‹ Études sur Léonard de VinciChapitre 55 sur 127 · Petrus Aureoli, loc. cit., p · texte numérisé non relu

Petrus Aureoli, loc. cit., p

DOMINIQUE son. 1.1 i.\ BG0LASTIQU1 PARISIEN If I '\\i

par L'intuition; elle n'est intelligible qu'autan! qu'elle <ist conçue avec autre chose qui la termine. L'intelligence même d'un ange ne pourrait, par intuition, diviser en deux charités distinctes la charité qui a subi une augmentation. Lorsque la charité augmente, elle se comporte comme nn être auquel <>n

ajoute quelque chose qui n'esl pas une charité, mais qui fait partie de la charité (aliquid charitatis, non charitas . On doit comprendre de la même manière L'augmentation de la blancheur, de la chaleur et de toute autre forme. »

Le Carme anglais Jean Bacon thorpc (f i346) emploie le mot lai lludo for mœ en le définissant comme l'ont défini Henri de Gand et Antonio d'Andrès : « La cause précise, dit-il1, pour laquelle une forme est susceptible de plus ou de moins, c'est la latitude que la forme possède, en son essence môme, d'acquérir ou de perdre des degrés. Si vous me demandez pourquoi la blancheur peut être, en un même sujet, tantôt plus intense et tantôt plus affaiblie, je dis que la cause précise en est la suivante : La blancheur peut tantôt affecter son sujet et tantôt le délaisser, de telle manière qu'elle y ait une existence plus intense ou moins intense. » De la théorie thomiste,' l'auteur semble glisser, en ce passage, à la théorie égidienne.

Mais lorsqu'il s'agit de préciser de quelle manière se fait, en une forme qui croît, cette acquisition de degrés nouveaux, Baconthorpe admet pleinement la théorie de Pierre Auriol dont il invoque l'autorité2 et dont il cite à peu près textuellement les paroles.

C'est contre cette opinion de Pierre Auriol, son confrère en l'ordre franciscain, que Guillaume d'Ockam argumente avec la netteté et la rudesse dont il est coutumier3; et lorsqu'il veut,

i. En Lector Doctoris resoluti Ioannis Bacconis Anglici Carmelitœ radiantissimum opus super quatuor sententiarum libris — Colophon du premier livre : Theologi excellentissimi Joannis Bacconis Anglici Carmelitae Questiones disputate in primum sententiarum. Explicite Mediolani. In officina libraria Leonardi Vegii auno MDX die XXIII Aprilis. Lib. I, Dist. XIV, qusest. I, art. V; fol. cvm, col. c.

2. Joannis Bacconis Op. laud.. Lib. I, Dist. XVI, quaest. I, art. III; fol. cxvn, col. 6.

3. Tabula ad diversas hujus operis Magistri Guilhelmi de Ockam super quatuor libros sententiarum annotationes et ad centilogii theologici e/usdem conclusiones Jocile re.periendas opprime conducibiles. Colophon (à la fin des Questiones super quatuor senten-

avant de la réfuter, exposer cette opinion, ce sont les termes mêmes d'Auriol qu'il reproduit sans y rien changer.

« Cette réalité qui advient à la charité préexistante, » répond le Venerabilis Inceptor, « est une véritable charité, tout comme une partie d'eau est de l'eau véritable, comme une partie de blancheur, abstraction faite du lieu qu'elle occupe et du sujet qu'elle informe, est une véritable blancheur. »

Lorsqu'on ajoute l'une à l'autre deux réalités qui se trouvent en des sujets distincts, la somme a plus d'extension, mais non plus d'intensité que les parties. « Mais lorsque deux réalités de même espèce peuvent exister en un même sujet, l'addition de Tune de ces réalités à l'autre ne fait pas qu'une même chose devienne plus grande en extension, mais seulement en intensité ; on dit non que cette chose est devenue plus grande (majus taie), mais qu'elle est devenue plus de telle manière (magis laie)...

» Entre l'augmentation d'une quantité et l'accroissement d'une qualité, il y a une ressemblance et une différence. La différence consiste en ceci : En l'augmentation de la qualité, il y a une certaine réalité absolue et totalement nouvelle qui, avec la réalité précédente, forme une chose unique; il n'en est pas de même en l'augmentation d'une quantité...

» Contre ce que nous venons de dire, un certain docteur argumente de la sorte: Le semblable ajouté à son semblable n'en est point accru. Cela est évident, car si l'on ajoute une tiédeur à une autre tiédeur, la chaleur n'est point augmentée. L'augmentation ne peut donc être l'effet d'une telle addition...

»> A cet argument, je réponds ainsi : Lorsqu'on ajoute une tiédeur à une autre tiédeur, ces deux chaleurs atténuées demeurent en des sujets distincts, comme auparavant ; aussi la chaleur n'en est-elle pas augmentée; mais elle serait accrue si l'addition des deux tiédeurs se faisait en un même sujet. »

Entre la pensée de Jean de Bassols et celle de Guillaume d'Ockam, l'accord est parfait.

liarum libros): Impressvim est autem hoc opus Lugduni per M. Johannem Trechsel Alemannum: virum hujus artis solertissimum. Anno domini nostri MCCGGXCV. Die vero décima menais Novembris. Libri primi Dist. XVII ; quaest.^VH : Item quoero iitrum in augmcntatione charitatis illud quod additur sit ejusdem speciei specialissime cum charitate pra^cedente separata ab ea?

DOMINIQUE siini ii i\ (.(.i \si loi i PARISIEN!!]

Forte, à La lois, de l'autorité de Duns Scol et de celle de Guillaume d'Ockam, ht théorie qui assimile l'accroissement d'une qualité à L'augmentation d'une quantité ne manqua pas de s'imposer aux maîtres Les plus célèbres de l'Ecole de Parii

Jean le Chanoine nous apprend1 qu'en l'opinion de certains docteurs, tout degré qui vient b' ajouter à une forme préexistante pour fortifier L'intensité de cette forme est plus parfait, pins riche d'existence actuelle que le degré précédent. Il combat cette opinion et, avec Guillaume d'Ockam, il soutient « qu'une forme clouée d'intensité comprend plusieurs degrés de même espèce, tels que le degré précédent et le degré suivant; que le degré suivant, pris d'une manière précise qui le distingue du degré précédent, n'est ni plus parfait, ni moins parfait que celui-ci; que si, au contraire, on considère ce degré comme comprenant en lui le degré inférieur, comme pris en même temps que ce degré inférieur, il est plus parfait que ce degré plus faible considéré isolément. » Il admet que deux tiédeurs font, lorsqu'on les ajoute entre elles, une chaleur plus forte, pourvu que l'addition se fasse au sein du même sujet.

L' Augustin Grégoire de Rimini, en son célèbre commentaire sur les deux premiers livres des Sentences, qu'il acheva en i344, tient également pour la doctrine commune à Duns Scot et à Ockam; il admet2 «qu'en toute tension d'une forme, quelle se produise successivement ou qu'elle ait lieu subitement, le sujet qui devient davantage de telle sorte (magis taie) acquiert une certaine partie de forme qu'il ne possédait pas auparavant; de même, en toute détente, le sujet perd une partie de forme qu'il contenait antérieurement. » Grégoire emploie toutes les ressources de sa très subtile et très puissante dialectique à réfuter les opinions contraires à cette théorie, particulièrement celle de Gilles de Rome et celle de Walter Rurley. Il termine son exposé par ces lignes, qui sont la contradiction formelle de ce que Saint Thomas avait dit de la

i. Joannis Canonici Quœstiones super VIII libros Physicorum Aristotelis perutiles ; lu lib. V quaest. III; tertium dubium.

1. Gre^orius de Arimino In pr imam Sententiarum ; Dist, XVII, quaest. IV,

question qui nous occupe : « Si l'on dit qu'une forme est d'autant plus imparfaite qu'elle est plus composée, je nie cette proposition; au sujet de la composition que j'admets, je prétends qu'une forme est d'autant plus parfaite qu'elle est plus composée. »

En la première moitié du xive siècle, donc, les plus célèbres des Scotistes et des Nominalistes ont conspiré à l'achèvement de l'œuvre que Richard de Middleton et Jean de Duns Scot avaient inaugurée; délaissant la doctrine péripatéticienne, effaçant la distinction si tranchée qu'elle marquait entre la catégorie de la quantité et la catégorie de la qualité, ils ont établi une étroite analogie entre l'augmentation d'une quantité et la tension d'une forme qualitative; l'accroissement d'une intensité, comme l'accroissement d'une grandeur, résulte de l'addition de parties à d'autres parties de même espèce.

Cette théorie entraine tout aussitôt un corollaire d'une extrême importance : L'intensité d'une qualité est désormais susceptible de mesure, comme l'est la grandeur d'une quantité; dé même qu'ils s'appliquent à de telles grandeurs, les raisonnements et les opérations de l'Arithmétique peuvent combiner entre elles les diverses intensités de formes de même espèce; il sera permis de considérer des latitudes multiples et sousmultiples les unes des autres.

Sans même prendre la peine de formuler explicitement ce principe que leur doctrine justifiait, les Scolastiques se sont hâtés d'en faire un constant usage.

Déjà, en i344, Grégoire de Rimini considère1 des latitudes qui sont doubles l'une de l'autre ; déjà il parle de la vitesse avec laquelle se produit la tension d'une forme, distinguant le cas où ce changement est uniforme (uniformis) et se fait avec une vitesse constante du cas où cette vitesse change avec le temps ; le même langage arithmétique lui sert à traiter du mouvement d'altération et du mouvement local.

A la fin de son Tractalus proportionum, après avoir traité du mouvement local et du mouvement de dilatation, Albert de Saxe traite du mouvement d'altération. «. Il faut savoir, dit-il,

i. Grcgorii cje Arimino Op. laud., Lib, I, Dist, XVII, quaest. V.

DOMINIQUE 80TO il LA SCO L ASTIQUE PARI61ENN1

qu'en L'altération, <>n peut considérer deux sortes «l<- suc< sions, la succession en extension et la succession en intensité. > Il admet, d'ailleurs, que, << dans le mouvement d'altération, la vitesse croit comme La qualité acquise en tant de temps... Si,

par exemple, des sujets inégaux acquièrent en une heure des qualités égales, ils sont altérés avec une égale vitesse; si les qualités acquises sont inégales, ces sujets ne sont pas altérés avec une égale vitesse. »

Le langage qui avait cours pour traiter du mouvement local ne tarde pas à s'étendre, afin qu'il soit possible de discourir des formes qualitatives. Walter Burlcy et Albert de Saxe nous ont appris qu'un mouvement devait être appelé uniforme (uniformis) lorsque la vitesse a même grandeur en tout point du mobile; s'il n'en est pas ainsi, le mouvement est difforme (dijformis) . Ces qualificatifs : uniformis, dijformis, nous les voyons bientôt servir à désigner une qualité selon qu'elle atteint ou qu'elle n'atteint pas même intensité en tous les points du sujet qu'elle affecte.

L'Arithmétique, d'ailleurs, ne manque pas de préciser l'allure de certaines qualités difformes. Imaginons que le sujet informé par une certaine qualité ait la figure d'une simple ligne droite ; si l'accroissement que subit l'intensité de la forme qualitative, lorsqu'on passe d'un point à l'autre de cette droite, est proportionnel à l'augmentation de la distance entre le point affecté et l'origine de la droite, la qualité est dite uniformément difforme (uniformiter dijformis). Entre les latitudes uniformément difformes, on distingue celles qui commencent à zéro (incipiens a non gradu) et celles qui commencent à tel ou tel degré.

Ce langage va bientôt devenir courant dans les écoles. Les mots: chaleur uniforme, chaleur uniformément difforme (calor uniformis, calor uniformiter dijformis) se rencontrent déjà en l'une des questions qui sont adjointes aux Commentaires sur les Sentences composés par Robert Holkot1. Or le Dominicain

i. Magistri Roberti Holkot Super quatuor libros senlentiarum questiones. Quedam conferentie. De imputabilitate peccati questio longa. Determinaliones quarundam aliarum questionum. Tabule duplices omnium predictorum. Colophon: Hujus operis diligenter irnpressi Lugduni a magistro Johanne Trechsel alemanno. anno salutis nostre. MCCCCXCVIJ. ad nonas Aprilis. Determinatio questionis I : De maximo et mioimo.

anglais Robert Holkot mourut en 1 3^9, après avoir enseigné à Oxford et à Paris. A la vérité, il est permis de mettre en doute l'authenticité des Determinatœ quœstiones qui lui sont attribuées ; en les publiant, Josse Bade les fait précéder de l'avertissement que voici : « Beaucoup supposent que ces questions ont été réunies par les disciples d'Holkot ou que celui-ci, au cours de son enseignement, les a professées en un gymnase public. » En tout cas, que la question Sur le maximum et le minimum soit ou non d'Holkot, elle n'en témoigne pas moins que ces expressions : qualitas uniformis, qualitas unijbrmiter difformis étaient communément entendues, dans les écoles, vers le milieu du xive siècle; et ces expressions supposent de la manière la plus évidente que les formes qualitatives puissent, comme les grandeurs, être soumises à la mesure et donner prise aux opérations de l'Arithmétique.

Les réflexions des physiciens modernes sur la définition de certaines propriétés, telles que la température, nous ont appris à suivre le détour logique par lequel il nous est possible de repérer l'intensité de telles propriétés à l'aide de degrés, partant d'en discourir en langage mathématique, sans les dépouiller de leur caractère qualitatif, sans en faire des quantités composées de parties et susceptibles d'addition et de mesure. Mais ce détour ne pouvait s'offrir, tout d'abord, à l'esprit des philosophes. Il est naturel que la faculté de soumettre les latitudes des formes qualitatives aux opérations arithmétiques ait été le prix de l'hypothèse qui assimilait les intensités de ces formes à des quantités. Ce que la Physique a gagné tout aussitôt par l'usage d'une telle faculté, nous Talions connaître en étudiant l'œuvre de Nicole Oresme.

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