Ms. cit., fol. 122, coll. a et b
■j. Ms. cit., fol. 90, col. c. : « Et ce ai ge autrefois déclairé ou XXXIX chapitre du traictié en françois que je lis de l'espère. » 3. Ms. cit., fol. 95, col. d.
DOMINIQUE BOTO BT LA SCOLA8TIQUE PARISIENNE
mieulx entendre esi expédiant letraictiéde L'espère en françoii dontj'a^ faicte mention. Et seroit bien que il feus! mis en un volume ouvecquez ces II livres, el me semble que sera un livre de naturelle philosophie noble el 1res excellent. »
Ce vœu de Nicole Oresme se trouve, d'ailleurs, exaucé dans le manuscrit où nous avons étudié le Traité du Ciel et du Monde, car le copiste a fait suivre cet ouvrage du Traité de In Sphère ' .
En ce manuscrit, le Traité de la Sphère est suivi d'une série de traités astrologiques « translatés de latin en françois », série qui débute par ce préambule :
u Ci commence le livre des jugemens d'Astrologie selon Aristole. Le prologue du derrenier translateur.
» Aristote fist un livre des jugemens d'astrologie qui commence : Signorum alia sunt masculini generis alia femini etc.
» Mais en le translatent de latin en françois pour très noble et puissant prince Charles, aizné fils du Roy de France, duc de Normandie et delphin de Vienne, l'avons autrement ordrené. »
Ce recueil de traités astrologiques, traduits en français pour le dauphin qui devait être Charles VI2, est-il l'ouvrage de Nicole Oresme? Le style en lequel il est écrit, la place qu'il occupe, après le Traité du Ciel et du Monde et le Traité de la Sphère, en un même manuscrit contemporain d'Oresme, tout semble favoriser cette conclusion. Si elle était exacte, elle nous révélerait une œuvre d'Oresme que les érudits ne lui ont pas attribuée jusqu'ici.
Mais revenons au Traité de la Sphère. Plus heureux que le Traité du Ciel et du Monde, il a été deux fois imprimé à Paris, par Simon du Bois; la première édition ne porte aucune date3; la seconde est datée de i5o8.
i. Ms. cit., fol. 126, col a, à fol. i£5, col. 6.
2. Les Pronosticacions d'Aristote en françois se trouvaient, en effet, en la Bibliothèque de Charles VI (Inventaire de la Bibliothèque du Roi Charles VI fait au Louvre en 1 h 23 par ordre du régent; Paris, 18O7; n° 620, P- i6i)«
3. Le traicte de la sphère : translate de latin en françois par maistre Nicole Oresme, très docte, et renomme philosophe. On le vent à Paris, en la rue Judas, chez maistre Simon du Bois, imprimeur: In fine: Imprime a Paris par maistre Simon du Bois. — C'est de cette édition que nous avons fait usage.
35o ÉTUDES SUR LEONARD DE VINCÎ
L'intention qu'Oresme se proposait de suivre en écrivant ce traité est définie dans la préface :
« La figure et la disposicion du monde, le nombre et ordre dez élémens et les mouvemens des corps du ciel appartiennent à savoir à tout home qui est de france condicion et de noble engin; et est bêle chose et délectable, profitable et honeste; et avecques ce est nécessaire pour savoir philozophie et par espécial pour astrologie. Mais afin que engin humain peusl plus légièrement tele chose comprendre, les sages anciens composèrent entre lez autres un instrument qui est appelle espère matériel ou artificiel, lequel on peut regarder tout entour, mouvoir et tourner, et y considérer en partie la description et le mouvement du monde et du ciel aussi comme en un exemplaire duquel je veul dire en françois généralmenl et plainement ce qui est convenable pour savoir à tout home, sans moi profunder es démonstracions et es subtilités qui appartiennent aus astrologiens. »
Oresme demandait que l'on réunît son Traité de la Sphère à son Traité du Ciel et du Monde; « et me semble, » ajoutait-il, « que ce sera un livre de naturelle philosophie noble et très excellent. » Si l'on songe que le Traité da Ciel et du Monde soutenait la possibilité d'admettre le mouvement diurne de la Terre1, qu'il prouvait cette possibilité par des arguments dont la clarté et la précision surpassent de beaucoup ce que Copernic a écrit sur le même sujet, on pensera qu'Oresme ne prisait pas trop haut la valeur de son œuvre.
La Dynamique d'Oresme et la Dynamique de Buridvn.
C'est ce traité français de Philosophie naturelle que nous allons lire, afin de rechercher les traits de parenté que les doctrines d'Oresme offraient avec celles de Buridan et d'Albert de Saxe.
i. Pierre Duhem, Un précurseur français de Copernic. Nicole Oresme (1377) (Revue générale des Sciences pures i5 app liguées, no> . 1909).
bOMINIQI i. 8 Il i \ < "i \ i PARISIENNE
D'ailleurs, nous ne porterons pas notre attention sur toutes Les Questions au sujet desquelles il était <!<' mode de disputer dans Les écoles de Paris; nous m choisirons seulement deux dont L'importance a été particulièrement déclarée <ui nos pré cédehtes études; L'une concerne L'explication du mouvement des projectiles et de la chute accélérée des graves; L'autre a trait au lieu naturel de la terre.
A. quel parti Ores me se rangeait au sujet de la première question, nous le saurons par la lecture du Traité du Ciel et du Monde1; cette lecture nous apprendra, en même temps, qu'Oresme tenait le même parti en un commentaire, aujour d'hui perdu, qu'il avait composé sur les Physiques d'Aristote.
Oresme se propose de commenter un texte du Stagirite. Icvte qu'il traduit de la manière suivante :
« Si l'isnelté3 estoit infinie, il conviendroit que la pesanteur fust infinie, et ainsi de la légièreté; car tant plus descent la chose pesante, tant est l'isnelté plus grande, et de tant est la pesanteur plus grande et l'isnelté est plus grande. Et doneques se l'addicion de la pesanteur est infinie, l'addicion de l'isnelté sera infinie. »
A ce texte, voici la « glouse» qu'adjoint le Doven du Chapitre de Rouen3 :
u De ce qu'il dit que la pesanteur est plus grande de tanl comme l'isnelté est plus grande, ce n'est pas à entendre de la pesanteur à prendre là pour qualité naturelle qui encline en bas.
» Car se une pierre d'une livre descendoit d'une lieue de hault et que le mouvement fust grandement plus isnel en la fin que au commencement, nientmoins la pierre ne auroit de pesanteur naturele plus à une fois que à autre.
» Mes l'en doit entendre par ceste pesanteur qui croist en descendant, une qualité accidentele, laquelle est causée par renforcement et l'accessement de l'isnelté, sicomme Je a\
i. Nicole Oresme, Traité du Ciel et du Monde, livre I, ch. XVIII; ms. cit., fol. rf>, col. d.
2. Isnelté = vitesse; isnel = rapide; isnelment = vivement. .'!. Nicole Oresme, loc. cit., fol. 17, col. n.
autres fois desclaré ou VIIe de Phisique, et ceste qualité peut estre appelé impétuosité.
» Et n'est pas proprement pesanteur; car se un pertuis estoit decy iusques au centre de la terre et encor oultre, et une chose pesante descendoit par cest pertuis ou treu, quant elle vendroit au centre, elle passeroit oultre et monteroit par ceste qualité accidentele et aquise, et puis redescendroit et iroit et vendroit plusieurs fois en la manière que nous voions d'une chose pesante qui pent par une longue corde, et doncques n'est ce pas proprement pesanteur puis qu'elle fait monter en hault.
» Et telle qualité est en tout mouvement et naturel et violent touttefïbis que l'isnelté va en croissant, fors ou mouvement du ciel.
» Et tele qualité est cause des choses jettées quant elles sont hors de la main ou de l'instrument sicomme J'ay monstre autreflbis sus le VIT de Phisiques. »
Nous retrouvons, en ce passage, tous les principes de Dynamique que professent et défendent les écrits de Buridan et d'Albert de Saxe; nous y trouvons même des considérations sur les oscillations d'une pierre qu'on laisse tomber en un trou qui perce la terre de part en part; ces considérations, fort analogues à une remarque faite par Albert de Saxe1, devinrent sans doute classiques à l'Université de Paris, où elles piquaient vivement la curiosité des étudiants; Didier Érasme, qui les avait apprises à Montaigu, les a reproduites en ses Colloques, et Maurolycus les a empruntées aux Colloques d'Érasme.
Elles plaisaient singulièrement, d'ailleurs, à Maître Nicole Oresme, car il les a développées une seconde fois d'une manière un peu plus détaillée.
« Je pose », dit il% « que la terre fust percée et que l'en veist par un grand treu tout de oultre en oultre sicques de l'autre part où seroient les antipodes si la terre estoit partout habitée.
i. Léonard de Vinci et la pluralité des Mondes, VIII: Commentaire aux réflexions sur la pluralité des Mondes données par Léonard de Vinci (Étude sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui l'ont lu, X ; seconde série, p. g5).
2. Nicole Oresme, Op. laud., livre II, chap. XXXI ; ms. cit., loi. g5, coll. b et c.
DOMINIQUE son» m i\ BCOLASTlQUE PARISIENNE 153
.le di premièrement si l'en lessoit cheoir une pierre pai treu, elle descendroit et passeroil oultre ce centre en montant tout droit vers l'autre partie sicquea à un terme, et pois
retourneroil Bicques oultrc le centre par <lcc;i, et aprèl redescendroit arière et passeroit le centre moins que dev.int, et iroit et vendroit pluseurs l'oiz en appetiçanl telles réflexions, sicques à tant finablement quelle reposeroit au centre.
» Et la cause est pour l'impétuosité et embruissement quelle a acquis par la cressance de l'isnelté de son movement jouxt ce que fut dit plus à plain ou XIIIe chapitre.
» Et ce peut-l-en entendre légièrement par une chose que nous veions sensiblement; car si une chose pesante est pendue à une longue corde, si l'en la boute avant, elle branle et vient et fait plusieurs réflexions tant que finablement elle repose au plus droit et au plus près du centre qu'elle peut. »
Nous n'examinerons pas si ces considérations ont exercé quelque influence même sur Galilée et sur ses contemporains1; nous avons reconnu, en tout cas, que Dominique Soto ne s'était pas soustrait à cette influence2.
Nicole Oresme ne demande pas seulement à la Dynamique de Buridan des réflexions sur le mouvement oscillatoire du pendule ; il lui emprunte encore une profonde pensée sur le mouvement des orbes célestes.
Buridan avait osé avancer que les mouvements des sphères célestes ne requéraient aucunement les intelligences motrices auxquelles Aristote avait attribué ces circulations; Dieu, créant les cieux, leur avait pu communiquer un impetus initial, semblable à celui que l'on met en la pierre qu'on lance; et cet impetus, indestructible parce qu'en la nature des cieux il ne trouve rien qui lui soit contraire, entraîne chaque
i. A quel degré les doctrines mécaniques de Buridan et de l'École de Paris étaient apparentées aux théories admises en l'École de Galilée, on le voit d'une manière particulièrement manifeste lorsqu'on lit la leçon de Torricelli Sur la force de percussion (Lezioni Accademiche d'Evangelista Torricelli, Mattematico, e Filosofo del Sereniss. Ferdinando II. Gran Duca di Toscana, Lettore délie Mattematiche nello Studio di Firtnze e Accademico délia Crusca. In Firenze MDCCXV, Nella Stamp. di S. A. R. Per Jacopo Guiducci, e Santi Franchi. — Délia Forza délia Percossa, Lezione terza, pp. i3-i7etpp. 19-21).
3. Voir S VI : La Dynamique de Jean Buridan et la Dynamique de Soto.
p. DUHEM. a3
354 ETUDES SUR LEONARD DE VINCt
astre en un cours indéfini1. Nous avons vu cette pensée accueillie par Albert de Saxe2 et transmise par renseignement de Paris à Nicolas de Cues3 et à Kepler *.
Cette pensée, Nicole Oresme l'adopte, mais avec une nuance.
L'impetus imprimé dans un projectile pesant est violent, parce qu'il est contrarié par la gravité naturelle du projectile. Albert de Saxe le dit formellement5, et Marsile d'Inghen n'hésite pas à déclarer6 qu'en un corps grave un impetus dirigé vers le bas est naturel. C'est en vertu de cette doctrine que Soto regarde7 la pesanteur comme un impetus naturel communiqué au corps grave par la cause qui l'a engendré.
En la nature d'un orbe céleste, rien ne contrarie Y impetus que Dieu a donné à cet orbe au moment où il l'a créé; cet impetus est donc une vertu motrice naturelle; c'est le nom que lui donne, en effet, Nicole Oresme dans le passage que nous allons citer8.
Le chanoine de Rouen vient d'examiner quelques difficultés relatives aux intelligences célestes dont la Physique péripatéticienne admettait l'existence; il a raisonné « posé que les cielz soient meus par intelligences. Car, » poursuit Oresme, « par aventure quand Dieu les créa, il mist en eulz qualitez et vertus mottives auxi comme il mist pesanteur es chouses terrestres, et mist en eulz résistences contre ces vertus mottives.
» Et sont ces vertus et ces résistences d'autre nature et d'autre matière que quelconque chouse sensible ou qualité qui sont icy bas.
i. Jean I Buridan (de Béthune) et Léonard de Vinci, IV: La Dynamique de Jean Buridan; p. [12, p. 52 et p. 53.
2. Nicolas de Cues et Léonard de Vinci, IX : La Dynamique de Nicolas de Cues et les sources dont elle découle. (Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui Vont lu; seconde série, p. 199).