‹ Études sur les arts du Moyen âgeChapitre 20 sur 62 · Gallia Christiana, II, J · texte numérisé non relu

Gallia Christiana, II, J

Jacques Loubbes, dernier abbé régulier qui avait encore les titres de la maison, déclare, dans l'hommage qu'il rendit au roi en 1537, « que l'abbaye de Saint-Savin est de fondation royalle, et qu'il la tient de la franche aumosne des roys de France, à la charge d'une messe chaque jour de l'année, qui est la conventuelle, de deux messes à chaque muance de roy, etc. )) Recueil de dom Fonteneau, t. XXV, p. 601.

un asile. Moins confiants que les étrangers dans la force de leurs murailles, les religieux de Saint-Savin, sur le bruit d'une irruption de pirates, transportèrent à Bourges la châsse de leur patron et l'y laissèrent trente années. Pourtant, au milieu de la dévastation générale, il ne paraît pas que l'abbaye de Saint-Savin fut attaquée. Elle demeurait debout, presque seule, en 878, parmi les ruines fu • manies que les barbares venaient de laisser partout dans l'Aquitaine.

En môme temps, la réputation de sainteté de ses religieux s'étendait au loin. C'était aux abbés de Saint Savin qu'on demandait des réformateurs pour rétablir la discipline dans les monastères du midi de la France. Depuis le ix* jusqu'au xi* siècle, ils envoient de pieuses colonies dans le Poitou, l'Angouniois, le Limousin et jusque dans la haute Bourgogne ^ S'il en faut croire les traditions locales du monastère, la fameuse abbaye de Cluny serait une fille de Saint-Savin.

Je ne puis m'empècher de rapporter ici une anecdote intéressante qui fait connaître quelle était la rigueur de la règle de saint Benoît et la ferveur de ses disciples. « Nous lisons dans un vieux manu-

1. ARuffee,Saiut-Cybardd'Angouléme, Saint-Martial deLimoges, la Baulme (probablemeat Baulme-les-Messieurs dans le Jura).

scrit de Limoges, dit l'auteur anonyme de l'histoire de saJntSavin d'où nous lirons ces détails, el qui fait partie des manuscrits de dom Fonteneau, que, CCS barbares (des pirates normands) ayant rencontré un soir, près de Chàtellerault, un de nos religieux et l'ayant fait prisonnier, ils lui firent en vain éprouver tous les tourments que leur malice put inventer, pensant l'obliger à parler, sans en venir à bout; dont étant extrêmement surpris, ce saint personnage leur fît réponse, lorsque l'heure de primes du lendemain fut passée, que, s'il ne leur avait pas parlé, ce n'était pour autre raison, sinon que sa règle ne lui permettait pas de rompre le silence depuis compiles jusqu'au lendemain après primes. »

Peu après leur translation de Bourges, les reliques de saint Savin disparurent sans qu'on pût savoir où elles avaient été déposées. A l'i.pproche d'une troupe de pillards, les religieux avaient enterré la châsse dans leur église, qui, bientôt après, fut saccagée et détruite. Probablement les moines qui avaient pris part au dépôt des reliques périrent dans la catastrophe qui suivit, et avec eux s'éteignit le secret. La destruction du château et de l'église est niée par quelques-uns des historiens de l'abbaye : il est im|)ossible, néanmoins, d'expliquer autrement la disparition des reliques de saint

iOO ■ ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE.

Savin dans une communauté si pieuse et si intéressée à leur conservation.

Lorst]ue la tranquillité fut un peu rétablie dans le Poitou, vers 888 ou 890, un prêtre nommé Bonilus (si je lis bien un nom surchargé dans le manuscrit d'où je tire ces renseignements) répara le monastère et probablement aussi le château de Cerisier.

Au commencement du xi" siècle, Adelmondis ou Almodie, comtesse de Poitiers, première femme de Guillaume IV, surnommé Fier-à-bras, duc d'Aquitaine, laissa une somme d'argent très-considérable ^)ar testament, à Odon II, abbé de Saint-Savin, pour qu'il en fit l'usage qui lui semblerait le plus utile au salut de son âme. Odon fit aussitôt reconstruire l'église de son monastère sur un plan plus vaste, et l'église actuelle de Saint-Savin passe pour être son ouvrage.

Odon prit en 1023 la direction de l'abbaye de Sainl-Savin, pendant l'absence de Gombauld, qui s'était rendu a. Charroux pour v établir la réforme. On ignore la date précise de la mort de la comtesse Adelmondis; mais son mari, qui lui survécut, mourut en 1030. En 1040, Odon assistait à la consécration de l'abbaye de la Trinité, à Vendôme. L'époque de sa mort est inconnue. Gervais, son siccesseur, non pa.s imraèdiui, était abbè de Sain!

Savin en 1074. Il réforma, dit-on, la discipline, qui s'était relâchée sous l'abbé son prédécesseur : or, il est évident que le reproche ne peut s'adresser à Odon, qui avait tant fait pour le monastère. Il est donc probable que Odon mourut au plus lard vers 1050. Si, comme l'attestent les traditions de l'abbaye, l'église fut entièrement construite par lui, on ne peut douter qu'elle re fût terminée au milieu du xi^ siècle. Commencés vraisemblablement vers 1023 , avec des ressources considérables, on ne peut guère supposer que les travaux aient duré plus de vingtsept ans.

Ainsi que nous l'avons vu, les caractères architectoniques de l'église de Saint-Savin se rapportent parfaitement à cette date, et l'archéologie, par ses inductions, confirme le témoignage de l'histoire. 11 est vraisemblable que le plan d'Odon fut modifié, par l'existence de l'église du ix® siècle sur le même emplacement. D'un côté, le désir de conserver la crypte et certains autels a pu obliger Odon, soit à respecter la disposition primitive, soit à la reproduire dans l'édifice qu'il a fait élever; d'un autre côté, les anciennes fondations pouvaient être assez solides pour que les architectes en voulussent tirer parti. J'ai fait remarquer l'espèce de désaccord qui existe entre la nef et le chœur de Saint-Savin. Ce

désaccord tient peut-être aux deux causes que je viens d'indiquer*.

Admettons un moment, comme une pure supposition, que l'église du ix" siècle ait eu la l'orme d'une croix latine, qu'elle n'ait eu qu'une seule nef, et que le chœur n'ait consisté, comme dans la plupart des édifices de ce temps, qu'en une grande abside, laquelle aurait occupé tout l'espace compris aujourd'hui par le stylobate semi-circulaire. Supposons encore que, par un motif de respect reli-. g.ieux, ou seulement pour la commodité et l'économie de la construction, on ait conservé dans le nouveau plan les murs anciens ou du moins leurs fondations et leurs soubassements, qu'en serait-il résulté? Les murs de l'abside seraient devenus 1« stylobate du chœur; les murs dos transepts auraient servi à soutenir la coupole et le clocher central; les fondations des murs latéraux de la nef ancienne auraient reçu les colonnes de la nef moderne. Cette hypothèse, que je ne présente qu'avec la plus grande réserve, pourrait expliquer, ce me

1. « Ce futen jetant les rondements de cette nouvelle église telle que nous la voyons aujourd'hui, qu'on retrouva les corps de saint Maixent ou Adjutor, de saint Romard, de saint Florent, de sainte Prudence, de saint Savin et de saint Marin; ce qui causa une joie incroyable à tous ces bons religieux, ainsi qu'a tout le peuple des lieux circonvoisins. » Bccueil de dom FoiUeneau, t. LXXX,

semble, le rùtrécissemenl de l'église à l'intersection des transepts et la position des collatéraux du chœur sur un autre axe que celui de la nef. J'ajouterai que la tour occidentale ou plutôt la base de cette tour, qui n'est pas liée à la nef, a probablement fait partie des fortifications du cbàleau de Cerisier, et qu'elle ne s'est réunie à l'église que par suite de l'agrandissement de cette dernière sous Odon II. Le caractère tout militaire qu'on observe à la base de cette tour et l'absence de liaison avec les murs de la nef,' me semblent une forte présomption en faveur de ma conjecture.

Je dois dire ici quelques mots d'une tradition du pays, à laquelle il ne faut pas attacher trop d'importance, mais que l'on ne doit pas négliger pourtant. Les habitants de Saint-Savin, probable-, ment d'après les religieux de l'abbaye, tiennent pourconstant quela tour occidentate a été construite par Charlemagne, et en allèguent une preuve sin*. gulière. Sur un grand nombre de pierres de parement, on observe des E gravés au ciseau, et voici, dit-on, le sens mystérieux de cette lettre. Charlemagne aurait fait vœu de fonder autant de monastères qu'il y a de lettres dans l'alphabet. Chaque monastère aurait été pour ainsi dire numéroté suivant son ordre de fondation, et Saint- Savin, comme le cinquième, aurait été désigné par un E. En

eiïet, un E figure clans les armes de l'abbaye.

Mon savant confrère M. Natalis de Wailly a bien voulu me communiquer un document fort curieux relatif à ces fondations attribuées à Cliarlemagne, que les Bolkindistes supposent avoir été écrit peu après dlG5. Ils n'en ont publié que le prologue et la table des chapitres. Les extraits du manuscrit concordent parfaitement avec ceux qu'ont donné les Bollandisles *, en sorte qu'on ne peut douter qu'ils n'appartiennent au môme ouvrage ■-. Ce manuscrit, en confirmant le fait de:> vingttrois fondations carlovingiennes, contredirait la tradition relative à Saint-Savin, puisque, d'après lui, sa lettre serait l'I et non pas l'E. On ne peut, d'ailleurs, considérer ce manuscrit comme une autorité irrécusable. Il atteste seulement une tradition répandue au XII* siècle, qui, suivant toute apparence, était conservée avec des variantes dans les difi"érents monastères dont elle intéressait l'histoire.

Je citerai, à cette occasion, un fait curieux que j'ai observé par moi-même. Il existe dans l'église de Conques (Aveyron), parmi un assez grand nombre de reliquaires anciens, un objet de forme triangulaire, en bois recouvert de cuivre doré ou peut-être de vermeil, incrusté de pierres précieuses

1, Tome II de janvier 1845.

2. Biblie^thèque royale, manuscrits Bouhler, n» 29, page 189.

et (le quelques intailles antiques, parmi lesquelles on remarque une Victoire écrivant sur un bouclier, d'un très-beau style. La base du triangle a été évidemment raccommodée, et très-maladroitement à une époque fort ancienne ; mais les parties qu'on peut regarder comme intactes sont d'un travail qui conviendrait au viii" siècle ou au i\* siècle. On appelle ce reliquaire l'A de Gharlemagnc * et il passe pour être un présent de ce prince. Il paraît qu'au xvii* siècle plusieurs monastères conservaient d'autres reliquaires en forme de lettres auxquels on attribuait la même origine.

Pour revenir à Saint-Savin, alors même que, admettant l'authenticité de la tradition locale, on supposerait que les pierres de la tour portent, en effet, le chiffre particulier à ce monastère, il ne s'ensuivrait pas, comme une conséquence nécessaire, que ces lettres ont été gravées au temps de Charlemagne. Il est impossible, en effet, de prétendre apprécier la date de ces E par la comparaison de leur forme avec celle de quelques E empruntés à des inscriptions ou des manuscrits carlovingiens. On conçoit qu'il n'y a nulle conclusion à tirer de la forme de lettres grossièrement tracées à la pointe u ciseau par des ouvriers inexpérimentés.

1. D'après le manuscrit dont j'ai parlé, Conques devrait avoi -^ un D.

J'avais toujours regardé les E de la tour de Saint-Savin comme des marques d'appareilleurs ; la présence d'un E dans le blason de l'abbaye a quelque peu ébranlé ma conviction, et m'a engagé à réunir ici le petit nombre de renseignements que j'ai pu recueillir. Pour avoir une opinion arrêtée sur ce sujet, attendons que d'autres faits du même genre viennent jeter un jour nouveau sur la question.

Vers le milieu du xiii* siècle, le monastère de Saint-Savin reçut des donations considérables. « En 1230, le comte Ildefonse, ou Alplioase, quatrième fils de Louis VIII et frère de saint Louis, donna à l'abbaye de Saint-S;:\in sa belle, nq^ile et seigneuriale terre du Juillet, avec toutes ses dépendances s'étendant dans neuf paroisses circonvoisines... » Dans le même temps, les domaines de la communauté s'agrandissaient par suite d'un legs aussi important. Une mère désolée, dont les deux fils étaient morts à la chasse, la dame de Toiray, laissait tous ses biens au monastère de Saint-Savin. « La terre seigneurie de Toiray, dit le moine dont je transcris la relation, est un membre très-considérable de l'abbaye. » Par un sentiment d'humilité fréquent à cette époque, la noble légataire voulut être enterrée sous le clocher de l'église, devant la porte, « afin d'être foulée

aux pieds de ceux qui cntraiciil et sorlaient de la nef. » — « Il faut convenir, ajoute mon auteur, qu'on n'enterrait personne dans l'église dans ces temps, parce qu'on la regardait comme remplie de corps saints. On enterrait les abbés dans le cloître. » Les religieux de Saint-Savin étaient tenus de célébrer quatre services chaque carême pour leurs bienfaiteurs ; le premier, pour les rois fondateurs , le second , pour la comtesse de Poitou, Adelmondis; le troisième, pour le comte lldefonse ; le dernier, enfin, pour la dame de Toiray. Je rapporte ces donations parce qu'elles peuvent donner une idée des richesses de l'abbaye, et que, dans le moyen âge, les grandes constructions avaient presque toujours lieu à la suite de legs ou de présents fails à des communautés monastiques. L'église de Saint-Savin, cependant, n'a poiqf conservé les traces de travaux considérables exéct tés dans le courant du xiii® siècle. Peut-être fautil attribuer à cette époque l'érection d'un jubé dont j'ignore l'emplacement, eldont je n'ai connu l'existenceque par une pièce manuscrite qui en mentionne la destruction. Il est probable, en outre, que les bâtiments conventuels s'agrandirent ou même se renouvelèrent au moyen d'autres libéralités dont le monastère fut alors l'objet. Enfin, on pourrait encore rapporter au même temps la con-

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slruction des cloîtres détruits vers la lui du xvi' siècle.

Du xiii' au xiv^ siècle, l'histoire de l'abbaye de Saint-Savin n'offre aucun fait qui mérite d'être relaté. Déjà la prospérité du monastère touchait à sa fin, et une série de catastrophes allait fondre sur son église.

Les guerres acharnées du xiv® siècle entre la France et l'Angleterre lui portèrent le premier coup. En 1368, une troupe d'Anglais s'était retranchée à Saint-Savin, de l'aveu do l'abbé, nommé Jocelin, Anglais lui-même, ou du moins dévoué aux intérêts de la Grande-Bretagne. Un religieux, en 1370. pour se venger de lui, livra l'abbaye aux Français, qui en massacrèrent la garnison. L'année suivante, le prince Noir reprit le monastère et y mit tout à feu et à sang.

Nous touchons à l'époque des guerres de religion, si fatales à nos monuments. Je laisse parler un des historiens de l'abbaye :

« Il n'y a rien de remarquable de cette maison, depuis l'an 1400 jusqu'en l'an 1500, que des aliénations, des usurpations et des démembrements, dont on trouve encore des mémoires, quoique fort imparfaits, de sorte que, pendant ce siècle, par la négligence des abbés et des religieux particuliers, qui, bien loin de s'opposer à ces aliénations, y prê-

L"1:;GL1SE DK SAINT-S.WIN. lO'J

laiciil la main autant qu'il dépendait d'eux, toutes les maisons, particulièrement de noblesse, des environs de Saint-Savin se sont enrichies des dépouilles de cette pauvre abbaye...

» Les édits du roi Charles IX, de 1562, qui ordonnaient de grosses impositions sur les ecclésiastiques, et qui permettaient, pour le payement d'icelles, d'aliéner le bien d'Église, donnèrent lieu à bien des usurpations, et il n'y eut point d'oflicier ni de bénéficier qui n'imitât son abbé en déchirant lés entrailles de sa mère, c'est-à-dire en aliénant le plus beau et le meilleur de l'abbaye et du couvent...

» 11 n'est pas possible de marquer en détail toutes les pilleries non plus que toutes les prises et reprises qui ont été faites de ladite abbaye, tant par les huguenots que par les catholiques, depuis l'année 1550 ou environ que commencèrent les troubles; mais il sera parlé des principales.

» En 1562, le sieur de Bourdeille fut envoyé avec cinq cents chevau-légers à Saint-Savin, qu'il prit et pilla avec un grand carnage,

» En 1568, le 10 novembre, le comte de Choisy et Beauvoisin et autres capitaines, s'étant saisis de l'abbaye sans beaucoup de résistance, firent de ce sanctuaire un lieu de désolation. Nous ne lisons pas qu'ils tuèrent les moines, comme ils firent à

Saint-Michel en Erm la même année , car ils s'étaient retirés de là, ne pensant qu'à sauver leur vie, sans pourvoir aux choses sacrées. Les huguenots pillèrent tout ce. qu'ils purent et ce qui était resté du pillage de 1562; ils mirent le feu à l'église, à la charpente du clocher, qui allait jusqu'au sommet de la (lèche, et aux chaises du chœur, qui étaient magnifiques; les grandes et les petites orgues et les images eurent le même sort.

» L'image de Notre-Dame, qui, avec le chef de saint Savin, était en grande vénération parmi le peuple (on appelait cette Notre-Dame Notre-Dame des Enfants)^ fut jetée dans la rivière, dans un grand trou qui est sous la chute de l'eau du moulin. Un habitant de Saint-Savin, âgé de quatre-vingts ans, a raconté que, les troubles étant passés, le peuple, s'étant assemblé, avait fait plonger un homme dans l'eau pour attacher ladite image avec des cordes, qui, avec des chevaux et des bœufs, n'avait pas eu l'industrie de la retirer. Outre cela, dans le même pillage, le comte de Ghoisy détruisit le monastère et se saisit des papiers et titres de l'abbaye ; il en fit brûler beaucoup et emporta le reste à Naillé.

» Il y a aussi apparence que ces brigands firent brûler les reliques qu'ils purent découvrir et qui étaient en grand nombre dans ce mouastèrCj ou

qu'ils les jetèrent dans la rivière, quoique quelques-uns assurent qu'elles sont cachées dans quelque lieu secret... »

L'abbaye n'eut pas moins à souffrir de l'indiscipline des troupes catholiques. En 1574, elle fut saccagée par l'armée royale, qui y tint garnison jusqu'à la paix de 1576.

Les fortifications de Saint-Savin, impuissantes pour défendre l'abbaye contre un siège régulier, suffisantes cependant pour protéger les bandes de pillards qui rançonnaient la province, attirèrent de nouveaux malheurs sur l'église pendant les guerres de la Ligue. Le monastère fut pris et repris plusieurs fois, et toujours de plus en plus maltraité. En 1585, les ligueurs y assiégèrent le capitaine Taillefer, qui s'était retranché dans l'église.

« lis appliquèrent le pétard du côté de l'église qui regarde le jardin de Saint-Marin \ dans le coin qui joint la chapelle de la croisée; et, ayant fait une large ouverture, qui n'a été bouchée qu'avec de la terre, s'en rendirent par force les maîtres et y firent un grand butin, en ce que ledit capitaine Taillefer y avait amassé beaucoup de ricb(L-s('s.

» Aiirès la mort d'Aymé rie de Rochechouart,

l.'Cliapelle n" 7, d'après le manuscrit de dom Estiennot. M. July a retrouvé des traces évidentes de rexpiosion.

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abbé de Saint-Savin,qui arriva en 1580, M. Claude de Villequier, père du vicomte de la Gucrcho, trouva moyen d'obtenir l'abbaye de Saint-Savin, vacante, pour un tiers contidencier nommé Malluuin Vincent, sous le nom duquel il en jouit douze ans ou environ, car Vincent n'était abbé que de nom... Son lils, le vicomte de la Guerche, voyant que la garnison qu'il y fallait entretenir pour défendre la place, consommait la plus grande partie des revenus, et que les moines demandaient qu'on réparât les lieux réguliers brûlés et détruits par les huguenots, et qui n'avaient été réparés que par des bousillages et de la terre, sur les magniiiques ruines de l'ancien cloître et de l'ancien bâtiment, la condamna à être démolie et détruite, sous prétexte de la ruine que sa forteresse apportait au pays, quoiqu'on pût dire que c'était plutôt pour mieux recueillir les revenus, qui bien souvent étaient dissipés par les garnisons.

» Le sieur de Champagne, prévôt des marchands de Montmorillon, qui était sujet de l'abbaye, eut commission de détruire la forteresse de Sainl-Savin. On avait lieu d'espérer qu'il userait sobrement de son pouvoir; mais, bien loin de là, il outre-passa tellement sa commission, qu'il démolit non-seulement la forteresse, il démolit et fit mettre par tcvc tout le monastère, sans épargner le cloilrc ni le

T/r:r,Lisi-: dr saint-swin. 113

chapilro, ni le doiioir, ni le rérocloiro, ni la cuisine, ni les logis des officiers particuliers, ni les chambres des hôtes. On prétend aussi que son impiété le porta jusqu'à vouloir faire sauter le clocher, que les huguenots mémi^s avaient épai-gné ; car les religieux de la congrégation de Saint-Maur, faisant restaurer ledit clocher en 1604, pour réparer le dommage que le feu et les injures du temps y avaient porté, découvrirent un conduit qui avait été pratiqué sous les fondements dudit clocher, dans lequel dix hommes se seraient tournés, ce qui avait été fait pour faire sauter le clocher par le moyen de la poudre \ On présume que M. de Champagne fit cela, en ce que ni les huguenots ni les Normands n'ont jamais si fort maltraité cette pauvre maison qu'il fit, ny laissant aucun vestige de maison religieuse. Ledit sieur de Champagne fit aussi conduire beaucoup de matériaux des débris de l'abbaye en sa maison de Champagne pour l'embellir...

1. Il s'agit probablement de la tour qui s'élève au-dessus du vestibule, laquelle avait un pont-levis et pouvait être considérée comme une espèce de donjon, en raison de a uteur et de l'épaisseur de ses murs. est évident, d'ailleurs que accusation portée contre le sieur de Champagne n est pas fondée. Un conduit« où dix hommes se seraient tournés» n est pas une mine. Un petit baril de poudre eût suffi pour renverser a tour de Saint-Savm.

» Il paraît encore évidemment aujourd'hui que le cloître a été démoli deux fois, par la naissance des voûtes dont il reste encore quelques vestiges du côté de l'église, dont l'une (sic) paraît avoir été d'une structure magnifique, c'est-à-dire celle qui fut faite du temps d'Odo par la libéralité de la comtesse Adelmondis, duchesse d'Aquitaine ; l'autre en berceau, qui n'étai-t qu'une faible réparation de l'entretien et selon que le temps le permettait*. »

Charles d'Enan, évêque de Poitiers, puis de Langres, abbé de Sainl-Savin, se démit, en 1011, de son abbaye en faveur d'un certain Vautron, créature d'un misérable nommé le baron des Francs, qui, s'établissant dans le monastère, en fit bientôt une demeure de bandits. Pendant plusieurs années, à la tête de quelques coupe-jarrets, il renouvela dans les environs de Suint-Savin toutes les violences et les pillages qu'on raconte des capitaines d'aventure du xiv" siècle. Les crimes de ce scélérat ont laissé de telles traces dans le monument dont j'écris l'histoire, qu'il m'est impossible de les passer sous silence.

1. Le bon moine montre ici peu de connaissance en architecture. La voûte en berceau est la seule qui puisse appartenir à l'époque d'Odon. L'autre partie du cloitre datait probablemect du xiii^ siècle. Il ne reste plus rien de ces cloîtres aujourd'hui.

Quand on lit dans le recueil de dom Fonteneau ou dans les archives de la préfecture de la Vienne le récit des excès de tout genre commis par le baron des Francs, on peut se croire transporté à l'époque où les barbares campaient en vainqueurs sur les ruines des cités gallo-romaines. Le seigneur des Francs arrive à Saint-Savin escorté de quelques bandits et suivi d'une troupe de concubines et de bâtards. Aussitôt il s'installe militairement dans le monastère; de la tribune il fait son corps de garde ; il prend son bois de chauffage dans la charpente du couvent. Il démolit une partie des voûtes ; on n'arrive plus à lui qu'en traversant une planche jetée sur cette coupure, car il ne peut dormir tranquille que derrière un retranchement. Tant qu'il y aura de la poudre et des balles, il n'est point en peine pour faire vivre sa petite garnison. Voyez-le sortir au fourrage : il monte son bon cheval de bataille et se met en marche avec dix ou douze valets armés jusqu'aux dents. « Voici un troupeau de moutons : il est à nous ! Voici des bœufs : choisissez les plus gras ; ce sera pour le saloir. Il faut penser à l'hiver. » Si, par hasard, quelque paysan, le bonnet à la main et la larme à l'œil, vient supplier le baron d'avoir pitié de lui : « Tu raisonnes 1 Qu'on me charge de coups ce maraud. » La vendange n'embarrasse pas davantage

le seigneur des Francs. Comme .ses ancêtres, il ne plante ni ne sème; mais il sait bien recoller, et militairement. Au mois de septembre, ses vendangeurs prennent la serpette, sans oublier la dague au côté et le pistolet à la ceinture. « Quel est le meilleur clos? C'est celui de ce genlillâtr.3 qui ose se croire notre égal. N'est-ce pas une bonté qu'un petit noble d'hier ait de si bon vin ? Mais, mort- Dieu ! il n'en boira pas ! Allons, enfants, à l'ouvrage ! et, si le hobereau vous dérange, souvenezvous que vous avez au côté un porte-respect. »

Le baron des Francs n'a pas toujours ce ton terrible : de bandit, il sait devenir escroc. Il rencon Ire un bourgeois de Saint-Savin qui passe pou;* riche : » Bonhomme, que faites-vous de votre fils? Il est bien fait, il a une belle voix, il a tout ce qu'il faut pour être d'Église. Çà, voulez-vous que nous en fassions un chantre? S'il me convient, pourquoi ne serait-il pas prieur un jour? Mais je suis mal en fonds, et vous m'obligeriez en me donnant cent pistoles pour sa réception... » Qu'on s'avise, plus tard, l'argent payé, de parler de l'office promis : « Ton argent, bonhomme ! il me servira à te plaider, à te ruiner. Vraiment ! c'est pour ton fils qu'il y a des offices dans l'abbaye royale do Saint-Savin ! »

Outre son sérail , le baron des Francs a une femme

lGCLISR de S.MNT-SAYIN. 117

Ic'gitimo, belle et do liaul li.unago, dame Elècnorc Tnr|iin, des comtes de Crissé ; clic n'est, point jalouse et aime les bâtards de son mari comme s'ils étaient ses enfants. La noble dame passe une moitié de son temps à la ville, l'autre dans son abbaye. Sa vie de Paris ne ressemble guère à sa vie de campagne. A la cour, elle sollicite les juges, car le baron plaide toujours, et de temps en temps est condamné à mort ; elle visite les grands, elle voit le ministre et les seigneurs les plus puissants ; elle séduit tout ce qui l'approche. C'est une femme aimable, spirituelle, de bel air et de grandes manières. Vient-elle à Saint-Savin, elle fait d'autres visites : elle va chez les femmes du bourg, suivie de porteurs d'épée et de pistolets ; elle airache les coilîes des pauvres bourgeoises, distribue des soufflets libéralement, force les armoires, prend le linge, l'argent : tout lui est bon. D'ailleurs, elle sait bien se faire rendre les respects qui lui sont dus. On a sonné la messe depuis une heure ; qu'importe ! la messe attendra. Si les moines ont commencé, tant pis pour eux. Elle entre à grand bruit ; son écuyer tire son sabre, et d'un revers coupe les cierges de l'autel. Ces façons toutes militaires réussissent peu auprès des moines de Saint- Savin. Aussi le baron des Francs a-t-il eu soin de placer parmi les religieux un homme à lui, qui.

bien que tonsuré, porte une courte épée sous sa robe, et dans \e chapitre il en laisse voir la poignée, et plus, lorsque les discussions ne sont pas conduites au gré du baron. Son emploi est de menacer de couper bras et jambes : il s'en acquitte à ravir ; mais on veut qu'il assassine, et il faiblit. La vengeance du baron est terrible : on prend ce misérable, on l'enchaîne ; puis on le jette dans le coin d'une chambre, replié sur lui-même. Bientôt on trouve qu'il a trop d'air pour respirer : on bâtit autour de lui une prison ; elle n'a que trois pieds de long, deux pieds et demi de large. On l'y laisse huit mois !...

Comme je ne veux point que l'on m'accuse d'exagérer les traits de ce tableau, je vais citer les propres expressions d'un des chroniqueurs de l'abbaye , auteur d'une enquête judiciaire , où se trouvent ces renseignements curieux sur l'état où le baron des Francs mit l'église de Saint-Savin.

« Ledit Descards, en 1611, se démit de son abbaye en faveur de Vautron, confidentaire et à la puissance du baron des Francs, qui épousa la fille naturelle dudit Descards. Ledit des Francs, sieur de Neuchèze, était d'une grande qualité, mais fort dépourvu de biens : c'est pourquoi sa femme lui apporta en mariage l'abbaye de Saint- Savin. Il s'en vint, l'année même, avec ses armes

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et bagf-'5cs, faire sa demeure audit Saint-Savin, car fi 11 avait pas d'autre bien. Le premier meuble qu'il envoya fut une charge de bâtards, et la première chose qu'on vit fut un mulet avec des paniers chargés de cette denrée. Les mères accompagnaient leur marchandise et le fruit de leurs débauches; elles mirent pied à terre et se logèrent au milieu des masures dans quelques cabanes que quelques pauvres religieux avaient raccommodées du mieux qu'ils avaient pu, pour y faire leur demeure. Ces nouvelles abbesses commencèrent d'abord, sous l'autorité et la violence de ceux qui les entretenaient, à faire la recette des revenus de la maison, et en donner des acquits comme de leur propre bien. Les religieux furent obligés de prendre la fuite, les uns à Laullier, les autres à Mérigny, les autres ailleurs. Les violences et les concussions se répandirent aussi sur les vassaux de l'abbaye; les plaintes en urent portées par tous les tribunaux de justice, ce qui obligea ledit des Francs, pour s'assurer le bénéfice, de demander au roi un nouveau brevet, qu'il obtint en 1613, par lequel le roi déclare vouloir que ledit des Francs jouisse de l'abbaye de Saint-Savin sous le nom de Claude Vautron, et ce à la prière et recommandation de M. le duc du Maine.

» CoDMiie il y avait des décrets de prise de corps

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contre ledit sieur des Francs, il l'ut contraint de se retirer sous les voûtes de l'église, où il lit bâtir une cheminée qui y est encore *; il fit aussi rompre la voûte du côté du clocher à l'entrée du degré pour faire une espèce de chausse-trappe ou pontlevis, pour éviter les mains des prévôts qui le cherchaient. Là accoucha la fille d'un procureur de lièse que ledit des Francs avait enlevée et séduite sous promesse de mariage, et naquit Charles de Neuchèze, dit de l'Épine, qui depuis a été abbé. Ainsi les gueuses étaient sur les voûtes de l'église et les chevaux dans la nef. Il avait fait murer la grande porte de l'église aussi bien que les deux qui sont pour entrer dans le monastère, n'ayant rien laissé d'ouvert que la moitié de celle du cloître, dont il avait fait murer l'autre moitié, de sorte qu'on avait peine à y faire passer un cheval.

« Il y avait aussi une petite porte du côté de la rivière, par laquelle ledit des Francs se donnait du large, sans passer par la ville, de crainte d'être arrêté; mais il passait la rivière à gué. Vautron, tout méchant qu'il était, ne l'était pas assez pour prêter la main à tous ces désordres : c'est pourquoi le sieur des Francs lui ht faire une démission de l'abbaye en faveur d'un misérable appelé Pierre

1. On en voit les traces aujourd'hui dans les combles de l'église du coté nord.

L'KGLISE nE SAIM-SAVIN. 121

Prandion. C'est sous le nom de celui-ri qu'il lit pis que jtimais... Tous ces désordres firent tant d'éclat, que le marquis d'EITiat se résolut de prendre lo dévolu sur ladite abbaye et envoya le prévôt de rile-de-France avec ses archers sur les lieux, tant pour lever lesdits fruits que pour mettre en exécution les décrets. Il fut obligé d'y demeurer longtemps, et, n'y trouvant pas de logement, se retrancha dans la tour du Chantre \ où il demeura plus de huit mois avec tout son monde. Ledit sieur des Francs obligea son confidentaire de résigner ladite abbaye à son fils naturel Charles de Neuchèze, qui avait environ douze ans, et s'en alla à Paris pour soutenir son droit contre le sieur d'Effiat, qui mourut sur ces entrefaites. Mais la dame d'Efliat soutenait les prétentions de feu son mari. Ledit sieur des Francs mena sa femme, qui avait de l'esprit ei de la beauté (Éléonore Turpin de Crissé), car iV n'osait pas se produire, de peur d'être pris. Sa femme se servit si adroitement des talents que la nature lui avait donnés, tant envers la dame d'Effiat qu'envers les juges, qu'enfin elle obligea ladite dame de se désister. Le gain de ce procès les enfin tellement, qu'on peut dire qu'ils ne s'en revinrent

1. Cette tour, aujourd'hui détruite, faisait partie autrefois de l'enceinte fortifiée de l'abbaye. Elle flanquait, au sud-ouest, la courtine levée devant la façade de l'église.

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de Paris que pour augmenter les désordres. Toui le monde était scandalisé de leurs désordres : les religieux, par la rétention de leurs pensions; les gentilshommes, par l'usurpation de leurs droits; et les habitants, par les violences qu'on leur faisait. En 1G27 et 1628, il y eut encore des plaintes et des arrêts par lesquels il fut ordonné que visite serait faite par l'ordinaire. En 1C34, les grands jours se tinrent à Poitiers. Les plaintes de tous ces désordres y furent portées et la cour députa un commissaire sur les lieux, pour faire visite et informer. Sur son rapport, intervint un arrêt en exécution duquel l'évêque de Poitiers donna commission à son grand vicaire de se transporter sur les lieux, pour en faire la visite et remédier au désordre. Il en dressa procès-verbal .e 28 janvier 1634, et fit plusieurs ordonnances touchant le service divin, les réparations de l'abbaye, etc.. Il n'y eut rien d'exécuté, par les violences du sieur des Francs.

» Charles de Neuchèze, son fils naturel, ayant reçu quelques mécontentements de la dame des Francs, prit un cheval la nuit et s'enfuit, dans le dessein de se démettre de son abbaye en faveur de quelque personne puissante, moyennant quelque récompense, ce qui étonna beaucoup... Le sieur des Francs se préparait à le poursuivre;... mais

Charles de Neuchèze n'alla pas bien loin sans se drpartir de sa résolution : il s'en revint trouver son ])('ie, ce qui le réjouit beaucoup. C'est pourquoi il lui fit tant de caresses, qu'il 'obligea à se démettre de son abbaye en faveur de Bénigne de Neuchèze, qui n'avait pas douze ans. Après quoi, la guerre ouverte fut déclarée entre lui et les habitants de Saint-Savin. Il ne sortait plus de la ville qu'avec des coupe-jarrets ; il fut contraint de quitter les masures de l'abbaye, ne pouvant s'y mettre à couvert, et résolut d'aller rester à Saint-Cyprien % où il fit garnir de guérites ' une méchante maison qui y était, et s'y retrancha avec des gens de sac et de corde, faisant tous les jours quelque nouvelle violence sur les uns et sur les autres. Un jour, il prenait les bœufs d'un paysan, les faisait tuer et saler; le lendemain, il enlevait les meubles d'un autre et maltraitait encore ceux qui s'y opposaient, de sorte qu'il ne se passait point de jour qu'il ne fît quelque tour de son métier.

B M. Jacques d'Allemagne, sieur de Naillé, se voyant inquiété par ce méchant homme, trouva moyen de faire avertir Son Éminence monseigneur

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