M. Guizot, Cours d'histoire moderne, tome III
En première ligne, il faut toujours citer les souvenirs de l'architecture romaine, dont la puis:^ancc est telle, que nous en reconnaissons encore les lois ; quant aux autres causes , influentes aussi , mais à un moindre degré, je vais essayer d'en distinguer les principales.
Les voyages, ou plutôt les pèlerinages en Orient, qui devinrent fréquents avec l'exaltation progressive de l'esprit religieux ^ donnèrent naturellement aux pèlerins, aux ecclésiastiques surtout, alors seuls dépositaires des arts et des sciences, l'occasion de voir et d'étudier dans la Grèce les monuments du Bas-Empire, et sans doute, en Asie, ceux que venaient d'élever les conquérants sarrasins. Des idées nouvelles, des procédés industriels furent les fruits immédiats de ces voyages. Nombre de pèlerins s'instruisirent dans les arts de Byzance ou rapportèrent le récit de ses merveilles et le désir d'appeler dans leur patrie les hommes qui savaient les produire ^.
Au reste, on comprendra combien il est difficile
1. Voir, dans M. Bodin, Recherches sur l'Anjou,\es nombreux voj'ages en terre sainte de Foulques Nerra.
2. Déjà, et deux siècles plus tôt, un grand nombre d'artistes grecs étaient venus en Occident, fuyant les persécutions des iconoclastes. Les motifs exposés plus haut avaient sans doute empêché les résultats heureux que pouvait avoir cette émigra-
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aujourd'hui d'apprùcier l'ûlenduc de l'influence que la Grèce et l'Orient exercèrent sur l'architecture occidentale. Tant de révolutions ont changé la face des villes de l'Orient ! et nous qui pouvons à ])cine deviner quel était l'état de la France au xi^ siècle, comment pourrions-nous espérer connaître celui de l'Asie? Ces recherches, d'ailleurs, toutes curieuses qu'elles seraient, n'entrent point dans mon plan. Je n'ai à parler que des monuments de la France et je dois me borner à signaler en général rinllucnce que l'Orient exerça sur notre architecture naissante. Une tradition conservée dans toutes les histoires ecclésiastiques suffirait seule pour la constater. Combien d'églises ne citent-elles pas, bâties sur le plan de celle du Saint-Sépulcre à Jérusalem î
La forme et la disposition des édifices religieux furent encore modifiées par les besoins ou les habitudes de la portion du clergé qui les faisait construire. Les ordres monastiques surtout, disséminés sur toute l'étendue de la France, possManl seuls quelque savoir, jouissant de nombreux privilèges, de grandes richesses, se distinguaient entre eux par des pratiques particulières, que chacun regardait comme plus agréables à Dieu que celles des autres communautés. Or, on sait que la plupart des architectes d'alors étaient des ecclésiastiques; tou-
jours préoccupés d'idées ascétiques, ils inlrodiiisirent dans le plan et les détails de leurs églises une foule d'allusions dontlesens mystique nous échappe souvent aujourd'hui, mais dont l'existence n'en est pas moins incontestable.
Enfin, il faut encore tenir compte et des besoins nés de notre climat, et des mœurs nationales, qui durent nécessairement influer sur les emprunts faits aux étrangers.
Peut-être même, surtout dans les procédés de con^ slruction et dans les détails de décoration, doit-on admettre comme des conséquences de nos habitudes nationales, et certaines pratiques plus ou moins bizarres, et certains ornements d'usage local , soit que ces pratiques et ces ornements fussent transmis par les peuples barbares qui formaient une si grande partie de la société moderne, soit qu'ils fussent introduits seulement par le caprice des ouvriers qui dès lors voulurent se distinguer par quelques innovations.
Je résumerais donc ainsi les éléments qui concoururent à former l'architecture du xii« siècle :
\° Les souvenirs ou l'hnitailon de l' architecture romaine. Ils sont évidents partout, mais plus particulièrement dans le midi de la France, oîi le* mœurs et les arts de Rome s'étaient naturalisés de bonne heure, et se conservèrent le plus longtemps. Rien de
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plus commun, en ri'ovonce et dans le Languedoc, que de rencontrer des chapiteaux, des moulures, {)lusieurs détails d'ornement exactement copiés d'après des modèles antiques. Les églises de Vienne, d'Arles, de Saint-Gilles, d'Alct, en fourniront de nombreux exemples.
2** L'imitation des architectures néo-grecque et orientale, importée par des étrangers ou par des artistes nalionanx qui les avaient étudiées dans leurs voyages. On peut citer comme preuves le plan et la disposition d'un grand nombre d'églises, surtout sur les bords du Kliiii; les coupoles et beaucoup de détails d'ornementation; l'emploi d'appai'cils, présentant des alternances de couleui's, tels qu'on en voit au portail de Sainte-Foy à Scliclestadt, à Trêves et à Maguelonne ; le goût des incrustations et des mosaïques ; enfin, le style général des sculptures, et jusqu'aux costumes que l'on donna aux statues de saints et de rois.
3" Les idées mystiques et les convenances de certaines corporations religieuses. J'attribue à ces causes, d'abord les plans extraordinaires de quelques églises % leur orientation, l'allongement des chœurs,
I. Je n'ai pu examiner par moi-même certaines églises de templiers à deux nefs, comme il en existe, dit-on, on Alletuagne. J'en connais plusieurs circulaires ou polygonales, etcoidi forme paraît avoir été souvent préférée par les chevaliers du Vemple.
la disposition des chapelles, rayonnant autour du chevet, le choix des sujets dans les bas-reliefs, et les animaux symboliques qui y figurent en si grand nombre; enfin, dans la décoration, une foule de détails qu'il sérail trop long d'énumérer.
4° Les besoins du climat et les mœurs nationales. On est étonné de trouver si peu de traces de cette influence. Les toits des églises, par exemple, furent longtemps trop plats pour le climat du Nord : cependant, si on les compare à ceux de l'Orient, ils offriront des différences encore sensibles. Les ouvertures des fenêtres, la clôture des églises, les galeries basses et couvertes peuvent encore avoir été modifiées par le besoin de jour et la nécessité de se prémunir contre le froid et la pluie. On peut encore attribuer aux mœurs du temps, aux habitudes des guerres civiles, l'apparence toute militaire de certaines églises telles que celles de Maguelonne, de Spire, de Gandes, etc.
5° Le goût national. Quelques motifs d'architecture, dont on ne trouve point d'analiîgues, dans l'Orient ni dans l'antiquité, sont peut-être des inventions propres à l'Europe du moyen âge. De ce nombre , je citerai les toits à angles saillants et rentrants des tours rhénanes, et plusieurs variétés d'appareils qu'il serait fastidieux de décrire; enfin aussi, quelques ornements , — les zigzags, par
cxomple — qu'on ti-ouve dans les plus anciens do nos édillcos *, les billelles, les frcltes, etc.
Au surplus, il faut bien observer que, dès les débuts de cette renaissance, les effets en furent trèsdifférents dans nos provinces, selon qu'elles se liouvaient plus ou moins immédiatement placées sous l'une ou l'autre des influences que je viens d'énumérer. Telle ville, par exemple, qui avait conservé de grands monuments romains, s'efforça toujours de les reproduire; ou trouvera là des souvenirs antiques qu'ailleurs on chercherait vainement. Dans l'architecture romane, on le sait, les pilastres sont fort rares; or, on n'en trouve guère que dans les villes oii de grandes constructions romaines encore existantes en fournissent des modèles naturels, pour ainsi dire. ALangres, saint Mammès copia les pilastres cannelés de l'arc de Constance Chlore; Saint- Lazare d'Autun, ceux des portes d'Arroux et de Saint-André. La nature des matériaux contribua beaucoup aussi à produire des différencesmarquées entre les constructions contemporaines de nos provinces. Là, par exemple, oîi pour bâtir on avait une pierre calcaire facile à tailler, la sculpture fit des jjrogrès rapides.
L'emploi du granit, au contraire, en arrêta l'es-
1. On dit cependant qu'on en voit un exemple dans le palais de Dioclétien à Spalatro.
SOI', Celle obscrvalion ne peut éch:ipi)cr au voyageur qui visite sucessivement les églises du Poiiou et celles de la Bretagne. — Les couleurs tranchées des produits volcaniques donnèrent aux architectes de l'Auvergne et du Velay, une grande facilité pour décorer leurs édifices par des incrustations et des alternances de couleurs. — Enfin, l'emploi de la brique, seule ou mêlée à la pierre, donna lieu à do notables modifications dans la bâtisse, et, dans les pays oi!i l'on en fait usage, elle joue un lûle dans l'ornementation.
Beaucoup de moulures, peut-élre entre autres les dénis de scie ; variété très-commune du zigzag dont je parlais tout à l'heure, durent leur origine à une certaine disposition des briques dans l'appareil \
1. M. Eugène Delacroix, dans son voyngs à Maroc, a vu les briques employées presque comme unique moyen d'ornementation. Des lits de briques, en encorbellement les uns au-dessus des autres, forment des corniches ; placées à des intervalles égaux, elles servent de motlillons ou de rniitules; rangées obliquement, elles figurent des dents de scie, etc.
Un dos premiers eiïcls de la renaissance du xi'' siècle se fait sentir dans les soins nouveaux apportés à l'exécution matérielle trcs-négligée jusqu'alors. On sent l'augmentation des ressources, le savoirfaire des ouvriers, surtout la préoccupation de durée. Déjà les plans s'agrandissent, et l'op s'attache en mém3 temps à donner aux églises une apparence monumentale, et à les mettre, par la solidité de leur construction, à l'abri des catastrophes qui naguère les dévastaient presque périodiquement. Des voûtes remplacent les toits en charpente , et leur portée atteste que l'art de bâtir a fait rapidement de sensibles progrès. Aux lourds piliers rectangulaires des basiliques carlovingiennes, on substitue des colonnes * tantôt isolées, comme à Saint-Savin, tantôt engagées, comme dans la nef de Saint-Germain des
1. Comparez l'église circulaire d'Aix-la-Chapelle avec celle de Iliciix-Mérinville (Aude).
Prés. Presque toujours elles sont isolées autour du chœur qu'elles enferment dans un hémicycle, derière lequel circulent les bas côtés. Les colonnes vont devenir, d'ailleurs, un des éléments les plus ordinaires de la décoration. On en ilanque les portes, les fenêtres; on en fait les rayons des roses; souvent même elles servent à décorer une surface lisse en soutenant une arcature figurée.
La sculpture, longtemps abandonnée, reparaît alors, et joue même un rôle considérable dans la décoration deséglises. Desstatues souventcolossalos, des bas-reliefs garnissent les parois et les tympans des portails; les corniches, les modillons, toutes les parties saillantes de la bâtisse reçoivent mille formes capricieuses où s'exerce l'imagination inventive des sculpteurs; souvent même les façades présentent des suites de niches ou des arcades, qui n'ont d'autre but que de servir d'encadremenJ, à des figures de ronde bosse ou de bas-relief *, En même temps, la peinture s'unit à la sculpture ; non-seulement les parties lisses de l'intérieur des églises sont revêtues de fresques ^ mais les statues, les bas-reliefs, les chapiteaux, tous les ornements sculptés sont peints et rehaussés d'or et de couleurs brillantes.
Il n'est peut-être pas hors de propos de remarquer