PRÉFACE II
continue indéfiniment à se mouvoir avec une vitesse inva riable. C'csi sous cette forme que la Loi d'inertie se présente à l'esprit de Buridan ; c'est sous cette même forme qu'elle sera encore reçue de (ialilée.
De cette loi d'inertie, Buridan tire un corollaire dont il nous faut maintenant admirer la nouveauté.
Si les orbes célestes se meuvent éternellement avec une vitesse constante, c'est, selon l'axiome de la Dynamique d'Aristote, que chacun d'eux est soumis à un moteur éternel et de puissance immuable; la philosophie du Stagirite requiert qu'un tel moteur soit une intelligence séparée de la matière. L'étude des intelligences motrices des orbes célestes n'est pas seulement le couronnement de la Métaphysique péripatéticienne; elle est la doctrine centrale autour de laquelle tournent toutes les Métaphysiques néoplatoniciennes des Hellènes et des Arabes, et les Scolastiques du xiii0 siècle n'hésitent pas à recevoir, en leurs systèmes chrétiens, cet héritage des théologies païennes.
Or, voici que Buridan a l'audace d'écrire ces lignes :
« Dès la création du monde, Dieu a mû les cieux de mouvements identiques à ceux dont ils se meuvent actuellement; il leur a imprimé alors des impetus par lesquels ils continuent à être mus uniformément; ces impetus, en effet, ne rencontrant aucune résistance qui leur soit contraire, ne sont jamais ni détruits ni affaiblis... Selon cette imagination, il n'est pas nécessaire de poser l'existence d'intelligences qui meuvent les corps célestes d'une manière appropriée. »
Cette pensée, Buridan l'énonce en diverses circonstances ; Albert de Saxe l'expose à son tour; et Nicole Oresme, pour la formuler, trouve cette comparaison : « Excepté la violence, c'est aucunement semblable quand un homme a fait une horloge, et le lesse aller et estre meu par soy. »
Si l'on voulait, par une ligne précise, séparer le règne de la Science antique du règne de la Science moderne, il la faudrait tracer, croyons-nous, à l'instant où Jean Buridan a conçu cette théorie, à l'instant où l'on a cessé de regarderies astres comme mus par des êtres divins, où l'on a admis que les mouvements