qu'elle soit parvenue à l'équilibre. »
La vogue des Colloques d'Érasme fut prodigieuse. La première édition, tirée à 2/1,000 exemplaires, fut enlevée à Paris en quelques semaines. Les éditions et les traductions se succédèrent, innombrables jusqu'à la fin du xvmc siècle. Par elles, le problème d'Albert de Saxe se trouvait répandu partout. C'est par les Colloques d'Érasme, nous le verrons, que l'abbé Maurolycus, à Messine, connut ce problème parisien.
Un Didier Érasme, un Louis Yivès, pourront bien tourner en dérision les maîtres sous lesquels ils ont étudié à Montaigu et l'enseignement que ces maîtres leur ont donné; ils ne parviendront pas à oublier les leçons qu'ils y ont reçues ; lorsqu'ils revêtent d'élégante latinité une théorie de Mécanique, il nous suffit d'écarter le manteau dont ils l'ont affublée pour reconnaître quelque antique pensée d'Albert de Saxe, soigneusement conservée en la Faculté des Arts de l'Université de Paris.
Telle est la Dynamique que l'on enseignait à Paris au début du xvie siècle. Elle est l'héritière directe de la Dynamique professée par Jean Buridan; depuis le milieu du xive siècle, quelques points se sont précisés; d'autres se sont légèrement obscurcis; l'ensemble est demeuré le même.
Si nous comparons cette Dynamique à celle qu'au même moment, le Vinci consignait en ses notes, nous constatons
entre ces deux doctrines de nombreuses et frappantes analogies. Parmi les régents de Montaigu ou de Sainte-Barbe, bien plus que parmi les maîtres de Bologne ou de Padoue, Léonard eût rencontré des hommes dont les pensées eussent fait écho aux siennes.
Entre la science des Parisiens et la science de Léonard, si nous cherchons les différences, nous en trouvons une qui est tout à l'avantage du grand peintre.
Lorsqu'un mobile est jeté en l'air, la pesanteur et Yimpetus luttent entre eux pendant toute la durée du mouvement; c'est une proposition qu'admettent également le Vinci et les continuateurs de Buridan ; mais ceux-ci invoquent cette proposition pour en tirer une conclusion fausse, l'existence d'un temps de repos entre la marche ascendante et la marche descendante du projectile; celui là aperçoit cette idée féconde : 17mpeto composé rend compte de la courbure de la trajectoire.
En revanche, les Parisiens pourraient montrer avec fierté qu'en plusieurs de ses parties, leur doctrine surpasse celle de Léonard ; résolument, ils nient qu'un projectile lancé horizontalement commence par accélérer sa course; et surtout, ils demandent à Yimpetus acquis l'explication correcte et féconde de la chute accélérée des graves.
La décadence de la Scolastique parisienne après la mort de Léonard de Vinci. Les attaques de l'Humanisme. Didier Erasme et Louis Vives.
Le 2 mai i5iq, Léonard de Vinci mourait à Amboise. A l'heure où disparaissait un de ses plus pénétrants disciples, et qu'elle n'avait pas connu, la Scolastique parisienne ressentait les premières atteintes de la décrépitude; après avoir si puissamment contribué au progrès de la Science moderne, elle allait renoncer à la promouvoir.
Pour discuter avec clarté et précision les grands problèmes
LA TRADITION DE BUAtOAR ET LA SCIENCE ITALIENNE Al IV! SIÈCLE l6l
do la Physique, <l<* la Métaphysique et de lu Théologie, les Bcolastiques parisiens avaient dû rendre L'outil dialectique aussi aigu et aussi pénétrant que possible; la Logique déjà raffinée d'Aristote ne leur oyait plus semblé assez délicate ; à la suite de Petrus Hispanus, ils s'étaient efforcés <!<• surpasser en finesse et en rigueur le Stagirite lui-même; el certes, ils avaient donné d'admirables exemples de leur habileté à définir et à argumenter; l'analyse de la notion d'infini, que nous avons rapidement exposée ailleurs1, demeure comme un monument de la force et de la souplesse de leur esprit.
Mais il arriva à la Logique parisienne ce qui est toujours arrivé aux sciences où la Dialectique joue un rôle essentiel. Cette Logique ne devait être qu'un moyen adapté à des fins déterminées, et qui la dépassent; on la prit pour un but et on Tétudia pour elle-même. Elle était une arme destinée à sauver la vérité et à porter des coups mortels à l'erreur ; elle ne servit bientôt plus qu'à des exercices d'escrime où chacun des deux adversaires se souciait uniquement de montrer sa dextérité.
Cultivée pour elle-même et non pour l'usage qu'il convenait d'en faire, la Dialectique ne tarda pas à produire une végétation abondante et enchevêtrée, à se surcharger de fruits aussi étranges qu'inutiles. Déjà les écrits de Jean Majoris, et surtout ceux de Jean Dullaert, se montrent tout encombrés de ces subtiles arguties où l'auteur cherche bien moins à éclaircir la proposition qu'il soutient qu'à nous faire admirer son talent d'ergoteur.
Fatigantes pour la raison, dont elles tendaient outre mesure l'attention, sans attrait pour l'imagination, à laquelle elles échappaient par leur extrême abstraction, ces chicanes dont l'utilité ne se laissait guère deviner, rebutaient les écoliers. Elles les rebutaient d'autant plus sûrement que les subtilités de la Logique n'assuraient aucune place lucrative à ceux qui les maniaient habilement, tandis que juristes et canonistes vendaient leurs roueries à beaux deniers comptants.
i. Léonard de Vinci et les deux infinis (Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui l'ont lu, IX; seconde série, pp. i-53). — Sur les deux infinis {lbid., seconde série, note E, pp. 368-A07).
P. DLliEM. II
Ce dégoût des étudiants pour les théories savantes de la Logique scolastique attristait profondément Jean Majoris. Pour le combattre, il insérait, en ses divers écrits, des dialogues où il mettait aux prises deux de ses élèves, l'un lassé par les subtilités de la Dialectique, l'autre pénétré des beautés de cet art et s'efforçant d'en convaincre son interlocuteur.
Nous avons analysé déjà un de ces dialogues l, celui où deux étudiants en Logique, Jean Forman et Jean Dullaert, échangent leurs doléances; les droits que leurs études les contraignent à payer leur semblent bien lourds ; et, d'autre part, Jean Forman se plaint de perdre son temps à discuter « des cas que Dieu pourrait réaliser, mais qui n'arrivent jamais, à traiter de l'infini, de l'intensité des formes en la matière, à examiner si le continu se compose de points, etc. » Maître Jean Annand, survenant, rend courage à nos deux étudiants logiciens en exaltant les théologiens aux dépens des juristes.
Un autre dialogue du même genre est inséré en l'édition qui fut imprimée en i5ig, du commentaire au premier livre des Sentences- composé par Jean Majoris.
Maître Gauvin de Douglas, curé de l'église de Saint-Gilles, à Edimbourg, et David Granston, bachelier en Théologie, échangent leurs pensées.
Gauvin se plaint des discussions de Logique ou de Physique que l'on introduit au commentaire du premier livre des Sentences; il est las des thèses que l'on soutient au sujet des relations, de l'intensité de la forme; il est dégoûté de questions telles que celle-ci : doit-on supposer qu'en un continu, il existe des points. Il préfère l'étude du quatrième livre des Sentences, où l'on ne traite que de Théologie.
David Granston excuse Jean Majoris des digressions logiques qu'il introduit au premier livre des Sentences; le maître ne fait que se conformer à un antique usage. Gauvin aurait tort de
i. Léonard de Vinci et les deux infinis, II : L'infinimcnt petit dans la Scolastique (Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui l'ont lu, IX ; seconde série, p. 33).
2. Joannes Major In primum Sententiarum ex recognitione Jo. Badii. Venundantur apud eundem Badium. — Pas de colophon. Au verso du titre se troUvc une épître de Joannes Major à Georges de Hepbnrn; elle est datée de Montaigu, septième jour des calendes de juin i5og, et suivie de ces mots: Impressit autem jam Badius anno MDXIX. Le dialogue dont nous parlons vient aussitôt après cette épître.
LA TRADITION DE BUMDÀN ET LA SCIENCE ITALIENNE l\ IV! IECL1 l63
croire, d'ailleurs, que ces discussions épineuses soient la i >ai qui détourne les écoliers de s'adoniîer à la Théologie. A peine oui ils terminé L'étude des Summulss que les jeunes Parisiens, issus <le familles aisées, se ruent vers le Droit, abandonnant Logique et Théologie, cl cela parce que La carrière de juriste est lucrative. Aussi, aux Collèges de Navarre et de Bourgogne trouve-t-on, pour entendre l'enseignement, d^ Summulœ, foule d'étudiants de l)onnc famille; mais, à la fin de l'année, il y a si peu de candidats à la licence que les régents s'en vont la bourse vide.
A ce moment, déjà, à l'étude des questions épineuses de Logique et de Physique qui hérissaient le premier livre des Sentences, les écoliers de Sorbonnc préféraient l'explication purement théologique, et partant plus aisée, du quatrième. Très nombreux lorsqu'il s'agissait d'entendre commenter ce quatrième livre, ils étaient à peine une douzaine pour suivre l'enseignement du premier1.
Ce fut bien pis, nous apprend Jean Majoris, lorsque les progrès de la Réformation protestante contraignirent les étudiants catholiques de porter toute leur attention sur de nouveaux sujets. « La nouvelle et détestable calamité de Martin Luther, l'exécrable hérésie, » entraîne cette conséquence qu'en Sorbonne on délaisse l'examen des anciennes questions de Théologie pour s'occuper presque exclusivement d'Écriture Sainte.
En dépit de ses préférences, le vieux théologien de Montaigu se voit obligé de sacrifier à cette mode qu'il déplore; lorsqu'il réédite ses commentaires au premier livre des Sentences, il
i. Joannis Majoris Hadingtonani, scholœ Parisiensis Theologi, in Primum Magistri Scntentiarum disputationes et decisiones nuper repositœ ; cum amplissimis materiarum et quœstionum indicibus seu tabellis. Vœnundantur Joanni Parvo et Jodoco Badio, i53o. Colophon : Sub prelo Jodoci Badii Ascensii, communibus ejus et Joannis Parvi impensis : ad Galendas Septembres. MDXXX. — Lettre, datée du Collège de Montaigu, i53o, de Joannes Major (sic) à Joannes Major Eckius Suevus.
In secundum Sententiarum disputationes Theologicds Joannis Majoris Hadyngtonani denuo recognitse. et repurgatœ. Vœnundantur iodoco Badio et loanni Parvo. Colophon : Finis disputationis Joannis Majoris natione scoti et professione Theologi Parrhisiensis penitus recognite et aucte Impresse impensis communibus Joannis Parvi et Jodoci Badii Ascensii. opéra ipsius Ascensii anno domini MDXXVIII circiter XV calendas septembris. Deo gratias. — Épître de Joannes Major (sic) Hadyngtonanus à Noël Bède et Pierre Tempeste, datée: Ex Collegio Montisacuti, Kal. sept. MDXXVIII»
l64 ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI
abrège ce qu'aux premières éditions il disait de l'intensité des formes, de l'infini, de divers autres sujets relatifs aux arts libéraux. Mais ces sacrifices ne suffiront pas à sauver la Scolastique parisienne de la décadence où elle va être précipitée.
Nous avons entendu les cris d'alarme d'un vieillard, à la pensée de la ruine prochaine qui menace la place où, longtemps, il fut un chef respecté. Ceux qui, contre cette place, mènent le plus rudement l'assaut sont des transfuges; ils ont habité dans l'enceinte des murailles qu'ils veulent renverser.
Les deux plus ardents adversaires de la Scolastique parisienne ont fait leurs études à Montaigu; plus tard, le culte ardent des humanités n'a pu leur faire entièrement oublier, nous l'avons vu, les leçons de Mécanique qu'ils avaient reçues en cette maison. Ces deux champions de l'Anti-scolastique sont Didier Érasme de Rotterdam et Louis Vives de Valence.
Aux Collèges de Navarre et de Bourgogne, on trouvait (c'est Gauvin de Douglas qui nous Fa dit par la bouche de Jean Majoris) un grand nombre de jeunes gens de bonne famille ; mais la maison que Gilles Aycelin de Montaigu avait fondée en i3i3 était l'asile des écoliers les plus gueux. On y faisait maigre chère ; « Montaigu, esprit aigu, dent aigùe, » disaient les bourgeois de Paris, égayés par la mine famélique des subtils logiciens. D'ailleurs, s'il faut en croire Rabelais, le couvert y valait le vivre; oyez plutôt ce que Pinocrate en conte à Grand-Gousier :
« Seigneur, ne pensez pas que je Paye mis au collège de pouillerye qu'on nomme Montaigu ; mieulx l'eusse voulu mettre entre les guenaulx de Saint Innocent pour l'énorme cruauté et villenie que j'y ay cognue ; car trop mieulx sont traictez les forcez entre les Maures et les Tar tares, les meurtriers en la prison criminelle, voyre certes les chiens en vostre maison que ne sont ces malautrus au dit Collège. »
C'est en ce triste asile qu'en 1497 Didier Érasme vint, comme boursier, terminer ses études ; il y contracta le germe des infirmités qui empoisonnèrent sa vie, un étrange dégoût de certains aliments, tels que le poisson, et une répugnance non moins insurmontable pour la Scolastique.
i,\ TRADITION m in iui>\\ i i LA 8CIENC1 i i \i n 11IWB m IVI* mi'mi r65
Pauvres théologiens parisiens, régents de Montaigu, docteurs en Sorbonne, collègues de Johannes Majoria ! Ecoutons ce qu'en dii la Folie1, BOufOée par Erasme :
a Parlerai je des Théologiens ?... J'ai ordonné à ma Philautie, à la Déesse Amour propre, de les favoriser plus que les autres hommes; el effectivement, ils sont ses Mignons; comme si ces Au^es corporels étaient établis dans le troisième Ciel, ils regardent du faîte de leur élévation tous les Mortels comme des bêtes rampantes; el ils en ont pitié; environnez d'une Troupe de définitions magistrales, de conclusions, de corollaires, de propositions explicites et implicites, ce qui compose la Milice de l'École sacrée, ils trouvent tant de moïens d'échapper que Vulcain même ne pourrait les retenir... Il n'y a point de nœu que ces Messieurs ne coupent du premier coup avec le couteau du Distinguo, couteau formé de tous ces termes monstrueux qui sont nez dans le sein de la subtilité Scolastique...
» Ils ont encore bien d'autres subtilitez plus pointues : les instants de la Génération Divine, les notions, les relations, les formalitez, les quidditez, les eccéités, tant d'autres chimères de cette nature : je défie qui que ce soit de les apercevoir, à moins qu'il n'eût la vue assez perçante pour distinguer à travers les ténèbres les plus épaisses des objets qui ne sont nulle part...
» Ce qui subtilise encore ces très profondes subtilitez, ce sont toutes ces différentes routes de l'École : vous sortiriez plus aisément d'un labirinte, que vous ne vous débarrasseriez des enveloppes des Réaux, des Nominaux, des Thomistes, des Albertistes, des Occanistes, des Scotistes; ah ! je pers haleine : et cependant, ce ne sont là que les principales sectes de l'École; vraiment, il y en a bien d'autres ! Combien pensez-vous qu'il y ait de science et d'épines dans tous ces partis là ?
» ...Ces Ergoteurs sont si enflez du vent et de la fumée de leur érudition vuide, et toute verbale, qu'ils n'en démordront point : occupez jour et nuit à goûter la douceur de leur chicane,
i. L'Éloge de la Folie, composé en forme de déclamation par Érasme de Rotterdam... Pièce qui, représentant au naturel l'homme tout défiguré par la Sottise, lui apprend agréablement à rentrer dans le bon Sens et dans la Raison: traduite nouvellement en François par M. Gueudeville. A Leyde, chez Pierre van den Aa, 17 13. — La préface d'Érasme, adressée à Thomas Morus, est datée du 10 juin j5o8, pp, 177-195.
l66 ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI
ils ne se donnent même pas le temps de lire une fois l'Évangile ou les Épîtres de Saint Paul. Cependant, appliquez à ces Sotises dans leurs Écoles, ils ne laissent pas de s'imaginer que l'Église tomberoit dès qu'ils cesseroient de la soutenir, ils s'en croient les apuis et les Atlas...
» Nos Éplucheurs ont la cervelle si remplie, si agitée de toutes ces fadaises, que Jupiter n'étoit pas plus gros du cerveau, lorsque voulant accoucher de Pallas, il implora la hache de Vulcain. Ne vous étonnez donc pas si, dans les Disputes publiques, ils ont grand soin de se parer la tête de tant de bandes ; c'est pour empêcher, par ces liens honorables, que leur cervelle, surchargée de science, ne rompe de tous cotez. Je ne puis m'empêcher de rire... quand j'écoute ces illustres Personnages : ils béguaïent plutôt qu'ils ne parlent; ils ne se réputent tout à fait Théologiens que lorsqu'ils savent parfaitement leur barbare et vilain jargon : il n'y a que ceux du métier qui puissent les entendre; mais ils en font gloire, disant arrogamment qu'ils ne parlent pas pour le vulgaire profane. C'est, ajoutent-ils, c'est avilir la dignité de la sainte Écriture, de l'assujettir aux règles de la Grammaire et aux vétilles du Purisme. Admirons la majesté des Théologiens ! A eux seuls permis de faire des fautes dans le langage; et il n'y a tout au plus que la canaille qui ait le droit de leur disputer cette prérogative. »
Trois sentiments inspirent cette déclamation d'Érasme.
Le premier de ces sentiments est la lassitude profonde qu'a causée une dialectique subtile et pointilleuse à l'excès.
Le second est le désir de voir la Théologie délaisser l'appareil logique, inutile et compliqué, qu'elle manœuvre sans relâche comme sans fruit; le désir de la ramener aux études qui fécondent et vivifient la foi, à la méditation des Écritures.
Ces deux sentiments, déjà Johannes Majoris nous les avait montrés chez ses élèves; chez Érasme, ils ne sont peut-être pas les plus puissants inspirateurs de l'esprit anti-scolastique; un troisième sentiment lui souffle, plus violemment encore, la haine des études auxquelles on a voulu assujettir sa jeunesse, e* celui-là, c'est l'horreur du style technique dont l'Ecole fait
LA TRADITION DE BU RIDA H 11 i \ SCIENCE ITALIENNE il VTt SIECLE i(>7
usage, o'est Le goût du beau Langage ef le culte de I - « Grammaire,
c'est le Purisme.
Le souci d'élégance dont ne saurait se départir L'humaniste
de Rotterdam lui a interdit de mettre, eu ses diatribes, une précision exagérée; il n'a pas voulu montrer du doigt ceux qu'il tournait en dérision; il n'a pas expressément, désigné ses maîtres et ses condisciples de Paris. Le bouillant Vives n'aura pas de tels scrupules.
A la fin du xv° siècle et au début du xvi" siècle, les Espagnols tenaient grande place en l'Université de Paris. Nous avons eu occasion de signaler l'activité de Pedro Cirvelo, de commenter l'enseignement que Jean de Gelaya donnait à Sainte- Barbe. Jean Majoris comptait plusieurs Espagnols au nombre de ses élèves préférés. En un de ses écrits1, il cite avec affection le nom de Louis Goronel, dont les Physicx perscrutationes ont retenu notre attention; le nom d'Antoine Goronel, frère de Louis, auteur de nombreux écrits, et éditeur de plusieurs ouvrages du Théologien d'Hadington; enfin, le nom de Gaspard Lax, de Sarinyena en Aragon, qui, en i5i2, fit imprimer à Paris trois livres de Logique, sur les Termini, les Obligationes et les Insolubilia.
Comme un grand nombre de ses compatriotes, Juan Luiz Vives, né à Valence en 1/192, s'était acheminé vers Paris, attiré par la grande réputation de l'Université ; il avait pris place parmi les élèves du Collège de Montaigu, où il eut pour maîtres deux des disciples préférés de Jean Majoris, l'Espagnol Gaspard Lax et le Gantois Jean Dullaert. Brillant humaniste, Vives ne sut pas supporter bien longtemps la rude discipline de ces logiciens minutieux; en 1519, nous le trouvons professeur à Louvain, d'où il accable de sarcasmes l'Université parisienne, les maîtres
1. Magister Johannes Majoris Scotus. Omnia opéra in artes quas libérales vocant a perspicacissimo ac famatissimo uno sactarum (sic) litterarum prof essore prof andissimo magistro Johanne Majoris, majori accuratione elaborata, atque castigata quam antehac in lucem prodita sint majorique precio comparanda quam quispiam persolvere possit si ea ab equo judice pensiculantur. Venumdantur vero a Michaele Augier cive Cadomensi ac Religator Universitatis ejusdem juxta pontem Sancti Pétri et a Johanne Mace Redonis commorante e vestigio Sancti Salvatoris sub divo Johanne Evangelista degente. Colophon : Impressum Cadomi per Laurentium Hostingue impensis virorum industriosorum Michaelis Augier prope pontem ejusdem Cadomi commorantis et Johannis Mace e regione Sancti Salvatoris Redonis residentis.
l68 ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI
qui y enseignent et les leçons qu'ils y donnent. En Angleterre, où il passe au sortir de Louvain, à Bruges, où il revient mourir en i54o, il ne cesse de mener avec violence le combat de l'Humanisme contre l'antique Scolastique.
Pauvres logiciens de Montaigu ! Ils ne se recrutaient pas, David Granston nous l'a dit, parmi les fils de familles aisées ; leurs examens délaissés ne versaient plus, en leur bourse plate, qu'une infime contribution de droits, et les étudiants, trouvant encore ces droits trop onéreux, s'ingéniaient à s'y soustraire; aussi nos régents vivaient-ils besogneux et loqueteux. Écoutons ce dialogue, que Vives fait tenir1 par Nugo et Gracculus :
« Gracculus : Je tiens un sujet digne d'un poète.
n Nugo : Quoi donc, n'est-ce pas un sujet digne d'un philosophe que tu attendais? Demandes en un à ces fameux nouveaux maîtres Parisiens.
» Gracculus : Pour la plupart, c'est de costume qu'ils sont philosophes, non de cerveau.
» Nugo : Philosophes de costume ? On dirait plutôt des cuisiniers ou des muletiers.
» Gracculus : C'est qu'ils portent des vêtements crasseux, râpés, déchirés, crottés, immondes et pouilleux.
» Nugo : Ce seront donc des philosophes Cyniques?
» Gracculus : Pis que cela! Des philosophes Punais2; ils affectent de passer pour Péripatéticiens, mais ils ne le sont pas, car Aristote, le chef de la secte, était des plus cultivés. Pour moi, si je ne puis être philosophe d'autre manière, je vais dire adieu à la Philosophie, et pour longtemps. »
Le portrait que Vives nous trace des maîtres parisiens n'est, sans doute, guère flatté; en tout cas, il n'est pas flatteur. Les études auxquelles ces maîtres président ne lui ont pas laissé un meilleur souvenir. En un écrit qu'il compose à Louvain dès i5iq, il accable ces études des plus violentes diatribes
i. Lodovici Vivis Excrcilationes linguse latinss. Garrientes (lo. Lodovici Vivis Valcntini Opéra in duos distincta tomos... Basilca*, per Nicolaum Episcopium juniorcm. An no MDLV. Tomus I, p. 21. — A la page 5g, ces Exercitationes portent la date ; Breda? Brabanticœ, die Visilationis divae Virginis MDXXXVI1I).
a, Il y a ici, sur les adjectifs cynici et cimici, un jeu de mo]:s intraduisible.
LA TRADITION DE BURIDAN ET LA SCIENCE itu.ii.wi M IV1 [ECL1 I0g
dont ses compatriotes, les maîtres espagnols, sont copieusement éclaboussés.
u De ce Paris, » dit-il ', « devrait rayonner la Lumière de la
civilisation la plus complète. Or, on y voit des hommes embrasser avec acharnement la barbarie la plus sordide et, en outre, se livrer à des études qui sont de véritables monstres; tels les sophismata, comme ils les nomment eux-mêmes; rien de plus vain, rien de plus sot que ces études. Si, parfois, un homme intelligent s'y livre avec quelque attention, ses qualités intellectuelles vont à leur perle; ainsi des champs fertiles que l'on ne cultive pas procréent-ils une foule d'herbes inutiles. Ces gens révent; ils imaginent des inepties; ils inventent une langue nouvelle qu'ils sont seuls à comprendre.
» De cet état de choses, la plupart des gens instruits rejettent la faute sur les Espagnols qui se trouvent à Paris; hommes invincibles, ils gardent vaillamment la citadelle de l'ignorance...
»Y a-t-il, dans le langage des hommes, proverbe plus rebattu que celui-ci : A Paris, on forme la jeunesse à ne rien savoir, mais à délirer en un bavardage insensé? Dans les autres Universités, on étudie assurément quelques questions vaines et futiles ; mais on apprend aussi bon nombre de choses solides; à Paris, on n'apprend que les plus creuses des balivernes.
» Ces Espagnols et tous leurs sectateurs, on devrait ou bien les contraindre de s'adonner à des sciences meilleures ou bien, par édit public, les bannir comme corrupteurs et des mœurs et de la civilisation. »
Vives met l'enseignement de Paris fort au-dessous de celui que donnent les autres Universités; est-ce donc qu'il voudrait voir les Parisiens adonnés à l'Averroïsme, comme leurs émules de Padoue et de Bologne? Non, sans doute, si Ton en croit la violence avec laquelle il invective Àverroès2 :
« Dis-moi, je te prie, Averroès, qu'avais-tu donc pour
i. Jo. Lodovicus Vives In pseudodialecticos ; cette pièce porte la date: Lovani, MDXIX (Jo. Lodovici Vivis Opéra, tomus I, p. 272).
2. Joannis Ludovici Vivis De causis corruptarum artium liber V : De philosophiœ naturœ, medicinoe et artium corruptione ; De philosophia naturrc, Pièce datée : Brugis, anao MUXX.KI (Jo. Lodovici Vivis Opéra, tomus I, p, ^jaV
ravir ainsi l'esprit des hommes ou, plutôt, pour le leur ôter? Certains auteurs ont pu entraîner beaucoup de gens par la grâce du discours et la cajolerie des mots; mais rien n'est plus hideux, plus inculte, plus obscène, plus puéril que toi... Ils sont dignes de l'admiration et de la louange universelle ceux qui ont formé des âmes, ceux qui ont enseigné à bien vivre. Mais toi, rien n'est plus scélérat, plus irréligieux que toi; quiconque s'adonne avec trop de véhémence à tes préceptes ne peut manquer de devenir un impie et un athée. »
Ce que Vives reproche à ses anciens maîtres, ce n'est donc pas leur aversion pour l' Averroïsme ; cette aversion, il la partage. Ce qu'il leur reproche, en premier lieu, c'est ce dont Jean Forman se plaignait en sa conversation avec Dullaert, ce qui excitait les doléances de Gauvin de Douglas en présence de David Cranston, ce qui, très certainement, lassait et dégoûtait au plus haut point les étudiants de Paris : La subtilité d'une Logique qui, longuement et minutieusement, analyse des problèmes purement abstraits, résout des difficultés tout hypothétiques, discute, selon le mot que Jean Majoris prête à Forman, « des cas possibles pour Dieu, mais qui n'arrivent jamais ». Écoutons les sarcasmes par lesquels Vives fait écho aux plaintes des étudiants en Logique contre leurs régents » :
« Ce que ces gens pouvaient tirer des livres d'Aristote était fort peu de chose; maintes discussions l'avaient déjà broyé, agité, secoué à l'excès; aussi ce genre de combat semblait-il des plus connus, môme aux conscrits; on a donc cherché une nouvelle manière de faire la guerre et un nouveau sujet de batailles. Ils se sont mis alors à chicaner de sottes subtilités, qu'ils nomment eux-mêmes des calculs (calculationes) . C'est l'Anglais Roger Suiseth qui a donné un grand développement à ces calculs; aussi, Jean Pic avait-il accoutumé de les appeler les broutilles à la Suiseth (quisquilix Suicelicx) ; c'est un nom qui leur convient fort bien; ces calculs, en effet, ne s'appliquent ni à la science, ni à aucun usage pratique.
» Que ces subtilités n'aient aucun usage pratique, je ne vois personne qui en doute, pas même les plus grands parmi