‹ Études sur les arts au moyen âgeChapitre 54 sur 61 · LE RETABLE DE BALE · texte numérisé non relu

LE RETABLE DE BALE

cantonal. Dans ce traité de paix, le retable courut grand risque d'être coupé en deux; pourtant, il tomba tout entier en partage à B&le-campagne.

Or, les hommes d'État de Liestall, excellents arquebusiers, étaient d'assez mauvais archéologues, et, sans le moindre souci pour la mémoire de Henri II, ils n'eurent rien de plus pressé que de vendre à l'encan le bas-relief d"or qui venait do tomber entre leurs mains. M. le colonel Theubet, deBâle, l'acheta alors et le porta à Paris, où il offri t de ie céder an gouvernement; mais, quoi qu'en pussent dire les antiquaires et les artistes, une si grande lame d'or effraya radminlstration du Musée. Le retable fut promené dans la plupart des capitales de l'Europe. Partout il excitait l'admiration, mais il ne trouvait pas d'acheteur, du moins d'acheleur au gré du propriétaire. Le colonel Theubet, qui a servi sous le drapeau français, s'était fait un point d'honneur de ne le céder qu'à une de nos collections nationales. Pour réaliser son vœu, il lui a fallu trente années de patience. Récemment encore, il venait de refuser des offres très-avantageuses du musée royal de Berlin, lorsque M. le minijire d'État, qui avait examiné lui-même le retable et qui en appréciait toute l'importance, résolut d'en enrichir noire musée du moyen Age. i. chargea la commission des monuments historiques,

Zi% ÉTUDES SUR LES ARTS AU UOVEN AGE.

inslitiiéu auprès de son département, d'en raire l'estimation, et aussitôt le colonel Theubét, avec le plus noble désinléresEement, s'empressa de dt^darer qu'il s'en rapporterait entièrement à cette évalualion. Une affaire traitées! rondement a été \ile terminée. Aujourd'hui, le retable est devenu une propriété nationale et est iascrit au catalogue du musée deCluny.

M. le colonel Tlieubet, qui, dans celte négociation, ne s'était préoccupé que de la destination à donner au retable, a voulu que son nom fût conservé sur le même catalogue, non-seulement comme vendeur, mais aussi comme donateur. Plusieurs objets curieux de l'art et de l'industrie du moyen âge viennent d'être donnés par lui au musée deCluny. Citons d'abord une belle rose d'or, présent d'un pape à la cathédrale de Bille, et qui a partagé les yicissitudes du retable. La fleur, d'un travail remarquable du XV' siècle, est portée sur un pied àe vermeil beaucoup plus ancien, qui parait remonter au xii% et qui, vraisemblablement, a servi de piédestal à une croix d'autel. Vient ensuite un grand tapis brodé d'or cl de soie, aux armes des treize cantons suisses, de la fin duxvii'siècle. Enfin, un bonnet de toile, orné ùe guipures, n'est pas le moins curieux des présents offerts par le colonel. €e bonnet a servi à Charles-Qaint. La finesse da

LE RETADLE DE BA.LE 3i^

travail, l'aigle impériale brodée à Taiguille, le goût 4es ornements conûrment celte illustre origine, attestée d'ailleurs par une inscription d'une écriture du xvi^ 6iècle, collée dans la boite qui renferme le bonnet. La voici : Gorro ç* pertenecio a Carlos Quinto emperatP. Guardaio, Hijo mio, es memoria de Jukan de Gamka. C'cst-k-dire : • Bonnet qui a appartenu à l'empereur Charles-Quint. Garde-le, mon fits, c'est un souvenir de Juan de Gamica. • Je trouve dans l'encellent travail de M. Alignet sur Antonio Ferez, un Garnica, trésorier de Philippe II en 1576; mais quelle fut la personne à qui ce financier légua le bonnet, c'est ce que je regrette fort de ne pouvoir dire. Quant au bonnet, je dois avouer qu'il a la forme d'un bonnet de coton ; mais il est en toile très-fine, et probablement a dit élre porté sous une barrette, selon l'nsaje du temps. Dans un beau portrait du Titien qu'on voit au musée de Madrid, l'empereur est représenté coiffé ïune espèce de serre-téte dont le bord blanc parait sous son casque. C'est peut-être le bonnet de Garnicà.

Ce bonnet, qui a préservé des rhumes une si forte tête, et les cadeaux du colonel Theubet m'ont ■entraîné bien loin du retable de Henri II, dont je voudrais donner une courte description. J'ai dît une c'est un bas-relief d'or; il CBt exécuté au rc-

DyGoogle

poussé, c'esl-à-dire qne les lames d'or ont élë travaillées an marteau sur des moules, puis retoachées au burin. Les lames d'or, dont l'épaisseur varie selon la hauteur des reliefs, sont appliquées sur noc table de bois de cèdre, et les reliefs sont remplis à l'intérienr avec une matière dnre, probablement de la résine.

Cinq figures en pied d'environ 50 centimètres de hauteur sont disposées sons une arcature en plein cintre fort ornée, qui repose sur des colonnettes. Ce sont : le Christ au centre, nn pen plus grand quo les autres; h sa droite, l'ange saint Michel, pais saint Benoît; à sa gauche, les anges Gabriel et

Le Christ élève la main droite ponr bénir, et de l'autre tient un globe sur lequel on voit son monogramme entre les deux lettres mystiques alpha et oméga. A ses pieds, prosternés dans une altitude d'adoration, paraissent deux petits nains, qui sont pourtant hautes et puissantes personnes l'empereur Henri 11 et sa femme Gunégonde. Sur l'archivolte de l'arcade sous laquelle est le Christ, on Ut cette inseription :

REX REGVM ET DN-S DOMINANTIV.

Les anges sont représentés avec des ailes éployécs et la costume consacré rai' la traditian des robes

DyGoogle

LC RETABLE DE BALE 3tS

talaires et des manteaux. Gabriel et Raphaël tiennent une espèce de sceptre; saint Michel un giobe crucifère, ou peut-être une hostie. II porte en outre une lance qui rappelle son combat contre le démon. Saint Benoit, en costume d'abbé, la crosse dans la main droite, tient de la gauche un livre fermé, peut-être la règle de l'ordre qu'il fonda. Toutes ces figures oot la tête entourée d'un nimbe couvert d'omemenlg délicieux et incrusté de cabochons. Entre les arcades, des médaillons présentent la personnification des quatre vertus théologales, ta Prudence, ta Jattiee, la Tempérance, la Force. La corniche au-dessus de l'arcature et le souhassemeot du bas-relief, très en saillie sur le fond des arcades, sont couverts d'arabesques et de rinceaux finement exécutés et d'une variété de motifs qui défie toute description.

Au premier examen de ce bas-relief, on est frappé d'une certaine élévation de style qui le distingue tout d'abord de nos sculptures du xi^ siècle. La correction remarquable du dessin, l'élégance des attitudes, l'heureux agencement des draperies, dénotent une école où se gardait encore un souvenir très-vif des grands modèles de la statuaire antique. Les figures de cette composition rappellent un peu les peintures des catacombes de Rome, mais on seul ' dans l'exécution une certaine recherche et un com-

DyGoogle

34a Etudes sur les arts au moyen âge meDcementde manière, indices d'un art qui cherté ù se di^gager des traditions de l'antiquité. L'artiste s'est complu dans les menus détails, mais il n'en abuse pas encore, comme on le fit bientôt après. Il est impossible d'admettre que ce bas-rclier, placé dans la cathédrale de Bâie au comment cément du xi" siècle, soit l'œuvre de quelque imagier du Nord. Je doute fort qu'à cette époqae il existât en Italie des artistes en état d'exécuter un semblable travail, et je pense qu'on ne peut l'attribuer qu'à un sculpteur de Constaotinople ou du moins à un Grec possédant les traditions de l'école b^'santine, florissante alors et particulièrement cilèbre pour la toreutique. C'est h Uonstantinople que les Vénitiens firent fabriquer la Palla d'ora de Saint-Mate à peu près dans le même temps, et cette circonstance est une présomption nouvelle eu faveur de l'hypothèse que je propose.

Henri II mourut en 1024. Des documents historiques conservés à Bille établissent, dit-on, que le retable fut donné à la cathédrale dès avant sa coi sécration, laquelle eut lien en 1019. D'un autre câté, selon une tradition fort respectable, l'cmpe' reur aurait envoyé ce présent à la cathédrale de Bile, en reconnaissance de sa guérison miraculeusQ obtenue par l 'intercession de saint Benoît. L'anonyme, anteur de la vie de saint Henri, racor, e

DyGoogle

Page 1