‹ Études sur les artsChapitre 6 sur 13 · A NOTRE-DAME DB^DRETTE · texte numérisé non relu

A NOTRE-DAME DB^DRETTE

Je ne voudrais proposer à personne Tex^mple de M. Périn^ car cet exemple est trop difficile à suivre^ et le tourage manquerait aux plus hardis pour s^engager dans la voie qu'il a choisie. Il y a vingt ans que H. Périn est chargé de décorer^ à Notre-Dame de Lorette^ la chapelle de l^ucharistie^ et depuis vingt ans il n^a pas perdu un seul jour. Il a voulu accomplir la tâche qui lui était échue^ avec un dévouement sans limites. Tous les artistes^ tous les amis de l'art doivent le remercier îe sa persévérance, mais je n'oserais inviter personne à marcher sur ses traces; car pour suivre un tel conseil il faut ne pas attendre le prix de son travail^ et bien peu d'artistes se trouvent placés dans une telle condition.

M. Périn s'est enfermé dans son œuvre, avec la fenne résolution de donner dans cette œuvre unique la mesure complète de ses facultés, et je dois dire que cette résolution lui a porté bonheur. Il a fait sa chapelle comme les poètes d'autrefois faisaient leur livre, et ne s'éKst pas inquiété des succès bruyants dont le monde s'occupe un jour, pour n*y plus songer le lendemain : or, pour s'isoler ainsi, il faut un singulier respect pour la tâche acceptée, une estime profonde pour les juges à qui l'on veut offrir son œuvre, et, en'même temps, une sincère défiance de soi-même. C'est par ces trois motifs que j'explique la persévérance de M. Périn.

Le dirai-je cepend^t ? je crois que M. Périn a dépassé le but, en prodiguant toutes ses forces pour l'atteindre plus sûrement. Il n'a rien négligé pour réunir tous les éléments d'information dont il avait besoin, mais je crois qu'il ne s'est pas arrêté à temps. Au lieu de s'en tenir au texte des Evangiles, qui,- du xiii« au xvi« siècle, a fourni aux peintres les plus éminents de l'Italie tant de compositions émouvantes, il a pensé qu'après avoir épuisé cette source primitive, il devait s'adresser à une source plus récente, interroger les Pères de l'Église. A mon avis, c'est une méprise. Si M. Périn, au lieu de manier le pinceau, eût entrepris de nous expliquer la formation du dogme catholique, j'approuverais sa méthode comme excellente ; car il y a certainement dans le Catéchisme de Meaux, signé du nom de Bossuet> bien des idées qui ne se trouvent pas

dans les Evangiles; mais puisqu'il ne voulait aborder ni Phistoire ni la philosophie, puisqu'il ne se proposait pas de scruter le développement du dogme catholique, et de comparer les croyances décrétées par le concile de Trente aux traditions du Nouveau Testament, il eût agi plus sagement, en prenant pour thème unique de ses compositions les évangélistes. Sa tâche ainsi comprise eût été singulièrement simplifiée ; saint Matthieu, saint Marc et saint Luc rapportent Tinstitution de l'eucharistie, d'une manière uniforme; il est vrai que saint Jean n'en dit pas un mot, et de la part du disciple bienaimé, ce silence est au moins étrange; mais comme le récit de saint Jean s'accorde sur les autres points avec le récit des autres évangélistes, son silence sur l'institution de l'eucharistie ne suffît pas à dérouter la foi chrétienne. Ce qiie je tiens à établir, ce qui demeure évident pour tous les esprits habitués à comparer la tâche du philosophe et de l'historien avec la tâche de l'artiste, c'est que le texte dés Evangiles convient beaucoup mieux à la peinture que les commentaires les plus éloquents des Pères de l'Église. Utiles à consulter dès qu'il s'agit d'étudier le développement historique des croyances, les Pères de l'Église ne sagraient lutter d'autorité avec le texte des Evangiles, et cette vérité, si évidente pour les philosophes, n'est pas moins évidente pour les peintres et les statuaires. La tradition des évangélistes nous offre des scènes tr^»-simples, et qui se prêtent naturellement au travail du pinceau et

de rébauchoir^ tandis que les commentaires i»wigués par les Pères des Églises grecque et latine^ souvent trèsremarquables comme preuve de finesse et de subtilité^ n'ajoutent rien à Tévidence de la tradition^ et souvent même réussissent à en troubler le sens à force de vouloir l'expliquer. C'est pour avoir méconnu cette différence, si facile pourtant à signaler^ que H. Périn n'a pas obtenu^ tout d'abord^ les sympathies et les applaudissements qu'il mérite. Les qualités les plus solides de son talent sont^ trop souvent^ masquées par un raffinement de pensée que les Pères de l'Église peuvent expliquer^ mais que l'Evangile n'accepte pas.

Cependant je ne voudrais pas insister trop longtemps sur cette méprise^ car je ne crains pas qu'elle devienne contagieuse. Si H. Périn a dépassé le but par excès de persévérance, la plupart de ses confrères demeurent en deçà du but par excès d'indolence. Il suffit donc d'indiquer la faute, sans essayer d'en démontrer toutes les conséquences. Toute tradition prise à son origine offre un caractère poétique, et se prête volontiers à toutes les tentatives de l'imagination, peinture, statuaire ou poésie. Expliquée, commentée par les docteurs, philosophes, théologiens, elle se dérobe bientôt à tous les efforts de la fantaisie ; à mesure qu'elle devient plus intelligible et plus précise, elle perd une partie de sa splendeur et de sa majesté. On dirait que la discussion, après l'avoir ébranlée, la réduit en poussière ; et, en effet, tous ceux qui ont étudié l'histoire des

religions soait en mesure d'affirmer que les croyances ont^ pUM^une fois^ succombé sous la défense même des doctetS^qui prétendaient étayer leurs croyances par Targumentation, et fournissaient trop souvent à leurs adversaires des armes terribles. Au lieu d'affermir le dogme qu'ils défendaient^ ils en montraient, sans le savoir, les parties lézardées, et leur apologie aggravait le danger. M. Périn a donc eu tort d'attribuer aux Pères de l'Église une trop grande autorité; toutefois, malgré ces réserves, son travail mérite une étude attentive.

Le sujet de cette chapelle, l'institution de l'eucharistie, devrait être placé au-dessus de l'autel ; mais l'architecte en a décidé autrement. Que mettra-t-on au-dessus de l'autel? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est qu'il n'a pas dépendu de H. Périn de peindre la Cène dans un endroit mieux éclairé que l'espace demi -circulaire qui domine la porte de la sacristie. D ne faut donc pas imputer au peintre la faute q^i ne lui appartient pas. H. Lebas, lorsqu'il achevait son église, croyait avoir très-heureusement imité Sainte-Marie Majeure; il doit comprendre maintenant qu'il s'est trompé. Si Sainte-Marie Majeure n'est pas un chefd'œuvre, ce qui me paraît facile à démontrer, du moins la lumière n'y est pas distribuée d'une main avare ; il ne manque aux peintures qui la décorent qu'un solide mérite pour être admirées. Dans Notre-Dame de Lorette, la lumière est mesurée avec tant de parcimonie, que le regard le plus attentif

découvre, à grand'peine, ce que le peintre a voulu exprimer. Les deux coupoles placées à droit^y^^ gauche de la porte principale, plusgénéreuseme^^aitées que les coupoles du fond, laissent pourtant beaucoup à désirer sous le rapport de la lumière. Quant aux coupoles échues à MM. Orsel et Périn, il est impossible d'imaginer Une disposition plus hostile à la peinture. La nature des lieux ne pouvant être changée, à moins qu'il ne plaise au conseil municipal d'obliger l'architecte à réparer sa faute, en ouvrant à la lumière un nouvel accès, force nous est d'étudier la chapelle de M. Périn, comme si nos yeux pouvaient sans effort en embrasser toutes les parties.

Je reviens donc à la Cène, Il y a, dans cette composition, une gravité qui rappelle les meilleurs temps de la peinture. L'auteur a compris toutes les difficultés de sa tâche et les a franchement abordées. Ce que j'aime surtout dans cet ouvrage, c'est que, tout en respectant la tradition, il est empreint cependant d'une véritable originalité. Aussi religieux dans l'expression que Giotto et Fra Angelico, M. Périn ne s'est pas permis de copier les têtes inventées par ces deux maîtres éminents : il a senti la nécessité de créer des types nouveaux, et non-seulement il a donné pleine carrière à son imagination, non-seulement il a conçu en pleine liberté tous les convives assis à la table du Christ, mais il n'a pas oublié un seul instant qu'il devait, tout en restant fidèle au sentiment chrétien, tenir compte de

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