Paschasii Hamellii loc. cit., pp. 10-11. nf Hl£Dl4£"V
impossibilité métaphysique ou comme une absurdité logique, à regarder comme des fous ceux qui adoptaient une opinion contraire à la sienne.
Les sentiments qui animaient les Parisiens à l'égard de l'hypothèse du mouvement de la Terre se peuvent encore deviner, croyons-nous, si l'on compare l'attitude de Pierre Ramus à celle de Mélanchthon.
Membre de cette Université de Wittemberg qu'illustrent de nombreux astronomes, où enseigne Érasme Reinhold, Mélanchthon n'ignore ni l'œuvre de Copernic, ni l'importance astronomique de cette œuvre. Mais s'il consent à ce que l'on disserte du mouvement de la Terre, c'est à la condition que cette discussion sera un pur jeu d'esprit, un pur exercice de géomètres.
« Les hommes de science à l'esprit délié, dit-il à ce sujet1, se plaisent à discuter une foule de questions où s'exerce leur ingéniosité; mais que les jeunes gens sachent bien que ces savants n'ont point l'intention d'affirmer de telles choses. Que ces jeunes gens accordent donc leurs faveurs, en premier lieu, aux avis qui bénéficient du commun consentement des gens compétents, avis qui ne sont nullement absurdes; et dès là qu'ils comprennent que la vérité a été manifestée par Dieu, qu'ils l'embrassent avec respect et qu'ils se reposent en elle. »
Mélanchthon s'efforce alors de prouver que la Terre est véritablement en repos; non seulement il résume dans ce but les raisons que fournit la Physique péripatéticienne, mais encore et surtout, il accumule les textes tirés de l'Écriture Sainte ; raisons et textes sont exactement ceux que l'Inquisition invoquera pour déclarer, contre Galilée, que l'hypothèse du mouvement de la Terre est \falsa in philosophia et formaliter hœretica.
Ramus, élevé à Paris, et dont la vie s'est passée en grande partie à y enseigner, professe une opinion toute différente. Dirons-nous qu'il regarde le système de Copernic comme une vérité assurée? Ce serait peut-être forcer sa pensée. Mais à coup
i. Initia doctrinae physicae dictata in Academia Vuitebergensi Philip. Melanth. Iterum édita Witebergae, per Johannem Lufft, i55o. — Nous n'avons pu consulter la première édition de cet ouvrage, qui est de i54ç). — Lib. I, cap: Quis est motus mundi?
i.\ TRADITION DE Bl mi>.\\ BT LA SCIENCE itu.ii.wi. 40 IVf BIECLE 9 5 3
sur, il le regarde, en [56a, comme une hypothèse physique ment plausible; et il n'hésite pas à opposer à la Physique d'Aristote la possibilité d'une le 1 1 < * supposition.
Aiisioïc a prétendu que le temps était I;» mesure <lu mouvement du Ciel. A quoi La Ramée répond ■ : « Copernic, le plus grand astronome de notre temps, a ôté au Ciel tout mou\< ment; et par le seul mouvement de la Terre, il mesure le temps plus exactement qu'aucun astronome ne l'avait fait avant lui. »
Jean Ilennequin, dans le discours qu'il tint au Collège de Cambrai, en la fête de la Pentecôte de l'an i586, pour présenter les articles formulés par Bruno, ose prononcer ces mots2 : « Les plus sots d'entre les hommes sont ceux au gré desquels il n'y a que des sots qui puissent douter du repos de la Terre. » Il pouvait s'exprimer ainsi sans paraître injurier les maîtres de l'Université de Paris. La plupart d'entre eux, et peut-être tous, croyaient à l'immobilité de la Terre et admettaient le système de Ptolémée; mais, à coup sûr, il ne se trouvait parmi eux aucun de ces stultissimi omnium qui traitaient de sottise l'hypothèse du mouvement terrestre.
Nous ne pousserons pas plus loin ces rapprochements; ceux que nous avons indiqués sont, croyons-nous, assez nombreux et assez importants pour que notre conclusion ne semble pas téméraire :
Les thèses anti -péripatéticiennes de Bruno étaient, bien souvent, fort loin d'être admises, en l'Université de Paris, comme vérités établies; mais encore moins les y regardait-on comme des paradoxes que l'on ne pût soutenir sans scandale, auxquels on ne pût croire sans folie. Bon nombre de ces thèses n'étaient que des corollaires outrés des principes opposés à Àristote et à Averroès, en 1277, par Etienne Tempier, et soutenus depuis ce temps par les Scotistes ou par les Nominalistes. Quelques-unes d'entre elles, enfin, étaient défendues
1. P. Rami Scholarum physicarum libri octo, in totidem acroamaticos libros Aristotelis. Recens emendati per Joannem Piscatorem Argent. Francofurti. Apud haeredes Wecheli, MDLXXXIII. Lib. IV, in cap. XIV; p. ia3.
2. Excubitor seu Joh. Hennequini apologetica declamatio habita in auditorio regio Parisiensis Academix in fest. Pentec. anno 1586 pro Nolani articulis (Jordani Bruni Opéra latina, tomus I, pars I, p. 70).
depuis longtemps par des docteurs de Sorbonne, par des maîtres de la Faculté des Arts.
Il y a plus. En une certaine question, l'Anti-péripatétisme de Bruno demeurait fort en arrière de l'Anti-péripatétisme parisien; la question dont nous voulons parler est celle du vide.
Pour Giordano Bruno, le vide, qu'il identifie d'ailleurs, comme Jean Philopon, à l'espace et au lieu, ne saurait être réalisé; il ne peut être conçu que par abstraction : « Nous ne supposons nullement1 que le vide soit un espace dans lequel rien n'existe d'une manière actuelle; nous admettons que c'est un espace au sein duquel se trouve nécessairement tantôt un corps, tantôt un autre corps... Le vide donc est ainsi défini par nous : un espace ou un terme qui renferme des corps; nullement un espace dans lequel il n'y a rien. Lorsque nous disons que le vide est un lieu sans corps, ce n'est pas dans la réalité, mais seulement dans la raison que nous séparons le lieu et le corps contenu... Par ces considérations, il est manifeste que le lieu, l'espace, le plein, le vide, sont une même chose. »
En ce problème du vide, bon nombre de docteurs parisiens ont osé adopter une solution bien plus audacieuse, bien plus formelle en son opposition à l'enseignement du Stagirite.
Certains physiciens du xine siècle avaient raisonné ainsi : « Dieu ne pourrait imprimer au Ciel un mouvement de translation, car ce mouvement produirait un vide dont l'existence ne peut être admise sans absurdité. » A ce raisonnement, les théologiens réunis en 1277 sous la présidence d'Etienne Tempier opposèrent ce seul mot : error.
De ce jour, bon nombre de maîtres de l'Université de Paris soutinrent la thèse que voici : Par les forces de la Nature, le vide ne peut être réalisé ; les actions naturelles remplissent aussitôt tout lieu dont on enlève le corps qu'il contenait. Mais l'existence du vide n'est pas une absurdité et Dieu, qui peut tout ce qui n'implique pas contradiction, pourrait produire et
1. Jordani Bruni Nolani Camoeracensis acrolismus, art. XXX11I (Jordani Bruni Opéra latina, tomus I, pars I, pp. i3o-i33.)
l.A iiiu»iih»N Di m RIDAT) il LA BCIBIfCl CI u.ii UNS U VU* SI&CLE
conserver un espace libre. Cette opinion, si déconcertante pour tout péripatéticien, fut formulée à [a Un du \m siècle par Henri de Gand » et par Richard de Middleton3, Au m\ siècle,
Waltcr Burley allait encore plus loin; il pensait3 qu'un catho li([iic ne peut, sans hérésie, nier l'existence actuelle du vide hors du Ciel qui enferme le Monde.
Rejeté par Jean Buridan, par Albert de Saxe et par leurs disciples, la doctrine de Middlelon sur la possibilité du vide paraît avoir été accueillie avec grande faveur, au début du xvie siècle, en la Scolastique parisienne; nous la trouvons reproduite en effet, avec des nuances de minime importance, dans les écrits de Jean Dullaert de Gand^, de Louis Coronel5 et de Jean de Celaya0. Ces maîtres de la Faculté des Arts de l'Université de Paris eussent peut être reproché à Giordano Bruno la timidité de ses thèses anti-péripatéticiennes.
La discussion des arguments qu'Aristote opposait à la possibilité du vide amène Giordano Bruno à nous faire connaître7 son sentiment touchant la cause qui meut les projectiles : « Pour les corps qui sont lancés par volonté et qui sont dénués de raison, Aristote prétend qu'ils tirent leur vertu de l'air ou de tout autre corps qui compose le milieu ; ils sont bien plutôt empêchés par ce corps. Le mobile possède une certaine vertu innée ou imprimée capable de le porter dans la direction vers laquelle il est lancé ; tant que dure cette virlus impressa, elle pousse le corps. Celui, par exemple, qui jette une balle en Pair lui imprime quelque chose qui est comparable à la légèreté ».
Cette théorie de Yimpetus, si contraire à l'enseignement
i. Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui Vont lu; seconde série pp. 447-45i.
2. Ibid., p. 412. — Le mouvement absolu et le mouvement relatif, appendice, S VII bis (Revue de Philosophie, 1" février 190g).
3. Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui l'ont lu; seconde série, pp. 4i4-4i5.
4. Joannis Dullaert Questiones in libros phisicorum Aristotelis, lib. IV, quaest. III, fol. sign. oiu, col. 6.
5. Ludovici Coronel Per scrutations physicœ, lib. IV, secunda pars quae est de vacuo; éd. cit., fol. lxxxiv, col. c, et fol. lxxxv, coll. a et b.
6. Expositio magistri Joannis de Celaya Valentini in octo libros phisicorum Aristotelis, lib. IV, cap. XII, fol. cxliii, col. d.
7. Jordani Bruni Nolani Camœracencis acrotismus, art. XXXV (Jordani Bruni Opéra latina, tomus I, pars I, p. 38.)
d'Aristote, nous savons avec quelle fermeté et quelle vigueur les Parisiens n'avaient cessé, depuis Buridan, d'en défendre les principes. Ces principes, tous les adversaires du Péripatétisme les leur empruntaient. Avant Giordano Bruno, Ramus n'avait pas hésité à s'en faire une arme contre l'étrange explication que le Stagirite avait donnée du mouvement des projectiles.
« Philopon, » disait la Ramée1, « s'oppose avec force à cette explication de la cause du mouvement engendré par projection ; il la discute finement. La cause du mouvement c'est, selon lui, la force de l'instrument projetant qui a été imprimée dans le projectile et qui reçoit une certaine aide du vide interposé.
» ...Ce Philopon dit donc qu'une certaine évépyeiaest imprimée dans le projectile par ce qui le lance, et cette évspyeu traverse plus aisément le vide que le plein. »
Cette théorie de Yitnpetus dont YAcrotlsmus Camœracensis expose fort clairement le principe, Giordano Bruno venait d'en déduire une conséquence de la plus haute imporlance et que nul avant lui n'avait aperçue, du moins à notre connaissance. Cette conséquence était formulée en un écrit italien, La cena de le ceneri9, imprimé à Londres en i584, deux ans donc avant que Jean Hennequin ne soutînt VAcrotismus Camœracensis.
A l'hypothèse du mouvement de la Terre, Aristote avait opposé une expérience ; une pierre lancée verticalement en l'air retombe toujours au lieu d'où elle est partie3. Ptolémée, Averroès, tout le Moyen-Age chrétien avaient, à l'envi, invoqué cette observation pour prouver que la Terre est immobile.
i. P. Rami Scliolarum physicarum libri octo, in totidem acroamaticos libros Aristotelis. Recens emendati per Joannem Piscatorem Argent. Francofurti. Apud hœrcdcs Andreœ Wecheli, MDLXXXIII. Lib. IV, in cap. VIII ; p. n4.
2. La cena de le ceneri. Descritta in cinqve dialogi, per quattro interlocutori, Con ire Considérations, Circa doi sugyettj. AU' unico refugio de le Muse. Vlllustrissi. Michel de
Castelnuovo 1 584. — Reimprimé dans Le opère italiane di Giordano Bruno ristam-
pate da Paolo de Lagarde. Volume primo. Gottinga, 1888. Nos citations et renvois se rapportent à cette édition.
3. Nous rappelons ici en quelques lignes ce que nous avons ailleurs exposé en détail. [Nicolas de Cues et Léonard de Vinci, XIII : La Mécanique de Nicolas de Cues et la Mécanique de Léonard de Vinci. L'hygromètre, le sulcomètre et le mouvement de la Terre (Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui l'ont lu, X I ; seconde série, pp. 24i-a55). ]
LA TUA m mon DE BUfUDAN ii LA SCIENCE ITALIEN Ni \i \\f mi | i i
(Nicolas de (lues avait, du principe erroné don M* tirait cette conclusion, déduit d'autres corollaires non moins fautifs. Léonard de Vinci en avait ajouté quelques autres; il avait, en particulier, par la Mécanique erronée du Stagirite, déterminé la trajectoire que semblerait décrire un projectile verticalement lancé, si la Terre tournait sur elle-même. Copernic, après avoir sommairement rappelé l'objection d'Àristote, dont il attribuait d'ailleurs l'invention à IHolémcc, n'avait rien dit qui fut vraiment capable de la lever.
Giordano Bruno condamne1 avec une netteté parfaite le principe erroné sur lequel repose l'argumentation classique contre le mouvement de la Terre. Lorsqu'un objet est lancé du pont d'un navire en marche, il ne se meut pas comme s'il était jeté d'un endroit immobile. « Si cela n'était pas vrai, il serait impossible, lorsque le navire court sur la mer, de lancer directement quelque chose d'un bord à l'autre; les pieds d'un passager qui ferait un saut ne pourraient retomber à l'endroit d'où ils se sont enlevés. Avec la Terre donc, se meuvent toutes les choses qui se trouvent en la Terre. Si d'un lieu extérieur à la Terre quelque chose était jeté à terre, cette chose semblerait, par suite du mouvement de la Terre, perdre la verticalité de son mouvement. C'est ce que l'on voit lorsqu'un navire descend un fleuve; que quelqu'un, debout sur la rive du fleuve, lance une pierre tout droit vers le navire, son jet se trouvera faussé dans la mesure où le comporte la vitesse du navire.
» Mais que l'on place un homme au sommet du mât du navire et que ce navire courre aussi vite que l'on voudra; cet homme ne sera pas déçu en sa visée; d'un point situé à la pomme du mât ou dans la hune à un autre point situé au pied du mât ou dans la cale ou en quelque autre endroit du corps du navire, la pierre ou tout autre objet que cet homme aura jeté viendra en droite ligne. De même, si quelqu'un qui se trouve dans le navire lance une pierre de la base à la pomme du mât, cette pierre retombera par le même chemin, de quelque
i. Giordano Bruno, Lacena de le ceneri, dialogo terzo; Opère ilaliane, pp. 167-169.
P. Dl HUM. 17
manière que le navire se meuve, pourvu toutefois qu'il n'éprouve aucune oscillation.
» Supposons donc que de deux hommes, l'un soit dans le navire en marche, et l'autre au dehors [sur la rive du fleuve] ; que Fun et l'autre aient la main à peu près au même endroit ; que du même lieu, en même temps, chacun deux laisse tomber une pierre [sur le pont du navire] sans lui donner aucune secousse; la pierre du premier viendra, sans perdre la verticale ni en dévier d'aucune manière, frapper le point fixé d'avance; la pierre abandonnée par le second se trouvera transportée en arrière. »
Ces vérités sont le contre-pied des propositions formulées par Averroès et par ses successeurs, de celles que Nicolas de Gués avait invoquées afin de mesurer la vitesse d'un navire en marche ; c'est beaucoup, assurément, que d'avoir énoncé ces vérités si souvent méconnues; mais ce n'est pas assez; il faut encore en donner la raison, et c'est ce que fait Bruno :
« Gela ne provient d'aucune autre cause que de celle-ci : La pierre qui quitte la main de l'homme porté par le navire se meut du mouvement même de ce navire ; elle a donc une certaine virtus impressa que ne possède pas l'autre pierre, celle qui a été abandonnée par l'homme demeuré hors du navire; et cela, bien que ces pierres aient même gravité, qu'elles traversent le même air, quelles partent (autant que faire se peut) du même point, quelles aient subi le même choc initial. De cette diversité, nous ne saurions apporter aucune raison, si ce n'est que les choses qui sont fixées au navire ou qui lui appartiennent se meuvent avec lui; et que la première pierre emporte avec elle la vertu de son moteur qui se mouvait avec le navire, tandis qu'à cette vertu la seconde pierre ne participe pas. On voit donc qu'un projectile ne prend la vertu d'aller en ligne droite ni du terme d'où il part, ni du terme d'où il va, ni du milieu au travers duquel il se meut, mais de l'efficace de la vertu qui lui a été premièrement imprimée. »
Giordano Bruno avait publié La cène de le cenerl un an avant que Benedetti ne fit imprimer ses Diversœ specalationes ; en réunissant ce que ces deux ouvrages ajoutaient de nouveau à
LA TRADITION DE IIIIUDW II I \ si, Il \( I II Mil NM. M \ \ I II < I I /.)[)
la Dynamique de Jean Buridan, on obtient à peu prèi i<>m- l< principes que Gassendi devait adopter, en [64i, en ses EpisloUe fres de molu impresso a motore translate).
L'année où La cène <fc le ceneri parut est aussi colle ou Galilée atteignit sa vingtième année. Le Pisan vermit bien à son heure. Pendant des siècles, les philosophes avaient tourné et retourné en tons sens les pensées qui contenaient en germe la Science du mouvement; maintenant, ces pensées étaient mures; elles attendaient qu'un géomètre de génie produisît à la pleine lumière les vérités qui vivaient en elles et donnât l'essor à la Mécanique des temps modernes. Galilée fut ce géomètre.