Bcrnardino Telcsio> loc. cit.; éd. cit., fol. 33, recto
LA TRADITION m BURlDAtt ET LA SCIENCE ITALIENNE au xvi su -i i. 196
ment afin qu'elle jouisse le plus vite possible de L'immobilité au sein des corps <|ui lui sont apparentés. »
Tartaglia et Cardan sont vraiment, en Dynamique, disciples de Léonard de Vinci; Tclesio se rapproche du grand peintre en ce qu'il attribue à un impetus imprimé au projectile la continuation du mouvement de celui-ci, tandis qu'il n'invoque pas cet impetus pour expliquer l'accélération de la chute des graves. Les physiciens qui acce[)taient, à ce sujet, la doctrine des Parisiens, étaient assurément fort rares, en Italie, au déhut du xvi' siècle.
Il serait peut-être téméraire de prendre pour une adhésion formelle à cette doctrine l'allusion que fait Maurolycus à Y impetus créé par le poids. En sa Cosmographia, qu'il acheva le 21 octobre i535, mais qu'il publia seulement en i543, le savant abbé de Messine insère le dialogue suivant1 :
« Antimaque : Si les graves disposaient d'un chemin qui leur permît d'accéder au centre, de quelque endroit qu'on les laissât tomber, ils concourraient en ce point.
» Nigomède : Sans doute, mais je vais vous éprouver à l'aide de cette question : Faites que la terre soit percée de part en part, comme pourrait l'être une boule de bois, d'un trou passant par le centre; dans ce trou, laissez tomber une lourde pierre; jusqu'où pensez- vous qu'elle ira ?
» Antimaque : Ne sera-ce point au centre ?
» Nicomède : C'est précisément ce que dirait un homme qui ne connaîtrait pas à fond cette matière. Mais sachez que cette pierre, ainsi abandonnée à elle-même, ne s'arrêterait pas tout d'abord au centre. Emportée par Y impetus du poids, elle dépasserait le centre d'une certaine longueur et monterait vers l'hémisphère opposé; elle retomberait alors et, de nouveau, dépasserait le centre, remontant au delà d'une longueur moindre que la précédente; elle irait et reviendrait ainsi, sui-
1. Cosmographia Francisci Maurolyci Messanensis Siculi, In très dialogos distincta : in quibus de forma, situ, numeroque tam cœlorum quam elementorum, aiiisque rébus ad astronornica rudimenta spectantibus satis disseritur. Ad Reverendiss . Cardinalem Bembum. Venetiis MDXXXXIII. In fine : Completum opus Messanae in freto siculo die Jovis XXI Octobris Vllll indictionis anno salutis MDXXXV. quo die Carolus V Cresar ab africana expeditione reversus Messanam venit. Venetiis apud haeredes Luca?' antonii luntae Florentini mense lanuario MDXL1II. Dialog. I, pp. i5-iG.
vant un trajet qui décroîtrait sans cesse, tandis que ïimpetus s'affaiblirait peu à peu, jusqu'au moment où elle se reposerait au centre. De même, un plomb suspendu par un fil que Ton a écarté de la position verticale ne revient pas immédiatement à cette position; il la dépasse, tout d'abord, d'un certain écart, puis il va et revient un certain nombre de fois; chaque fois, la force qui le meut est plus faible et l'écart plus petit; il finit par demeurer en repos dans la position verticale.
» Antimaque : Vous avez raisonné d'une manière très pénétrante et vous appuyez votre spéculation d'un exemple fort bien adapté. Je me souviens maintenant qu'en ses Colloques, Érasme de Rotterdam propose la même question. »
Maurolycus se souvenait, sans doute, d'avoir lu cette question en un autre écrit que les Colloquia d'Érasme. Le dialogue où il nous la présente est tout rempli de considérations sur le centre de gravité de la terre et sur la convergence des verticales qui sont empruntées au De Cœlo d'Albert de Saxe. Mais si un érudit italien pouvait sans honte, en i535, faire allusion aux écrits de Didier Érasme, eût-il pu, sans rougir, avouer qu'il demandait ses inspirations à un traité composé, au xive siècle, par un scolastique de Paris?
L'année qui vit imprimer la Cosmog raphia de Maurolycus vit également paraître l'immortel traité de Copernic. Il est piquant de remarquer que ce traité renfermait lui aussi une brève allusion à Yimpetas engendré par le poids : « Les corps qui sont mus vers le haut ou vers le bas, » écrit le chanoine de Thorn1, « n'accomplissent pas un mouvement simple, uniforme et égal. En eux, en effet, on ne peut régler la légèreté ou ïimpetus causé par leur propre poids. Tous les corps qui tombent éprouvent, au début, un mouvement très lent; puis, en tombant, ils accroissent leur vitesse. »
Les allusions à ïimpetus ponderis que nous avons trouvées en la Cosmographia de Maurolycus, sans impliquer une adhésion formelle et complète à la doctrine parisienne de la chute accélérée des graves, nous montrent toutefois que cette doctrine n'était pas inconnue de l'Abbé de Messine.
i. Nicolai Gopernici De revolutionibus orbium cœlestium libri VI ; lib. I, cap. VIII.
LA TRADITION Dl BURIDAH BT I ^ SCIENCE ITALIENNE ai \\i SIÈCLE lûn
Aiessandro Piccolomini, en s;i Paraphrase aux Questions mécaniques d'Aristote, dont La première édition esl de I547S admet nettement cette théorie de Buridan ei d'Albert de Saxe. Aristote ou L'auteur, quel qu'il soit, des MYj%«vtxi -. wr ;y x avait déjà comparé', en un corps qui tombe, La gravité (jâapoç) et le mouvement (©cpà ou kévyjwç); très vaguement d'ailleurs, il avait paru indiquer que le mouvement peut s'ajouter au poids et l'accroître; ce sont ces pensées llottantes et indécises que Piccolomini, en sa Paraphrase, interprète à l'aide de la doctrine parisienne; cette doctrine, d'ailleurs, il se garde bien d'en nommer les auteurs; à la façon dont elle est présentée par lui, on la croirait issue de la Science hellène.
Cette doctrine il l'expose, en même temps que toute sa théorie du mouvement violent, dans son XXXVIIe Chapitre, consacré à l'examen de la trente-deuxième question d'Aristote.
« Il faut remarquer, » écrit Piccolomini, « qu'il y a deux sortes de pesanteurs : l'une qui a sa source dans la nature même du corps; l'autre, superficielle, que les Grecs nomment ImiroXatav. Celle-ci n'est point autre chose qu'un certain impetus non permanent qui peut, ou bien s'acquérir dans le corps même mû par sa propre tendance (qui vel acquiritur in re ipsa ex suo nutu mota), ou bien être imprimé par un moteur mouvant violemment.
» En effet, lorsqu'une pierre tend vers le bas, elle devient sans cesse plus rapide, parce que sans cesse, par suite du mouvement, elle acquiert une plus grande pesanteur (j'entends parler de la pesanteur superficielle)...
» De même, lorsqu'une pierre est projetée violemment, elle reçoit une certaine gravité ou une certaine légèreté superficielle imprimée par ce qui la projette. Ce n'est pas autre chose qu'un impetus accidentellement acquis, qui meut la pierre violemment et qui la rend comme mobile d'elle-même, jusqu'à ce que cet impetus vienne à s'alanguir et à s'évanouir... »
Pas plus pour Piccolomini que pour Léonard de Vinci,
i. Alexandri Piccolominei In mechanicas quaestiones Aristotelis paraphrasis paulo quidem plenior, ad Nicholaum Ardinghellum Cardinalem amplissimum. Excussum Romac, apud Antonium Bladum Asulanum, MDXLV1I.
a, Aristote, M*)xavixà upop)>^p.aTa, XVIII et XX (éd, Didot, t. IV, pp. 64 et 65).
ig8 ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI
Yimpetus n'est, de soi, perpétuel : « Cette pesanteur ou légèreté superficielle ne saurait devenir durable ni parfaite, car la forme substantielle du corps qui la subit, à savoir, la pesanteur ou légèreté qui est naturelle à ce corps, s'oppose à ce qu'elle s'imprime parfaitement et profondément. »
Ce qui affaiblit Yimpetus et finit par le tuer, ce n'est pas seulement la résistance des obstacles extérieurs, c'est la gravité naturelle : « La vertu impulsive prend fin, ce qui peut arriver soit par la résistance de quelque objet qui repousse le mobile, soit par la tendance du mobile lui-même, effort qui résulte de sa propre nature et qui devient plus puissant que cette gravité ou légèreté superficielle.
« Aussitôt que la véritable pesanteur surpasse, par la puissance de son effort, Yimpetus que le moteur a imprimé dans la pierre, celle-ci cesse de se mouvoir violemment et, par son mouvement propre, elle tend en bas1. »
La Dynamique des Parisiens , presque universellement ignorée des Italiens, va se rappeler à leur attention sous une forme qui ne sera exempte ni de violence, ni d'amertume; c'est un Italien émigré en France, Jules-César Scaliger, qui en sera le porte-parole; par la voix de Scaliger, elle opposera ses théories nettes et cohérentes aux indécisions et aux contradictions de Cardan.
En i557, Jules -César Scaliger publie2, du De Subtititate de Cardan, qui trouvait en France une vogue extrême et que Richard Le Blanc venait de traduire en français, une critique des plus vives ; cette critique, que Scaliger donne comme formant le XVe livre de ses Exotericx exercitaiiones, est intitulée : De Subtititate ad Hieronymum Cardanum. Comme l'ouvrage dont il donnait la plus malveillante des critiques, l'écrit de Jules- César Scaliger fut extrêmement lu3.
Scaliger est un admirateur fanatique des maîtres de l'Ecole
1. Piccolomini, loc. cit.; cf.: cap. XXXVIII, quaest. trigesimatertia.
a. Julii Cœsaris Scaligeri Exotericarum exercitationum liber XV. De Subtilitate ad Hieronymum Cardanum. Lutetiae, apud Vascosanum, MDLVII.
3. Outre la première édition : Lutotia^, apud Vascosanum, i557, nous avons eu entre les mains les éditions suivantes : Francofurti, apud A. VVechelum, 1G01 ; Francofurti, apud A. Wechelum, 1612; Lugduni, apud A. de Harsy, 161 5.
LA TRADITION DE BURIDAN ET LA SCIBNCl iimiinm m wi SIECLE 19g
parisienne; un»' citation nous donnera la mesure de cette admiration extraordinaire.
Au \\ I livre De l<t Subtilité, Cardan avait eu l'idée ass<v naïve de ranger les génies par ordre de grandeur décroissante. Il avait attribué le premier rang à Archimède, en invoquant comme raison de ectte préférence, les inventions mécaniques du Géomètre syracusain. Le second rang était réservé à \ ii s tote. Euclide venait au troisième; Jean Duns Scot occupait le quatrième ; le cinquième était accordé à Suiseth le Calculateur, dont Cardan faisait un Ecossais du prénom de Jean; notre médecin milanais regardait, d'ailleurs, ces trois hommes, Euclide, Duns Scot, Suiseth, comme ayant possédé un égal génie; l'ancienneté plus ou moins grande du temps où ils vécurent déterminait seule entre eux un ordre de préséance. Plus bas en l'échelle de l'intelligence humaine, Cardan plaçait •Apollonius de Perge, Archytas de Tarente, et une foule d'autres
génies.
La prééminence accordée à Archimède révolte la raison de Jules-César Scaliger1 :
« Tu as donné à un simple artisan le pas sur Aristote qui, d'ailleurs, ne fut pas moins savant que lui en ces mêmes arts mécaniques; sur Jean de Duns Scot, qui fut comme la lime de la vérité; sur Jean Suiseth le Calculateur, qui a presque dépassé la mesure imposée à l'intelligence humaine ! Tu as passé sous silence Ockam, dont le génie a renversé tous les génies passés, qui, à des folies que l'on n'avait pu vaincre jusqu'à lui, à cause de leur insaisissable subtilité, opposa les arguments nouveaux qu'il avait fabriqués et mis en forme ! Tu as placé Euclide après Archimède, le flambeau après la lanterne ! Il semble que tu sois emporté par le tourbillon et la tempête de ton mauvais génie; ce c'est pas toi qui le tiens en bride, c'est lui qui te donne de l'éperon! »
, Celui qui prise si haut Guillaume d'Ockam et Suiseth le Calculateur va professer la Dynamique des Parisiens, et nous n'en serons point étonnés.
1. Julii Caesaris Scaligeri Op. cit., exercitatio CCGXXIV : Sapientum census.
Nous trouvons, en effet, en l'ouvrage de Jules-César Scaliger i une exposition et une réfutation très étendues des diverses théories qui attribuent à l'air la persistance du mouvement des projectiles.
a Qu'une telle raison soit sans valeur, voici, dit notre auteur, une démonstration qui le mettra suffisamment en évidence :
» Soit une légère planchette, en laquelle un disque a été découpé à l'aide du tour ou d'un compas tranchant; supposons que ce disque puisse tourner dans la cavité circulaire sans frotter contre les bords. La planchette étant fixée verticalement quelque part, percez le disque à l'aide d'un axe muni d'une manivelle ; faites reposer sur deux fourchettes les extrémités de cet axe. Après avoir lancé ce disque circulaire, vous verrez manifestement que ce disque, une fois le moteur écarté, continue à tourner en la cavité circulaire, bien qu'aucun air ne le pousse. En ce mouvement de rotation, en effet, le mobile ne laisse derrière lui aucun lieu que l'air puisse venir remplir. D'ailleurs, l'air qui se trouve entre le disque et la planchette est en si petite quantité qu'il est incapable d'exercer aucune force propre à entretenir le mouvement considéré. Le contour du disque, parfaitement lisse et poli, ne peut ressentir aucune impulsion par l'effet de l'agitation de l'air ambiant. »
En cette réfutation expérimentale des théories péripatéticiennes, nous retrouvons la trace des discussions si clairement et si fermement menées par Jean Buridan.
Ce n'est pas l'air ébranlé qui maintient le projectile en mouvement. Qu'est-ce donc?
A la cause qui entretient ce mouvement, Scaliger ne donne pas le nom à' impelas; il l'appelle motion, motio; mais ce changement de dénomination n'influe pas sur le contenu même de l'idée; la motio qu'il considère est identique à Vimpelus de Jean Buridan et d'Albert de Saxe: « La motio est une forme qui est imprimée dans le mobile et qui s'y peut conserver lors même que le moteur primitif est écarté. Je dis: le moteur primitif, celui qui a fait pénétrer cette forme dans le mobile; car il n'est
i. Julii Caesaris Scaligeri Op. cit., exerçitatio XXVIII : De motu projectorum, Motus violentus quis,