ALBUM DE VILLARD DE HONNECOURT
Il existeàtaBibliothëque impériale an manuscrit curieux provenant de l'abbaye de Saint-Germaindes-Prés : c'est, comme il semble, un cahier de croquis et de notes recueillis par un architecte da moyen âge. Willemin et A. Potier, éditeurs des Monuments fra7içais,qxi.i ont consulté ce manuscrit et lut ont fait quelques emprunts, ne paraissent pas en avoircompris toute l'importance; etM.Ouicherat est rraiment le premier qui t'ait signalé à l'alten^ tion des archéologues et des artistes en te prenant pour l'objet d'une étude spéciale. C'était un jeu pour le savant professeur de l'École des chartes
1. Manuscrit pxMxé en fac-iimiU, anuoté, et(>., pu J. B.-A. Lusus et Alfred Darcel. Paria, impriinerie impérir.le, 1868.
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que de lire une écriture du xiii* siècle, régnliëre et nelte, quoique hardie ; mais ce qui ofTrait des difficultés considérables, c'était de trouver le vrai sens dénotes désespérantes par leur concision, écrites dans le dialecte picard, et hérissées de termes techniques, inconnus à tous les glossaires. On pensera peut-être qne les dessins sont d'un grand secours pour l'intelligence du texte ; malheureusement, il y en a beaucoup qui auraient eux-mêmes besoin d'une traduction, et quelquefois on ne sait trop si l'en a sous les yeux une élévation, un plan ou une vue perspective. Pour la plupart, ils ont été tracés par l'auteur, non comme une représentation graphique, mais comme nne sorte de notation mnémonique à son usage particulier. Quelques obstacles qu'olTrltce grimoire, M. Qnichcrat les a surmontés avec une grande sagacité, et, après sa lu- Diiueuse analyse du manuscrit de Saint-Germaindes-Prés, publiée dans la Revue archéologique de 1849, la tâche de l'érudit semblait terminée. Il appartenait à un artiste de compléter les explications de l'archéologue et de lesconlirmer par l'autorité de son expérience pratique. Tel est le travail qu'avait entrepris M. Lassus et qu'il venait de terminer lorsque ta mort l'a surpris, jeune encore, au milieu de la carrière brillante qu'il s'était ouverte. Peu d'architectes réunissaient comme lui la prati-
ALDUH DE VtLLARD DE HO>NECOURT. 353 que de l'art de bfllir à des études approfondies snr le système des constructions civiles et religieuses du moyen ftge. M. Lassus professait en outre une admiration passionnée pour l'architecture du xiii' siècle, et l'album d'un maître de cetle époque lui semblait une sainte relique qu'il était heureux de remettre en honneur. Rien n'a été négligé par lui pour que la publication de ce manuscrit dédommageât d'un long oubli la mémoire de Villard de llonnecourt. Des/(ic-«wii/fl d'une exactitude admirable, une interprétation développée, un commentaire perpétuel accompagné de dessins explicatifs vont faire jouir le public d'un trésor trop longtemps ignoré et seulement accessible aux Tisiteurs de la Bibliothèque impériale.
M. Darcel a recueilli les notes de M. Lassas, tes a coordonnées et y a joint souvent d'utiles observations, fruit de ses études personnelles sur les monuments de notre pays.
Les artistes du moyen ftge étaient modestes, et rarement ils ont pris quelqae soin pour conserver leurs noms & la postérité. Je ne crois pas que Jean de Ghelles ait composé lui-même les mauvais vers latins, sculptés sur le portail méridional de Notre- Dame, où on l'appelle JIf(i(}ts;«r Johannes kallensU latliomtts; plus probablement, ils sont de la façon de queJTjue chanoine, son ami ou son protecteur. L'au-
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35i ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE.
leur àe l'album, pourtant, nous a. lui-même révélé son nom, et, dans l'espèce de prologue où il se Tait connaître, il me semble voir la noble lierté d'un homme qui a la conscience d'aroic fait une couvre utile.
• Wilars de Honecort vous salve, et si proie & tos cens qui de ces engiens ouverronl flravailleront) con trovera en cest livre, qu'il proient por 's'arme et qu'il lor sovienpiede lui, caren cest livre peut on trover grant consel de le grant force de mnconerie et des engiens de carpenterte ; et si Iroverealeforce de le portraiture, les trais insi come li ars de iometrie (géométrie) tecommand et ensaigne.»'
Celte naïve préface, qui peut donner une idée de la langue el du style de l'auteur, me fait supposer qn'il avait réuni ses notes et ses croquis pour l'instruction de ses élèves et qu'il voulait les iaire servir à son enseignement. En effet, la brièveté de la plupart des légendes explicatives aurait rendu le livre presque inutile, à moins d'un commenlaire oral développé, el ce commentaire a pu se conserver assez longtemps dans une école particulière.
Mais quel était ce Villard, ou plulât Guillard, pour donner à ce nom gothique la forme moderne? C'est co que MM. Quicberat et Lassus vont noa»
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ALBUH DE VILLAR8 DE UONNECOUIiT. 355 apprendre en tirant de son manuscril même des inductions aussi ingénieuses que solidemenl établies. Grâce à leurs patientes recherches, nous pouvons connaître en gros sa biographie. Selon l'usage de son lemps, it tirait son surnom du lieu de sa naissance, Honoecourt, village du Cambrésis. Il voyagea en France, en Suisseetinsqu'enHongrie. visitant les églises et les châteaux, s'informant des procédés de construction, colligeant des recettes de tout genre, dessinant des statues, des bas-reliefs, parfois même faisant des croquis d'après nature. C'était un observateur dans le genre de Léonard de Vinci, toujours préoccupé de son art et l'étudiant sans cesse la plume ou le crayon à la main. Quant à l'époque où il vivait, il suffirait de jeter les yecx snr son écriture pour y reconnaître la main d'un clerc du xni* siècle ; mais, en relevant le& dates historiquement connues des monuments observés par Villard et dessinés par toi lorsqu'ils étaient en cours de construction, MM. Quicherat et Lassus sont parvenus k préciser encore plus exactement l'époque des travaux et des voyages de l'architecte picard. Il florissait dans la première moitié du XIII* siècle : t II assista, dit M. Lassus, à la transformation de l'art roman et contriboa ponr sa part an développement du style gothique.*. Il V contribua non point seulement par des conseils»
mais, ce qui vaut toujours mieux, par des exemples. Le chœur de la cathédrale de Cambrai fut son ouvrage. En Hongrie, il bfttit une grande église à Strigoaie, d'où l'on peut inférer que sa réputation devait être bien établie en France, pour que des étrangers lui confiassent des travaux importants. L'église de Slrigonie est détruite, mais elle a laissé des souvenirs qui durent encore. On saitque toute construction remarquable ne manque jamais de produire des imitations dans un cercle plus ou moins étendu. L'architecture importée par le maître de Cambrai eut son école, et, encore aujourd'hui, le voyageur observe avec étonnement en Hongrie quelques églises d'un caractère tout français et qui semblent l'œuvre d'une colonie oubliée. Quanta la cathédrale de Cambrai, on en peut dire : Eliam periere ruinœ. Un plan en relief était le seul souvenir qui se fût conservé, et ce plan, enlevé par les Prussiens en 1815, est dans un musée de Berlin. GrAce à l'obligeance du conservateur, M. Lassusen a obtenu une copie exacte qui permet d'apprécier l'œuvre de Villard.
Personne, sans doute, ne sera surpris de trouver sur une des premières pages de l'album de Villard le dessin d'un mécanisme pour réaliser le moitretnent perpétuel. Au xiii* siècle, la recherche d'un pareil problème était excusable, et d'ailleursnous ne