‹ Études sur Léonard de VinciChapitre 48 sur 127 · DOMINIQUE 80TO IT LA BCOLÀSTIQUE PARISIEN · texte numérisé non relu

DOMINIQUE 80TO IT LA BCOLÀSTIQUE PARISIEN

Mais si la forme du discours de Solo se garde, forl impar

faitement (railleurs, des innovations parisiennes, le fond en

est tout entier composé des argumentations que l'on (\r\i> loppait à Montaigu, rue du Fouarrc cl à la Sorbonne. Com ment, d'ailleurs, en pourrait il être autrement? La thèse que

notre auteur entreprend de réfuter, en la combattant pied à pied, c'est celle de Grégoire de EUmini; il n'est donc pas étonnant que le nom et les raisons de ce grand nominalistc s'offrent presque à chaque page. Contre ces raisons de Gré goirc de Rimini, comment ne point user des ripostes imaginées par Jean Buridan et par Albert de Saxe, puisque c'est leur opinion qu'il s'agit de faire prévaloir? Nous ne saurions donc nous étonner lorsque nous trouvons, en l'ouvrage de Soto, de longues discussions sur la division de l'heure en parties proportionnelles et sur cette ligne hélicoïdale « de qua tam se anxie afjUgunl malti » l.

L'Équilibre de la Terre et des Mers.

En voyant Dominique Soto délaisser la doctrine d'Aristote et de Saint Thomas d'Aquin pour s'attacher à l'une des opinions reçues par les Parisiens, alors que la question en litige est une des plus graves de la Métaphysique, nous mesurons toute la profondeur de l'impression que l'enseignement nominaliste avait marquée en la raison du futur professeur de Salamanque. Nous ne nous étonnerons plus lorsque notre auteur se montrera fidèle disciple des philosophes modernes en certaines théories de Physique où l'autorité de la discipline péripatéticienne n'avait presque aucune occasion de s'exercer.

C'est ainsi que nous pouvons noter, en une des questions traitées par Soto2, une adhésion pleine et entière à la théorie

i. Dominici Soto Op. laud.; in lib. III, quaest. IV; éd. cit., t. II, fol. 55, col. c.

2. Dominici Soto Op. laud.; in lib. IV, quœst. II : Utrum omne corpus locum sibi vindicat naturalem, atque adeo, omne ens necessario sit in loco uno ; Art. 1: Pe naturajibus locis corporum.

de l'équilibre de la terre et des mers qu'Albert de Saxe avait sinon imaginée, du moins grandement développée1.

Soto admet2 que la terre est en son lieu naturel lorsque le centre de gravité de cette masse est au centre du Monde : « Les mots : lieu naturel n'expriment pas simplement, comme les mots : lieu mathématique, une surface contenante ; ils expriment en outre une vertu conservatrice ; cette vertu conservatrice, sans doute, a son siège dans tout l'espace qui se trouve borné par la surface concave de l'eau et aussi par la surface concave de l'air, en toute la région où la terre n'est pas couverte par l'eau ; mais elle réside de la manière la plus parfaite au centre de gravité de la terre ; et c'est pourquoi la terre se meut vers le centre du Monde. »

Voici maintenant3 la raison pour laquelle une partie de la terre émerge au-dessus de la sphère de l'eau :

« Ne vous étonnez pas que la sphère de l'eau se trouve plus basse que notre continent; cette partie de la terre qui est émergée est beaucoup plus légère que la partie qui est recouverte par les eaux, car elle est plus sèche; aussi le centre de gravité de la terre n'est-il pas le même que le centre de grandeur ; ce centre de gravité est beaucoup plus voisin de la surface terrestre recouverte par les eaux qu'il ne l'est de notre continent. Gomme, d'ailleurs, le centre de gravité coïncide avec le centre du Monde où la terre descend, que la sphère de l'eau doit être partout équidistante du centre du Monde, voici ce qui arrive : Si, du côté où se trouve la mer, la surface de l'eau est, par exemple, à cent mille pas de ce centre, de notre côté, le lieu naturel de l'eau s'étendra aussi jusqu'à cent mille pas du centre de gravité ; de notre côté, ce qui reste de la terre, [au delà de ces cent mille pas, émerge, et la terre] occupe une grande partie de la sphère naturelle de l'eau. »

1. Albert de Saxe et Léonard de Vinci, II : Quelques points de la Physique d'Albert de Saxe (Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui Vont lu, I; première série, pp. 7 seqq.) — Léonard de Vinci et les origines de la Géologie, X : Albert de Saxe (Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui l'ont lu, XII ; deuxième série, pp. 337 seqq.).

2. Soto, loc. cit.; éd. cit., t. II, fol. G2, col. b. 3- Soto, loc. cit.; éd, cit., t. Il, fol. 03, col. a,.

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La Dynamique de .)i:an Huiudan et la Dynamique de Soto.

Là où la Physique parisienne n'avait rien qui contredît l'enseignement de Saint Thomas d'Aquin, Dominique Soto en adoptait les affirmations avec empressement; il mettait, à s'y rallier, un peu plus de façons lorsqu'il fallait, pour cela, aller à la traverse de quelque conclusion formelle d'Aristote et du Docteur Angélique ; il savait fort bien, toutefois, concilier le respect, traditionnel en l'ordre de Saint Dominique, pour ces maîtres du Péripatétisme avec le culte des vérités qu'on lui avait, à Paris, démontrées par de solides arguments. De cette liberté d'esprit qui pouvait, au besoin, mettre les exigences de la Science au-dessus des influences thomistes, nous aurons un témoignage manifeste en analysant les doctrines que Soto professait au sujet de la Dynamique.

L'air ébranlé est la seule cause qui permette à un projectile de poursuivre son mouvement; tel est l'enseignement d'Aristote et de son commentateur Averroès ; à cet enseignement, Saint Thomas a fait profession de formelle adhésion en son commentaire au De Cdelo, qui est un de ses derniers écrits et que la mort l'a empêché d'achever.

Cette théorie, Guillaume d'Ockam montre avec la dernière netteté à quel point elle est ridicule. Après lui, l'École de Paris admet une explication que Saint Thomas connaissait déjà, mais qu'il avait expressément rejetée : Le mouvement du projectile est entretenu par une certaine qualité ou impetus qui a été imprimée en ce mobile au moment où il a été lancé. Jean Buridan et Albert de Saxe développent l'hypothèse de Y impetus avec tant de clarté et de précision qu'on les peut mettre au nombre des premiers initiateurs de la Dynamique moderne.

Or, c'est cette doctrine de Y impetus que Soto enseigne avec détails.

De l'explication donnée par Aristote, le professeur de Salamanque n'hésite pas à dire1 « qu'elle est difficile à prouver et plus difficile encore à admettre : œgre probatur et œgrius creditur. » Voici, d'ailleurs, en quels termes il développe2 les arguments que l'on peut objecter à cette explication :

« La plupart des physiciens ne sauraient se persuader de cette opinion du Philosophe.

» En premier lieu, ils ne voient pas qu'il soit possible à celui qui lance le projectile de communiquer à l'air une force assez grande pour qu'il soit capable de mouvoir une flèche ou un trait encore plus pesant.

» En second lieu, l'air ne peut soutenir même une once de plomb ; comment donc pourrait-il non seulement soutenir, mais encore mouvoir un volumineux boulet avec une si grande vitesse et sur une si grande distance?

» L'expérience nous permet, en outre, de constater que l'air est parfois agité d'un vent très violent; ce vent, cependant, n'est pas, à lui seul, assez forf pour mouvoir une pierre que nous pouvons, nous, mouvoir en la jetant.

» La cause qui meut le projectile n'est donc pas le mouvement de l'air, mais bien celui qui lance ce projectile ou mieux Y impelas qu'il imprime à ce corps.

» Voici, d'ailleurs, qui confirme ce raisonnement: Si le mouvement de l'air était en cause, il pousserait plus rapidement une plume ou un flocon de laine qu'une pierre ou un morceau de fer; or, l'expérience nous enseigne le contraire.

» En troisième lieu, on cite cet argument : Lorsqu'un vent impétueux vous souffle à la face, et que vous jetez une pierre en sens contraire du cours rapide de ce vent, il est clair que vous ne pouvez, en ce cas, pousser l'air en la direction opposée à celle de son mouvement, et cependant, la pierre est mue à l'encontre du cours de l'air; alors donc la pierre n'est pas mue par l'air, mais bien par celui qui la jette.

i. Dominici Soto Quœstiones in libros Physicorum ; in lib. VIII quanst. III : Utrum omne quod movetur moveatur ab alio; éd. cit., t. II, fol. 99, col. c, 2. Soto, loc. cit.; éd. cit., t. II, fol. 100, col. c,

DOMINIQUE BOTO BT LA BCOLA8TIQUE PARISIBlflVf a8f

» On peut encore tirer argument du mouvement de la meule du barbier; qu'on lui donne une forte Impulsion en la faisant tourner, puis qu'on l'abandonne à elle même; die continuera à tourner ; il ne semble pas, cependant, que l'air se meuve ainsi en cercle; quelle cause, en effet, lui communiquerait ce mouvement? D'autant plus que l'impulsion n'a pas été donnée à la meule en sa circonférence, où l'air ambiant eût pu être touché par celui qui donnait cette impulsion, mais en l'axe qui passe au milieu de la meule.

» Un grand nombre de personnes, convaincues par ces arguments et par d'autres preuves analogues, enseignent que le mouvement des projectiles n'est point l'effet de l'air, mais bien l'effet d'un impetus qui a été imprimé dans le mobile, au moment même du jet, soit par l'homme, soit par la machine qui a lancé ce corps. »

Ces arguments entraînent l'adhésion de Soto; voici, en effet, les conclusions qu'il fait siennes1 :

« Première conclusion : On ne saurait nier que l'homme ou la machine, en lançant le projectile, ébranle l'air en même temps, comme le constate l'expérience lorsqu'elle nous montre l'ébranlement circulaire de l'eau autour de la pierre qu'on y a jetée. La vérité de cette conclusion est particulièrement manifeste pour les canons d'où l'air est chassé, sous forme d'une très violente explosion, en même temps que le boulet...

» Seconde conclusion : L'air n'est pas la seule cause qui meuve le projectile; ce qui a lancé le mobile en est aussi la cause, par l'intermédiaire de Yimpetus qu'il a imprimé au projectile. »

L'argumentation par laquelle Soto a réfuté la théorie d'Aristote est celle qui avait communément cours à Paris depuis le temps d'Ockam, de Buridan et d'Albert de Saxe; les corollaires qu'il déduit de la théorie de Yimpetus sont aussi ceux que les Nominalistes avaient accoutumé d'en tirer.

«Par là, dit-il2, nous pouvons découvrir la cause pour

i. Soto, loc. cit.; éd. cit., t. II, fol. ioo, coll. c et d. 2. Soto, loc. cit.; éd. cit., t. II, fol. 101, col. a,

laquelle nous lançons un trait, proportionné à nos forces, avec plus de violence et à plus grande distance que nous ne jetterions une petite pierre. La cause en est, dis-je, que là où il y a moindre résistance, il y a aussi moindre capacité à recevoir l'impression de Yimpetus; les forces exercées ne trouvent pas alors un objet en lequel elles puissent se répandre pleinement. C'est également la cause pour laquelle une plume ne vole pas avec tant d'impétuosité [qu'une pierre]; en outre, elle n'est pas aussi bien adaptée à fendre l'air...

» Le mouvement d'oscillation alternative par lequel, avant de demeurer immobile, la meule tourne quelque peu dans un sens, puis retourne en sens contraire, doit être attribué au poids inégal et inégalement distribué des diverses parties de la pierre; en effet, au moment où le mouvement prend fin par suite de l'affaiblissement de Yimpetus, la meule ne peut se fixer en la position qu'elle occupe; il faut que les parties qui ont été soulevées retombent en soulevant celles qui se trouvent de l'autre côté; à leur tour, lorsque celles-ci retombent, elles soulèvent les premières, et il en est ainsi jusqu'à ce que les parties les plus pesantes viennent à s'arrêter en la plus basse position.

» Si l'on concevait une meule tellement uniforme qu'elle ne pesât pas plus d'un côté que de l'autre, le mouvement s'arrêterait, je pense, à l'instant même où la force de Yimpetus prendrait fin. A moins, cependant, que vous ne vouliez, selon ce que d'autres supposent, tenir le langage suivant : Les parties de l'air qui se trouvent sur le front de la meule, du côté vers lequel tend le mouvement sont condensées; Yimpetus de la meule éteint, elles se raréfient et repoussent la meule en arrière; mais l'air qui se trouve de l'autre côté lance à son tour la meule en avant, et cela jusqu'à ce que la raréfaction de l'air ait atteint partout le degré voulu. »

Ce dernier passage nous montre, en Soto, le souci de ne point tout attribuer à Yimpetus dans les divers effets du mouvement des projectiles, et de tenir un certain compte du mou vement de l'air. Ce souci se manifeste, en particulier, en ce que notre auteur dit de la prétendue accélération initiale des

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projectiles, objet de tant de débats au Moyen \ge ei à L'époque de la Renaissance ■ :

« Il est une autre expérience, dit Soto3, qui atteste que l'air est, lui aussi, cause du mouvement des projectiles. Nous expérimentons, en effet, <|n'une flèche ne frappe pas avec tanl de violence un objet très rapproché qu'un objet un peu plus éloigné; c'est pourquoi Aristotc dit, au second livre du Ciel, (pie le mouvement naturel est plus intense vers la fin, tandis que la plus grande intensité du mouvement des projectiles n'est al teinte ni au commencement ni à la fin, mais vers le milieu.

» Certains supposent que, de cet effet, la cause est la suivante : L'impelus n'est pas, dès le premier instant, imprimé en totalité à la flèche; il devient ensuite plus intense ou bien il se répand dans l'étendue de la flèche, de telle sorte qu'il la meut d'une manière plus pressante. » C'est à l'explication proposée par Marsile d'Inghen que Soto fait ici allusion. Il poursuit en ces termes : « Mais cela n'est guère facile à comprendre. On ne voit pas, en effet, une fois la flèche éloignée de la baliste, ce qui pourrait accroître l'intensité de Yimpetus, car un accident ne devient pas de lui-même plus intense. D'autre part, comme la flèche est un corps continu, Yimpetus est imprimé simultanément à la totalité de ce corps ; il ne saurait donc, ensuite, s'étendre davantage. »

Jean Dullaert et Luis Coronel avaient déjà opposé semblables objections à la théorie de Marsile d'Inghen; fort sagement, ils en avaient conclu que la vitesse d'un projectile a sa plus grande valeur au moment même où le mobile est lancé. Le professeur de Salamanque a le tort de ne pas se ranger à leur juste conclusion. Il se laisse ici entraîner par le désir de suivre l'opinion d'Albert le Grand et de Saint Thomas d'Aquin.

i. Bernardino Baldi, Ftoberval et Descartes, I: Une opinion de Bernardino Baldi touchant les mouvements accélérés (Études sur Léonard de Vinci, IV; première série, pp. 127 seqq.) — Jean I Buridan (de Béthune) et Léonard de Vinci, Y : Que la Dynamique de Léonard de Vinci procède, par l'intermédiaire d'Albert de Saxe, de celle de Jean Buridan. En quel point elle s'en écarte, et pourquoi. Les diverses explications de la chute accélérée des graves qui ont été proposées avant Léonard. — La tradition de Jean Buridan et la science italienne au XVI* siècle, III : La Dynamique parisienne au temps de Léonard de Vinci; V : Comment au XVI" siècle, la Dynamique de Jean Buridan s'est répandue en Italie.

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