LE QUATRIÈME SIÈCLE DE L'ÈRE CHRÉTIENNE
Sciimaire1. — Le quatrième siècle de l'ère chrétienne es une des époques où l'on peut le mieux étudier les transformations sociales , et se convaincre qu'elles ne sont explicables que par une philosophie qui, en histoire, saisisse la filiation nécessaire des faits généraux , des doctrines et des époques. En effet, que -voit-on alors? la société païenne qui périt et l'empire romain qui succombe. Est-ce là tout? Non; à côté de cette destruction il se fait une reconstruction : la société chrétienne s'élève et l'empire spirituel se fonde. Ce qui serait advenu de cette destruction et de cette reconstruction laissées à elles-mêmes, nous ne le savons pas exactement; car l'expérience, si je puis me servir de cette expression, fut troublée par l'intervention sinistre des barbares, qui portèrent partout le désordre et l'ignorance et qui causèrent un grand mal , réparable pourtant et réparé à la longue. Toute histoire qui raconte la décadence de l'empire doit donc simultanément raconter le développement ascendant du christianisme. Je sais que plus d'un dans le dixhuitième siècle et de nos jours regarde ce développement comme un malheur ei une chute ; pourtant c'est de là qu'est sorti le moyen âge catholique et féodal qui organisa l'Europe entière en une sorte de fédération et de corps politique. De rechef je sais que ce moyen âge est aux yeux de plusieurs un temps de ténèbres et de barbarie, digne d'être effacé des annales de l'humanité; pourtant c'est de lui qu'est sortie par une évolution naturelle l'ère moderne, avec ses sciences, ses arts, ses lettres et ses révolutions. A ce dernier mot, on comprend que l'établissement du christianisme au quatrième siècle et son règne
I. L'Église et l'Empire romain au IVe siècle, par M. Albert de Broglie; lre partie, Constantin. — Journal des Savants, octobre^ novembre et décembre 1856.
pendant le moyen âge n'eurent rien de définitif, et que les épreuves l'attendaient au moment où la société moderne émanait de celle qui l'avait préparée. C'est en cela que mes considérations sur l'ouvrage de M. Albert de Broglie diffèrent de la pensée qui l'a inspiré. Ce qui se fit au quatrième siècle est pour lui quelque chose d'absolu, pour moi quelque chose de relatif; mais, pour tous deux, il est certain que la société païenne tombait par sa propre décadence, et que la société chrétienne s'élevait par sa propre croissance. L'historien, sans mépris pour ce qui tombe, doit suivre ce qui s'élève, quand ce qui s'élève s'unit par un lien manifeste à tout le développement ultérieur.
ï. — Décadence de l'empire,
« J'ai entrepris, dit M. Albert de Broglie, de race conter et de mettre en regard, dans leur suite « parallèle, la dissolution de l'empire et la croissance « de l'Église, le déchirement de l'unité matérielle du « monde et la formation contemporaine de leur unité « morale. » Dans cette phrase, M. Albert de Broglie, donnant le plan de son livre, a, en même temps, marqué d'une main sûre le nœud véritable de cette grande histoire et l'intérêt suprême qui s'y attache. Cet intérêt est tout entier en ce spectacle d'une vie qui se retire et d'une vie qui arrive, en cette trame qui se dénoue et renoue simultanément , en cette correspondance de destruction et de rénovation qui nulle part ne peut être mieux étudiée que dans la chute graduelle du monde romain et l'élévation successive du christianisme. Faire autrement , c'est gravement pécher contre la première des lois historiques, sans laquelle les événements ne paraissent plus que flotter et se suivre au hasard. Yoyez Gibbon : certes ni l'érudition, ni la force de la pensée, ni le labeur, ni le talent ne lui ont manqué ; mais, par des motifs qu'il n'importe pas ici d'examiner, il n'embrasse que la
moitié de son sujet, la décadence de l'empire; l'autre moitié, la croissance de l'Église chrétienne, il ne la traite que comme une espèce d'accident, qui vint augmenter la désorganisation et ouvrir plus largement la porte à l'invasion des barbares. Aussi, quand on a tourné le dernier feuillet et fermé le livre, quelle est l'impression qui reste? Celle que ressentie voyageur qui, longeant un de ces grands fleuves de l'Australie destinés à ne pas atteindre la mer, le voit s'épancher en des sables stériles, s'y amoindrir à mesure qu'il avance, et se perdre en d'impraticables marais.
Il n'en est plus ainsi quand, ne scindant pas l'histoire et sachant en saisir l'ensemble, l'enchaî- Lement et l'harmonie, on ne se laisse pas aller en aveugle sur la pente de ce qui tombe. Au lieu de cette vue désolée d'une décadence sans ressources, au lieu de cette fin misérable d'une grande chose, on aperçoit des commencements qui promettent un avenir fécond. Et ce n'est pas un optimisme trop confiant qui cherche à se consoler et à se faire illusion; la réalité historique elle-même, on la mutile quand on n'embrasse pas à la fois le double courant descendant et ascendant. Il n'est pas une ruine à côté de laquelle ne s'élève un nouvel abri; plus la destruction se hâte, plus la restauration devient active ; et quand , finalement, les destins de Rome impériale sont accomplis et que, comme pour la Troie du poëte dont tous les débris fument à terre, ia poudre soulevée par ce grand écroulement s'est dissipée, le christianisme a complété sa conquête du monde romain, et l'Église siège au faîte du pouvoir spirituel. M. Albert de Broglie a
fait une juste et vraie comparaison de cette croissance avec celle de l'arbre gigantesque qui sort de son germe : « La plante, dit-il, aspire au ciel et s'étend « dans l'espace par la seule vertu du principe organi- « que qui réside en elle. Son unité, déjà tout entière « dans la semence, s'épanouit, sans s'altérer ni se « diviser, dans la plus riche végétation. L'ancienne « colline que couvrait le palais des Césars n'est plus « aujourd'hui qu'un amas de pierres informes et « dispersées ; mais, sur ces ruines, quelque graine « portée par le vent est venue un jour se déposer. « Peu à peu la graine s'est faite arbre, et depuis le « premier moment de sa croissance jusqu'à son comte plet développement, depuis la racine jusqu'à la « cime, sur tous les points du cercle immense décrit « par les rameaux, c'est le même suc vivifiant qui la « parcourt et l'anime. » M. Albert de Broglie s'arrête là et veut voir dans Rome et son empire non un grand corps organique qui vieillit et succombe, mais une simple juxtaposition de parties qui se dissout. A tort selon moi ; Rome aussi naquit d'un germe ; quand la sève manqua à l'arbre, son feuillage se sécha, ses rameaux arides s'étendirent en vain dans l'espace, ses racines pourrirent dans le sol, et la tempête, accourant du fond du Nord, ne tarda pas à le renverser.
Ce fut Auguste qui effectua la transformation de la république en empire. Que cette transformation ait été faite avec adresse et accueillie avec faveur, c'est ce qui ne peut être l'objet d'aucune controverse. Je n'invoquerai pas les flatteries qui lui furent adressées; car quel est le souverain absolu, ou, comme disait
le rhéteur romain, quel est l'homme commandant à trente légions qui ait manqué de flatteurs? Je me bornerai à citer la phrase concise de Pline qui juge les empereurs avec une très-grande liberté d'esprit, et qui dit d'Auguste : « Il donna la couronne rostrale à « Agrippa; lui reçut du genre humain la couronne « civique (Civicam a génère humano accepit ipse). » Ce fut certainement le sentiment général des contemporains, sauf de ceux qui regrettaient la liberté politique, désormais irrévocablement anéantie pour Rome et l'empire.
Ce sentiment, inspiré par la fatigue des convulsions civiles, était une erreur; l'événement le prouva. Pour le montrer, je n'ai aucun besoin d'invoquer les ébats sanguinaires des Césars, les armées se disputant l'empire, les insurrections des provinces, le fardeau croissant des taxes, le désespoir des classes imposables, la décadence des lettres et des arts*. C'étaient là des symptômes graves d'une situation dangereuse; mais cette situation pouvait avoir ses remèdes en ellemême. Déjà Pline l'Ancien, esprit dégagé de tous les préjugés entretenus parmi ceux qui regrettaient l'ancienne république, avait remarqué qu'après tout, ce qu'il appelait vita et ce que nous appellerions civilisation n'avait cessé de faire des progrès; et le christianisme préparait dans le silence une religion, une morale, des lettres et des arts qui allaient bientôt resplendir. Une transformation laborieuse et profonde s'opérait sous le sceptre des Césars, sans qu'ils en eussent conscience; et les maux qui éclataient de toutes parts au sein de cet immense empire étaient
réparables. Aussi le véritable grief de l'histoire contre le régime impérial, c'est d'avoir laissé forcer les barrières par l'invasion barbare, d'avoir permis que les Ostrogoths, les Yisigoths, les Francs, les Suèves, les Lombards se soient établis en vainqueurs sur le sol romain, et que des chefs barbares soient devenus les rois et les seigneurs des populations romaines. S'il avait bravement et heureusement défendu le territoire et empêché le dieu Terme de la vieille Piome d'être renversé et foulé aux pieds, il aurait accompli son premier devoir; et, aux plus sévères jugements de l'avenir, il eût toujours pu répondre qu'il n'avait pas failli à sa tâche et qu'en finissant il livrait aux destinées futures le monde romain tel qu'il l'avait reçu ; que c'était aux chrétiens, destructeurs du paganisme, aux nationalités nouvelles, héritières des anciennes, à saisir la direction des choses ; et que, quant à lui, il transmettait à ses successeurs tous les éléments de puissance et de civilisation. Mais cette grande et décisive apologie, il n'a pas à la donner. Tout absolu qu'il était à l'intérieur, il se trouva faible à l'extérieur. Aucun souvenir reconnaissant ne survécut à sa chute. Au lieu de recevoir son héritage dûment conservé par un pouvoir efficace, la société, passant des siècles à en recueillir les débris, reprit tardivement le cours de sa fortune ultérieure et de son développement.
L'empire, devant avoir une si misérable issue, a donc été, tel qu'il fut constitué, une mauvaise solution du terrible conflit qui mit fin à la république ; et, sans donner raison à ceux qui, dans les plaines de Pharsale et de Fhilippes, luttèrent contre lui, puisque nous ne
savons ce qu'ils auraient fait de leur triomphe, l'histoire est pleinement autorisée à condamner ceux qui, vainqueurs , organisèrent leur succès définitif. On a souvent signalé et loué le procédé qu'Auguste employa pour transformer la république en empire ; tout bien considéré, on n'y peut louer que de l'adresse et un expédient, mais rien qui ressemble à une organisation véritable. L'apparence de la république demeura, peuple, sénat, consuls, magistratures; seulement, derrière cette apparence, se trouvait un homme qui, revêtu de toutes les dignités républicaines et de leurs pouvoirs réunis, ne laissait au reste qu'un simulacre d'autorité. Évidemment, la république, toute morte qu'elle était, s'imposa à l'esprit d'Auguste, et, comme le Mézence de la Fable qui :
mortua jungebat corpora vivis,
Componens manibusque manus atque oribus ora,
il joignit étroitement à ce qui ne vivait plus, ce qui, dans son espoir, devait vivre à jamais sous l'abri du Capitole. Les conditions de l'empire se trouvèrent liées à celles de la république ; il n'y eut plus moyen de passer à la monarchie ; et la domination des empereurs ne fut qu'une longue dictature à laquelle l'invasion des barbares mit un terme. Sans doute, en tout état de cause, il fallait bien que l'empire fût une certaine continuation de la république; et, vu la subordination où le présent est à l'égard du passé, il ne pouvait pas en être autrement. Mais bien des voies différentes étaient ouvertes à cette nécessaire continuation; et si, par exemple, les gens de Pompée et
de Brutns avaient triomphé, les choses n'auraient pas suivi le même cours, un cours meilleur ou plus mauvais, nous ne savons, mais autre certainement. Les successeurs de la république, quels qu'ils fussent, devaient toujours avoir à compter avec deux forces qui allaient se faire sentir puissamment, le christianisme et les barbares d'outre-Rhin. L'empire, de païen qu'il était au début, se trouva chrétien au terme : c'était bien, et, de ce côté, on n'a rien de plus à lui demander; mais, de romain qu'il était, il se trouva barbare, ce fut une honte et un malheur.
Auguste avait été élevé à côté de César, qui traitait de superstitions l'enfer et l'autre vie du paganisme, et parmi ces hommes des guerres civiles qui, à la fois disciples de la philosophie grecque et endurcis dans les violences militaires et politiques, conservaient peu de foi aux vieilles et sévères divinités de Rome. On peut croire, sans se tromper, qu'une incrédulité non raisonnée comme dans les hautes classes, mais active et pratique, s'était insinuée parmi les classes inférieures et dans ces légions qui n'avaient plus guère d'autres dieux que leurs généraux. Virgile, en parlant de ce temps, a dit :
Fas versum atque nefas;
et Horace :
. . . Quid intactum nefasti Liquimus? Unde raanum juventus Melu deorum continuit? quibus Pepercit aris?. . .
Cependant, à peine Auguste fut-il maître du pouvoir que, ne voulant pas s'associer à ce travail de désorga-
irisation et sentant le vide laissé par l'affaiblissement des antiques croyances, il s'efforça de les raviver et de les rasseoir. C'est dans cet esprit qu'Horace, qui s'était rallié au nouveau gouvernement, rappelait aux Romains les temples en ruine, les statues noircies par la fumée , la vengeance tirée de ces sacrilèges par les immortels et la nécessité de rendre aux autels la splendeur et aux dieux l'obéissance pour retrouver leur faveur et la prospérité :
Deîicta majorum immeritus lues, Romane, donec templa refeceris iEdesque labentes deorum, et Fœda nigro simulacra fumo.
Ici on aperçoit clairement combien est frustrée la volonté des hommes les plus puissants quand ils agissent en dehors des forces vives de la société. Auguste était souverain du monde civilisé ; il s'était concilié le concours moral de ceux qu'il gouvernait; et cependant que pouvait-il pour un réveil religieux? Le christianisme allait naître, mais n'était pas né ; et, quant à rendre créance et autorité aux divinités, même un empereur romain devait y échouer. Virgile mettait sous ses pieds le vain bruit de l'Achéron avare; et Pline, après avoir dit que c'étaient de puériles imaginations que de croire à des dieux vieux ou jeunes, ailés ou boiteux, ajoutait cette phrase décisive : « Qu'il y ait ce un Jupiter ou un Mercure, des dieux diversement « nommés et une nomenclature céleste, c'est ce qui, « on en conviendra, ne peut paraître que digne de « risée devant l'interprétation de la nature. » Aussi
la décomposition du paganisme procéda-t-elle rapidement entre les apothéoses des empereurs et la confusion croissante des dieux étrangers; et, seulement longtemps après, quelques restes de vie s'y rallumèrent quand, sous la stimulation d'une religion rivale et progressivement victorieuse, une philosophie nouvelle, le néo-platonisme, vint soutenir, par ses interprétations, la cause des dieux et des déesses. Mais il était trop tard, et une métaphysique subtile chercha vainement à relever des ruines qui croulaient de toutes parts.
Au début de l'empire, une forte impulsion venant des causes antécédentes se faisait sentir ; elle procédait des souvenirs de liberté trop voisins pour ne pas conserver une certaine influence, et des enseignements philosophiques embrassés par quelques âmes romaines comme des garanties de dignité morale dans un temps qui ne promettait plus guère d'autre garantie. Aussi rencontre-t-on des caractères qui, tout en paraissant plus appartenir au passé qu'au présent, excitent un respect mêlé d'admiration pour leur ferme et solitaire grandeur. Mais peu à peu cette impulsion, que rien ne renouvelle, s'affaiblit et s'éteint; et, quand, définitivement, le stoïcisme n'a plus de disciples, quand la liberté républicaine ne vit plus en aucune tradition, alors les caractères s'abaissent. Dans le dernier siècle de l'empire païen, on ne signale plus guère de ces personnages qu'une grande vertu met en relief : les proportions se sont amoindries, le niveau s'est abaissé. Il est évident que bien des sources morales se sont taries. Ces temps-là sont pauvres en comparaison de ceux qui
suivirent immédiatement la chute de la république ; leur passé s'épuise à mesure qu'il s'éloigne , et leur histoire ne peut finir que par la misère des âmes et des esprits. Je ne parle, bien entendu, que de la société païenne ; il n'est ici question que d'elle et de sa décadence.
Tel étant l'épuisement des forces morales, l'épuisement des forces politiques n'était pas moindre. Tout le pouvoir, au moment où la république tomba, se trouvait entre les mains de la plèbe, du sénat et des légions. Ces trois éléments prolongèrent leur existence jusqu'à la fin de l'empire, et ne disparurent qu'avec lui.
La plèbe, élément essentiel de toutes les républiques grecques ou italiennes, eut à Rome particulièrement tin rôle puissant et glorieux. Plus nombreuse qu'aucune autre plèbe, la plèbe romaine offrit une pépinière inépuisable de soldats, et ne souffrit jamais de cette pénurie d'hommes, de cette oliganthropie, comme on disait, qui réduisit à rien les cités de Sparte et d'Athènes. Par l'entremise de ses tribuns, elle disputa légalement aux patriciens l'autorité, avec autant de constance et de courage qu'elle en mit à conquérir le monde sous les consuls ; et Horace la regrettait quand il peignait en beaux vers ces robustes et vaillants paysans, la gloire de Rome, ces paysans qui, remuant la terre avec leurs hoyaux sabins et portant les pieux coupés au commandement d'une mère sévère, avaient teint les flots du sang carthaginois et abattu le grand An tiochus et le redoutable Annibal. Ce qu'elle devint, M. Albert de Broglie l'a dit très-bien, et je le laisse
parler : «La démocratie romaine, si puissante dans les « derniers jours de la république et qui avait trouvé, « pour faire entendre ses griefs légitimes, des accents « parfois si nobles, se dégrada sous l'empire avec une « rapidité qui paraîtrait incroyable si Ton ne songeait « au délaissement absolu où l'asservissement politique « laissait tomber les classes populaires de l'antiquité. « Ces populations formées d'esclaves affranchis ou « d'hommes libres avilis par la misère, dénuées de « tout secours et de tout enseignement moral, ne « recevaient que de la tribune politique quelques « inspirations un peu élevées. Enfant, le Romain de « la plèbe n'était ni appelé ni formé à aucune in- « struction sur ses devoirs et sa destinée. Le forum, « où il entendait retentir une noble éloquence, sup- « pléait un peu, pour lui, à ce défaut d'école ou d'é- « glise. Ses orateurs étaient ses seuls prédicateurs. « Quand il eut cessé de les entendre, il fut abandonné, « dans le silence, à l'aveugle impulsion de ses appé- « tits matériels. En peu d'années, le peuple de Rome « se trouva transformé en une bête féroce et sensuelle, « ne se souciant que de la nourriture et de ses spec- « tacles; satisfait quand l'une était abondante, et les « autres magnifiques. » Tel est le jugement que M. Albert de Broglie porte de la plèbe sous l'empire; et il est certain que, privée de tout pouvoir politique, elle n'en garda pas moins des privilèges qui ne faisaient plus que la dégrader; singulière superfétation qui s'explique par les antécédents, et dont le gouvernement impérial ne sut ou ne put jamais se dégager. Il ne se dégagea jamais, non plus, du sénat. C'est
un des phénomènes les plus curieux de l'histoire que l'existence, pendant des siècles, de ce grand corps qui ne se soutenait que par des souvenirs et qui n'était que parce qu'il avait été. Dès l'abord et pendant toute sa durée, le sénat se trouva, si je puis me servir de cette phrase moderne, dans l'opposition ; il ne tenait pas son existence des empereurs, puisqu'il était plus ancien qu'eux et qu'ils n'osèrent pas le renverser ; mais il n'avait d'autorité que celle qu'ils voulaient bien lui laisser; toutes les fois qu'il leur plaisait de le réduire au rôle du plus humble des conseils, ils n'avaient qu'à commander, le sénat n'ayant derrière lui aucune force à laquelle il s'appuyât pour faire résistance . Même dans les interrègnes, il était hors d'état de ressaisir une part de la souveraineté; Rome, les provinces, les armées ne connaissaient plus ce genre de puissance collective, et tout ce qui lui restait c'était, parfois, d'exercer une justice tardive sur quelque prince tombé. Là, durant les premiers temps de l'empire surtout, on a un spectacle étrange : le sénat romain, ce conseil qui dirigea la conquête du monde et abaissa devant lui les cités et les rois, demeure debout après la chute de la république, mais sans défense, puisqu'il est sans autorité réelle. A côté est un pouvoir absolu et jaloux; les hommes qui le tiennent ont l'épée en main ; et, comme leurs mœurs sont dures et sanguinaires et que l'opinion ne repousse pas l'effusion du sang, ils n'hésitent pas à faire tomber les têtes qui leur déplaisent. Devant ce péril incessant, la fierté sénatoriale s'anéantit, et jamais la flatterie et la servilité ne descendirent si bas, sauf quelques âmes qui, s'irritant par l'excès
du péril, bravaient la délation meurtrière. Pour avoir une idée de ce que devenait le sénat dans les jours de tyrannie, on n'a qu'à se rappeler la page qui termine la Vie d'Agricola, et ces mots douloureux : « Nostrœ « duxere Helvidiam in carcerem inanus; nos inno- « centi sanguine Senecio perfud.it. » Ainsi alla le sénat jusqu'à la fin, flattant les mauvais empereurs, flatté par les bons, sans être jamais autre chose que l'ombre d'un grand nom.
Dans cette fausse situation de toute chose, l'armée elle-même s'affaiblit et dégénéra. Ce semblait être une force purement matérielle, à laquelle il suffisait, pour l'entretenir, d'un bon recrutement en hommes et d'un choix judicieux d'officiers : rien n'était à inventer; le cadre était donné. Quoi de plus simple, en rparence, que d'entretenir ces formidables légions qui, jusque-là, n'avaient pas trouvé de rivales? Pourtant il n'en fut rien, et à la longue il devint impossible de leur conserver leur efficacité militaire. A la vérité, dans les premiers temps, la déchéance ne fut pas notable ; les légions impériales se sentaient assez de l'influence de la tradition pour être encore des troupes d'excellente qualité. Alors elles avaient, à part la défaite de Yarus qui fut une surprise, une supériorité constante sur les barbares ; et l'histoire des guerres civiles offre un témoignage singulier de l'héroïsme que pouvait développer le point d'honneur : dans le conflit qui enleva l'empire à Yitellius et le donna à Vespasien, les ex-prétoriens d'Othon, ayant pris le parti de Yespasien, avaient en face leurs successeurs, les prétoriens de Yitellius. Le combat se livrait dans Rome;
la victoire n'était plus sujette à aucune chance; le compétiteur impérial avait même disparu et son corps mutilé avait été le jouet de la populace. N'importe : ses prétoriens ne consentirent jamais à se rendre; chassés des rues, ils se réfugièrent dans leur camp ; et quand leur camp (car leurs adversaires mettaient leur honneur à le reconquérir de vive force comme eux à ne pas le céder) eut été enfoncé à coups de machines, ils se firent tuer sur place, non pas pour leur empereur mort et leur cause perdue, mais pour la gloire de leur drapeau. Plus tard tout est changé; les barbares obtiennent des avantages toujours plus fréquents ; ce qui était si bien nommé robur legionum disparaît; et l'armée s'amoindrit comme le reste.
Rien donc n'est plus constant dans son cours et plus manifeste dans ses signes que cette longue décadence du grand empire. Le monde ancien avait fini virtuellement et ne pouvait plus durer; la religion était sans racine dans les esprits, et la constitution politique sans racine dans les choses. Ni les dieux innombrables ne devaient voir se relever leurs temples, ni la plèbe romaine avec le patriciat, pas plus que le dême grec, avec l'aristocratie, n'étaient destinés à jouer de rechef un rôle. Tout cela s'affaissait lentement et régulièrement pour faire place aux éléments de vie qui se développaient, à savoir une nouvelle religion et une nouvelle organisation politique. Ces deux choses marchèrent d'un pas très-inégal. La rénovation spirituelle devait venir avant l'autre, et, en effet, elle la devança, mais elle la devança d'un intervalle immense et bien plus long que ne semblait le comporter la situation »
C'est que, de fait, la situation se trouva compliquée du plus grand des désastres, l'invasion barbare. Ayant que ces peuplades fussent fixées, avant qu'elles se fussent fondues avec les indigènes, avant que les traditions eussent été reprises, il s'écoula un temps trèslong. Entre le monde païen et le monde chrétien, l'empire est un intérim et ne pouvait pas être autre chose ; mais il ne fit pas bonne garde aux frontières; c'est contre lui, je le répète, le grief irréfutable de l'histoire.
IL — Croissance de l'Eglise*
Les individus qui passent avec le courant d'un peuple et qui le constituent n'ont pas conscience des grands changements qui s'y opèrent. La vie particulière est trop courte ; ou plutôt, comme chaque génération qui s'écoule a des liens avec celle qui la précède et avec celle qui la suit, ce qu'il y a de graduel dans le mouvement lui dérobe le mouvement lui-même. Elle parle, ce lui semble, la même langue que ses parents et que ses enfants ; elle a, ce lui semble encore, les mêmes mœurs ; et cependant mœurs et langue ont subi d'insensibles modifications, qui, s'accumulant, se marquent, au bout d'un temps suffisant, par les caractères les plus tranchés. 11 n'y a pas beaucoup plus de trois cents ans entre Auguste et Constantin ; les contemporains, dans le flux perpétuel des choses, s'étaient imaginé que chacune de ces trois cents années ressemblait à la précédente; et cependant Auguste avait restauré des temples païens ; Constantin
édifia des églises; Auguste avait assis son trône à l'ombre de la majesté de la ville éternelle ; Constantin, trouvant Rome vieillie, en transporta la moitié sur les rives du Bosphore; Auguste était grand pontife dans le sénat romain; Constantin, grand pontife encore dans quelques pièces officielles, ne fut qu'empereur dans le concile de Nicée.
Rien de fortuit ni de soudain dans ce changement. Sans doute vint un moment où Constantin, se dégageant du paganisme, fit d'abord cesser les persécutions, puis donna à la nouvelle religion l'égalité et bientôt après la supériorité ; mais ceci ne fut que la consécration d'un fait déjà virtuellement accompli, et, si Constantin n'avait pris pour lui cette décisive initiative, il est indubitable que quelqu'un de ses successeurs l'aurait saisie. La croissance du christianisme en est le garant : les sujets ne pouvaient manquer de convertir, un jour ou l'autre, leur empereur. C'est un point culminant que ce quatrième siècle dont M. Albert de Broglie a entrepris d'écrire l'histoire : « Le monde c< impérial, dit-il fort bien, avait vu les sujets d'un « même maître adorant toutes sortes de divinités ; l'Eu- « rope chrétienne se prépare à donner le spectacle plus « imposant de vingt nations prosternées au pied d'un « même autel. » En effet, d'un côté, la rénovation religieuse avait une source trop profonde et trop abondante pour s'arrêter à moitié de l'œuvre accomplie, et, d'un autre côté, le paganisme était trop tari et trop épuisé pour se défendre longtemps. 11 y eut un moment où les deux plateaux de la balance, l'un ascendant et l'autre descendant, se trouvèrent de
niveau; mais ce ne fut qu'un moment imperceptible : le mouvement rapidement inverse les sépara aussitôt, et le paganisme s'abîma pour ne plus reparaître. \ Cependant il ne faudrait rien exagérer. Le fait est que ce triomphe du christianisme ne dépassa pas, alors du moins, les limites de l'empire romain. Les barbares qui vinrent s'y établir adoptèrent sans grande difficulté la religion de ceux que la conquête leur soumettait; mais les barbares d'outre-Rhin ne laissèrent pas de longtemps pénétrer chez eux le culte vainqueur des idoles. La Germanie disputa sa conversion pendant près de quatre siècles, sa résistance ne fut vaincue que par l'épée de Charlemagne ; bien que la violence et la conquête aient joué un rôle incontestable dans cette fin mise à la menace jusqu'alors permanente de la barbarie , néanmoins on pensera que le temps de la maturité était tout proche, en voyant s'implanter si rapidement et si radicalement le christianisme dans cette vaste contrée. Du côté de l'Orient, le christianisme rencontra aussi des barrières qu'il ne put franchir; la Perse demeura impénétrable, et le magisme se maintint, destiné qu'il était à succomber sous les armes victorieuses des successeurs de Mahomet. Ces bornes dans l'espace qui arrêtèrent la propagation du christianisme ont leurs analogues dans le temps, c'est-à-dire que si, par une hypothèse historiquement impossible, le christianisme était né quelques siècles plus tôt qu'il n'est réellement avenu, il se serait heurté contre des obstacles infranchissables. Il a fallu tout un développement pour que les populations antiques, ou, selon le terme consacré, les
gentils pussent écouter et recevoir un tel enseignement. Quelque idée qu'on se fasse d'Athènes et de Sparte à l'époque des guerres médiques, ou de Rome, soit dans les conflits opiniâtres contre les Èques et les Samnites, soit dans les luttes intestines de patriciens et de plébéiens, il est bien certain que leur existence religieuse et politique n'aurait pas permis au nouvel élément de pénétrer, et que ni les esprits ni les cœurs n'y auraient laissé tomber les dieux multiples devant un Dieu unique.
Qu'ils aient été capables de s'ouvrir un jour et de les laisser tomber, l'événement Fa prouvé ; mais ce fut au prix de plusieurs siècles d'une longue dissolution qui ruina tous les appuis des croyances et des institutions antiques. Cette décadence, que, dans le précédent morceau, j'ai signalée si profonde et si rapide dans l'empire romain, la Grèce antécédemment en avait donné le spectacle. Peu de temps après la grande gloire des guerres médiques et des chefs-d'œuvre immortels, un mal secret attaqua ses républiques dans la source de leur vie. Les mœurs publiques s'altérèrent; les dêmes dans les démocraties, les eupatrides dans les aristocraties, cessèrent de pouvoir remplir leurs fonctions politiques; tout se désorganisa; les demi-barbares de Macédoine dominèrent la Grèce, sans pour cela arrêter en rien la maladie morale qui la rongeait ; et la conquête romaine ne fit que confondre dans un seul et même tourbillon les éléments de dissolution et leur donner un théâtre plus vaste. et une action plus décisive. Toutefois, ne nous méprenons pas sur cette décadence de la société gréco-romaine ; elle n'est ni
définitive niunivoque ; loin de là, si elle se prononce, c'est que surgissent des notions supérieures, des développements scientifiques, des créations philosophiques qui deviennent graduellement incompatibles avec l'ancien et glorieux ordre de choses. Il n'est pas donné à toutes les sociétés d'avoir de pareilles décadences ; et l'on a vu, l'on voit encore , dans diverses parties du monde , des civilisations que l'immobilité saisit , que désormais la décadence ne frappe plus, et dont le défaut de croissance se révèle tout à coup quand elles viennent en contact avec des civilisations progressives.
Il y eut donc une longue époque de dissolution, mais de préparation, une époque négative sans doute, mais nullement pauvre et inféconde. Aussi, quand les apôtres commencèrent la prédication nouvelle, ils se firent écouter de toute part ; ni l'esprit général n'offrit de résistances invincibles, ni le cœur des duretés qui ne se pussent amollir. La moisson dépassa par sa rapidité les espérances. Les communautés naquirent, les Églises se formèrent, les anciens présidèrent, les prêtres officièrent, et bientôt une chrétienté croissante se trouva établie partout. Rien d'abord ne contraria cette propagation de la parole, rien que l'immensité du paganisme, la longueur des distances, l'étendue de l'empire, la nouveauté de la doctrine. Qu'importait aux maîtres du monde et aux puissants des provinces qu'une secte qui sortait du sein des Juifs, et que les Juifs poursuivaient de leur haine, jetât çà et là quelques prosélytes ignorés? Ces novateurs religieux étaient trop perdus dans la foule pour que
l'attention se portât sur eux ; et, parmi les documents que Rome ou la Grèce nous a transmis sur cette époque, il n'y a pas une trace indiquant que personne ait vu, à l'horizon, ou se former un nuage ou poindre une lumière.
Pourtant, dès lors, et à ,ces premiers commencements mêmes, deux sociétés se trouvent annexées l'une à l'autre et confondues dans la même patrie et sous la même autorité. Leur disproportion est énorme : l'une est presque tout; l'autre n'est presque rien; mais celle qui n'est presque rien s'accroît sans cesse aux dépens de celle qui est presque tout. Celle-ci ne perd rien dont celle-là ne s'empare et ne profite ; si bien que la disproportion diminue et que la société païenne commence à trouver gênant le voisinage. Chacune a ses armes. La société chrétienne parle, écrit, s'adresse à l'esprit et au cœur, et est animée d'un invincible prosélytisme qu'elle tient de sa foi et de sa raison. La société païenne est morte depuis longtemps au prosélytisme et a perdu toute puissance sur les âmes, mais elle porte le glaive, dont elle se sert dans ses accès de colère et de cruauté. Alors les chrétiens fuient dans les catacombes : les faibles brûlent de l'encens sur les autels et trompent les persécuteurs; les forts bravent les supplices et rendent par le martyre gloire au Dieu qu'ils adorent. Tacite a dignement vanté l'héroïsme de ses stoïciens et rappelé des trépas comparables aux grandes morts des anciens, laudatis antiquorum mortibus pares exitus. Mais tel est l'aveuglement des préjugés et des partis qu'il ne voit pas tant de trépas sublimes, tant de mémorables constances, non-seule-
ment chez des philosophes et des personnages en. évidence, mais dans les plus humbles rangs, chez des hommes de toute condition, chez de faibles femmes, qui confessaient leur foi, souffraient et mouraient. Pour eux tous, il n'a qu'une phrase de dédain et de haine.
Les quelques mots de Tacite sont précieux , car ils nous reportent à une époque très-peu éloignée de l'origine du christianisme. Quand Néron voulut détourner de lui les soupçons qu'avait suscités le grand incendie de Rome, il livra à des supplices raffinés des gens que le vulgaire appelait chrétiens. On saisit d'abord ceux qui avouaient, ce qui prouve que le gouvernement n'avait qu'une connaissance vague de l'existence de la secte nouvelle; mais la suite le prouve encore mieux : les premiers arrêtés mirent sur la trace des autres, et l'on trouva derrière eux une multitude énorme, multitudo ingens. De sorte qu'il faut admirer ici à la fois la rapidité de la propagation et l'ignorance profonde où le monde romain était resté d'un fait si considérable. Ceux qui connaissaient les chrétiens, c'était le vulgaire; il les voyait, si je puis parler ainsi, naître dans son sein; il les rencontrait sur ses pas ; il s'irritait de leur contact. Mais, du reste, on n'avait aucune notion, sinon de leur existence, du moins de leur importance; et c'est par hasard qu'on s'était aperçu qu'ils formaient déjà une vaste multitude. Ainsi, à l'insu de tout ce qui gouvernait, agissait, pensait, écrivait dans l'ordre des anciennes idées, il s'était formé, sous le grand peuple, un petit peuple qui, transfuge des dieux mul-
tiples et conquis tout entier sur le paganisme, regardait comme un devoir de faire pour autrui ce qu'on avait fait pour lui et marchait avec ardeur à la conversion universelle.
Dans ce passage, Tacite a une phrase célèbre qui mérite quelque examen. Ils furent, dit-il, haudperinde in crimine incendii guam odio generis humant convicli. Les commentateurs entendent que Tacite accuse les chrétiens de haine pour le genre humain, de même qu'il avait dit en parlant des Juifs , adversus omnes alios hostile odium. C'est aussi le sens que M. Albert de Broglie y attache. Pour moi, qui ai bien des fois considéré cette phrase, il me semble qu'une interprétation différente peut en être donnée. Quelques lignes plus haut, l'historien a dit que ces gens étaient odieux à cause de leurs infamies, per flagitia invisos. Le cas des Juifs n'est pas probant, ils étaient connus pour haïr les autres peuples ; et, si c'était parmi les nations un sujet de reproche et de malveillance, ce n'en était pas un du moins de punition et de supplices. Aussi je pense qu'il s'agit non de la haine qu'avaient les chrétiens, mais de la haine qu'ils inspiraient [per flagitia invisos); et je traduirais : non pas tant convaincus du crime d'incendie que condamnés par la haine du genre humain. Il est peu naturel que le gouvernement de Néron ait songé, pour reporter sur la tête de quelques misérables les mauvais bruits suscités par la ruine d'une partie de Rome, à frapper des hommes qui haïssaient le genre humain ; mais il est naturel qu'il ait pris pour victimes des hommes que le genre humain haïssait et que le vulgaire croyait, pour cela,
capables des plus grands attentats. La latinité même vient à l'appui, et odiam hujus hominis veut bien plutôt dire la haine ressentie par cet homme que la haine dont il est l'objet; cette dernière signification s'exprime d'ordinaire par odium adversus hune hominem. On efface, je crois, dans Tacite, une vue juste quand on traduit comme c'est l'ordinaire. Les novateurs religieux et politiques, les bons comme les mauvais, sont, dans l'origine, exposés à des haines violentes; les soupçons aveugles, les accusations ténébreuses les entourent ; plus ils touchent à un point important et délicat, plus le sentiment public s'insurge contre eux; et la voix générale, qui les charge sans les connaître, les condamne sans les entendre.
Voyez en effet le langage de Tacite. Les chrétiens sont odieux pour leurs infamies ; ce sont des coupables qui méritent les châtiments les plus exemplaires, sont es et novissima exempla meritos; leur religion est une superstition pernicieuse, exitiabilis superstitio; la Judée est l'origine de ce fléau, Judœam originem ejns mali. Tacite parle des chrétiens avec les sentiments mêmes de leurs bourreaux, a dit M. Albert de Broglie. Quelles étaient ces infamies qu'il leur reproche? Évidemment, il admettait les calomnies répandues contre eux. Pourquoi regardait-il leur religion comme quelque chose d'exécrable? c'est qu'il la confondait avec certaines de ces sectes orientales où les mystères étaient des ténèbres et où les ténèbres cachaient d'étranges aberrations. Yoilà quels étaient, sur le christianisme, les jugements, les renseignements, les impressions d'un homme éclairé, d'un
esprit élevé, d'un cœur généreux; et cela sousTrajan, à une époque où il devenait facile de voir, quelque opinion qu'on se fit de la nouvelle religion, qu'elle avait crû immensément et qu'elle commençait à partager l'empire.
Deux grands événements se préparaient peu. à peu : l'invasion des barbares et le triomphe du christianisme; celui-ci plus grand que celui-là, puisque le christianisme a conquis les barbares. Des deux, Tacite a pressenti l'un, entrevoyant déjà, dans la splendeur du règne de Trajan, le déclin des destins de l'empire, et souhaitant aux barbares d'éternelles discordes, afin qu'ils ne se tournassent pas victorieusement contre Rome. Sur l'autre, il n'a pas daigné laisser tomber un regard. Othon, Galba, Yitellius, Yespasien, dont les noms emplissent les pages de son livre, sont des empereurs faits et défaits par les légions et qui eurent leur jour de puissance. Mais que leurs débats sanglants paraîtraient stériles, et combien peu d'intérêt auraient ces péripéties comparables à celles qui agitaient ou agitent les immobiles royaumes de l'Orient, si, d'une part, l'histoire païenne ne nous montrait, dans ces déchirements, la décadence de l'empire et sa chute finale, et si, d'autre part, l'histoire chrétienne n'inscrivait dans ses annales la croissance laborieuse mais certaine de la société nouvelle ! Tout prend alors une signification : les empereurs passent, l'histoire marche, les temps s'accomplissent, et tout à coup, à côté du sénat, pâle assemblée d'où depuis longtemps toute liberté était bannie, s'ouvre un concile, le concile de Nicée, convoqué pour discuter et décider les
points essentiels de la doctrine chrétienne et de la conscience religieuse.
ce Depuis plus de trois siècles, dit M. Albert de Bro- « glie, pas une assemblée libre ne s'était réunie sur ce un point de l'empire, pas une voix sortie de la con- « science ne s'était fait entendre dans ce silence d'un ce pouvoir absolu, troublé seulement par les panégy- « riques fastidieux des rhéteurs ou par les gémisse- « ments des victimes. Pour la première fois, de mé- « moire de tant de générations, on allait voir des gens « de bien, pleins du sentiment de leur dignité perce sonnelle, forts de leur respectueuse indépendance, ce accourir auprès du maître du monde, non pour « le flatter ou le trahir, mais pour délibérer sous ce ses yeux sans contrainte. Un débat sincère allait ce faire trêve à ces hypocrites comédies de légacc lité et de force qui se jouaient sans relâche sur la ce scène agitée de l'empire. Un accent de vérité allait ce réveiller la conscience dans un si long oubli de la ce liberté et de ses droits. »
C'était sans doute une grande nouveauté que le retour, après une si longue désuétude, d'une assemblée libre. Mais il y avait pourtant une plus grande nouveauté encore, c'est-à-dire l'établissement d'un pouvoir spirituel indépendant du pouvoir temporel, et séparé de toute la politique. L'antiquité païenne ou judaïque n'avait rien connu de pareil ; on en avait bien vu des ébauches soit dans les théocraties primitives, soit dans les sacerdoces de la Grèce et de Rome, mais des ébauches seulement. Le pouvoir spirituel arriva, par le triomphe du christianisme, à sa plénitude. Il
est la démarcation suprême entre l'antiquité et le moyen âge, et la grande création de ces temps dans l'ordre moral et politique. C'est un point que , historiquement , il ne faut jamais perdre de vue. Quoiqu'il s'intronise durant le passage orageux où périt l'empire romain, quelque ralentissement qu'aient éprouvé les sciences et les lettres, quelque pénible qu'ait été l'évolution dans l'immixtion violente de la civilisation romane avec la barbarie germanique, le pouvoir spirituel demeura debout, projetant la lumière dans les coins les plus reculés de la société, et prêchant sans relâche, au nom de la foi religieuse, la morale universelle.
En effet, à fur et mesure qu'il s'agrandit, il créa un gouvernement des âmes, gouvernement certes le plus difficile et le plus important de tous. On était justement au moment où celui des corps laissait de jour en jour davantage tomber sa force et son efficacité. Plus la domination devenait incertaine de ce côté, plus de l'autre elle devenait ferme et assurée. C'était le travail inverse de celui qui avait amené la ruine des républiques antiques. Les croyances qui alors représentaient, à l'état rudimentaire et imparfait, le pouvoir spirituel, s'étant dissoutes, le pouvoir temporel, pour contrebalancer l'incohérence des esprits, prit un surcroît d'intensité. D'où l'on voit clairement que si, au temps voulu, le christianisme n'avait pas eu son avènement , comme le pouvoir temporel n'était capable de rien soutenir et vivifier , il y aurait eu stagnation profonde, et, partant, véritable décadence, c'est-à-dire l'empire sans le christia-
nisme. L'histoire doit donc contempler avec admiration et reconnaissance ce réseau qui, commencé par quelques mailles en apparence si ténues et si fragiles, enveloppait, dans le quatrième siècle, la meilleure part de l'empire romain, réseau de prédication et d'éducation ne laissant en dehors ni aucun lieu, ni aucune condition. On pourrait encore, par un autre côté, apprécier l'importance de l'office en appréciant la qualité des intelligences qui s'y dévouèrent. Les grands esprits et les grands cœurs, presque tous, passent au service du pouvoir spirituel; et, comme on l'a observé, je pense, avec justesse, ce détournement doit être compté au nombre des causes qui diminuèrent alors la culture des sciences. La science suprême était de travailler à l'œuvre qui avait pour but la direction des âmes, et elle appelait incessamment les meilleurs ouvriers. Quel intérêt ne faiblissait à côté d'un intérêt pareil? Nulle part les questions n'étaient plus hautes ; nulle part les difficultés n'étaient plus ardues ; nulle part l'utilité n'était plus présente.
Un reflet de cette activité féconde est visible dans les lettres. Les lettres païennes étaient en un déclin rapide ; elles vivaient sur un fond que rien ne renouvelait ; aussi l'appauvrissement en était le caractère le plus signalé, et elles essayaient de le masquer sous une vaine ou puérile recherche. Au contraire, une source abondante alimentait les lettres chrétiennes, et elles ont laissé de durables monuments dont la postérité ne perdra jamais la mémoire. De saints personnages, des prédicateurs éloquents, d'ardents apolo-
gistes, des philosophes profonds ont employé leur génie à propager, à consolider, à défendre l'œuvre immense qui se poursuivait dans le monde. Tout était nouveau dans ce qu'ils faisaient. La langue dont ils se servaient n'avait plus la pureté de celle de Cicéron ou de Tite-Live, et déjà elle avait contracté quelque rouille ; pourtant ils surent la manier assez bien, nonseulement pour captiver leurs contemporains, mais pour se faire écouter de siècle en siècle ; et ils y mirent une telle empreinte que, en bien des parties, elle est demeurée vivante et, pour ainsi dire, moderne. Les auteurs païens aperçurent, eux, la décadence de leur langue et en restèrent les témoins impuissants ; car toute ressource leur manquait pour y remédier. Les auteurs chrétiens ne s'en aperçurent jamais et n'eurent aucun besoin de s'en apercevoir. Tout pleins des grandes choses qu'ils avaient à dire, ils se firent sans effort, à l'aide du parler vulgaire inspiré par l'Évangile et par la Bible, un idiome qu'ils ont consacré.
Maintenant, si l'on se reporte en esprit à la décadence progressive et irrémédiable qui atteignit l'empire romain, et qu'en même temps on embrasse d'un coup d'œil successif la croissance irrésistible du christianisme et de l'Église, on admirera le juste rapport qui s'y trouve. Comme les nations qui avaient alors l'hégémonie du monde civilisé étaient entrées avant dans la science véritable et, par là, avaient donné un ferme appui à l'évolution ultérieure , elles supportèrent, avec l'énergie d'un corps vigoureux, cette crise définitivement salutaire. Leur forte vitalité fit que le travail de rénovation , qui est aussi
bien destructeur que réparateur , s'opéra activement et régulièrement. L'histoire n'a pas de spectacle qu'elle puisse davantage recommander à la méditation pour comprendre comment les sociétés, rejetant sans doute avec souffrance et labeur ce qui est usé, sïncorporent les éléments de vie qui doivent les transfigurer. Ce ne fut jamais qu'une vue ou partielle ou partiale qui put prendre une telle époque pour un temps de décadence absolue et de ruine. Julien et Libanius devaient la juger ainsi; pour eux, tout était sombre et triste ; le jour baissait rapidement sur le paganisme ; et dans ces ténèbres accouraient les barbares frémissants que les dieux de l'Olympe, « plus « soucieux, dit Tacite, de châtier les hommes que do a les protéger, » laissaient arriver de toute part. « Les « choses, a dit Armand Carrel, dans leurs continuelles « et fatales transformations, n'entraînent point avec « elles toutes les intelligences ; elles ne domptent « point tous les caractères avec une égale îacilité ; « elles ne prennent pas même soin de tous les inié- « rets ; il faut le comprendre, et pardonner quelque « chose aux protestations qui s'élèvent en faveur du « passé. » Ce n'étaient plus, en effet, que des protestations impuissantes; le jour du christianisme se levait; les malheurs mêmes du temps ne le troublaient pas ; le monde moral s'ouvrait en des perspectives infinies pendant la ruine du monde politique ; et, dussent les jjarbares passer toutes les frontières, s'ils conquéraient l'empire, l'Église les conquerrait.
Le paganisme peut être considéré à différents points me. Celui du quatrième siècle était le mépris et la
haine. M. Albert de Broglie l'exprime, quand il dit: « Le paganisme n'offrait partout qu'un vaste tableau ce d'immoralité régulière et consacrée, sur laquelle le « prestige religieux avait pu seul endormir la con- « science publique... L'Évangile, comme un soleil « levant, perçait de ses rayons les voiles des temples « et les retraites des bois sacrés, et montrait au ciel c( des idoles immondes , des cérémonies obscènes , « toute une école de crimes et de débauches, qu'une « société policée s'étonnait d'avoir supportée si longce temps. » Cette remarque doit être relative et non pas absolue : relative et enfermée dans le contraste entre la conscience chrétienne et l'absurdité des faux dieux devenue manifeste, elle est de plein droit; mais, absolue et étendue à l'ensemble du paganisme, elle blesserait l'histoire. Il faut, en effet, se représenter ce que fut cette religion. Quelque idée qu'on se fasse de l'origine du polythéisme, de quelque œil que l'on regarde les formes variées de son culte, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il a présidé pendant une longue série de siècles aux destinées d'innombrables populations. Non-seulement il a régi d'antiques sociétés et régit même aujourd'hui l'Inde, sorte d'antiquité vivante parmi le monde moderne ; mais encore à son ombre ont fleuri des royaumes stables comme l'Egypte, des cités fortes et vaillantes comme Athènes, Sparte et Rome. Les grands esprits et les grands cœurs n'ont pas fait défaut ; et des œuvres d'une beauté infinie sont venues décorer la scène et projeter dans la postérité la plus lointaine la lumière qui leur est infuse et l'admiration qui leur est due. La période de dé-
sordre, de dissolution, d'anarchie parmi les anciens peuples est justement l'époque où, se trouvant incompatible avec les progrès de la philosophie et des sciences, le polythéisme perd son empire et se tourne en doute, en incrédulité, en risée chez les païens éclairés. Bien plus, le christianisme n'a pu s'établir et présider aune société renouvelée, que parce qiravant lui le paganisme avait tout préparé, mœurs, politique, arts, lettres et sciences. Ce sont là des faits dont grand compte doit être tenu; ils prouvent que le paganisme contenait des éléments puissants de cohésion et de discipline. Tout en reconnaissant les vices qui lui étaient inhérents, on reconnaîtra aussi son efficacité sociale. Tant qu'il s'accorda avec les notions intellectuelles et morales des populations sur lesquelles il régnait, il lut une religion ; quand l'accord cessa, il fut une superstition.
M. Albert de Broglie a heureusement choisi son sujet. L'histoire n'est pas toujours facile aux convictions de l'historien. Le païen qui aurait composé des annales au moment où Celse combattait le christianisme aurait été continuellement aux prises avec les événements. Le catholique, qui fait le récit de l'époque du protestantisme, a besoin de soumettre les faits à une interprétation et de répéter, après Bossuet, qu on ri entreprend pas de dire la destinée des hérésies de ces derniers temps ni de marquer le terme fatal dans lequel Dieu a résolu de borner leur cours. Mais le chrétien, qui raconte la fortune de l'Église et de l'empire au quatrième siècle, n'a point de conflit à redouter. M. Albert de Broglie contemple en sécurité le
cours des choses ; du point de vue où il est placé, l'histoire, à vrai dire, marche vers lui ; car, partout où il porte le regard, il aperçoit ce qu'il condamne écarté, ce qu'il espère accompli, les voies de la Providence justifiées devant les hommes, et les événements se courbant sous la bonne cause.
III. — Pourquoi l'empire romain, malgré sa conversion au christianisme, a-t-il succombé sous les barbares?
Cette question se présente naturellement à l'esprit. Plus on a considéré de près la décadence de l'empire païen, plus on se persuade que la dissolution des antiques croyances était la maladie la plus profonde et la plus grave qui en ruinât l'existence. Cette dissolution avait relâché toute la discipline morale, et, par un effet indirect, étouffé la liberté sous l'effort d'un pouvoir qui se concentra davantage. Un pareil état se prolongeant pendant des siècles, il en était résulté un affaiblissement notable dans l'intérêt qui attachait les administrés au gouvernement, les hommes à la cité, les citoyens à la patrie ; de là la diminution croissante qu'on remarque en la force de défense inhérente à l'empire; et, comme c'étaient les barbares d'outre-Rhin et d'outre-Danube qui en menaçaient de plus près le cœur, les assauts continuels qu'ils livraient à cette immense forteresse devenaient, de période en période, plus dangereux et plus pressants. Aussi, la cause étant enlevée, du moins la cause principale, il semblait que le mal dût cesser ; la vie spirituelle circulant dans ce grand corps, il semblait que la vie matérielle devait
s'y ranimer à proportion, et qu'il allait secouer loin de lui, comme des insectes malfaisants, ces peuplades qui s'acharnaient à ses flancs. Les circonstances venaient à l'appui; c'était le moment où Constantin, riomphant des tendances à la séparation qui s'étaient manifestées, et que Dioclétien avait acceptées, réunissait tout le territoire impérial sous son autorité. Et cette vaste domination n'était point tombée en des mains faibles et incapables : le vainqueur de Maxence et de Licinius fit sentir aux barbares la prépondérance des armes romaines ; et ce qui est dit de son père Constance par le rhéteur latin, qu'on vit labourer le Chamave et le Frison, le vagabond attaché à la glèbe et le brigand garder les troupeaux, fut aussi une vérité sous son règne.
Mais le Chamave et le Frison ne demeurèrent pas longtemps courbés sur la charrue romaine. Eux et bien d'autres recommencèrent des attaques toujours de plus en plus inefficacement repoussées. On peut estimer par le calcul des temps combien la puissance de l'empire avait déchu avec rapidité. Il n'y a rien qui empêche de mettre Constantin en regard d'Auguste, quant à la domination ; tous deux sortirent vainqueurs de guerres civiles ; tous deux étaient maîtres absolus ; et même le territoire possédé était plus étendu sous le fils de Constance Chlore, puisque le premier des Césars n'avait jamais eu ni la Bretagne ni la Dacie conquises par ses successeurs. Et pourtant, s'il avait fallu trois siècles pour amener Rome, de sa puissance encore intacte dans le premier siècle, à son affaiblissement profond dans le quatrième, il fallut moins de
cent cinquante ans pour en finir avec le colosse et le jeter à bas. Ainsi rien de ce qu'on aurait pu prévoir ne se réalisa; la rénovation religieuse, toute triomphante qu'elle était, n'arrêta aucunement l'empire dans la pente vers la chute. Il continua de tomber comme s'il fût resté païen; les empereurs chrétiens ne surent, pas plus que leurs prédécesseurs, mettre un frein à la barbarie envahissante ; les populations chrétiennes ne défendirent pas mieux leurs cités et leurs champs ; et, dans ce vaste écroulement, tout ce que l'Église put faire, ce fut de convertir les hôtes sauvages qui s'établissaient sur le sol et en prenaient partout une part, comme le lot du vainqueur.
A la vue d'un désastre aussi prolongé, et qui alla jusqu'au bout, une longue clameur de douleur et de dérision s'éleva du sein de ce qui restait de païens. Vous le voyez, disaient-ils, les dieux négligés et offensés nous abandonnent ; tant que Jupiter, Junon, Mars et les autres ont présidé à nos destinées, Rome a été triomphante; maintenant que leurs autels sont désertés et leurs temples démolis, ils détournent leur protection loin de nous et nous livrent à nos ennemis. Cet argument était un thème facile à développer et à faire valoir. Horace en avait usé quand, voulant expliquer la défaite de quelque armée romaine, il disait :
Jam bis Monœses et Pacori m anus Non auspicatoa contudit impetus Nostros
Des expéditions manquées parce que les auspices n'avaient pas été pris, les invasions des Goths et des
Sicambres victorieuses parce que les divinités ne recevaient plus de victimes, tout cela donnait lieu à des conclusions qui, paraissant évidentes aux païens, ne touchaient en rien les chrétiens. Ceux-ci cependant se sentirent obligés de répondre; et tantôt ils présentaient la cité terrestre comme n'étant rien au regard de la cité céleste, de sorte qu'il importait peu que celle-là fût perdue si celle-ci était gagnée; tantôt, s'armant des vices et des corruptions de la société contemporaine, ils faisaient des barbares l'instrument des vengeances divines, et de leurs succès un juste châtiment. Ces raisons étaient de l'ordre mystique, comme celles des païens; mais, ainsi qu'on Fa remarqué, quand une cause est ascendante, elle peut avoir sur bien des points accessoires, sans en souffrir, une polémique superficielle et insuffisante.
Laissant de côté ces débats du christianisme vainqueur et du paganisme vaincu, si l'on veut comprendre pourquoi la société s'affaiblissait si visiblement, il faut comprendre ce qui avait fait sa force dans les temps antérieurs. L'organisation païenne, si je puis donner ce nom à l'état politique de la Grèce et de l'Italie, n'avait pas moins souffert que la religion païenne, et n'avait pas moins besoin d'être remplacée. Mais, tandis que le christianisme, prenant les devants, avait établi l'unité spirituelle et le gouvernement des âmes, la constitution politique resta ce qu'elle était, c'est-à-dire qu'elle continua à se désorganiser comme parle passé ; c'est pour cela que l'avènement du christianisme n'arrêta en rien la chute de l'empire.
Les États de la Grèce et de l'Italie, qui ont exercé
une si grande influence sur les destinées du monde entier, étaient tous institués sur un type fort analogue. Ce fut toujours un patriciat, une plèbe, et, au-dessous, les esclaves; je me sers des noms latins de patriciat et de plèbe, qui, entendus d'une façon générale, conviennent aussi aux républiques grecques. Mais, telle était la situation de ces diverses populations, au moment où elles s'organisèrent en cités, que la plèbe eut une part considérable dans la distribution du territoire. Son existence reposa essentiellement sur la propriété. Tout l'effort des institutions était de conserver ce peuple de propriétaires. Tant qu'elles le maintinrent, le résultat fut très-beau. Ce n'est pas sans admiration que l'on voit ces groupes d'hommes, qui formaient des cercles fermés et assez peu nombreux, délibérer des affaires publiques, choisir leurs magistrats, servir comme hoplites ou légionnaires, et déployer partout discipline et valeur. Une telle combinaison d'un patriciat habile et d'une plèbe intelligente et libre donna un haut degré de puissance et d'efficacité aux cités républicaines. Aussi longtemps qu'elle subsista, la vitalité y fut grande ; cette population que les anciens estimaient uniquement, et qui fournissait les bons soldats, était florissante, et l'on sait quelles forces énormes Rome put mettre sur pied, longtemps avant l'empire , à la menace d'une invasion des Gaulois. Alors les barbares n'avaient aucune chance de triompher, et les Cimbres et les Teutons tombaient sous le fer des légions.
Pour que l'État se maintînt dans sa vigueur, il fallait que la plèbe conservât son existence et demeurât
propriétaire. Mais on comprend combien un pareil équilibre était peu stable. Le plébéien était exposé par mille circonstances à perdre son petit avoir, et, dès que l'avoir était perdu, l'homme tombait en la classe des prolétaires ; or, dans les républiques anciennes, où la plèbe influait de tant de façons sur le gouvernement, le prolétaire, que les politiques du temps jugent toujours avec beaucoup de sévérité, cessait d'être un citoyen véritable pour devenir un instrument. Peu importait que la plèbe l'emportât sur l'aristocratie ou succombât, le résultat était constamment le même. A Rome, où l'institution du tribunat rend si nette toute la suite des affaires, la plèbe se plaignit constamment de la misère qui l'atteignait et de la dépossession qui s'ensuivait ; et le grand effort des tribuns fut d'essayer d'y remédier par de nouvelles distributions de terres. Mais ces distributions, quand on les faisait, ne tardaient pas à*fondre à leur tour ; ce n'était qu'un palliatif momentané. Les mêmes causes agissant toujours, rien ne pouvait empêcher la plèbe de se perdre dans le prolétariat.
Quand la transformation fut assez avancée, la république tomba. L'empire recouvrit toute cette situation, mais ne la changea pas. Son sceptre s'étendit avec uniformité sur une plèbe qui, n'ayant plus de droits politiques, n'avait plus aucun moyen de se défendre, et sur une aristocratie qui, privée aussi de droits politiques, gardait du moins la force de la richesse. Les effets devinrent très-promptement frappants pour tous les yeux; il n'y eut bientôt plus guère en Italie que de grandes propriétés ; les petites dispa-
raissaient. Latifundia perdidere Italiam, dit Pline. A la vérité, il ne fait cette remarque que pour regretter l'excellence de l'ancienne agriculture ; mais elle n'en constate pas moins l'état des choses. Six seigneurs, ajoute-t-il (et cela prouve que l'Italie n'était pas la seule dont le sol fût en un petit nombre de mains),; six seigneurs possédaient la moitié de l'Afrique lorsque l'empereur Néron les mit à mort. Sex domini semissem Africœ possidebant, quum interfecit eos Nero princeps. Remarquons, en passant, que ni Tacite, ni Suétone, ne parlent du meurtre de ces six grands propriétaires. C'est Pline qui, en passant, dans une phrase brève, le consigne pour montrer que la propriété se concentrait excessivement. Si nous avions l'histoire détaillée de ces temps-là, combien n'y trouverionsnous pas de faits pareils? Combien d'actes violents et sanguinaires que nous ne connaissons pas seraient à mettre à la charge des Néron ou des Domitien? Pline loue Pompée de n'avoir jamais, par une grandeur d'âme dont il faut, dit-il, lui tenir compte, acheté le champ d'un voisin ; ce devait être en effet, pour le petit propriétaire, un bien dangereux voisinage que celui du riche et du puissant. Il raconte que, peu d'années avant lui, les gens d'Hippone tuèrent un dauphin qui venait habituellement se montrer et jouer sur le rivage, à cause des vexations que les hommes en place, attirés par la curiosité, faisaient subir à leurs hôtes (injuriœ potestatum in hospitales ad visendum venientium). Quoi qu'il en soit du dauphin d'Hippone, on voit que Yinjuria était toujours à craindre pour les petits. La protection lointaine de
l'empereur, dans un pareil ordre social, ne suffisait pas à contenir les violences des puissants.
Au reste, de quelque façon qu'on l'explique, le fait est certain : la petite propriété continua à diminuer. Mais sa situation devint encore plus précaire quand le gouvernement lui-même, par suite de ses embarras financiers, vint ajouter son poids à toutes les causes qui déjà la rongeaient. La gestion des deniers publics n'étant soumise à aucun contrôle, ou du moins le prince pouvant toujours se mettre au-dessus des règles de la comptabilité, de très-bonne heure le trésor de l'État fut en souffrance. Les mauvais empereurs tuaient et confisquaient les riches ; les bons mettaient de l'ordre aux affaires; mais le fardeau allait constamment s'aggravant, d'autant plus que la grande propriété, qui était alors bien moins productive que la petite, croissait, et qu'il y avait ainsi un appauvrissement général et graduel. Sous l'empire comme sous la république, les cités conquises avaient conservé la liberté de leur administration intérieure. Tous les bourgeois aisés, sous le nom de curiales et de décurions, formaient un conseil qui levait l'impôt, acquittait régulièrement la part réclamée par l'État, et pourvoyait, avec le reste, aux charges locales. Mais cette curie était responsable de taxes qu'elle n'était jamais appelée à discuter; et, quand il y avait déficit, on la forçait de subvenir de ses propres biens au défaut des recettes communes. Un tel système ruina rapidement les curies, c'est-àdire tout ce qui avait de l'aisance. Les curiales n'eurent plus qu'un désir, ce fut de se soustraire à une aussi onéreuse responsabilité ; l'État, de son côté, accumula
édits sur édits pour garder ces otages de la perception des impôts. C'est sous Constantin que cette situation intolérable de la curie, ou bourgeoisie aisée, devint manifeste ; mais le mal se préparait depuis longtemps, et, avec l'enchaînement des influences, les choses devaient nécessairement en venir là. Ainsi tout empira : les curiales furent écrasés par le fisc; à leur tour ils écrasèrent les petits au-dessous d'eux, tandis que des exemptions et des privilèges faisaient un meilleur sort à la noblesse et à la grande propriété.
Alors survint un phénomène très-singulier, et qui serait inexplicable si l'on n'appréciait la condition générale de ces temps. La liberté cessa d'être un bien désirable; beaucoup sentirent qu'ils ne pouvaient se soutenir par eux-mêmes, et cherchèrent une protection auprès de plus puissants qu'eux. Le mouvement, une fois commencé en ce sens, ne devait plus s'arrêter. L'empire s'écroule, les barbares s'y établissent. Dans une perturbation si prolongée, l'individu perdit de plus en plus de sa force ; à mesure qu'on avance davantage, on voit disparaître les hommes libres et naître une foule de catégories de dépendance : chacun devient l'homme de quelqu'un. Ainsi commence et s'établit la féodalité.
Cette féodalité, la conquête la fit surtout germaine; mais ce qu'il faut y voir d'essentiel, c'est que, dans la désorganisation irrémédiable de l'empire, elle fut une réorganisation. En effet, une fois que les différentes classes se trouvèrent rangées sous des chefs, et que les obligations féodales eurent leur effet réciproque, le mouvement inverse à celui qui avait signalé
la décadence de l'empire se manifesta; l'affranchissement devint désirable ; les communes se procurèrent la liberté, mais une liberté différente de celle qu'avaient eue les citoyens de Rome et d'Athènes ; une liberté qui n'avait pas au-dessous d'elle une population esclave. On reconnaît dans ce résultat capital l'influence que le nouvel état social a\ait exercée sur l'ensemble des opinions.
Ainsi, quand Constantin réunit tout l'empire sous sa main, quand il y rétablit l'ordre, quand il entoura son trône d'éclat et de majesté, ce ne fut qu'une apparence de solidité et de durée. Rien au fond n'était changé ; les causes de dissolution, qui étaient toutes placées aune grande profondeur, persistèrent. Chaque jour l'empire devenait plus faible de soi-même, et les barbares qui le menaçaient devenaient plus forts. Tantôt vaincus, tantôt vainqueurs dans ces luttes incessantes ; tantôt captifs ou attachés à la terre pour la cultiver; tantôt sillonnant l'empire de leurs bandes dévastatrices; auxiliaires dans les armées, gardes des empereurs, officiers, généraux dans les corps militaires, il est clair que tout cela, qui était diminution pour la puissance romaine , était accroissement pour la puissance barbare. Constantin put les vaincre un jour et les contenir pendant son règne, comme avaient fait avant lui des princes habiles et actifs ; mais il ne put pas faire que , quand il mourut , bien qu'il eût semblé mettre un temps d'arrêt dans la décadence, des actions et réactions dont il ne s'inquiétait pas , qu'il ne soupçonnait pas , entre les éléments sociaux , avaient porté l'empire à un degré
plus bas dans le mouvement rétrograde vers la ruine.
Le christianisme, lui aussi, était impuissant. En fait, espérant un domaine bien plus vaste que l'empire, il n'avait pas entendu se renfermer dans sa circonscription. Pourtant il ne douta jamais que là fût son centre véritable; car, tandis qu'il y établissait d'un bout à l'autre sa domination, ses tentatives pour en dépasser les barrières n'avaient été jusqu'alors que peu fructueuses et peu étendues. Il est parfaitement clair aujourd'hui, et je pense qu'il le fut aussi aux docteurs de la foi chrétienne, qu'elle pouvait bien, avec le point d'appui que lui donnaient les populations impériales, conquérir les populations barbares, mais que l'inverse n'était pas vrai , et que le fond de la barbarie ne lui offrait ni chance de se propager, ni foyer pour rayonner de là sur le monde gréco-romain. Lorsqu'à la moquerie insultante des païens demandant ce que le nouveau culte avait fait de la victoire, le christianisme répondait en montrant le ciel, demeure espérée des fidèles, ou l'immoralité cause des punitions, évidemment il laissait aller le domaine terrestre à la pente qui l'entraînait, et sentait que sa mission n'était pas d'en expliquer la chute. En effet, son office était spirituel ; au lieu que dans cette chute il s'agissait surtout d'une affaire politique, de la désorganisation d'anciennes classes et de l'organisation de nouvelles. Aussi sépara-t-il son sort de la fortune de l'empire ; et, tandis que celle-ci s'abîmait sous une invasion définitive, il surnageait au-dessus des débris disjoints que laissait cette grande ruine et des élé-
ments confus qu'amenait cette grande inondation. Il se mêla aux barbares, les gagna, siégea dans leurs conseils, influa sur leur gouvernement, s'infiltra dans la féodalité, et mit à côté des rois le pape, à côté des seigneurs les évêques et les abbés, à côté du peuple des villes et des campagnes les prêtres inférieurs, faisant pénétrer partout son haut caractère, à savoir l'indépendance du pouvoir spirituel et la conservation de la foi et de la morale.
Nous sommes ici sur le terrain des transformations politiques et économiques que subissait la société antique, et qui surgissaient après la transformation religieuse pleinement accomplie. L'empire y figure comme un intermédiaire entre l'organisation des républiques et l'organisation de la féodalité ; mais un intermédiaire, sans prévision qui le dirige, sans caractère qui lui soit propre, à moins qu'on ne nomme caractère administrer sans organiser et défendre sans sauver. L'antiquité républicaine, elle, fut un système, avec sa plèbe , son patriciat , sa distribution de la propriété. La féodalité fut un système avec sa disposition hiérarchique des seigneurs et des serfs, sa manière de tenir la terre, et sa subordination au pouvoir spirituel. Mais l'empire n'en fut pas un; tout ce qu'on peut dire de lui, c'est qu'il eut le pouvoir pendant que cheminait la désorganisation commencée avant lui. Aussi n'atténua-t-il pas la brutalité des faits qui se produisaient soit au dedans, soit au dehors ; il laissa écraser la petite propriété par la grande avec toutes les souffrances que comportait un pareil changement de la fortune publique ; il laissa conquérir le sol par
les peuplades barbares, avec tous les malheurs d'une aussi terrible invasion. Ces deux faits sont connexes, comme l'est sans doute aussi l'impossibilité où il fut d'établir aucune transmission héréditaire du pouvoir. Une manière souvent utile d'apprécier l'histoire, c'est de juger ce qui devait être par ce qui a été en effet, ce qui devait advenir par ce qui a réellement succédé. De cette façon on spécule sur une hypothèse réelle. En voyant la féodalité poindre déjà sous l'empire et finalement arriver à la possession de la société, on est autorisé à soutenir que telle était la tendance naturelle, spontanée des choses, et que, sans doute, pour la détourner, il aurait fallu plus de puissance que n'en avaient même les empereurs, et des événements plus graves même que ceux qui advinrent. L'empire aurait donc dû, s'il avait eu un système réel de politique, favoriser l'avènement de cette aristocratie spontanée ; et de fait on peut expliquer par certaines préférences aristocratiques la durée du sénat, la noblesse, les exemptions, les privilèges. La grande propriété fut abandonnée à son action dévorante sur la petite ; et l'on eut les inconvénients de l'aristocratie sans ses avantages. A la vérité, les empereurs mirent souvent en œuvre la confiscation pour remplir les vides du trésor, et de cette façon ils nivelaient quelques-unes des fortunes excessives. Mais on ne donnera jamais le nom de système de gouvernement à d'exécrables violences qui procédaient par le meurtre et par la spoliation. D'ailleurs ces têtes qui dominaient et que l'on fauchait comme les pavots de Tarquin ne tardaient pas à être remplacées par d'autres, et cela
n'était jamais qu'un expédient aussi condamnable aux yeux de la morale qu'à ceux de la politique, puisqu'il y a en, provisoirement du moins, une politique disjointe de la morale. Si, à un certain point de vue, l'on comparait les empereurs tuant et confisquant les grands seigneurs à Louis XI abattant systématiquement les chefs de la féodalité, on se laisserait tromper par une simple apparence. Louis XI, sans parler ici des vues intéressées et du génie cruel de ce prince, tendait à débarrasser un tiers état croissant du poids d'une noblesse qui allait spontanément à la ruine, et qui, dans cette transition, faisait obstacle aux classes placées au-dessous, tandis que les empereurs, travaillant contre l'avenir, gênaient, sans l'empêcher, la formation d'une aristocratie régulière. Au fond, le vice radical de cette situation était le pouvoir absolu. L'empereur n'avait qu'à faire un signe, aussitôt les délateurs se mettaient à l'œuvre, le sénat condamnait à mort, les officiers de l'armée, centurions et même tribuns, allaient assurer l'exécution, présidaient à la mort et faisaient leur rapport sur la fin du condamné, par le poison, le poignard ou l'ouverture des veines. S'il y avait eu quelque moyen de résister à de pareils ordres, les affaires de l'empire et sans doute sa destinée auraient suivi un autre cours. On sait le mot de Néron après quelqu'un de ses grands forfaits : que ses prédécesseurs n'avaient pas su tout ce qui leur était permis ; mot fatal et que l'histoire doit enregistrer comme caractérisant une situation. Aussi l'on peut dire que Lucain a jugé sainement des choses quand il attribue l'affaiblissement de Rome à la perte de la li-
berté, qui a fui le crime des guerres civiles et qui ne reviendra jamais [fugiens civile nef as redituraque nunquam libertas). C'est pour cela, dit-il, que Rome n'est plus conquérante :
Omne tibi bellum gentes dédit omnibus annis ; Te geminum Titan procedere vidit in axcm. Haud multum terrœ spatium restabat eoae, Ut iibi nox, tibi tota dies, tibi curreret aether, Omniaque errantes stellae romana vidèrent. Sed rétro tua fata tulit par omnibus annis Emathiœ funesta dies. Hac luce cruenta Effectum, ut latios non horreat India fasces. Nec vetitos errare Daas in mœnia ducat, Sarmaticumque premat succinctus consul aratrum.
Lucain n'aperçut que l'arrêt mis au cours prospère. L'avenir n'allait pas tarder à montrer que ce temps d'arrêt était le point de départ d'un mouvement en sens inverse et d'une ruine définitive.
M. Albert de Broglie, par l'événement même, apprécie ainsi qu'il suit la transformation de Byzance en Constantinople : « Tout ne fut point inutile pour Fa- « venir du monde dans cette vaste création. Constance tinople et le Bas-Empire ont eu dans le développe- « ment de l'histoire leur rôle ingrat et terne, mais « non stérile. Si la cité de Constantinople ne vit pas, « comme son fondateur s'en flattait, commencer pour « le monde romain une seconde ère de prospérité et « de grandeur, du moins, dans le débordement déjà « menaçant de la barbarie, elle devait avoir le mérite a de servir d'asile à presque tous les débris de la cice vilisation romaine. Défendue contre les invasions « barbares, non par les vertus de ses citoyens, mais
« par son admirable situation naturelle, et par le « mécanisme savant de son administration, Constance tinople, toujours menacée, jamais conquise, était ce destinée à conserver jusqu'à l'entrée des âges mocc dernes une image exacte, bien que pâle, et comme ce un calque de toute la société de Rome. Elle dece meura comme un point élevé et inaccessible que le ce déluge, qui allait inonder le monde, ne devait jacc mais atteindre, et là se réfugièrent, comme dans ce une citadelle imprenable, presque toutes les conquêee tes intellectuelles du génie romain , les lois, les ce sciences, la politesse du langage et des mœurs, ce les traditions d'une autorité régulière. Constantice nople sauva tous ces trésors sans les mettre à profit ce pour elle-même, mais pour les réserver à des jours ce meilleurs et les livrer plus tard en héritage aux ce nations régénérées de l'Occident. »
Je n'ai rien à objecter contre cette appréciation; toutefois, entrant dans le même ordre d'idées, j'essayerai d'ajouter quelques considérations qui, sans la contredire, étendent le champ du jugement. Qu'a valu la fondation de Constantinople pour la défense de l'Europe? L'événement donne non pas une réponse simple, mais une réponse double : l'Orient résista mille ans de plus, l'Occident succomba rapidement. Donc, à s'en rapporter seulement au fait, les provinces occidentales n'éprouvèrent aucun bien de la translation ; et, de ce que la situation fut plus forte sur les rives du Bosphore, il n'en résulta pas qu'elle le devint du côté de la Germanie. Une autre phase de la lutte entre les barbares et les héritiers de Rome permet de
déterminer davantage la question : environ trois cents ans après la chute de l'empire, les dominations germaniques s'étant solidement fondées dans la Gaule, ce fut de là que partit un mouvement de conquête inverse à la grande invasion. Non-seulement Charlemagne arrêta victorieusement la tendance continuelle que les Germains avaient à passer le Rhin, mais, après une guerre longue et sanglante, il leur imposa du même coup son autorité, la fixité et le christianisme. Donc, jugeant ici encore par l'événement, on peut croire que la situation géographique du nouvel empire d'Occident le servit grandement, et que ce fut tout autre de combattre de la Gaule les barbares ou de les combattre de Rome. Je ne veux pas dire que Constantin eût dû aller fonder quelque autre résidence politique, soit à Lutèce, comme fit son neveu Julien, soit à Aix-la-Chapelle, comme fit Charlemagne; je veux seulement dire qu'il n'eut pas, au moment où il se retirait vers l'Orient, le regard tourné du côté de la Germanie; et cependant c'était là qu'était la menace perpétuelle et le danger le plus prochain. Tant que la Gaule lut barbare et indépendante, Rome était sise comme il fallait, soit pour être un boulevard arrêtant les invasions, soit pour porter la main et la conquête au sein des populations gauloises. Mais quand la Gaule à son tour eut subi l'ascendant romain, et l'eut subi à tel point que, dans les déchirements entre Othon, Vitellius et Yespasien, les cités gauloises, sollicitées par Civilis de se joindre aux Germains, se décidèrent à suivre la fortune de l'empire; quand, dis-je, la civilisation eut gagné ce grand territoire, l'immensité bar-
bare, toujours redoutable et toujours inexplorée, se trouva non plus derrière les Alpes, mais derrière le Rhin. Il aurait fallu que le siège de la résistance fît aussi un pas, car le centre des affaires politiques et des événements décisifs était déplacé, déplacement qui se manifesta spontanément quand l'unité factice de Rome eut disparu. La Gaule succomba, dans la chute commune, plus tard que l'Italie, se réorganisa seule contre la Germanie, et prit ainsi un rôle central. Ce rôle central est, au point de vue que j'indique ici, relatif et non absolu, c'est-à-dire qu'il ne dépend pas de certaines qualités permanentes d'un sol et d'une nation, mais qu'il dépend d'une condition changeante, à savoir : la position respective des peuples influents et des foyers de civilisation. De la sorte fut déterminé dans la Gaule le siège du nouvel empire d'Occident et le point de départ du retour offensif qui se fit contre la Germanie ; de la sorte encore fut conquis cet ascendant qu'obtint, dans la haute période du moyen âge, la France héritière de la Gaule; delà sorte enfin s'explique l'antériorité dans les lettres qui lui appartient, soit comme langue d'oc, soit comme langue d'oïl. Toutes ces choses se tiennent historiquement. Sans doute, cette position se modifiant sans cesse, l'influence qui y est attachée est allée diminuant; mais on en observa des effets manifestes dans les âges qui suivirent, et on en observera toujours tant que l'Eu- „ rope gardera la prééminence dans le monde. Ainsi, ce que je dis là ne peut, dans ma pensée, ni appuyer une phrase de M. Albert de Broglie sur la précellence de l'esprit gaulois, ni en être appuyé : « Sous ce régime
« libéral (de Constance Chlore), la Gaule, préservée oc des scènes de meurtre et de ruine qui désolaient « l'autre versant des Alpes, faisait admirer, sur le « plus beau sol et chez là nation la plus intelli- « gente de l'empire, les richesses renaissantes de la « paix et toute l'activité de la foi. » Je ne crois pas qu'on soit, historiquement, autorisé à qualifier, pour cette époque-là, les Gaulois de nation la plus intelligente de l'empire. Pline met au premier rang l'Italie et son peuple; puis il ajoute : « Après l'Italie, je suis « disposé à placer l'Espagne, pour tout son littoral « du moins; elle est, à la vérité, stérile en partie; mais, « là où elle est productive, elle donne en abondance a les céréales, l'huile, le vin, les chevaux, les métaux « de tout genre. Pour tout cela la Gaule lui est égale; « mais l'Espagne l'emporte par le spart, produit de « ses déserts ; par la pierre spéculaire ; par des couce leurs, objet de luxe; par l'ardeur du travail, par ses « esclaves robustes, par la force infatigable des « hommes, par leur caractère résolu (laborum eœci- « tatione, servorum exercitio, corporum humanorum « duritia, vehementia cor dis). » Je suis, à mon tour, disposé, du moins quant au temps dont il s'agit, à regarder cette classification comme bonne. M. Amé~ dée Thierry a établi excellemment que l'accession des trois nations, espagnole, gauloise et bretonne, aux affaires et aux lettres romaines, a été selon l'ordre de la conquête : c'est-à-dire que la plus anciennement conquise, à savoir l'espagnole, y est entrée la première; que la gauloise, conquise ensuite, y est entrée la seconde; et que la bretonne, conquise en troisième
o2 LE QUATRIÈME SIÈCLE
lieu, y est entrée la dernière. Cela est conforme à la loi d'hérédité, dont l'influence physiologique est fortement ressentie par l'histoire. Plus tard, la France, qui est le plus antique des États de l'Europe moderne, tenant un haut rang, passant par des fortunes diverses, mais toujours partant d'un fond d'aptitudes gauloises, a nécessairement modifié les rapports qui existaient sous la domination latine. Il y a une éducation des peuples comme des individus ; et ce qui n'était qu'un rudiment pour la nation gauloise a eu son plein et fécond effet pour la nation française.
Revenant sur l'ensemble de ces considérations, on voit que deux causes essentielles concoururent à diminuer progressivement la force de l'empire : le pouvoir absolu et la révolution qu'éprouvèrent la propriété des terres et la condition des hommes libres. Ces deux causes, d'abord indépendantes, finirent par s'associer; le pouvoir absolu hâta la désorganisation par des exigences fiscales auxquelles aucune résistance légale ne pouvait être opposée, et empêcha la réorganisation des éléments aristocratiques par la prépondérance insurmontable qu'il exerçait. De plus et accessoirement, la situation de Rome impériale se trouva défavorable quand les grands dangers apparurent sur le Rhin. Enfin, tandis que l'affaiblissement se marquait de jour en jour davantage, les barbares, au contraire, croissaient en puissance effective et en moyens d'agression; mêlés à toutes les affaires romaines, ils prenaient à la civilisation des armes contre elle-même. Quand ils furent assez renforcés et les Romains assez affaiblis, la digue se rompit défini-
tivement et l'empire cessa d'exister. Dans toute cette réunion de causes et d'effets, le christianisme était en dehors ; les chocs arrivèrent ; l'unité impériale fut dissoute; mille débris jonchèrent le sol; lui qui n'avait pu sauver, mais qui n'avait pu non plus être atteint, imposant une même loi aux vainqueurs et aux vaincus, aux barbares et aux Romains, constitua l'unité spirituelle autour de laquelle se fit le ralliement.
J'ai transcrit, dans le cours de ce travail, plusieurs pages de l'ouvrage de M. Albert de Broglie, afin de n'être pas réduit à de pures affirmations ou à de vagues louanges. Le lecteur a jugé de la pensée qui est ferme et nette, de la manière qui est grave et sérieuse, non sans élégance et sans éclat. M. Albert de Broglie a un nom illustre à soutenir; en tenant son livre, en l'étudiant, en m'y instruisant, j'ai ressenti plus d'une fois l'heureuse fortune d'un fils qui porte de telles offrandes à son père. Mon plein assentiment a été donné à l'ensemble de l'œuvre et à la filiation des événements; mais peut-être dois-je quelques explications : ma manière d'envisager l'histoire (ceux qui m'ont fait quelquefois l'honneur de me lire le savent) n'est pas la même que celle de M. Albert de Broglie; et pourtant ici je concorde avec lui et je suis ses pas. C'est que nos manières, qui divergeraient si elles étaient prolongées en deçà ou au delà , ont une coïncidence dans le quatrième siècle et s'y confondent. Une pensée de M. Albert de Broglie que j'ai citée au début de ces articles, et que je cite encore en les terminant, me paraît toujours le point culminant d'où l'on embrasse tout le système de l'histoire de ce
temps : « Raconter et mettre en regard, dans leur « suite parallèle , la dissolution de l'empire et la crois- « sance de l'Église, le déchirement de l'unité maté- « rielle du monde et la formation contemporaine de « son unité morale. »