DOMINIQUE BOÎO BT LA 8GOLA8TIQUE PARISIEN M
la grandeur finisse par tomber au dessous de toute limite sont choses qui sont en sa toute-puissance. Proposée dès la fin <lu xm" siècle par Richard de Middlclon, celle doctrine rallia, au xiv' siècle, les pins illustres parmi les docteurs parisiens; Guillaume d'Ockam, Waller Burlcy, Jean Buridan, Albert de Saxe l'ont professée et soutenue contre l'opinion de Grégoire de Ri mini. Moins arrêté en ses opinions, Marsilc d'Inghen, prenant exemple d'une certaine hélice dont le pas décroît en progression géométrique, pense que la longueur catégoriquement infinie peut être réalisée, bien que l'existence du volume catégoriquement infini implique contradiction.
Entre les tenants de l'infini catégorique et les partisans du seul infini syncatégorique, la discussion était fort ardente au temps où Soto vint s'asseoir sur les bancs de l'Université de Paris. Joannes Majoris professait avec ostentation la possibilité de l'infini catégorique, mais il n'avait pas reçu en partage, pour soutenir cette opinion, la rigueur et la puissance logique d'un Grégoire de Rimini. Jean Dullaert et Juan de Celaya se ralliaient nettement, eux aussi, à l'opinion de Grégoire de Rimini1, tandis que Luis Goronel, non sans avoir éprouvé quelque tentation d'embrasser le même parti, jugeait plus prudent de soutenir, avec Jean Buridan, la possibilité du seul infini syncatégorique. Aucun de ces auteurs, d'ailleurs, ne paraissait songer que l'on pût garder l'opinion d'Aristote, d'Averroès, de Saint Thomas d'Aquin, et dénier à Dieu le pouvoir de produire une grandeur infinie potentielle, une multitude infinie potentielle.
Il faut croire que l'enseignement reçu à Paris avait fait sur le jeune étudiant espagnol une bien profonde et bien durable impression, car en cette grave question de l'infini, le savant docteur dominicain délaisse entièrement la doctrine de Saint Thomas pour s'attacher à celle de Jean Buridan et d'Albert de Saxe, à celle qui avait ravi l'adhésion de son hôte Luis Goronel.
i. La tradition de Buridan et la science italienne au JYl' siècle, VII: Des premiers progrès accomplis en la Dynamique parisienne par les Italiens (suite). Giordano Bruno.
Soto, en effet, soutient que la grandeur infinie actuelle, que la multitude infinie actuelle sont non seulement irréalisables par les moyens naturels1, mais encore qu'elles sont contradictoires2, en sorte que la toute-puissance de Dieu ne les saurait produire. En revanche, il accorde3 que la grandeur infinie et la multitude infinie, irréalisables en acte, sont réalisables en puissance.
En l'exposition de cette thèse, Soto se défend autant qu'il le peut d'employer la terminologie des Parisiens dont, cependant, il connaît fort bien les règles : « Les philosophes modernes (neoterici philosophi) , » dit-il *, « déclarent qu'en ce qui concerne les grandeurs continues, le terme infini peut être entendu de deux manières; en premier lieu, il peut être pris catégoriquement...; en second lieu, il peut être pris syncatégoriquement; le sens de cet adverbe peut être expliqué par ces mots : une quantité qui n'est jamais tellement grande qu'elle ne puisse le devenir davantage (non tantum gain majus)... En outre, ils posent cette règle : Lorsqu'en une proposition, le mot infini est mis du côté du prédicat, il est pris au sens littéral (nominaliler) et catégorique, comme en ces phrases : Deus est infinitus, continuum habet partes injinitas. Lorsque, au contraire, le mot infini est mis du côté du sujet, il est pris dans le sens syncatégorique et explicatif (cxponibililer), comme en cette proposition : Infinita parva est pars continui. »
Soto fait observer que ni Aristote ni Saint Thomas n'ont usé de ces locutions : infini catégorique, infini syncatégorique, qui correspondent aux dénominations : infini en acte, infini en puissance, dont ils usaient. A l'exemple des grands péripatéticiens, le professeur de Salamanque se servira de ces anciennes manières de parler plutôt que du langage courant parmi lesjuniores, encore qu'il y fasse parfois appel.
1. Dominici Soto Quœstiones in libros Physicorum; in lib. III quaest. III : Utrum infinitum sit naturaliter possibile; éd. cit., t. II, fol. 53, col. c.
2. Dominici Soto Op. land.; in lib. III quaest. IV : Utrum de potentia Dci absoluta possit fieri supranaturaliter infinitum in actu.
3. Dominici Soto Op. laud.; in lib. III quaest. III; éd. cit., t. II, fol. 53, col. d. k. Dominici Soto Op. laud.; in lib. III quaest. III; éd. cit., t. II, fol. 53, col. a.