Ms. cit., fol. 64, v
U. Ms. cit., fol. 2i3, r°.
DOMINIQUE IOTO BT LA BGOLA8TIQUI PAEISIIBH1 /§ -'» i
mobile donné, une puissance donnée lui communiquerait, en l'absence de tout milieu résistant, une vitesse déterminée. En un milieu résistant, la vitesse du mobile serait moindre que
cette vitesse-là; elle serait moindre d'une quantité proportion nclle à la résistance du milieu. Si l'on raréfiait de plus en plus le milieu, la puissance demeurant constante, la vitesse du mobile ne croîtrait pas au delà de toute limite comme le prétendait Aristote; elle tendrait vers cette valeur déterminée dont il a été question tout d'abord. Selon cette hypothèse, donc, un mobile se mouvrait successivement dans le vide, et un des auditeurs de Maître Clay lui objecte la contradiction qui existe entre ce corollaire et la Physique péripatéticienne.
Le Maître anglais, lui, est soucieux d'une autre difficulté, et ce souci fait grand honneur à sa perspicacité. En l'absence de toute résistance, la puissance donnerait instantanément au mobile cette vitesse déterminée dont nous avons parlé : « le mobile passerait infiniment vite du degré zéro de mouvement au mouvement total; » Maître Clay jugeait cette proposition difficile à admettre.
L'opinion de Maître Clay dut, sans doute, trouver faveur à Paris. Nous voyons en effet qu'elle était reçue, au xvie siècle, par Dominique Soto, dont la Physique a si grandement subi l'influence de l'enseignement parisien.
Soto admet1 que, dans le vide, un mobile ne se meut pas instantanément; il se heurte alors à cette objection formulée par Grégoire de Rimini et par d'autres auteurs : La suppression du milieu ayant supprimé ce qui retarde plus ou moins le mouvement des divers corps, tous les graves tomberaient, dans le vide, avec la même vitesse; « un morceau de fer très lourd descendrait exactement dans le même temps qu'une éponge très légère. »
Cette proposition est, pour nous, l'énoncé d'une loi fondamentale de la chute des corps. Pour Soto et nombre de ses contemporains, elle apparaît comme une inadmissible affir-
I. Reverendi Patris Domini Soto Segobiensis... Super octo libros Physicorum Aristoielis Quœstiones. Salmanticae. In œdibus Dominici â Portonariis. MDLXXII. Lib. IV, quaest. III, fol. 67, coll. b et c.
mation, capable de ruiner toute théorie dont elle résulterait nécessairement. Pour montrer qu'elle ne découle pas forcément de la sienne, Soto invoque le principe de Dynamique qui séduisait Maître Clay : « 11 faut, dit-il, admettre cette règle qu'à chaque puissance motrice naturelle correspond une certaine vitesse ou une certaine lenteur; cette lenteur peut croître par suite de la résistance du milieu; cette résistance supprimée, le mobile sera mû dans le vide avec cette vitesse même qui correspond à la puissance. C'est pourquoi un corps plus lourd descendra plus vite qu'un corps plus léger. »
Maître Clay, d'ailleurs, ne devait pas être, vers la fin du xive siècle, le seul Anglais qui reconnût l'insuffisance de la Dynamique d'Aristote; à cette Dynamique, l'auteur du Traité des six inconvénients adresse des critiques ' analogues à celles que lui avait adressées Jean Buridan; il semble, toutefois, qu'aux principes de cette Dynamique Oxford se soit fié plus longtemps et plus fermement que Paris.
Il est une question en laquelle Oxford parait être demeuré fort en arrière de Paris ; nous voulons parler de l'accélération en la chute des graves. L'explication de cette accélération à laide d'un impetus graduellement croissant paraît avoir trouvé peu de faveur en l'Université anglaise, si nous en jugeons, du moins, par les dires du Traité des six inconvénients.
Un important article3 de ce traité est consacre à l'examen de cette question : L'accélération du mouvement d'un grave provient-elle d'une cause certaine?
L'auteur énumère les diverses causes qui peuvent être invoquées, qui ont été effectivement invoquées pour rendre compte de cette accélération : La diminution de la résistance du milieu, la continuation du mouvement, la proximité croissante du mobile à son lieu naturel, l'impulsion du milieu ébranlé, la gravité accidentelle que le poids acquiert en descendant, enfin l'appétit par lequel il désire son lieu.
i. Tractalus de sex inconvenientibus, Quanst. IV : Utrtim in motu locali sit certa assignanda velocitas; Bibl. Nat., fonds latin, ms. n° 655g, fol. a8, coll. c seqq.; ms. n* 6527, fol. 1 58, coll. c seqq.
a. Op. cit., quaest. cit., Articulus 1 : Utrum velocitatio motus gravis sit ab aliqua causa certa. Ms. n" G55c), fol. 3i,col. d, à fol. 33, col. d.
DOMINIQUE soi'o F r LA BCOLABTIQUE PARISIENNE 433
A l'cncontre de chacune de ces hypothèses, se dressent des objections que le Traité des six inconvénients examine cl discute.
Cette discussion n'est pas exempte de paralogismcs ; en particulier, les principes de la Statique formulés par Jordamifl de Nemore y jouent un rôle que des confusions verbales autorisent seules. Ainsi, pour démontrer que la pesanteur d'un grave ne saurait croître lorsque ce grave, en descendant, se rapproche de son lieu naturel, notre auteur emprunte à Jordanus cette proposition : La gravitas secundum situm d'un poids pendu à l'extrémité d'un fléau de balance diminue lorsque l'on relève ce fléau. Ailleurs il identifie formellement la gravitas secundum situm de Jordanus avec la gravité accidentelle que les Parisiens nommaient aussi impetus ; la même proposition lui sert alors à prouver que la gravité accidentelle ne peut croître tandis que le grave descend, comme le prétendent ceux qui invoquent cet accroissement de la gravité accidentelle pour expliquer l'accélération.
Cette discussion, confuse et peu logique, conduit à la conclusion suivante :
« Comme conclusion de cet article, voici ce que je réponds à cette question : L'accélération du mouvement d'un grave dépend-elle d'une cause certaine? Si ce terme certaine est entendu avec une telle précision qu'il signifie : il y a une seule cause précise de l'accélération du grave, alors, à la question posée, je réponds : non. En effet, l'accélération que le grave éprouve en sa descente dépend de plusieurs causes. Mais il est une cause qui l'emporte sur les autres; aussi dis-je, avec Maître Adam de Pippewell, que la cause principale est la diminution de la résistance; quant à la continuation du mouvement, à l'approche du milieu, à la gravité accidentelle, à cette inclination naturelle qu'est l'appétit, ce sont des causes partielles; chacune d'elles est une cause partielle et auxiliaire; mais aucune d'entre elles n'est une cause nécessairement requise pour l'accélération du mouvement du grave. »
L'auteur du Liber sex inconvenientium s'est défendu de donner une conclusion précise; il est permis de penser qu'il
P. DLHEM. 38
s'en est trop bien gardé, et qu'il eût agi plus sagement en concluant nettement dans le sens que lui prescrivaient les Buridan et les Albert de Saxe.
En revanche, il est un point où il eût été bien inspiré d'imiter la sage réserve de ces deux auteurs ; il n'hésite pas à croire, en effet, qu'une flèche accélère son mouvement après qu'elle a quitté l'arc; voici comment il termine l'article que nous analysons :
« J'accorde qu'une flèche frappe plus fort un objet placé à une distance plus grande qu'un objet placé à une distance moindre; dans ce cas, la continuation du mouvement contribuerait beaucoup à cet effet; la puissance qui meut la flèche serait plus grande à plus grande distance, et croîtrait par la continuation du mouvement. »
Adam de Pippewell et le Traité des six inconvénients ne font pas de Vimpetus graduellement acquis la cause essentielle de l'accélération d'un grave qui tombe; ils méconnaissent les idées par lesquelles Buridan, Albert de Saxe, Nicole Oresme préparaient la Dynamique moderne; ces idées paraissent avoir été entièrement ignorées ou méconnues à l'époque, contemporaine peut-être d'Adam de Pippewell, mais antérieure assurément à la rédaction du Traité des six inconvénients, où Jean de Dumbleton enseignait à Oxford.
En sa Summa, Dumbleton consacre un long chapitre à l'explication du mouvement des projectiles1. Il aborde cette explication par cette demande, qui semble étrange : « On se demande si l'eau ou l'air ambiant se meuvent naturellement en la projection des pierres et autres projectiles. » 11 commence, d'ailleurs, par des considérations semblables à celles auxquelles Nicolas de Cues et Léonard de Vinci accorderont, plus tard, une longue attention2. «A ce sujet, dit-il, il faut savoir, tout d'abord, que tout mouvement violent se ramène au mouvement naturel. Cela se voit ainsi : Que A soit mû de
i. Johannis de Dumbleton Summa, Pars sexta, cap. IV". Bibl. Nat., fonds latin, ms. n* 16146, fol. 61, col. b, à fol. 6a, col. a. — Aucun extrait de ce chapitre ne se trouve au manuscrit n° 16621.
2. P. Duhem, Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui l'ont lu, XI : Nicolas de Cues et Léonard de Vinci, XII ; seconde série, pp. 222 seqq.
DOMINIQUE BOTO BT LA BCOLA8TIQUE PARISIENNE 435
mouvement violent; comme en tout mouvement, le moteur accompagne le mobile, A a un certain moteur; soit li ce moteur. Ce moteur est mu de mouvement naturel ou non; si non, \\ a un certain moteur; soit G ce moteur. Gomme une suite de mouvements distincts ne peut procéder à l'infini, il est clair qu'il existe un moteur |mû naturellement] par lequel tous les moteurs intermédiaires sont mus violemment. On voit donc qu'en tout mouvement violent, il faut arriver, en définitive, à un moteur naturel; et non pas seulement à un moteur naturel comme le serait la forme d'un élément [pesanteur ou légèreté], mais à un moteur qui soit naturel et volontaire. »
L'air ou l'eau qui entourent le projectile se meuvent-ils donc naturellement? Dumbleton n'a pas de peine à prouver qu'il n'en est rien. Meuvent-ils le projectile par transport? Il faut alors admettre qu'une certaine forme a été induite en ce fluide par ce qui a, tout d'abord, lancé la pierre. Il semble bien, remarque fort justement Dumbleton, que ce soit l'opinion du Commentateur. Il indique incidemment aussi qu'une telle forme pourrait être induite au projectile et non pas au milieu ambiant; mais à cette théorie que va développer l'École de Paris et sur laquelle elle va asseoir les bases de la Dynamique moderne, il ne prête aucune attention. Il se contente de réfuter l'opinion d'Averroès, et de montrer que le moteur du projectile n'est pas une forme infusée, au début du mouvement, dans le milieu ambiant. Où donc va-t-il découvrir la cause qui maintient le projectile en mouvement après qu'il a quitté la main ou la machine balistique? En celle-là même qui empêche la production du vide dans la nature :
« Un corps naturel, avait-il dit en traitant du vide1, peut avoir des mouvements de deux sortes.
» Un de ces mouvements lui advient parce qu'il est de telle espèce; ainsi au feu, en tant qu'il est feu, il advient d'être mû par sa forme vers la concavité de l'orbe lunaire.
» Le second mouvement lui appartient en tant qu'il est un
i. Johannis de Dumbleton, Summa Pars sexta, cap. III". Ms. cit., fol. 60, col. c.
corps naturel ; et, sous ce rapport, tous les corps se comportent de même
» Pour comprendre la seconde proposition, il faut supposer ce principe tiré de l'expérience. Tout corps, lors même qu'il serait en son lieu naturel, désire être conjoint à un autre corps. Et cela se prouve de la manière suivante : Il répugne que le vide soit, tandis qu'il ne répugne pas qu'un corps se trouve hors de son lieu propre ; en fait, il arrive souvent qu'un corps naturel se trouve hors de son lieu propre. Il est donc plus naturel qu'un corps se meuve pour demeurer au contact immédiat d'un autre corps plutôt que pour gagner son lieu propre; la nature d'un corps est d'être conjoint à un autre corps avant d'être en son lieu propre. Ce mouvement, par lequel un corps demeure au contact immédiat d'un autre corps, n'advient pas à un élément en tant qu'il est élément, mais en tant qu'il est simplement corps naturel. De cette manière, tout corps naturel est mobile vers tout lieu, que ce lieu soit en haut ou en bas ; tout élément est indifféremment mobile vers tout lieu afin de demeurer conjoint à un corps naturel. De même que l'aimant induit dans le fer une forme grâce à laquelle le fer suit le mouvement de l'aimant et s'arrête là où s'arrête l'aimant, de même le corps qui en suit un autre par ce mouvement, s'arrête lorsque cet autre corps demeure en repos. »
Cette doctrine avait-elle Dumbleton pour auteur? Nous ne saurions le dire. Mais elle eut, après ce maître, une très grande et très durable fortune. Nous en trouverions un témoin, entre beaucoup d'autres, en Dominique Soto, qui nous parlerait • « de cet appétit universel à remplir le vide, de crainte que l'harmonie de l'Univers ne se trouve dissoute ». Nous retrouverions cette même doctrine amplement développée, un peu plus tard, par Jules-César Scaliger !. Elle fut cette hypothèse
i. Dominici Soto Segobiensis Super octo libros Physicorum Aristotelis quœstiones. Lib. IV, quaest. 3a : Utrum si quid moveretur per vacuum moveretur in instanti. Éd. cit., fol. 65, col. d.
3. Julii Caesaris Scaligeri Exotericararn exercitationum liber XV. De Subtilitate ad Hieronymum Cardanum. Lutetiar, apud Vascosanum, 1557. Kxcrcitatio V : De materia. De vacuo.
DOMINIQUE son» m n SC0LA8TIQUE PA.RISIBHNH \ '>~
de ['horreur du vide que, seules, les mémorables expériences de Torricelli et de Pascal purent ruiner, et que l'on mit, après qu'elle eut été abandonnée, sous une Tonne ridicule qui n'était point sienne.
Or, c'est à cette horreur du vide que Jean de Dumbleton va demander l'explication du mouvement des projectiles.
« Les projectiles suivent l'air1, grâce à la forme qui leur est donnée en propre, afin qu'en un tel mouvement, il ne se produise pas de vide; en effet, suivant ce qui a été démontré, tout corps est naturellement mobile afin qu'il demeure au contact d'un autre corps naturel... De même que l'eau suit l'eau, que la fumée, qui est un corps igné, suit la fumée, et que la flamme suit la flamme, de même les projectiles suivent l'air ou tout autre corps qui est mû devant eux, comme le fer suit l'aimant...
» Tout corps naturel a un double mouvement : Un premier mouvement qui appartient à ce corps en tant qu'il est de telle espèce, et un second mouvement par lequel ce corps suit un autre corps. C'est par ce second mouvement que les projectiles se meuvent en suivant l'eau ou l'air lancé devant eux; ensuite, l'eau ou l'air suit le projectile par derrière et, par là, contribue à le pousser. Cette pierre présente une surface qui est immédiatement contiguë à l'air; lorsque l'air qui se trouve en avant de la pierre a été ébranlé par la main, et que la main est retirée, cet air continue à se mouvoir; si la pierre demeurait immobile, l'air ne pourrait, en un instant, se précipiter en toute l'étendue de la face antérieure de la pierre; donc, pour que la pierre ne cesse pas d'être immédiatement contiguë à un autre corps, il faut qu'elle se meuve. »
A la fin de son exposé, Jean de Dumbleton énumère quelques observations, fort contestables d'ailleurs, qui sembleraient réclamer, du mouvement des projectiles, une explication différente de celle qu'il a donnée, a Mais, ajoute-t-il2, pour expliquer comment le milieu se meut lorsque l'impulsion
i. Johannis de Dumbleton Summa, Pars sexta, Cap. lVm ; ms. cit., fol. 61, coll. c et d.
a. Jean de Dumbleton, loc. cit. ; ms. cit., fol. 6a, col. a.
a cessé, il faut donner une autre réponse, à savoir la dernière, qui est la plus commune. » Il était donc courant, en l'École d'Oxford, d'attribuer le mouvement des projectiles à l'horreur du vide.
Ces pensées d'un contemporain de Jean Buridan nous aident à mesurer la hauteur intellectuelle du Maître parisien.
Les doctrines de la Dynamiques parisienne, inconnues de Dumbleton, semblent avoir été méconnues par le Calculateur.
Jean Buridan, Albert de Saxe, Nicole Oresme ont su fort habilement user de la notion d'impetus pour expliquer comment un grave oscille de part et d'autre de sa position d'équilibre lorsqu'il en a été une fois écarté ; ce qu'ils enseignaient à ce sujet, Soto ne manquera pas de le recueillir. Albert de Saxe et Oresme ont décrit, en particulier, comment un grave, écarté du centre du Monde, exécuterait des oscillations de part et d'autre de ce centre.
La Terre serait immobile si son centre coïncidait avec le centre du Monde; écartée de cette position, elle se mettrait en mouvement afin que le centre de gravité regagnât le centre du Monde; ces deux points arriveraient-ils jamais à coïncider? C'est la question que le Calculateur formule en ces termes1 : Ulrum ornni elemento locus naturalis aliquis conveniat, omnibusque elemenlis ejusdem speciei. Il arrive à cette conclusion que le centre de la masse terrestre se rapprocherait indéfiniment du centre du Monde sans jamais l'atteindre ; au lieu d'être périodique, comme l'ont admis Albert de Saxe et Nicole Oresme, le mouvement de la Terre serait apériodique. Si Magister Riccardus de Ghlymi Eshedi obtient ainsi un résultat qui contredit à l'enseignement des Parisiens, c'est qu'il ne tient aucun compte de Yimpetus.
En la partie du Tractatus de sex inconvénient ibus que nos textes manuscrits ne contiennent plus, une question, la septième, avait pour titre ? : Ulrum omne corpus naturale kabeal locum naturalem. A cette question, l'auteur répondait-il comme
i. Subtilissimi Doctoris Anglici Suiset Calculationum Liber. Éd. Paduae, ca. i&8o; 43' fol.
a. Voir la table au fol. 194, v°, du ms. n° 655g du fonds latin de la Bibl. nat.
DOMINIQUE SOTO F.T LA BCOLA8TIQDB l'AlUSM.NM \ 3< |
le Calculateur répond à la question qu'il formule presque
dans les mêmes termes? Il est permis de le croire.
Ces renseignements divers et tous concordants autorisent, pensons-nous, cette affirmation : La Dynamique que l'on enseignait à Oxford, en la seconde moitié du xive siècle, différait grandement de celle que l'on professait à Paris vers le même temps; la notion d'impetus, qui dominait celle-ci, ne jouait presque aucun rôle en celle là.
D'autres théories de Physique, au contraire, trouvaient auprès des deux Universités un accueil également favorable. Ainsi semble-t-il que les docteurs d'Oxford aient couramment admis ces mouvements de la Terre, très lents, mais incessants, auxquels Albert de Saxe attribuait une si grande importance.
Guillaume Heytesbury regarde » la supposition suivante : « Toute partie d'un élément tel que la terre ou le feu peut être corrompue, car il n'en est aucune qui ne puisse être amenée au contact d'un élément contraire, et peut-être y sera-t-elle un jour amenée; supposons, en effet, comme cela est assez probable, que la terre soit en continuel mouvement ou, tout au moins, qu'elle se meuve fréquemment, en sorte que cette portion de terre qui est maintenant près du centre puisse peut-être, au cours du temps éternel, s'en trouver distante d'un grand nombre de milles ; alors, en fait, un corps qui lui est contraire pourra s'en approcher assez pour la pouvoir corrompre. »
Lorsqu'il veut prouver que la continuation du mouvement ne suffit pas à accélérer ce mouvement, le Tractatus de sex inconvenientibas s'exprime ainsi2:
« Si la continuation du mouvement était la cause qui accélère la chute du grave, comme la Terre, depuis qu'elle a commencé d'exister et que le Soleil a, lui aussi, commencé d'exister, est en mouvement continuel à cause de la chaleur du Soleil, elle aurait, dès le commencement, accéléré son mouvement; maintenant, elle se mouvrait donc très vite, et son mouvement
i. Sophismata Hentisberi; Sophismatum sextum. Ed. Venetiis, 1494, fol. 89, col. b.
2. Tractatus de sex inconvenientibas; Quaest. IV: Utrum in motu local i sit certa
assignanda velocitas; art. I ; Utrum velocitatio motus gravis sit ab aliqua causa certa.
44o ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI
serait sensible; la Terre aurait donc un mouvement continuel et sensible qui renverserait les grands monuments, les maisons et les châteaux. »
Parmi les renseignements que Maître Clay donnait aux étudiants de Paris sur les doctrines de l'École d'Oxford, se trouvent diverses considérations relatives aux actions de l'aimant1. Ces considérations débutent par une phrase qui vaut la peine d'être notée. « Si le centre du Monde était un point, comme certains le pensent, et qu'il fût en mouvement, il est certain que tout grave, si grand soit-il, suivrait ce point avec une vitesse égale à celle de son déplacement, car ce point est le lieu universel des graves. » La place même qu'occupe cette réflexion nous montre que les tenants de cette opinion assimilaient cette marche du grave vers le centre en mouvement à la marche du fer vers un aimant qui se déplace.
Bien connue sans doute à l'École d'Oxford, cette opinion n'y était pas universellement admise. Jean de Dumbleton prend soin de la rejeter2. Il marque une profonde distinction entre le mouvement des graves vers le centre du Monde et le mouvement du fer vers l'aimant. « Ces corps-là, dit-il en parlant des graves, ne suivent pas ce vers quoi ils se meuvent, comme le fer suit l'aimant lorsque l'on meut ce dernier. Lors même que ce point qui est le centre du monde se mouvrait, la terre ne le suivrait pas. »
Lorsqu'il émettait ou rapportait cette opinion, Maître Clay ne pouvait sans doute entrevoir la fortune à laquelle elle était appelée. Obligé de renoncer à la théorie aristotélicienne de la gravité, Copernic devait un jour concevoir, en chaque astre, un point qui se mût avec cet astre; il devait admettre que toutes les parties de cet astre tendaient constamment à ce point; plus tard, alors que cette vue de Copernic était adoptée par un grand nombre de physiciens, Guillaume Gilbert devait assimiler cette tendance qui porte les parties d'un astre vers un point de cet astre à la tendance qui porte le fer vers
i. Bibl. Nat., fonds latin, ms. n* i66ai, fol. 2i3, v!.
2. Johannis de Dumbleton Summa, Pars VI, cap. X. Bibl. Nat., ms. n* iGi4C. fol. 65, col. c.
DOMINIQUE SOTO ET i.\ BCOLASTIQU1 PARISIENNE Vu
L'aimant, il devait construire ainsi sa Philosophie aimantique, destinée à pavir les suffrages de François Bacon et d'Otto <!<• Guericke; or toute cette Philosophie aimantique était en germe
dans la réflexion de Maître Clay.
L'esprit de l'Ecole d'Oxford au milieu du xiv* siècle.
IL La Logique.
Il est facile, là du moins où les documents ne nous font pas défaut, de dire quelles théories physiques étaient simultanément admises à Oxford et à Paris, quelles doctrines, reçues en l'une des Universités, étaient repoussées en l'autre. Il est plus malaisé de décrire les nuances par lesquelles les deux Universités se distinguaient l'une de l'autre lorsqu'elles dissertaient de Logique; ces nuances, cependant, semblent avoir offert entre elles un très vif contraste.
Le caractère essentiel de la Logique d'Oxford nous semble pouvoir être marqué en ces termes: Elle accordait une place presque exclusive et, partant, une importance exagérée à la solution des sophismes.
En l'étude de toute science, l'enseignement des principes généraux serait, à lui seul, insuffisant; il faut que des exercices habilement choisis habituent l'élève au maniement de ces principes, l'accoutument à invoquer la règle qu'il faut à l'endroit qu'il faut. Pour s'exercer, donc, le moraliste discutera des cas de conscience, le juriste plaidera des espèces, le mathématicien résoudra des problèmes. Et peu importe que les exercices soient purement artificiels, que les questions pour lesquelles ils réclament une réponse ne se soient jamais présentées et ne se doivent présenter jamais; s'ils ont accru la sûreté avec laquelle l'esprit sait user à propos du principe qu'il convient d'employer, ils ont atteint leur but; ils sont semblables à une gymnastique qui oblige le corps à faire des
mouvements inusités, mais propres à donner aux membres plus de force et plus de souplesse.
Ce que la gymnastique est pour le corps, ce que la discussion des cas de conscience est pour le moraliste, ce que la résolution des problèmes est pour le mathématicien, la solution des sophismes l'est pour le logicien ; mis en présence d'une proposition fausse que semble justifier un raisonnement captieux, il s'accoutume à discerner la règle que ce raisonnement viole et dont l'emploi fera évanouir le fallacieux paralogisme.
La solution des sophismes se présente donc comme un légitime exercice de Logique, tant qu'elle demeure un exercice. Mais la gymnastique qui ne se propose plus simplement de fortifier et d'assouplir le corps, la gymnastique qui cesse d'être un moyen et se prend pour une fin, devient acrobatie; de même, en toute étude, l'exercice artificiel qui perd de vue l'objet réel pour lequel il a été combiné devient une acrobatie ; ainsi la casuistique morale ou juridique peut dégénérer en acrobatie, ainsi la solution des problèmes peut prêter à l'acrobatie mathématique et la solution des sophismes à l'acrobatie logique.
Au temps de Guillaume Heytesbury, cette acrobatie logique était le sport en vogue à l'École d'Oxford.
L'idée de collectionner des sophismata, des insolubilia propres à exercer les jeunes dialecticiens, comme on collectionne des problèmes pour exercer les jeunes géomètres, est trop naturelle pour ne pas être très ancienne. Dès la seconde moitié du xine siècle, on fit des recueils de ce genre. C'en est un, en effet, que ces Jmpossïbilia de Siger de Brabant que le P. Mandonnet a publiés ' , et que M. Glemens Bauemker a publiés de son côté 2, mais en se méprenant d'une façon si étrange, à la suite de Barthélémy Hauréau, sur leur véritable nature3. G'estégalement un Sophisma que cette question de Siger de Brabant'* : Utrum hœc sit vera : Homo est animal, nullo homine existente.
i. Pierre Mandonnet O. P., Siger de Brabant, II* Partie (Textes inédits); pp. 71-9/i. (Les Philosophes Belges. Textes et études, t. VII. Louvain, 1908).
2. Glemens Bauemker, Die Impossibilia der Siger von Brabant, eine philosophische Streitschrift aus dem XIII Jahrhundert. Munster, 1898.
3. Pierre Mandonnet O. P., Siger de Brabant, lr* Partie (Étude critique); pp. 127- 128, en note (Les Philosophes Belges, t. VI. Louvain, 191 1).
4. Pierre Mandonnet O. P., Siger de Brabant, 11* Partie (Textes inédits); pp. 63-70.
DOMINIQUE IOTO BT LA BCOLA8TIQU1 PAJH8IEHHI Vi 3
Au temps de Siger de Brabant, d'ailleurs, en l'Université de
Paris, la mode donnait fort en la discussion des affirmations paralogiques1 ; des manuscrits divers conservent une collée tion de SOphismes analysés par Pierre d'Auvergne et des questions. sophistiques détachées dues à Pierre de Saint Amour, à Boèce de Dacie, à Bonus Dacus, à Nicolas de Normandie En 1270, Albert le Grand se plaignait-* que « beaucoup de Parisiens abandonnassent la Philosophie pour s'adonner aux sophismes ».
Devenue, dès 1252, en la Nation Anglaise de l'Université de Paris, l'un des exercices scolaires obligatoires *, la discussion des sophismes sollicita grandement, au xive siècle, l'activité des maîtres parisiens. En la première moitié de ce siècle, un maître qui, après avoir enseigné à Oxford, enseignait à Paris, Walter Burley, réunissait une ample collection de Sophismata insolubilia* . Il n'était sans doute pas le seul, à cette époque, qui maintînt, à l'Université de Paris, la mode des collections de sophismes ; nous pouvons, en tout cas, assurer qu'elle y prit, par la suite, un grand développement; nous en avons pour témoin l'ouvrage qu'Albert de Saxe a intitulé Sophismata. En la copie manuscrite que nous avons eue sous les yeux, cet ouvrage se termine par cette phrase6 qui semble être de l'auteur même :
« Et sic est finis hujus tractatus in quo continentur 259* sophismata principalia prêter minus principalia que interposita sunt, quorum numerum nescio invenir e. »
Cette prodigieuse réunion de sophismes n'est cependant, au gré d'Albert de Saxe, qu'un ouvrage élémentaire; le dialecticien exercé, désireux de résoudre des sophismes plus spécieux, les doit chercher aux traités des Insolubilia ou des
i. Pierre Mandonnet O. P., Siger de Brabant, I" Partie (Étude critique) ; p. i23.