SCOLASTIQUE PARISIENNE
DOMINIOUE SOTO
ET LA
SCOLASTIQUK PARISIENNE
Avant- Propos.
La Science italienne du xve siècle et du xvie siècle a composé un grand nombre d'ouvrages où il est parlé de la chute des corps et du mouvement des projectiles; la lecture attentive de ces ouvrages1 conduit bien aisément à quelques conclusions que l'on peut formuler en ces termes :
Le progrès intellectuel qui devait produire la Dynamique moderne a été engendré, avant le milieu du xive siècle, à l'Université de Paris; il est né de la pensée que le mouvement du projectile ne peut pas être entretenu, comme le voulait Aristote, par le mouvement de l'air ambiant, qu'il se conserve par l'effet d'un impetus imprimé au mobile lui-même. La réfutation de la théorie d'Aristote avait été menée par la dialectique rigoureuse en même temps que violente de Guillaume d'Ockam ; l'exposition de la théorie de V impetus avait été présentée d'une manière extrêmement claire et complète par Jean Buridan et, peu après lui, par Albert de Saxe.
Pendant toute la fin du Moyen-Age et jusqu'au milieu du xvie siècle, la Dynamique de Buridan et d'Albertutius fut presque exclusivement professée à Paris et dans les universités allemandes qui formaient, en quelque sorte, des colonies de
i . Voir les deux précédentes études : Jean I Buridan (de Béthune) et Léonard de Vinci. La tradition de Jean Buridan et la Science italienne au XVI* siècle.
l'Université parisienne; soigneusement conservée pendant cette longue suite d'années, elle n'avait, du reste, aucunement progressé.
La Mécanique nouvelle eut grand peine à rallier les suffrages des maîtres italiens; les Alexandristes, les Humanistes et, surtout, les Averroïstes formaient, dans les universités et autour d'elles, des partis puissants, ardemment rivaux les uns des autres, mais qui se mettaient volontiers d'accord pour combattre le langage et les doctrines de Paris.
Au début du xvie siècle, bien peu d'Italiens partagèrent la clairvoyance de Léonard de Vinci et surent reconnaître, en la Dynamique de Paris, la clé de la Mécanique, « de ce paradis des sciences mathématiques, qui nous fait atteindre le fruit mathématique ». Encore Léonard lui-même n'accepta-t-il pas en sa plénitude l'enseignement mécanique de Buridan et d'Albert de Saxe; il n'admit pas l'explication que ces auteurs avaient donnée de la chute accélérée des graves; de cette explication, cependant, devait un jour sortir une des propositions sur lesquelles repose notre science du mouvement : l'affirmation que la force qui meut un corps est proportionnelle à l'accélération qu'éprouve la marche de ce corps.
Les trois premiers quarts du xvi* siècle sont témoins de la lente infiltration de la Dynamique de Paris en la Science italienne; et il s'en faut de beaucoup qu'à la fin de cette longue période, la plupart des maîtres italiens aient renoncé à leur opiniâtre résistance. Mais si les adeptes des nouvelles doctrines sont peu nombreux, du moins sont-ils aptes à développer et à faire fructifier les idées dont ils ont recueilli la semence; grâce à Giovanni Battista Benedetti et à Giordano Bruno, les principes parisiens, précisés et généralisés, commencent d'être appliqués à la solution de nouveaux problèmes; ils préparent l'avènement de la science que vont développer, en Italie, Baliani, Galilée et Torricelli; en France, Descartes et Pierre Gassend; en Hollande, Isaac Beckmann ; ainsi voyons-nous, en tous ces grands hommes, les héritiers de Guillaume d'Ockam, de Jean Buridan et d'Albert de Saxe.
L'étude de l'influence que la Sçolastique parisienne a exercée.
DOMINIQUE 80TO 11 i\ BCOLA8TIQUE PARI8IBNÏI1
au cours du wi" siècle, sur la Science italienne appelle une sorte do contre-partie; il semble naturel de rechercher < j • j < - 1 furent, à celle même époque, les rapports des doctrines méca niques enseignées dans les universités espagnoles avec les théories créées par L'École de Paris.
Nous pouvons nous attendre à ce que cette nouvelle étude nous découvre des faits bien différents de ceux que la première nous a révélés; autant l'Italie a opposé une tenace réaction à l'effort que les doctrines parisiennes faisaient pour pénétrer en l'enseignement de ses écoles, autant devons -nous être préparés à trouver l'Espagne accueillante aux théories que l'on professait à la Sorbonne, rue du Fouarre ou à Montaigu.
La conquête des universités espagnoles et portugaises par les idées venues de Paris va être la conséquence toute naturelle, et comme la réciproque de la conquête des chaires de Paris par les maîtres venus de la Péninsule ibérique.
Sur les rives de la Seine, en effet, les maîtres espagnols et portugais étaient nombreux et influents, au xve siècle et au début du xvie siècle l.
Vers la fin du xve siècle, nous avons constaté l'activité que déploie, en la Faculté des Arts, Pedro Sanchez Giruelo de Daroca, qui avait pris ses grades à Salamanque 2. Au début du xvie siècle, une pléiade de maîtres espagnols entoure, au Collège de Montaigu, l'Écossais Joannes Majoris ; là nous trouvons Antoine Nuîiez Goronel et son frère Louis Nufiez Coronel, tous deux de Ségovie, en même temps que Gaspard Lax, de Sarinena, qui sera un des maîtres de Vives; à la même époque, Juan de Gelaya professe au Collège de Sainte-Barbe. Les Espagnols, d'ailleurs, tenaient à ce moment une si grande place en l'Université de Paris que leur compatriote Juan Luiz Vives les regarde comme les principaux responsables des défauts dont il accuse avec tant de rudesse l'enseignement parisien3.
i. La tradition de Buridan et la Science italienne au XVI* siècle, II: L'esprit de la Scolastique parisienne au temps de Léonard de Vinci; pp. i3o seqq.
2. Demetrio Espurz Campodarbe, Discurso leido en la solemne apertura del curso académico de 1909 a 1910 en la Universidad de Oviedo ; Oviedo, 190g.
3. La tradition de Buridan et la Science italienne au XVI» siècle, IV: La décadence de la Scolastique parisienne après la mort de Léonard de Vinci. Les attaques de l'Humanisme; Didier Érasme et Louis Vives; p. 1G9.
Des nombreux étudiants espagnols qui, comme Vives, étaient allés demander à l'Université parisienne de les initier à sa très subtile Scolastique, célèbre en toute l'Europe, plusieurs, comme Ciruelo, comme les deux Goronel, comme Lax, comme Celaya, demeuraient à Paris et s'asseyaient à leur tour en les chaires d'où ils avaient été enseignés. Beaucoup, sans doute, reprenaient le chemin de leur patrie, désireux d'y répandre le savoir qu'ils avaient acquis. Ils se rendaient à Salamanque, fière de son Université, l'une des plus anciennes et des plus célèbres de l'Europe; à Alcala de Hénarès, l'antique Complutum, où, en i4g9, Ximénès avait fondé une Université, bientôt rivale de Salamanque; d'autres se dirigeaient vers le Portugal où, dès i3o8, Coïmbre avait hérité de l'Université de Lisbonne.
Quel accueil les jeunes gens qui avaient étudié à Paris recevaient en ces universités, Quétif et Échard nous le disent1 : « On répétait partout, et d'une voix unanime, que l'étude des belles-lettres était plus florissante à l'Académie de Paris qu'en toute autre; ce seul nom de Paris valait un surcroît d'honneur et de considération non seulement aux maîtres diplômés par cette Université et à ceux qui y avaient professé, mais encore à ceux qui avaient simplement, à titre d'auditeurs ou d'élèves, étudié en cette Académie. »
Les chaires espagnoles et portugaises se trouvaient donc bien souvent occupées par ceux qui étaient allés à Paris prendre connaissance des doctrines à la mode ou qui y avaient professé ces doctrines; Pedro Ciruelo, par exemple, était revenu enseigner à Alcala 2 ; et l'histoire même de Dominique Soto va nous permettre de constater cette emprise de la Scolastique parisienne aussi bien sur l'antique Université de Salamanque que sur la jeune Université d'Alcala.
i. Jacobus Quetif et Jacobus Echard, Scriptores ordinis prœdicatorum, tomus secundus, p. 171 (Art. Dominions de Soto); Lutetiee Parisiorum, MDCCXXI.
2. Voir le Prohemium de l'écrit suivant : Opusculum de sphera mundi Joannis de Sacrobusto : cum additionibus et familiarissimo commentario Pétri Ciruelli Darocensis : nunc recenter correctis a suo auctore : intersertis etiam egregiis questionibus domini Pétri de Aliaco. Colophon : Fuit excussum hoc opusculum in Aima Complutensi Universitate. Anno Domini Millesimo quingentesimo vigesimo sexto. Die verodecimaquinta Decembris. Apud Michaelem de Eguia. E regione Divi Eugenii commorantem : ubi venundatuv.
D0MINIQU1 BOTO I i i.\ SCOLAST1QUE l'Viusn.wi A')-
Vie de Dominique Soto, FRÈRE PRÊCHEUR.
Francisco Soto, père du savant religieux dont l'oeuvre va nous occuper, était un très modeste jardinier de Ségovie1. En 1/194, Soto eut un fils qui reçut, comme son père, le prénom de Francisco.
Les ressources de la famille étaient beaucoup trop modestes pour que l'on pût faire instruire à Séville le jeune François; on le plaça donc comme gardien de l'église paroissiale du village d'Ochando, situé à peu de distance de Ségovie; là, il reçut sans doute du clergé sa première initiation littéraire.
Désireux de pousser plus avant ses études, il se rendit à l'Université, toute jeune encore, de Alcala de Hénarès. Il s'y lia avec un jeune noble, Pedro Francisco de Saavedra, né à Benalcazar en Andalousie. Solo et Saavedra suivirent ensemble les leçons données par les maîtres de l'Université, entre autres par Thomas de Villeneuve qui devait, un jour, être canonisé. Mais la voix qui vantait la Science parisienne, qui acclamait les élèves formés par l'Université de Paris, bruissait à leurs oreilles; ils cédèrent à la tentation qui séduisait, en si grand nombre, les étudiants espagnols; délaissant Alcala, ils prirent ensemble le chemin de la France.
A Paris, nos deux étudiants furent accueillis « humaniter et festive », disent les PP. Quétif et Échard, par deux maîtres célèbres en l'Université, les deux frères Nunez Coronel, Antoine et Louis, qui, comme Soto, étaient natifs de Ségovie. Par ces compatriotes de Soto, les deux jeunes Espagnols se trouvèrent introduits au sein de l'un des cercles les plus vivants, les plus intéressants qui se trouvassent à cette époque en l'Université parisienne. Les deux frères Coronel étaient parmi les
1. Nous avons puisé tous nos renseignements touchant la vie de Soto dans : Jacobus Quetif et Jacobus Echard, Scriptores ordinis prœdicatorum, tomus secundus, pp. 171-172. Lutetiaj Parisiorum, MDCCX.XI.
disciples les plus actifs et les plus dévoués du vieux maître écossais Joannes Majoris; et celui-ci était, assurément, comme le chef du parti conservateur; il s'efforçait de garder, en l'étude de la Théologie, les traditions de la Scolastique nominaliste; il résistait avec vigueur aux tentatives que poussaient Lefèvre d'Étaples et Josse Glichtove pour substituer aux discussions d'une dialectique savante la seule étude de l'Écriture et des Pères; la résistance de Joannes Majoris, d'ailleurs, n'était pas d'une aveugle obstination; il savait retrancher de ses leçons les arguties d'une logique trop subtile et les embarras d'une langue trop barbare. Les disciples de Joannes Majoris n'étaient pas indignes du maître ; si les Jean Dullaert de Gand et les Louis Goronel de Ségovie s'attardent trop, à notre gré, aux pointilleuses chicanes dont usaient volontiers les disputes d'école, du moins ont-ils su conserver et exposer tous les enseignements, gros de la Science moderne, que leur avait apportés la tradition des Jean Buridan, des Albert de Saxe et des Nicole Oresme.
G'est en ce milieu, où l'Humanisme ne parvenait pas à exercer son influence, où le Nominalisme se dépouillait peu à peu de son fatras dialectique, où la Science positive était cultivée avec une particulière faveur, que Soto et Saavedra vécurent pendant quelques années, achevant ensemble leurs études de Théologie. Vers 1620, ils revinrent à Alcala.
A Alcala, François Soto emporte, après un brillant concours, la chaire d'Arts au Collège Saint-Alphonse. Mais bientôt la vocation monastique se fait entendre en lui. Il se retire d'abord au Monastère du Monserrat, puis à Burgos; là, il prend l'habit de frère prêcheur; en faisant profession, le 23 juillet i525, il échange son prénom de François contre celui de Dominique.
Pedro Francisco de Saavedra ne tarda pas à suivre l'exemple de son ami Soto ; il prit à Ségovie l'habit de dominicain en même temps que le nom de Dominique de la Croix; le désir d'évangéliser les Indiens l'entraîna en Amérique; après une vie d'apostolat, il mourut au Mexique vers i5/jo.
La science de Soto fut vite remarquée en l'ordre de Saint- Dominique, où il venait d'entrer. Ses supérieurs l'envoyèrent
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d'abord à Bruges, afin qu'il y enseignât la Philosophie et la Théologie à ses frères. Mais bientôt, rime des deux chaires de Théologie de Salamanque, la chaire <iu soir, devint vacante; Soto prit pari au concours qui devait désigner Le titulaire; son succès fut très grand; le 22 novembre i532, il entra dans cette chaire qu'il devait occuper pendant seize ans.
La renommée et l'inlluencc de Soto ne cessèrent plus de croître dans l'ordre de .Saint-Dominique et dans l'Eglise tout entière.
En décembre i545, le Concile de Trente ouvrit ses sessions. Depuis plus d'un an, l'ordre des Dominicains avait perdu son supérieur général, Albert de Gasaus, et ne l'avait pas remplacé. Parmi les frères prêcheurs qui assistaient au Concile, plus de cinquante étaient revêtus de la dignité épiscopaie; Dominique Soto, simple moine, fut toutefois chargé de parler au nom de l'ordre tout entier, comme l'eût fait le supérieur général; il exerça ces importantes fonctions pendant les quatre premières sessions du Concile. Le 12 juin i5^6, un nouveau supérieur général, François Romeo, fut élu; mais, comme il ne pouvait se rendre à Trente, il se fit représenter par Soto à la cinquième session et à la sixième session du Concile.
Sur ces entrefaites, Charles-Quint ayant choisi Dominique Soto comme confesseur, notre dominicain dut suivre l'Empereur en Allemagne. Mais, dès i55o, il revient à Salamanque, où il reçoit le titre de professeur honoraire. En i55i, il prêche le carême à la cathédrale. En i552, l'illustre Melchior Cano, nommé évêque des Canaries, laisse vacante une des chaires de Théologie de l'Université, la chaire du matin; Soto monte en cette chaire qu'il occupera jusqu'à sa mort.
Les conquérants de l'Amérique traitaient trop souvent les Indiens avec la dernière barbarie ; Ginés de Sepûlveda crut trouver dans les enseignements de l'Église la justification de ces cruautés ; en son dialogue Démocrates Secundus, seu De justis belli causis l , il osa soutenir que les chrétiens avaient le droit et le devoir d'exterminer les infidèles rebelles à l'évan-
1. Publié par M. Menéndez Pelayo dans le Boletin de la Real Academia de la Hisloria, T. XXI, pp. 257-369, oct. 1892.
gélisation. Cette thèse monstrueuse souleva les protestations indignées d'un pieux et héroïque dominicain, Barthélemi de Las Gasas, évêque de Ghiapa. En i552, cet ancien compagnon de Christophe Colomb publia à Séville sa Brevissima relacion de la destruccion de las Indias, admirable plaidoyer en faveur des malheureuses populations du Nouveau Monde.
Le différend entre Sepûlveda et Las Casas soulevait une question théologique où la cause de l'Église et celle de l'humanité étaient engagées; Soto fut chargé de la trancher; il n'hésita pas à juger en faveur de la thèse soutenue par Las Gasas.
Soto mourut à Salamanque le i5 novembre i56o, à l'âge de soixante-six ans.
Dominique Soto et le Nominalisme parisien.
Soto avait étudié à Paris au moment où les plus furieux assauts étaient menés contre la Scolastique des Nominalistes ; les gens qui se piquaient d'Humanisme en condamnaient à la fois la curiosité futile, la dialectique chicanière et le langage barbare. Les maîtres qui avaient accueilli notre étudiant ne suivaient pas les modes nouvelles introduites dans l'enseignement par un Lefèvrc d'Étaples et par un Josse Clichtove ; encore moins faisaient-ils écho aux sarcasmes et aux railleries qu'un Didier Érasme décochait contre la Théologie professée en Sorbonne; conservateurs, mais avec modération, ils reconnaissaient volontiers qu'il y avait lieu d'émonder l'arbre que le Nominalisme du xive siècle avait planté et d'en retrancher mainte subtilité inutile et encombrante; ils s'efforçaient de leur mieux à introduire dans leurs leçons plus de simplicité et de clarté que leurs prédécesseurs n'avaient accoutumé d'en mettre.
Les élèves allaient souvent, en cette voie réformatrice, beaucoup plus loin que les maîtres; de ce Collège de Montaigu, illustré par la longue et active régence de Joannes
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Majoris, les plus fidèles disciples «lu vieux théologien éco ai les Dullaert et les Lax, voyaient un de leurs auditeurs, I <*^ | >.» gnol Louis Vives, accabler de persiflages et d'injures l< s maîtres qui enseignaient à Paris cl, les doctrines qu'ils professaient.
Soto n'alla pas jusqu'aux extrémités où se portail son compatriote; il ne s'abaissa pas à envelopper en des périodes cicéroniennes impeccables dos calembours de laquais et des grossièretés de goujat; il ne donna pas dans l'Humanisme et demeura philosophe scolastique; mais il se posa en adversaire convaincu du Nominalisme.
Quétif et Échard nous montrent le jeune professeur d'Alcala occupé à chasser de l'enseignement de l'Université « les opinions ou, pour mieux dire, les nuages des Nominalistes » qui y régnaient.
Plus tard, alors que Soto, depuis de longues années déjà, enseignait la Théologie à Salamanque, le corps académique de cette ville, désireux « d'éliminer de ses collèges la secte des Nominalistes », demanda au savant dominicain de l'y aider. Celui-ci rédigea dans ce but les Questions sur la Physique d'Aristote que nous nous proposons d'étudier1.
Nous avons reconnu, d'ailleurs, quelle extraordinaire autorité Soto avait acquise parmi les Dominicains; nous nous étonnerions donc de ne pas voir ses préférences philosophiques se porter, en la plupart des problèmes, vers les solutions
1. Selon Quétif et Échard (Scriptores ordinis prœdicatorum, t. II, p. 172), la première édition des : In octo libros physicorum commentarii et quœstiones, fut donnée à Salamanque en 1 545.
Nous avons consulté la seconde des éditions mentionnées par Quétif et Échard; elle est ainsi intitulée :
Reverendi Patris Dominici Soto Segobiensis, Theologi ordinis Praedicatorum in inclyta Salmanticensi Academia professons ac Caesareae Maiestati a sacris confessionibus super octo libros Physicorum Aristotelis Commentaria. Tertia aeditio nuperrime ab Authore recognita, multisque in locis aucta et à mendis quàm maxime fieri potuit repurgata. Cum Privilegio. Salmanticae, In aedibus Dominici a Portonariis, Cath. M. Typôgraphi. MDLXXII.
Le tome second est intitulé :
Reverendi Patris Dominici Soto Segobiensis Theologi ordinis prœdicatorum super octo libros Physicorum Aristotelis Quœstiones. Salmanticae. In aedibus Dominici a Portonariis, Cath. M. Typôgraphi. MDLXXII.
Quétif et Echard citent encore deux éditions postérieures à celle-là, savoir : Salmanticae, per [ldephonsum a Terranova et Neyla, i582. Duaci, unà cum Dialeclica, curis Jacobi Howerii Hoogstratani ordinis Prafdicatorum.
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thomistes qui ont toujours été tenues, par les Frères prêcheurs, en une estime particulière.
Mais on se tromperait fort si l'on pensait trouver en lui un thomiste exclusif et obstiné, déterminé à embrasser, en tout sujet et jusqu'aux extrêmes limites, les opinions de l'Ange de l'École; on se tromperait également si l'on s'attendait à lui voir condamner sans pitié toutes les doctrines professées par les Nominalistes parisiens. Bien souvent, et même en des questions de très grande importance, nous le verrons abandonner les positions que Saint Thomas avait tenues, et défendre celles qu'avaient choisies les Buridan et les Albert de Saxe.
Cette manière de faire, d'ailleurs, était bien dans l'esprit de la Scolastique parisienne. Largement éclectiques, les Parisiens redoutaient fort l'attachement opiniâtre à l'opinion d'un seul maître1; de leur éclectisme, un Espagnol, Pedro Ciruelo, formulait, à la fin du xvc siècle, la très décisive affirmation; et au temps même où Soto étudiait à Paris, un autre Espagnol, Juan de Celaya, affectait d'éclairer son enseignement de Physique par la triple lumière que projettent le Thomisme, le Scotisme et le Nominalisme.
Pendant son séjour aux rives de la Seine, Soto a appris de ses maîtres à pratiquer cette justice intellectuelle qui se garde de trancher un débat avant d'avoir entendu et pesé les avis des parties en litige. Aussi, ce dominicain en qui ses biographes nous montrent un adversaire résolu et persévérant du Nominalisme est-il merveilleusement informé des traités composés par les maîtres dont les Nominalistes se réclamaient le plus volontiers ; ses Questions sur la Physique d'Aristote révèlent une connaissance approfondie non seulement des livres de Walter Burlcy et de Paul de Venise, mais encore de ceux qu'ont écrits Guillaume d'Ockam, Grégoire de Rimini, Marsile dTnghen et Joannes Majoris.
Le désir de combattre sur leur propre terrain les philosophes dont il se propose de réprimer les doctrines excessives le conduit à suivre de très près, en la rédaction de son ouvrage sur
1. La tradition de Jean Daridan et la Science Italienne au XVIe siècle, II : L'esprit de la Scolastique parisienne au temps de Léonard de Vinci; pp. i3o seqq.