‹ Études sur les artsChapitre 8 sur 13 · ÉRIN · texte numérisé non relu

ÉRIN

ribué la lumière; aussi je crois inutile d'insister plus longtemps.

Au-dessus de la CènCy saint Pierre debout tient et montre les clefs. Saint Jean et ^aint Matthieu^ tenant chacun son Evangile^ sont assis à ses côtés. En regard de cet arc^ saint Paul debout montre la première épiire aux Corinthiens. Près de lui, saint Marc et saint Luc tiennent leur Evangile. Dans ces deux compositions, l'auteur a voulu exprimer les bons récompensés. Quoique saint Pierre, saint Paul et les quatre évangélistes soient traités, dans un style très-éleiîl, j'avouerai sans détour que je préfère aux bons récompensés, le Christ sortant du tombeau et le Christ jugeant les mé^ chants. L'élégance et la grandeur de l'exécution ne sauraient dissiniuler tout ce qu'il y a d'incomplet dans Texpresèion, comparée à la volonté de l'auteur. Que saint Pierre et saint Paul par leurs prédications, comme les évangélistes par leurs écrits, aient porté témoignage de l'eucharistie, c'est ce qui est acquis à l'his- ' toire; qu'ils soient les soutiens de l'Église, personn ene songe à le contester, mais je n'aperçois pas, je ne réussis pas à deviner comment ces deux faits expriment les bons récompensés. Il est vrai que M. Périn ajoute dans le programme de sa chapelle : « Dieu leur prépara des trônes dans le ciel. » S'il était donné à la peinture de rendre cette dernière pensée, je me déclarerais satisfait. Malheureusement, le pinceau le plus habile ne mènera jamais à bonne fin une pareille ten-^

talive. La peinture n'arrive à Tintelligence que parles yeux^ et toute idée qui ne peut pas être vuéy dans le sens matériel du mot^ doit être bannie du domaine de la peinture. Je m'étonne que M. Périn, qui a montré tant de sagacité dans le Christ sortant du tombeau et dans le Christ déchirant les sceaux du livre de vie, ait pu tenter d'exprimer une pensée qui échappe à la peinture, ou plutôt, pour parler plus nettement, qu'il ait sous-entendu cette pensée et se soit fié à la pénétration du spectateur. Je ne crois pas d'une manière absolue qu'il ipit interdit à la peinture de traiter un tel sujet, je me borne à croire que pour le traiter il faudrait choisir une autre méthode. Que signifie, en effet, cette double composition réduite à elle-même, c'est-àdire à ce que nos yeux voient? Elle nous rappelle les services éclatants rendus à la foi chrétienne par les quatre évangélistes et par les deux plus illustres apôtres; mais je n'aperçois nulle part l'idée complémentaire : ce Dieu leur prépara des trônes dans le ciel, d Or cette idée, que j'appelle complémentaire^ parce qu'elle ' nous révélerait le sens intime de ces deux compositions, si elle trouvait une forme visible, n'est pas moins que l'idée-mère de l'œuvre. J'aperçois clairement le mérite des évangélistes et des apôtres; quant à la récompense, Tesprit peut la prévoir, mais l'œil ne la voit pas. C'est pourquoi je n'hésite pas à condanmer la méthode adoptée par M. Périn, pour traduire l'idée de rémunération exprimée par saint Thomas d'Aquin.

Cette méprise s'explique par le désir immodéré dé bien faire. L'auteur, après avoir sondé toute la profondeur du sujet qu'il avait accepté, a\oulu rendre toutes les faces de sa pensée; il a résolu de trangçrirej sur les muraille^s d'une chapelle^ toutes les conséquences prodiaines et lointaines d'une idée première, aperçues par la réflexion» Vivant loin -de la foule, seul avec sa conscience^ ^avec te souvenir de seis lectures, il a perdu de vue, pédant qiaelques jours, 1^ limite qui sépare la pensée parlée de la pensée peinte. Il a cru naïvement que tout le monde associerait, comme lui, lldèe de récompense à ridée de mérite. L'événementnoqs a prouva quMl s'était trompé. Bien des spectateurs qui rendent d'ailleurs à son talent pleine justice se demandent^ de très-bonne foi, ce que signifient -dans la. chapelle de TËucharistie ces personnages groupés trois par trois^ qui ne prennent part à aucune action déterminée. Il est probabte que M. Périn reconnaît aujourd'hui sa méprise. Malgré la persévérance avec laquelle il a poursuivi l'achèvement de son oeuvre, il doit comfMrendre que les esprits les plus bienveillants, et j'ajouterai les plus éclaffés, ne saisissent pas toujours, sans effort, ce qu'il a voulu dire. J'attribue, sans hésiter, à l'excès de la méditation l'obscvu^ité, ou dû moins l'ambiguïté, dont * je mé plains. €'est pour avoir trop longtemps réfléchi, avant jde se mettre len route^ que l'auteur a dépassé le but. Si, 4u lieu d'aqalyser avec la patience d'un solitaire toutes les partie? de son sujet, au lieu de le dé-

composer, de l'épeler ligne par ligne, il se fût contenté d'iaterroger la tradition chrétienne dans sa forme primitive, il n'eût pas manqué de nous offrir des compositions très-simples et très-faciles à comprendre.

Je sais que son exemple ne sera pas contagieux; je sais que, dans le temps où nous vivons, l'abus de la méditation n'est pas à craindre. Pour éviter l'abus plus sûrement, le plus grand nombre s'interdit jusqu'à l'usage. Cependant je ne crois pas inutile de signaler le danger d'une telle méthode; car s'il arrive à quelques esprits d'élite de marcher sur les traces de M. Périn, il faut qu'ils connaissent d'avance le sort qui les attend. S'ils ne consentent pas à s'arrêter dans leur travail d'analyse, s'ils s'acharnent à sonder leur pensée, une partie de leur énergie se trouvera dépensée en pure perte. Les intentions les plus excellentes, les idées les plus vraies se présenteront couvertes d'un voile que la foulé ne prendra pas la peine de soulever. L'avertissement n'est pas à négliger.

Je passe maintenant aux pendentifs, qui nous ofirent la pensée de M. Périn sous un nouvel aspect. Si la coupole, malgré les réserves que j'ai cru devoir faire, est à mes yeux une des œuvres les plus considérables de notre temps, sous le double rapport de la composition et de l'exécution, les pendentifs ne sont pas conçus ' moins habilement que la coupole, ni rendus dans un style moins élevé. C'est plaisir de suivre sur la pierre le développement d'une pensée mûrie à loisb, d'assister

i^ÉRiN. ^ Ida

à Paccomplissement d'une volonté précise^ de voir se dérouler toutes les parties d'une œuvre où le hasard ne joue aucun tôle, où la mémoire n'est appelée qu'à titre d'auxiliaire, et ne prend jamais la place de l'imagination. C'est de nos jours une joie trop rare, pour^ que la critique oublie de remercier les hommes qui lui offrent cet imposant spectacle. C'est, pour la pensée, un salutaire exercice, que d'étudier dans leurs moindres détails une série de compositions où rien ne relève du caprice, où la ligne et la couleur s'unissent dans une firaternelle obéissance, pour dire clairement ce que l'auteur a voulu dire.

Ayant à couvrir quatre pendentifs, M. Périn nepou* vait se dispenser de peindre, outre la Foi, l'Espérance et la Charité, une quatrième vertu; il a choisi la Force morale, et voici' dans quel ordre sont distribuées ces compositions : l'Espérance, la Foi, la Force, la Charité. Ce parti, qui semblerait singulier, si l'artiste se fût borné à représenter les vertus par des figures symboliques, s'explique très-bien par les compositions mêmes qui expriment ces quatre vertus. Pour l'Espérance, en effet, nous avons la naissance du Christ; pour la Foi, le Christ guérissant les aveugles et les sourds; pour la Force, le Christ couronné d'épines, et, pour la Charité, le Christ au tombeau. Le Christ natt dansl'ét able entre le bœuf et l'âne. La sainte Vierge et saint Joseph adorent sa divinité. Derrière le Fils de Marie, un ange tient un lis, symbole de pureté.

H. Périn n^a méconnu aucune des conditions que lui imposait un sujet si simple en apparence^ mais pourtant si difficile^ quand on reporte sa pensée vers les maîtres éminents qui l'ont traité. La Vierge est pleine de grâce et de chastpté; un divin sourire anime le visage de J'enfant; quaut à saint Josepli^ il^xprime à la foisTétonnen^ent et J'humili^é; c'est dipe assez que Fauteur a très-bieji rendu ç^ dernier personnage, M. Périn donne, au Christ guérissant les aveugles et les sourds^ le nom de Christ enseignant. Quoique les miracles soient un moyen de persuasion dans les questions de foi religieuse, je crois qu'il eût mieu^ valu nous offrir le Christ au milieu des docteurs. U lue $end)le qu'un tel choix eût été plus conforme aux tracjitions évangéliques. La foule ne comprend, qu'à grand'peine, comment une guérison miraculeuse est un enseignement. Cette objection une fois soumise à l'auteur, il est juste de reconnaître qu'il a tiré de son sujet un excellent parti. Le Sauveur et les malades qu'il convertit, en les guérissant, sont d'un beau dessin et d'un grand caractère. Expression des visages, ajustement des draperies, tout est conçu, tout est rendu selon l'esprit du sujet. Le Christ couronné d'épines ne soulève aucune objection. C'est en effet la représentation éloquente de la force morale. Un bourreau couronne le Christ d'épines; un autre lui donne le roseau; ils rient et Finjurient. Le visage du personnage principal respire te courage et la résignation. Quant aux bourreaux>

H. Périn a su donner à leur physionomie Taccent de la brutalité, en évitant pourtant de descendre jusqu'à la laideur. En somme^ c'est une composition très-digne d'éloges. Enfin, dans le dernier pendentif, nous voyons le Christ près du tombeau, soutenu par saint Joseph d'Arimathie et saint Nicodème. De l'autre côté sont la sainte Vierge et sainte Madeleine; debout, derrière le Christ, le disciple bien-aimé montre la couronne d^épines et les clous. Il est permis de se demander si le Christ sur la croix n'exprimerait pas la Charité, plus vivement que le Christ mort. Cependant je n'oserais blâmer le parti adopté par M. Périn ; car la couronne d^épines et les clous rappellent assez clairement le supplice du Sauveur. La Vierge, la Madeleine, saint Jean, sont empreints d'une douleur profonde; je dirai même que leur douleur a quelque chose de passionné. Saint Joseph d'Arimathie et saint Nicodème semblent contenir leur affliction par pitié pour Marie.

Ainsi les pendentifs ne sont pas inférieurs à la coupole. C'est la môme grandeur de conception, la même élévation de style. En contemplant ces murailles animées par la pensée religieuse, il n'est pas difficile de comprendre que toutes ces figures ont été créées lentement, qu'il -n'y a pas dans ces compositions un seul personnage improvisé. Chaque mouvement paraît nécessaire, il ne semble pas possible de le concevoir autrement; mais pour atteindre à cette simplicité, à cette évidence, il a fallu passer par de nombreux tâtonnements.

Aux yeux des improvisateurs, c'est un signe de faiblesse; aux yeux des hommes sensés, c'est une preuve de respect pour Tart et pour le public. Qu'importent les ratures, puisque nous avons la page mise au net? Les œuvres qui durent s'achèvent lentement. C'est une nécessité que les artistes ne méconnaissent guère, sans s'exposer à l'oubli. M. Périn, dont la persévérance même révèle toute la modestie, a pris le moyen le plus sûr de résister aux injures du temps : il s'est défié de lui-même, et n'a rien livré aux hasards de la fantaisie. Aussi le public récompense son labeur par une respectueuse sympathie, et parmi les hommes du métier, ceux mêmes qui ne partagent pas les doctrines de l'auteur, ceux qui préfèrent Venise et Anvers à Rome et à Florence, ne peuvent se lasser d'admirer la coupole et les pendentifs de cette chapelle. Ils regrettent que le coloris n'ait pas plus d'éclat, mais ils sont obligés de s'incliner devant la grandeur du style, devant l'harmonie et la simplicité qui recommandent toutes ces compositions.

Par la ferveur, par la persévérance, M. Périn appartient au passé ; par son respect constant pour les progrès de la science, il se place au premier rang de ses contemporains. Comme la mode n'est pour rien dans les nombreux suffrages qu'il a recueillis, je ne crois pas que la mode entame la valeur de son nom. Il vient d'achever une œuvre de conscience, et de telles œuvres sont traitées avec déférence par les artistes mêmes qui

n'oseraient les entreprendre. J'ai la ferme confiance que dans dix ans^ dans vingt ans^ la chapelle de TEucbaristie ne sera pas étudiée avec moins de sympathie qu'elle ne Test aujourd'hui. Bien des peintures plus séduisantes au premier aspect, qu'on applaudit comme des prodiges d'habileté, seront alors oubliées depuis longtemps. Les preneurs les plus empressés s'étonneront de leur engouement, et peut-être même ne s'en souviendront plus. La chapelle de l'Eucharistie, traitée dans un style sobre et contenu, qui: n'attire pas le regard par le prestige de la couleur, mais qui offre aux yeux une combinaison harmonieuse de tons fins et vrais, gardera toute sa valeur, parce que l'approbation ainsi conquise n'est pas sujette à repentir.

M. Périn a complété le développement de sa pensée, en peignant, sur les quatre pieds-droits de la chapelle, des sujets purement humains qui se distinguent nettement des compositions précédentes. Il y a, dans toute cette série de scènes chrétiennes, une simplicité naïve qui étonne bien des spectateurs. Pour les juges peu éclairés, c'est une suite de tableaux de genre. Telle n'est pas la pensée des artistes qui ont pris la peine de pénétrer le dessein de l'auteur. La simplicité n'exclut pas l'élévation. Si le doute était permis, il sufikait pour le résoudre de contempler les pieds-droits de la nouvelle chapelle. Au-dessous de lu Naissance du Christ^ c'est-à-dire au-dessous du pendentif de l'Espérance, nous retrouvons l'expression de cette vertu sous quatre

formes diverses. Une mère au pied d'un crucifix apprend à son fils à espérer et à se résigner; un prisonnier garrotté voit la liberté dans le ciel,, en recevant l'hostie des mains du prêtre ; un évéque partage le pain divin entre le pauvre et le roi, tous deux chargés de soucis et de misère ; abandonné de tous, un mourant se réfugie en Dieu. Pour ma part, je loue sans réserve Télégance et Taccent presque familier de ces quatres scènes. M. Périn a suivi très-heureusement i'exemple des peintres florentins qui, après avoir représenté une action importante sur le panneau qui leur était confié, peignaient dans la predella, c'est-à-dire dans tme bande placée au bas du panneau, une suite d'épisodes qui expliquaient l'origine et les conséquences de l'action principale. Il y a, d'ailleurs, dans toutes les figures une précision, une pureté, qui contentent les yeuxlesplussévères. SôuslependentifdelaFoi,le prêtre élève l'hostie et la consacre; les acolytes soutiennent ses vêtenients et s'inclinent. Plus loin le pape, tenant dans ses mains les saints Évangiles, élève ses r^ards vers le ciel et y puise ses inspirations et ses décrets. Le passage provisoire de la sacristie n'a pas permis de peindre les deux compositions qui doivent occuper la partie inférieure de ce pied-droit. Sous le pendentif de la Force, l'auteur a figuré la confession des fautes, le mépris des richesses, le mépris des douleurs, et la table des martyrs. Voici comment sont exprimées ces quatre pensées. Agenouillé près du tribunal de la péni-

tence, un pécheur attend avec anxiété, tandis que le prêtre remet, à celui qui s'est confessé et repenti, la discipline dont il doit se frapper. Plus loin, un chrétien plein de confiance dans l'Évangile refuse les richesses que le mahométan lui offre avec le Coran. Un jeune martyr sur le bûcher lève les yeux au ciel et tf entend plus la voix du prêtre des Gentils, qui lui présente la statue de Jupiter. Enfin, au sommet du pied-droit, le tombeau du martyr devient Tautel sur lequel Dieu luimême s'offre en sacrifice. Toutes ces pensées sont trèsfidèlement rendues et dans un style fort élevé. Parmi les plus habiles, bien peu seraient capables de pénétrer . aussi avant dans la foi chrétienne, et d'en traduire les préceptes avec autant d'élégance.

Reste le pied-droit de la Charité. Accueillir le pèlerin, secourir le pauvre, pardonner à son ennemi, QDsevelir les morts, telles sont les maximes, que le peintre a douées de vie. Le riche reçoit le pèlerin, prépareson lit et lui lave les pieds. Un jeune homme donne au vieillard pauvre sa seconde tunique, le pauvre donne son morceau de pain à l'estropié, et regarde l'hostie qui est sur l'autel. Un homme amène devant l'autel celui qui voulait l'assassiner, et qui s'est repenti. Le prêtre partage entre eux le pain sacré comme gage de réconciliation. Un jeune homme soutient le mort, tandis que le prêtre prie le Seigneur, au bord de la fosse qu'il a creusée lui-même.

Après celte série de compositions, on devrait

croire la pensée de Tauteur complètement épuisée, et pourtant il n'en est rien; car sur les revers de ces mêmes pieds-droits, il y ajoute de nouveaux développements. Je les passe sous silence, malgré le charme et la vérité qui les recommandent, parce qu'ils pa'obligeraient à répéter, purement et simplement, les éloges que j'ai donnés aux faces des pieds-droits.

Quant aux couleurs adoptées pour les fonds de la coupole, des pendentifs et des pieds-droits, il me suffit qu'elles s'harmonisent parfaitement avec la décoration générale de la chapelle, et je ne tiens pas à savoir que le fond d'or signifie la lumière céleste, le fond rouge le sang du Christ , et le fond vert Y espérance du chrétien ; toutes ces distinctions sont, à mou avis, de purs enfantillages, et je croirais perdre mon temps, si j'essayais de les discuter. Ce qui est vrai, ce qui frappe tous ceux qui ont visité l'Italie, c'est que le fond d'or delà coupole rappelle, très-heureusement, les œuvresde l'art byzantin et les mosaïques de plusieurs églises de Rome. Il n'en faut pas davantage pour justifier pleinement le parti adopté par M. Périn. Quant aux tons rouge et vert, abstraction faite de leur valeur symbolique, il est facile d'invoquer en leur faveur de nombreux précédents.

Si j'essaye maintenant de résumer l'effet général de ce travail, je crois pouvoir affirmer qu'il laisse dans l'esprit du spectateur une émotion tendre et pieuse, et comme c'est là, sans nul doute, le but que l'auteur s'est proposé, il reste démontré, qu'il a réussi. Cepeii-

dant, malgré la sympathie qui s^est attachée tout d^abord à cette chapelle, malgré l'approbation de la foule qui se laisse aller au plaisir que lui donnent les belles choses, et l'approbation réfléchie d'un grand nombre d'écrits habitués à s'interroger avant de battre des mains, les objections ne manqueront pas, et déjà même nous en avons recueilli plusieurs. Dans le domaine purement esthétique, on reproche à M. Périn d'avoir traité, avec trop de dédain, l'éclat et la variété des couleurs qui réjouissent les yeux et préparent le spectateur à l'indulgence. Reproche vulgaire et qui ne mérite pas d'être relevé ! Si Rome et Florence ont traité la peinture religieuse avec plus de gravité que Venise et Anvers, le bon sens ne conseillait-il pas de consulter Rome et Florence plutôt qu'Anvers et Venise? On ajoute qu'il y a, dans cette chapelle, un caractère mystique dont notre temps ne saurait s'accommoder. Exprimé dans ces termes généraux, l'argument n'est pas soutenable; car il n'y a pas de religion sans mystères. Il ne sera jamais donné à personne d'identifier la religion à la philosophie. Dans la chapelle de l'Eucharistie, le surnaturel est de droit, et je ne comprends pas qu'on puisse contester une vérité tellement évidente. Mais je crois, et je l'ai déjà dit, que M. Périn n'a pas toujours choisi pour l'expression de sa pensée, la forme la plus accessible ; en d'autres termes, il lui est arrivé plus d'une fois d'interroger les Pères de l'Église, au lieu de s'en tenir au texte même de l'Évangile. Or les Pères de

rÉgfise, Bxcellents à consulter dans les questions théologiques, ne sont d'aucun secours lorsqu'il s'agit de représenter un épisode du Nouveau-Testament. Les explications qu'ils prodiguent n'ajoutent rien à l'évidence du fait, et la peinture ne peut tirer aucun profit de ces commentaires, quelque lumineux qu'ils soi^t. Heureusement, la plupart des compositions qui décorent la chapelle de l'Eucharistie échappent à ce reproche. Si l'obscurité s'y rencontre, c'est comme un défaut accidentel.

Ainsi les deux objections principales que j'ai notées ne résistent pas à la discussion. La sobriété de la couleur n'est pas un signe de faiblesise, mais une preuve de sagacité. Les ornements ingénieux distribués par l'auteur, sous les voussures, attestent qu'il possède le sentiment de la coufeur. Si dans la peinture des figures il a réagi contre son instinct, loin de le blâmer, nous devons lui en savoir gré. Quant au caractère mystique, dont l'esprit de notre temps ne s'accommoderait pas, si l'argument était vrai, il n'entamerait pas la valeur de i5ette chapelle; car dans ce cas l'auteur se* serait trouvé obligé de choisir entre deux partis : omettre le côté surnaturel de son sujet pour se plier au goût de son temps, ou respecter toutes les conditions de la donnée acceptée, sans tenir compte des idées qui régnent aujourd'hui. La question ainsi posée ne me semble pas difficile à résoudre. M. Périn a-t-il trop compté sur le bon sens public? Je ne le crois pas. Il a eu raison de

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mettre la natare même de son sujet au-dessus des caprices de la mode. Si, tondis que les archaïstes essayent dé nous reporter au delà de ' Fra-Angelico, au delà même de Giotto, jusqu'à CimabuéJuequ'àGiunta, jusqu'aux Byzantins, et que des esprits non moins étourdis voient dans Rubens et dans Paul Véronèse les seuls modèles dignes d'étude, il a choisi pour guides les maîtres du xv« siècle, s'il s'est efforcé de concilier l'expression de la foi avec la beauté de la forme, pouvonsnous sans folie lui jeter la pierre? Il a négligé la mode pour chercher l'idéal, c'est-à-dire qu'il est demeuré fidèle à la mission suprême de son art.

Il serait à désirer que le succès obtenu par M. Périn décidât le conseil municipal de Paris à multiplier les peintures murales dans nos églises ; car il n'y a pas de travaux qui développent, plus sûrement, le talent d'un peintre préparé à cette épreuve par des études sérieuses. Il n'y a pas de sujets plus difficiles à traiter que les sujets religieux, et cela se conçoit sans peine. Pris en eux-mêmes, abstraction faite des précédents, ils offrent à résoudre un double problème, l'expression de? sentiments les plus élevés et la représentation de la forme humaine dans les meilleures conditions, c'està-dire nue ou traduite par quelques draperies largement disposées; et comme ils ont déjà été traités mainte et mainte fois par les artistes les plus éminents, ils oflrent aux survenants l'occasion d'une lutte glorieuse. J'entends dire qu'il serait temps de renon-

cer à cette lutte, plus souvent stérile que féconde, et qu'on devrait abandonner les sujets déjà traités par les maîtres. Ce serait à mes yeux une grossière bévue. Les plus belles œuvres, les plus savantes, étudiées de bonne foi, ne mènent pas au découragement. Lol Cén^de Léonard, la Transfiguration de Raphaël, l'Assomption de Titien, la Descente de croix de Rubens, malgré les mérites éclatants qui les recommandent, peuvent suggérer, à des esprits ingénieux ou hardis, des pensées que ces grands hommes n'avaient pas entrevues, quand ils ont pris en main le pinceau. Sans doute, il y a moins de danger à choisir un sujet vierge, on évite ainsi toute comparaison; mais n'y a-t-il pas quelque chose de plus glorieux à réussir en s'exposant à la comparaison?

Si je préfère pour le développement du talent les sujets religieux aux sujets historiques, c'est que trop souvent dans ces derniers l'armure ou le vêtement masquent la forme, et permettent de sous-entëndre plus d'un détail ou d'escamoter plus d'une difficulté. Dans les sujets religieux, il est bien difficile de ne pas accuser nettement la limite de son savoir. En peignant Job ou Abraham, comment ne pas trahir son insuffisance, sa maladresse, si l'on n'a pas fait une étude complète de la forme humaine? Les sujets empruntés au Moyen-âge ou aux temps modernes n'ofirent pas le même danger. Une cuirasse, un pourpoint habilement traités éblouissent parfois les yeux de la foule, et permettent au demi-savoir de triompher. Ainsi, au point

* de vue purement technique^ les sujets religieux mériteraient la préférence; mais, en dehors même de la pratique du métier, il se présente d'autres arguments. Depuis la Genèse jusqu'aux Hachabées, quelle prodigieuse variété d'épisodes! Quel livre a jamais offert à l'imagination une moisson aussi abondante! La Bible est pour la peinture une source inépuisable d'inspirations. Pour s'en convaincre, il suffit de consulter l'histoire de l'art depuis le berger prédestiné qui dessinait l'ombre de ses moutons, avant de recevoir les leçons de Cimabué, jusqu'au divin Sanzio. Quelle histoire purement humaine a jamais trouvé de si nombreux, de si éloquents interprètes? 11 faut donc, bon gré, mal gré, accepter la suprématie de la peinture religieuse; mais pour que cette peinture soit vraiment féconde, pour que la génération recueille et mette à profit tous les enseignements qu'elle contient, il faut que l'autorité municipale distribue les travaux de décoration de nos églises avec plus de discernement. Si Igs amis de l'art se rappellent, avec reconnaissance, que M. Hippolyte Flandrin a donné à Saint-Germain des Prés des preuves éclatantes de son savoir, ils n'oublient pas, ils ne peuvent oublier que M. LépauUe a barbouillé, sur les murailles de Saint-Merry, de véritables caricatures. Comment et pourquoi H. Lépaulle a-t-il été chargé de travestir et d'enluminer Saint-Vincent de Paul? Le devine qui pourra. Quant à moi, j'y renonce; mais il importe au développement de la peinture qu'une bévue

aussi grossière ne se renouvelle pas. On peut, à la ri- ' :gueur/ reléguer un mauvais tableau dans une eave ou dans un grenier : que faire^d'une chapelle barbouillée en dépit du goût et du bon sens? Il faudrait la gratter> et souvent la fabrique n'y consent pas; car il pent se trouver, parmi les fabriciens, des esprits forts qui aiment la peinture de M. Lépaulle.

Les peintures murales de nos églises ne devraient être confiées qu'à des hommes qui auraient déjà donné des gages. Je n'entends pas exclure ceux qui entrent dans la carrière, pourvu qu'ils aient montré ce qu'ils peuvent faire. Ce n'est pas tout. Il ne faudrait pas abandonner aux paroisses le choix des sujets; car elles sont trop souvent disposées à s'exagérer la valeur des faits les plus obscurs, dès que ces faits se sont accomplis dans un rayon donné. Dans ce cas, il arrive aux plus habiles de s'acharner inutilement contre un sujet ingrat. Tous les saints du calendrier ne fournissent pas des sujets de tableau, et malheureusement ceux qui distribuent les travaux, dans les bureaux de la ville, paraissent animés d'une conviction contraire. Ils mettent volontiers Godescard, sur la même ligne que l'Ancien et le Nouveau-Testament. Tout patron de paroisse adroit aux honneurs de la peinture. Tant que l'autorité municipale ne suivra pas d'autres errements, elle courra le risque de gaspiller la moitié des fonds qu'elle consacre à la décoration de nos églises. Et non-seulement il est puéril d'obliger le piqceau à s'exerçef sur des sujets

ingrats^ mais il est dangereux d^émîetter, en parcelles trop nombreuses, les travaux d^un même monument. Je ne demande pas qu'on fasse, pour toutes les églises, ce qu'on a fait pour Saint-Germain des Prés : un tel parti serait souvent d'une application difficile; et voyez pourtant comme M. Flandrin a dignement récompensé la conduite du conseil municipal ! Croyez-vous que ses peintures derrière le maître-autel seraient d'uij aussi bel effet, si une autre main eût été chargée de décorer le chœur? Je souhaite, sans l'espérer, qu'il s'accommode du voisinage de M. Picot à Saint- Vincent de Paul ; mais, sans confier à un seul homme la décoration d'une église entière, il est toujours permis d'assortir les artistes qu'on veut associer pour l'accomplissement de cette tâdiCc Or le conseil municipal ne tient pas compte de' cette donnée : il réunit pêle-mêle les talents qui ne sont unis entre eux par aucun lien de parenté, lointaine ou prochaine. Ainsi, par exemple, à Notre-Dame de Lorette, M. Blondel fait pendant à Roger, c'est-àdire qu'un praticien vulgaire, qui de sa vie n'a conçu une composition religieuse, qui ne connaît pas la forme du corps, bien q?i'ii l'enseigne officiellement, se trouve mis en regard d'un artiste nourri de fortes études, comme Orsel et comme M. Périn. Non-seulement Roger montre tout le néant de M. Blondel, ce qui n'est pas un malheur; mais la coupole de M. Blondel gâte le plaisir que nous a donné la coupole de Roger. Je sais tout ce qu'on pourra dire contre l'application

de mes conseils. On me répondra que Pautorité municipale a bien plus à cœur d'encourager les artistes que d'encourager Tart. Cette distinction n'est, à mes yeux, qu'un pur enfantillage. C'est grâce à cette distinction, dont Escobar serait jaloux, que souvent les plus dignes se voient écartés, tandis que les incapables sont appelés. Quoi qu'on fasse et qu'on dise, la distribution des travaux de peinture ne saurait être assimilée aux lai^esses d'un bureau de bienfaisance. Quand il s'agit de décorer les monuments civils ou religieux d'une ville telle que Paris, il faut s'adresser aux plus habiles, et venir en aide à ceux qui n'ont pas encore fait leurs preuves, sans livrer à leur inexpérience les murailles de nos chapelles ou de nos palais.

Je reviens à M. Périn, qui m'a suggéré toutes ces réflexions. Il y a vingt ans, il n'était connu que d'un petit nombre d'amis. Il avait surtout porté son attention vers le paysage historique, et s'était instruit à l'école de Nicolas Poussin. Aujourd'hui nous avons sa mesure, nous savons tout ce qu'il y avait en lui d'énergie et de sagacité, d'invention ingénieuse et de pénétration savante. Il devait au hasard l'indépendance et le loisir qui permettent les œuvres de longue haleine. Il a dignement profité de ces dons précieux. Placé dans une autre condition, il eût été forcé d'abandonner sa tâche, ou de l'accomplir imparfaitement. Quatorze mille francs pour un travail de vingt ans, c'est un salaire insignifiant sans doute, mais personne n'est à blâmer;

car personne ne pouvait prévoir la durée du travail; et Je crois volontiers que M. Périn ne songe pas à se plaindre, car il lui a été donné sinon de se contenter, ce qui est bien rare parmi les artistes éminents, du moins d'épuiser, pour réaliser son rêve, tous les moyens dont il pouvait disposer. Parmi les hommes qui ont voué leur vie à Texpressiôn de leur pensée, combien peuvent se vanter d'un pareil bonheur?

Si j'insiste avec tant de prédilection sur la chapelle de l'Eucharistie, ce n'est pas seulement parce qu'elle se recommande à l'attention publique par de solides, mérites, c'est aussi, et surtout, parce que j'y vois une protestation éloquente contre les tendances réalistes de notre école. Dût-on m'accuser d'imiter ce vieux Romain qui terminait toutes ses harangues en demandant la destruction de Carthage, je ne me lasserai pas de répéter, en toute occasion, que la forme sans l'idée, la forme réduite à çlle-même dans les arts mêmes du dessin, qu'on est convenu d'appeler arts d'imitation, ne saurait enfanter de belles œuvres. Rubens et Paul Yéronèse ne sont pas aussi matérialistes que le prétendent leurs disciples infidèles. Il y a, dans ces deux maîtres, une part d'idéal facile à démêler. Seulement, au lieu de poursuivre l'idéal dans l'harmonie des lignes, ils le poursuivent dans la splendeur de la lumière, dans l'exubérance de la vie : on aura beau dire, ils agrandissent leurs modèles, ils inventent à leur manière, et ne se bornent pas à transcrire ce qu'ils ont sous les yeux.

Or les réalistes de nos jours n'aperçoivent rien au delà de rimitâtion littérale, et, malheureusement, une partie de la foule accepte comme vraie cette doctrine répudiée par rhistoire tout entière. 11 faut donc saisir avidement toutes les occasions qui s'otfrent à nous, de rajeunir et de raviver tous les arguments déjà produits contre Timitation pure. A ce titre, la chapelle de FEucharistie ne saurait être louée en termeà trop sympathiques. Supposez un instant qu'une pareille tâche fût échue au pinceau d'un peratre franchement réaliste, non pas à la manière de Rubens ou de Paul Yéronèse, mais à la manière de M. Courbet: qu'aurions-nous maintenant? Une suite d'épisodes où la tradition évangélique se trouverait défigurée par la fidélité même de limitation. Et pour que cette conjecture ne ressemble pas à un jeu de mots, je me hâte de l'expliquer. Il y a cent manières de comprendre, le crayon ou le pinceau à la main, la tradition évangélique, depuis Albert Durer jusqu^à Titien, c'est-à-dire depuis l'austérité jusqu'à la splendeur; mais l'imitation littérale de tous les éléments de la réalité ne dissimulera jamais l'abiâencè de l'esprit évangélique. Et, dans* fAssunta même qui se voit à Venise, il y a quelque chose de plus que le mérite de l'imitation.

Je vois,dans la chapelle de l'Eucharistie, un argument nouveau à l'appui de la doctrine que j'ai soutenue bien des fois déjà, et qui me paraît seule féconde. M. Périn n'eût-il prouvé qu'une intention excellente, je me croi-

rais obligé de lui venir en aide et d'appeler sur lui la sympathie de la foule; mais il ne s'en est pas tenu à Texcellence de Tintention, il a conçu, il a composé, il a mené à bonne fin une œuvre que signeraient avec joie les plus habiles, une œuvre pleine d'enseignements pour la génération nouvelle. Puissé-je trouver bientôt l'occasion de louer aussi franchement une œuvre qui se recommande par la même profondeur de pensée, par la même élévation de style; car la louange ne réjouit pas seulement l'oreille qui la recueille, mais bien aussi la bouche qui la prodigue : une belle œuvre console des œuvres mesquines ; l'expression d'un sentiiûent généreux efface le souvenir des sentiments vulgaires. C'est pourquoi je remercie cordialement M. Périn.

INGRES ET DEUCROIX

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