IV. — Le paganisme transformé et le christianisme
L'étude du quatrième siècle , commencée sous la conduite de M. Albert de Broglie avec le règne de Constantin, je la reprends, sous la même conduite, avec le règne de Julien. L'auteur poursuit son travail, soutenu parle grand intérêt du sujet, animé par ses croyances religieuses, et non sans être porté aussi par le charme des lettres et par l'encouragement du public. Et moi, qui ai mes croyances philosophiques, je continue à considérer curieusement chez un auteur catholique le premier siècle catholique, satisfait de voir ce grave moment de l'humanité se conformer aux lois de l'histoire, qui ne sont pas des lois providentielles.
Bossuet, dans son Oraison de la reine d'Angleterre, quand il contemple les périls extrêmes et continuels que courut cette princesse sur la terre et sur la mer durant l'espace de près de dix ans, et que d'ailleurs il voit que toutes les entreprises furent inutiles contre sa personne, pendant que tout réussit d'une manière surprenante contre l'État, pense à une dispensation de la Providence. Ces paroles du grand orateur chrétien, je les applique à l'empire sur son déclin,, à L'Église dans sa croissance. Plus on s'éloigne des premiers Césars , plus il est manifeste que l'empire est condamné; c'est un malade pour qui les convalescences ne sont jamais qu'apparentes, et les rechutes de plus en plus graves. Tout, comme dit Bossuet, réussit contre lui d'une manière surprenante, et rien
oG LE QUATRIÈME SIÈCLE
ne réussit pour lui. Les plus habiles et les plus vaillants empereurs ne font qu'écarter un moment l'essaim toujours renaissant des barbares qui bourdonne et pique sans relâche. Pendant ce temps, l'Église prospère; de petite, elle devient grande; de grande, elle devient toute-puissante et unique directrice des coeurs. Ni la persécution ne parvient à la comprimer, ni l'hérésie à la dissoudre, ni la tentative de restauration païenne à l'écarter, ni la barbarie germaine à la noyer. Tout cela est rigoureusement vrai pour le temps que nous considérons : quant à l'empire, jusqu'au moment où s'organisent la féodalité et les gouvernements modernes, et quant à l'Église, jusqu'à l'époque de son premier échec avec Philippe le Bel, jusqu'à celles des grands schismes du quinzième siècle, de la grande hérésie du seizième, et de la plus grande révolution mentale du dix-huitième.
Dans les mutations sociales, quand les adversaires eux-mêmes, troublés en leur conscience, sont travaillés d'une secrète inquiétude qui les pousse vers des accommodations et des réformes, alors une révolution profonde menace terriblement les opinions qui avaient été dominantes. Où, en effet, dans ces conditions, trouverait-on une force de résistance qui pût faire équilibre à la force d'agression dont sont animées les doctrines de rénovation? Avec quoi réparet-on les brèches? Avec des matériaux déjà tout en dissolution par l'effet des influences du milieu. Par qui remplace-t-on les vieux et fermes soutiens? Par des hommes dont l'esprit s'est familiarisé avec les nouveautés. Au lieu des consciences inébranlées qui
ne voyaient devant elles qu'une ligne de devoir et d'action, on a des consciences ébranlées qui envoient plusieurs ouvertes devant elles. Il n'est plus de tête qui appartienne à un seul ordre d'idées ; chacun renferme en soi des contradictions implicites, qui, sans qu'on s'en rende compte, dérangent l'équilibre de la conduite. Deux principes étant aux prises, les principes secondaires, c'est-à-dire les conséquences qui voltigent dans l'air, se croisent et vont se juxtaposer, en raison d'affinités apparentes et malgré les antipathies fondamentales, dans les esprits et dans les faits. Semblables à ces mélanges chimiques qui se font en toute proportion, les mélanges de l'ancien et du nouveau deviennent innombrables, et toutes les transactions s'opèrent, comme le montre l'infinité des hérésies et des partis. De là l'inconsistance des hommes et la vacillation des choses. Comment, à ce point, pourraitil rien advenir qui compromît essentiellement la mutation commencée? Tout ce qui se fait et se passe, même chez ses adversaires, lui est congénère. D'une part, ce qui vient d'être changé ne se reconstitue plus jamais tel qu'il était auparavant, et c'est là la barrière infranchissable qui arrête les retours vers le passé ; d'autre part, ce qui vient d'être changé modifie, en vertu de la loi de filiation, ce qui va se produire conformément à sa propre nature, et assure au prochain avenir un caractère plus dissemblable de l'ancien. Donc, ce qui est aujourd'hui, ayant été produit par ce qui fut hier, produira ce qui sera demain ; et il n'y aura jamais rien de circulaire, on le comprend si l'on remarque que chaque phase est compliquée d'élé-
ments nouveaux, ce qui fait qu'il ne s'opère point de retour vers des états plus simples, dont on peut considérer chacun comme des états d'origine. Telle est la condition historique qui trace la direction et la marche des choses ; c'est un courant plus ou moins rapide, qui stationne parfois, mais pour lequel remonter est impossible.
A ce point de vue, considérant, dans le siècle raconté par M. Albert de Broglie, la situation du paganisme, on aura, par un nouveau côté, une claire notion de l'ascendant croissant du christianisme. Là est un miroir qui reflète les progrès de la lutte. Si l'on veut scinder les deux histoires, et ne consulter pour un moment que celle des mouvements intestins du paganisme, on y verra apparaître à fur et à mesure les nécessités qui pressent le vieux culte et qui l'obligent à ne pas rester le même qu'il fut jadis. Sa torpeur est secouée : ce corps épuisé cherche à se vivifier par quelqu'une de ces choses qui semblent si vivifiantes ailleurs. Pourquoi s'agiterait-il, si rien ne le tourmentait? pourquoi accueillerait-il de nouvelles pensées qui le troublent profondément? pourquoi ne descendil pas tranquillement dans le tombeau qui lui est préparé, et n'accepte-t-il pas, glorieux chef de civilisations qui nous abreuvent encore aujourd'hui de leur lait maternel, la destinée qui le condamne, sans chercher une renaissance, une revivificationet un avenir qui n'est pas fait pour lui? C'est qu'en effet, quoi qu'il tente contre cette secte que, suivant l'expression de Tacite, la haine du genre humain suffit à convaincre de tous les méfaits, il lui faut ressentir le vaste mou-
vement qui commence à emporter les esprits. Chaque pas du christianisme impose au paganisme des conditions nouvelles, jusqu'à ce qu'enfin, dans ces transformations, il disparaisse, n'ayant plus de raison d'être, soit dans ce qu'il avait acquis de conforme au christianisme, soit dans ce qu'il avait conservé de contraire. Nous n'avons pas l'histoire intérieure du paganisme ancien dans les temples d'Egypte, de Babylone et de Sidon ou de Tyr, mais nous l'avons sur ce brillant théâtre de la Grèce qui fut un moment le théâtre du monde. De très-bonne heure, c'est-à-dire environ quatre siècles avant notre ère, la pensée philosophique se montra incompatible avec le polythéisme tel que le concevait le vulgaire. A la vérité, le vulgaire témoigna le désir de défendre ses dieux, et quelques persécutions rendirent les philosophes plus circonspects, mais non moins décisifs. Les écoles aboutirent à réformer la vieille conception du monde et à y substituer celle d'un Dieu diversement défini , diversement compris dans son essence, diversement entouré de dieux et de génies, mais toujours suprême, et résidant en l'immensité et en l'éternité. À ce point, le polythéisme était philosophiquement transformé; et si, religieusement, il conservait encore son action sur la masse du vulgaire, il l'avait perdue pour les esprits élevés. C'est là une situation dangereuse et précaire. Pour qu'il y ait stabilité et harmonie, il faut que ce que la foule croit ne diffère pas essentiellement de ce que croient les gens éclairés. Alors cette concordance n'exista plus, et elle ne se rétablit, pour se perdre de nouveau en d'autres temps, qu'au moyen âge et grâce à l'intervention et au
triomphe du christianisme. C'est cette discussion dissolvante de quatre siècles qui ruina tous les appuis du polythéisme; mais elle ne le détruisit pas, elle ne le remplaça pas; seulement, comme elle convergeait toute vers le monothéisme , elle préparait les voies à ce qui devait détruire et remplacer les dieux du monde ancien; et aussi elle préparait les ressources que le paganisme devait employer pour s'accommoder aux besoins religieux qui avaient l'ait explosion.
En effet, de grands besoins religieux travaillaient cette société païenne où la divinité, sous tant de formes, présidait aux moindres actes de la vie comme aux plus grands. Jupiter, Apollon, Minerve et tous les autres offraient mille côtés divers par où les affaires, soit publiques, soit privées, recevaient une intervention surnaturelle ; les oracles et les divinations faisaient partie de l'établissement politique ; et la religion était étroitement liée à une vaste théurgie qui promettait la communication avec les êtres supérieurs, le miracle, les prodiges, la vision de l'avenir et la connaissance des choses reculées loin du regard des faibles mortels.
Cette situation avait sa solution ailleurs que dans le sein de la société païenne. 11 y avait, enclavée au milieu du polythéisme le plus effréné, une petite nation, mais fière et moralement invincible, qui depuis bien longtemps avait reçu de son prophète le culte d'un dieu suprême. De là partit le signal de la rénovation religieuse ; et, l'Apôtre des gentils ayant décidément franchi les barrières du judaïsme, les conversions commencèrent et ne s'arrêtèrent plus que quand la nouvelle doctrine se iut tout assimilé. On sait avec quel
dédain d'abord, avec quelle colère ensuite le polythéisme officiel accueillit la religion du Galiléen. Le dédain et la colère furent impuissants, et non-seulement ils le furent, mais encore il fallut converger vers le pôle qui désormais attirait toutes les intelligences. Le premier signe de la modification qui était imposée au polythéisme fut la réconciliation avec la philosophie. L'ancienne philosophie grecque lui avait été hostile et en avait résolument combattu la conception, soutenant, non pas précisément que tous ces personnages divins qu'adorait le monde n'avaient rien de réel, mais qu'il était impossible, pour la droite raison, de concilier leur foule incohérente, j'allais dire leur cohue, avec
Ce train toujours égal dont marche l'univers.
Chose digne d'être notée : le point qui avait été la dissolution du polythéisme devint le nouveau fondement, tant les choses s'étaient déplacées ! Le dieu de Platon entra de plein droit dans la conception du monde telle que l'eut la nouvelle philosophie, qui, dès lors, se montra aussi fervente que l'ancienne avait été froide et dédaigneuse. L'un, l'unité, régna sans partage dans les esprits et fut le terme d'où partit toute métaphysique comme toute théologie. Les dieux traditionnels que le passé avait légués devinrent les degrés par lesquels on descendait de l'ineffable unité jusqu'aux êtres contingents et passagers. Ils fournirent aussi l'aliment au besoin de théurgie qui n'avait pas quitté les hommes. Ainsi se composa le polythéisme de Plotin, de Julien, de Libanius, le polythéisme du
troisième et du quatrième siècle, en un mot le polythéisme que la pression des choses et l'infiltration des idées avaient renouvelé sur un patron nouveau, mais nullement arbitraire.
L'arbitraire, non plus, n'intervint pas dans les données primordiales. On avait une histoire des dieux. Une juste admiration consacrait les chefs-d'œuvre littéraires de la Grèce antique ; les étudier faisait à la fois le commencement et le couronnement de l'éducation; mais surtout ce qui captivait, c'étaient ces vieux poètes qui à la fois resplendissaient de sublimes beautés et racontaient de merveilleuses histoires. Ces chantres inspirés, pii vates et Phœbo digna locuti, avaient vu les hommes mêlés parmi les héros et les dieux, ou du moins ils avaient recueilli les traditions de ces années meilleures (melioribus annis), où un voile moins épais séparait les choses d'en haut et les choses d'en bas. Ce passé dont ils étaient les témoins, il y fallait remonter pour retrouver les traces divines* Eux seuls pouvaient servir de guides ; et leurs poésies devinrent, ce n'est pas trop dire, des textes sacrés qu'on pensait contenir, sous des emblèmes anciens, la foi renouvelée. Platon les avait bannis de sa république, comme donnant des idées trop grossières du monde spirituel; et voilà que des esprits qui se disaient éminemment platoniciens, mais qui joignaient à leurs idées métaphysiques le souci d'une religion populaire et universelle , les rappelaient dans le sein de la cité , les donnaient comme soutien des textes mêmes de Platon et fondaient en un seul tout la théologie païenne qui n'avait pas pu garder dans son sein les philosophes,
et la philosophie qui avait déclaré une véritable guerre à cette théologie.
Il est bien clair qu'il ne s'agissait plus de Minerve ramassant le fouet de Diomède ou de Cypris blessée à la main par ce héros ; ou du moins ces actes avaient une signification profonde, toute différente de la signification apparente. Les idées religieuses qui avaient surgi avec tant de force, on les transportait dans ces vers écrits sous de tout autres inspirations, et, si je puis parler ainsi, sous un tout autre soleil moral. A vrai dire, on croyait, non pas les y transporter, mais les y retrouver. Dans l'opinion d'alors, l'ancienne sagesse, bien supérieure à la sagesse contemporaine qui n'en avait plus que de pâles reflets et d'incertaines lueurs, ne s'était pas complu à raconter les vaines aventures d'hommes périssables ou les singulières interventions des êtres divins dans une histoire indigne d'eux; mais elle s'était complu à s'envelopper de voiles et à parler un langage symbolique que l'étude religieuse avait pour objet de pénétrer. C'était une gnose, et, de fait, tout cet âge était livré à une gnose incessante pour combiner ces deux conditions qui lui étaient imposées, à savoir les nouvelles idées sur Dieu, les dieux et le monde, et la supposition que la suprême sagesse émanait des hauts temps voisins de l'origine. Ainsi se présentait le paganisme rajeuni ; au milieu du mouvement général, il ne demeurait point immobile : c'est là une notion essentielle pour l'histoire de l'esprit humain qui était alors dans une si grande crise. Se représenter le paganisme des philosophes païens d'alors, de Julien et de ses amis, en
un mot de tout ce qui le dirigeait et l'inspirait, comme la religion de la république romaine ou comme celle d'Athènes et de Lacédémone, ce serait se tromper notablement. Ce paganisme-là était mort pour tout le monde^ et tout le monde l'avait tué, la philosophie ancienne, le christianisme et l'ensemble de besoins intellectuels et moraux qui faisait la conscience de ces siècles. Un autre paganisme était venu, véritablement nouveau par les conceptions qui y étaient entrées, mais véritablement ancien par la tradition qui demeura païenne ; c'était ce qui l'empêcha d'aller se fondre dans le christianisme, ce qui entretint la lutte et finit par le perdre.
Il est bon de considérer un moment quelles étaient alors les occupations des grands esprits. Qui, du côté chrétien, parmi les hommes supérieurs, se serait senti entraîné à écrire des poëmes, à faire des tragédies, à se plonger dans les mathématiques et l'astronomie, quand il fallait prendre ardemment part à la rénovation religieuse, combattre les païens, convertir les gentils, instruire les peuples, constituer le dogme dans le conflit des hérésies et ériger peu à peu l'immense édifice du catholicisme qui devait survivre à l'empire, et abriter, dans un avenir qui n'était plus éloigné, l'Europe féodale? Du côté des païens, il ne restait non plus aucun loisir; tous, parmi ceux qui avaient les grandes pensées, étaient occupés à défendre ou à attaquer. Dans chaque camp, les mieux doués se tournaient vers les principaux intérêts ; il ne restait que peu de chose pour la culture des lettres et pour celle des sciences. De notre temps, il n'en peut être
ainsi; les plus grandes convulsions sociales laissent toujours, dans le vaste balancement de l'Europe civilisée, des esprits disponibles pour les lettres et pour les sciences; puis les lettres et les sciences ont pris une force qu'elles n'avaient pas alors, et qui ne permet pas qu'on les laisse jamais dormir. Mais alors lettres et sciences cédèrent le pas; et tout ce qu'on est en droit de demander à ces temps, c'est d'en conserver le dépôt assez pour que la tradition ne soit pas rompue et que, les circonstances redevenant favorables, tout puisse se continuer et s'agrandir.
Il y a lieu de se représenter ce qui advint dans ce passage du paganisme ancien au paganisme moderne, passage qui n'était d'ailleurs qu'un épisode dans la transformation générale. Le paganisme ancien, avec la multiple présence de tous les dieux dans tous les actes de la vie et dans tous les compartiments du monde, avait suffi à des esprits qui ne réclamaient rien de plus qu'un tel contact immédiat du divin et de l'humain. Leurs conceptions y étaient conformes. Leur monde était d'accord avec les dieux du monde, et la satisfaction pleine et entière ; les besoins religieux ne rencontraient aucune contradiction implicite qui les refoulât et qui les fît douter d'eux-mêmes. Tant que cet état mental des populations polythéistiques se maintint, le polythéisme fut consistant et permit toute la civilisation qu'il comportait, et qui, sauf les réserves nécessaires, fut admirable, c'est-à-dire belle dans le présent et féconde pour l'avenir. Mais quand il ne lut plus possible de concevoir le monde de manière que les dieux y eussent une place raisonnable, alors le ma-
ïaise religieux commença; et comme, pourtant, on était encore dans les siècles qui avoisinent l'ère chrétienne, c'est-à-dire dans un temps où toute la nature était supposée régie par des personnages divins, ce qui survint fut une superstition immense, avide et sans frein, même quand elle était incrédule et se glorifiait de son mépris pour les croyances du vulgaire. C'est cet état que l'on veut caractériser, quand on dit qu'alors le paganisme était mort : expression métaphorique qu'il est toujours bon de ramener à un terme précis, afin qu'il n'y ait pas de doute sur le fond des choses. Cette explication de la mort du paganisme montre ce qu'il faut entendre par la résurrection qui suivit; ce fut le rétablissement de l'équilibre intellectuel, c'est-à-dire un certain accord entre ce qu'on croyait et ce qu'on savait. Le spectacle , malgré tant de désordres, de catastrophes et de décadences partielles, le spectacle que ces siècles présentent est beau à considérer : un voile semble se déchirer et une perspective immense se dérouler. La préoccupation suprême devient la préoccupation des choses divines; l'intelligence, captivée par tout ce qu'elle entrevoit, trouve une infinie satisfaction à prendre connaissance et possession des nouvelles régions qui se sont ouvertes. Les dieux, transformés pour les païens, évanouis pour les chrétiens, laissent tant de places vides ! Le règlement et l'administration du monde apparaissent tout autres qu'ils s'étaient jamais montrés ; et s'enfoncer dans ces profondeurs avec un flambeau qui n'avait encore été allumé que pour quelques sages, poursuivre les conditions qui naissaient de ce grave
changement, et les introduire dans la conscience du genre humain, est l'œuvre qui fait le labeur et la passion des hommes d'alors.
Dans l'ordre moral, le christianisme s'empara des cœurs comme on n'avait jamais fait. Non pas que la philosophie grecque, Soçrate, l'Académie, Aristote, le Portique n'aient tiré la morale des langes du polythéisme et ne l'aient portée à un idéal très-élevé; là non plus les choses ne se firent point de toutes pièces, et le sol était préparé. D'un autre côté, on croirait à tort que le fidèle païen ne trouvât pas son édification dans la pratique du culte, dans les cérémonies auxquelles il assistait, dans les sacrifices qu'il faisait à ses dieux, dans les prières qu'il leur adressait, dans l'enceinte qu'ils habitaient, dans les bois qui recevaient l'empreinte de leurs pas. Les écrivains chrétiens d'alors ont souvent reproché aux païens ces personnages divins d'une conduite quelquefois si peu régulière, comme ne permettant aucune véritable édification. L'argument, excellent comme arme de guerre alors que tous les arguments sont bons contre une cause défaillante, avait pourtant plus d'apparence que de réalité. L'édification est un état de l'âme tout au moins autant subjectif qu'objectif; et, pour s'en convaincre, on n'a qu'à remarquer comment d'une religion à une autre on reste froid et indifférent devant les mêmes pratiques qui inspirent aux fidèles la plénitude de la satisfaction religieuse, et comment un libre penseur apprécie certains passages de l'Ancien Testament que le protestant lit avec profit et révérence. Donc, à part quelques cultes impurs plus particuliers
à l'Asie, et où l'adoration effrénée des forces de la nature donnait naissance à de grossiers désordres, on ne niera pas que le païen, quelques rôles que la mythologie attribuât à ses dieux, n'eût, en les adorant, sa part d'édification. Mais, tout cela reconnu, il n'en est pas moins vrai qu'un champ immense s'ouvrit, quand le christianisme se conçut comme une religion essentiellement morale. Ce que les philosophes grecs avaient été pour quelques esprits cultivés, l'ordre sacerdotal le devint pour tous les hommes, c'est-à-dire le prédicateur assidu et l'enseigneur d'une morale qui ne distinguait ni grands, ni petits, ni ignorants, ni cultivés.
Le triomphe fut complet, en ceci que, depuis lors, il n'y eut plus d'âme humaine, dans le cercle ainsi régénéré, qui ne reçût un enseignement moral, marqué au coin d'un haut idéal et continué durant toute la vie. Le sentiment religieux fui, dans les anciens temps, à des degrés divers , un promoteur, un organisateur de l'ordre moral. Mais, historiquement, il y a lieu de faire une distinction importante. 11 est bien vrai que l'agrandissement intellectuel est une cause certaine de l'agrandissement moral; mais la réciproque n'est pas vraie, et l'agrandissement moral n'est pas une cause certaine de l'agrandissement intellectuel. Or cela constitue deux conditions historiques dont les résultats sont très-différents. Il arrive que le sentiment religieux prend les devants et modifie profondément les règles du devoir sans que le travail intellectuel ait porté la pensée au delà du point qu'elle occupait. Tel est, entre autres, le cas du
bouddhisme de l'Inde, au sixième siècle avant l'ère chrétienne ; quand il y naquit, aucun développement scientifique ne s'était opéré, tout s' étant borné à la formation d'écoles mi-partie de théologie et de métaphysique qui n'avaient fait qu'agiter les questions suggérées par la lecture desYédas. Aussi qu'arrivat-il? le bouddhisme, qui a de très-grandes et très-belles parties de morale, ne put pourtant présider à une civilisation qui fût douée de vie et d'évolution ; tout y est demeuré dans une stagnation funeste à la pensée, à la science, à la religion, à la morale même. La pensée s'est perdue dans un vague et inutile infini, la science en de stériles formules, la religion en une superstition illimitée, et la morale en des préceptes inanimés qui trompent le cœur. Il n'en est plus de même quand le sol est préparé par la culture intellectuelle ; les conquêtes du sentiment religieux et de la morale qui le suit sont non-seulement bienfaisantes, mais encore elles deviennent progressives ; et, favorisées qu'elles ont été par le travail de la pensée, elles le favorisent à leur tour. C'est ce qui advint dans le monde gréco-romain : là, comme l'on ne s'était pas contenté de commenter , avec plus ou moins de patience et de pénétration, des textes venus d'une rource divine, une libre recherche aborda tous les sujets accessibles et jeta les fondements de la science générale ; et ainsi naquirent un vaste enchaînement de vérités mathématiques, une astronomie géométrique, de précieux rudiments de physique, des études préparatoires d'anatomie et de physiologie, et même des essais d'explication de l'histoire ( Il ne faut pas
non plus, dans la commune influence, perdre de vue ce qui se passait concurremment dans le domaine esthétique ; de merveilleuses beautés dans les lettres, dans la peinture, dans la sculpture, dans l'architecture, vinrent former, en la pensée, des types auxquels elle s'habitua et qui, par la connexion de toutes choses, influèrent, si je puis ainsi parler, sur les règles et les proportions de la religion et de la morale.
Tel était donc , à la fin de l'empire, et sans parler de la grande invasion que fit sous le nom de manichéisme la doctrine persane des deux principes, tel était l'état des choses, trois religions, debout, se partageaient la domination des âmes : l'hellénisme , si l'on veut donner ce nom au paganisme régénéré ; le judaïsme et le christianisme. De ces trois, la première devait disparaître; la seconde, durer sans se généraliser; la troisième triompher. Le judaïsme, comme on sait, n'était pas, lui non plus, resté à l'abri des influences du temps ; s'étant imprégné de platonisme, il était allé jusqu'à donner naissance à la cabale, système qui n'est pas autre chose que la réduction, au point de vue juif, de la gnose alors en faveur auprès de tout le monde. Le christianisme se dégageait laborieusement de ses sectes multiples qui avaient leurs attaches les unes dans le judaïsme, les autres dans le paganisme. Enfin l'hellénisme, pour défendre ses temples, y faisait entrer des notions et des aspirations qui jamais n'y avaient eu place. Ces trois grandes doctrines, considérées ici uniquement comme doctrines, avaient, dans la pensée philosophique, beaucoup de points communs. Les siècles de l'empire
furent un confluent où un immense passé aboutissait , apportant , mélangés et confus , les éléments de la société à venir. Dès que ces éléments entrèrent en contact et en action, la cause du paganisme fut perdue; il ne se défendait pas, il se transformait. Dans cet état, que pouvait-il contre l'ascendant victorieux de la nouvelle religion?
Plus on étudie ces siècles, dits siècles de décadence (et l'expression est vraie en un sens, et fausse en un autre) , plus on y prend intérêt. Soit que , comme M. Albert de Broglie, on les raconte avec le cœur et l'esprit catholiques et qu'on y trouve le doigt delà Providence, soit qu'on y suive le point de vue humain et qu'on y contemple les lois de l'histoire, toujours est-il que là s'accomplissent les plus graves événements. On voit une porte tourner sur ses gonds, se fermant sur un monde qui n'est plus et s'ouvrant sur un monde qui n'est pas encore. Et cette idée, peut-on mieux la rendre que par le vers célèbre de Virgile :
Magnus ab integro sœclorum nascitur ordo ;
d'autant plus applicable ici que cette singulière églogue témoigne que le poëte ne fut pas étranger, lui non plus, et dès le premier ébranlement, à l'ébranlement qui allait devenir universel et irrésistible? Mais à cette victorieuse rénovation , c'était en vain que l'empire prenait part ; tout chrétien qu'il était devenu, il n'en suivait pas moins le sort du paganisme transformé, et de jour en jour s'avançait vers le terme qui devait définitivement le supprimer.
V. — Appréciation de la puissance respective de l'empire et de la barbarie,
M. Albert de Broglie décrit ainsi l'état de la Gaule au moment où Julien en reçut le gouvernement, c'està-dire en l'an 356 : ce Jamais les invasions des barce bares, fléau toujours redoutable de cette région, du « reste aimée du ciel, n'avaient été plus fréquentes « et n'avaient porté des coups plus terribles. La ligne ce du bas-Rhin, qui formait, au nord et à l'occident, ce la limite supérieure des provinces gauloises, bor- « nait, du côté du sud et de l'est, cette immense ce étendue de territoire où flottaient, comme les « vagues d'une mer, les courants des tribus gerce maines et sarmates. Ce bassin, toujours rempli ce d'hommes et toujours orageux, était mal contenu ce par les parois artificielles que lui opposait la résisee tance savamment organisée de l'empire. La moindre ce interruption dans la continuité de la digue, le ce moindre affaiblissement dans sa force, ou seulece ment une agitation inaccoutumée des flots qu'elle ce contenait à peine, suffisaient pour déterminer un ce débordement. Une guerre civile dans l'empire, qui ce dégarnissait les places fortes; un conflit entre ce quelques-unes des tribus barbares, qui forçait les ce vaincus à chercher leur salut dans l'émigration : ce c'étaient là les causes ordinaires d'attaques toujours ce renaissantes. Une invasion était la suite immédiate ce de toute lutte de prétendants dans le monde romain, ce ou de toute bataille livrée entre deux roitelets du
« monde barbare. Le repos des provinces limitrophes « en sentait également et inévitablement le contre - « coup. » C'est là une excellente comparaison, une digue et un fleuve ; une digue qui, si elle n'est pas entretenue avec le plus grand soin, si, par négligence ou par force majeure, on n'en répare pas les incessantes dégradations, laisse aussitôt passer les eaux; un fleuve qui, s'il est grossi tout à coup par la fonte des neiges ou arrêté par quelque obstacle, se gonfle et se déverse de l'autre côté. Personne ne pouvait garantir ces deux conditions de la sécurité de l'empire; elles étaient aussi précaires l'une que l'autre; équilibre du genre de ceux que les mathématiciens nomment instable et qui ne dura quelque temps que par l'énorme puissance de l'empire romain. Il fallait inévitablement, dans un temps donné, ou que les légions, franchissant ïe Rhin, fissent cesser la perpétuelle menace des barbares, ou que les barbares, forçant la barrière, missent fin à la domination des Césars. La vérité est que les deux alternatives eurent leur jour : les Germains, dissipant à la fin la garde qui veillait aux limites, ruinèrent le grand empire ; et l'empire, demi-latin, demi-germain, qui se forma dans la Gaule sous Charlemagne, passant à son tour, mais en sens inverse, le fleuve renommé , reporta la vieille barrière jusque sur l'Oder et la Yistule.
Cette digue, ce furent les premiers empereurs romains qui la créèrent quand ils renoncèrent à l'invasion de la Germanie, et prirent le parti de mettre l'empire sur une défensive perpétuelle. Soit qu'ils aient craint l'ascendant des généraux qui se seraient
formés dans de grandes guerres germaniques, soit plutôt, qu'ayant senti la difficulté croissante de gouverner le vaste corps du monde romain, ils n'aient pas voulu aggraver leur fardeau, toujours est-il qu'ils arrêtèrent les aigles impériales. La défaite de Yarus et la destruction de trois légions ne purent inspirer une telle résolution ; Rome avait subi de bien plus graves désastres, et la facilité avec laquelle Germanicus tira vengeance de ce revers prouve qu'alors la force de résistance des Germains, quelque obstinée qu'elle fût, n'était pas capable de mettre hors du pays les envahisseurs. Germanicus, si Tibère ne lui avait pas enjoint d'abandonner ses conquêtes, ne se serait pas borné à rendre aux débris des légions de Yarus les honneurs funéraires, et ces lieux qui, dit Pline, ayant été occupés par les Romains, ne leur étaient plus connus que de nom, seraient demeurés terre romaine. L'expérience faite par les empereurs témoigne qu'une nation civilisée ne peut pas, même quand elle le veut fermement, rester en paix avec les populations barbares ou moins civilisées dont elle est limitrophe. Elle ne provoque plus, mais elle est provoquée ; en vain, ramenant ses légions en arrière, Rome déclaret-elle par le fait qu'elle avait désormais renoncé à toute idée de conquérir la Germanie; ce fut alors la Germanie qui devint envahissante. Le thème des vertus des peuples barbares est faux, surtout s'il s'agit de vertus pacifiques ; et l'utopie de la Bétique dans le Télémaque est encore plus chimérique que celle de Salente. La guerre est justement l'impulsion prépondérante parmi les populations barbares ; comportare
juvat prœdas et vivere rapto1 a dit Virgile en parlant des Latins primitifs. Rome conquérante ne fut que le suprême développement de l'esprit de guerre mis, par le progrès qu'avaient fait les races helléniques et latines, au service de la civilisation ; et ]a déclamation historique contre la guerre de ces temps est aussi bien une erreur que, de notre temps, la déclamation pour la guerre.
Deux causes ont concouru principalement à la chute de l'empire, deux causes qui, bien qu'indépendantes, agissaient dans le même sens : l'une est la décadence romaine ; l'autre est l'ascension germaine . Il est évident qu'un grand corps politique, à défaut d'un développement qui l'entretienne et le fasse vivre, ou languit dans une misérable torpeur, ou finit par se corrompre et se dissoudre. À la vérité, les hommes avaient alors une tâche immense dont ils sortirent à leur honneur, ce fut d'ouvrir un nouveau monde religieux; mais cela qui, joint à la tradition des lettres et des sciences, suffit à sauver la civilisation, ne suffit pas à sauver l'empire. Peu à peu les difficultés d'être grossirent, d'autant plus qu'il n'en était pas une qui ne se compliquât de rimminence de l'invasion barbare. Tandis que Rome sentait s'allanguir graduellement ce bras qui avait été si redouté et si redoutable, les Germains, cessant de jour en jour d'être les Cimbres et les Teutons de Marius, se liaient avec l'empire et lui empruntaient des éléments d'intelligence et d'action qui rendaient la barbarie plus dangereuse. Rome devenait faible, la Germanie devenait forte.
Dans l'antiquité , il n'y eut de bonne armée que
sur le sol républicain de la Grèce ou de l'Italie ; hors de là, et notamment dans les monarchies asiatiques et \ chez les barbares, il y avait des hommes vaillants, mais non de bonnes armées. Certainement, si verser son sang, mourir en foule sur un champ de bataille, et, comme dit Horace : non pavere fanera, est le fait d'âmes intrépides et belliqueuses, on n'en peut méconnaître le mérite, ni parmi ces cohues asiatiques que les Grecs et les Romains dissipèrent si souvent, ni surtout parmi les bandes gauloises ou germaniques, dont le choc était toujours redoutable aux plus fermes légions. Mais une armée grecque ou romaine était quelque chose de plus et déployait des qualités que ces multitudes n'avaient pas. Indépendamment d'un esprit de combinaison qui rendait l'usage des corps armés plus effectif, il y avait dans la constitution des républiques de la Grèce et de Pvome une condition qui faisait l'excellence de leurs troupes : c'est qu'elles se composaient de citoyens, non-seulement hommes libres, mais hommes appartenant aux classes gouvernantes. A vrai dire et en excluant, soit les esclaves, soit la tourbe qui était en dehors du démos grec ou de la plèbe romaine, Y hoplite ou le légionnaire se recrutait parmi une aristocratie qui avait les qualités militaires ordinaires aux aristocraties : c'était, par rapport au reste, si je puis ainsi parler, une armée d'officiers ; de là l'action vigoureuse de ces bataillons qui n'avaient pas besoin d'être bien nombreux pour l'emporter sur les ramassis asiatiques ou sur les bandes guerrières de la Gaule, de la Germanie ou de l'Ibérie. Les anciens eux-mêmes l'avaient remarqué :
sitôt que le recrutement sortait de la vraie classe militaire, il donnait des produits d'une efficacité tout à fait inférieure. C'est le cas de faire observer quelle profonde différence est survenue, même sur un point qui paraît si spécial, entre la situation ancienne et la situation moderne; aujourd'hui, grâce à la disparition des esclaves et à l'exhaussement de la condition des classes laborieuses , on peut dire , en France , en Angleterre , en Allemagne, que le recrutement n'a plus de catégories et qu'il donne, comme dans les républiques de Grèce et d'Italie, une élite militaire.
Les derniers temps de la république, dénaturant profondément la plèbe romaine, en avaient fait une tourbe factieuse et dégradée. L'empire, en y effaçant tout caractère politique , acheva cette dénaturation. Ce fut encore une plèbe superposée, sans doute, elle aussi, à une couche esclave, mais plèbe bien inférieure à l'ancienne en qualités militaires. Au lieu de ces hommes qui venaient sur le forum nommer leurs magistrats, qui disputaient au patriciat ses prérogatives, et qui, avec l'orgueil d'anciennes victoires, savaient qu'ils portaient l'honneur de Rome dans leurs mains, on eut une multitude indifférente , dépourvue de tous ces mobiles, et qui ne représentait plus rien entre la gent esclave et l'ordre des riches et des nobles. Nécessairement, les légions de l'empire valurent moins que celles de la république , et faiblirent d'autant plus qu'on s'éloigna davantage de l'antique organisation sociale et que les traditions perdirent de leur efficacité. Il y eut un déchet imputable aux seules circonstances, et qui ne préjuge rien sur un état supposé
de décadence dans l'ensemble de la population. Une comparaison, prise à l'antiquité elle-même, fera comprendre précisément quel sens j'attache à cet affaiblissement militaire causé par la disparition de la plèbe romaine. Rien n'est plus célèbre que la vaillance des Spartiates; c'étaient les premiers des hoplites grecs, et ils composaient ce qu'avait de plus effectif et de plus redoutable la force de Lacédémone. Pour tirer quatre cents Spartiates compromis dans l'île de Sphactérie, le gouvernement demanda une paix qu'il n'obtint pas des Athéniens; et, quand Épaminondas remporta la victoire de Leuctr.es, la Grèce entière, qui ne se serait pas étonnée de les voir morts, s'étonna de les voir défaits. Or, qu'étaient les Spartiates, sinon une élite exercée aux armes, fière de sa gloire propre et de celle de sa patrie, et devenue par les institutions et par l'éducation, par l'adresse du corps et la force du moral, les meilleurs soldats du monde? Mais quand les mutations sociales eurent fait qu'il n'y eut plus de Spartiates, Lacédémone rentra dans la condition ordinaire, et perdit cette pointe d'acier qui brisait ses ennemis. Rome aussi perdit sa pointe d'acier quand la plèbe devint une populace, ou du moins une multitude de petites gens qui ne fut plus ni politique ni militaire. C'est là ce que les philosophes anciens appelaient dégénération, relâchement des mœurs, amollissement par le luxe et diminution de la valeur guerrière. Il est clair que, le frottement des rouages qui constituaient le régime tout aristocratique de la Grèce et de Rome, usant et finissant par détruire le corps d'élite dit plèbe ou demos^ il arrivait un moment de transi-
tion où l'action s'affaiblissait sensiblement. Mais ce fait n'a rien de commun avec une dégénération véritable, avec un affaiblissement physique ou moral, qui aurait reporté le gros même de la nation à un degré moins élevé de développement. Seulement, une aristocratie (car même la plèbe était une aristocratie) s'effaçait, et avec elle s'anéantissaient certaines conditions de force militaire. Ce nivellement préparait, ainsi que la suite l'a prouvé, la place à l'aristocratie féodale qui, elle aussi, fit, pendant un certain temps, tout le nerf de la population, et qui, disparaissant par une usure comparable à celle qui avait emporté la couche plébéienne de l'antiquité, laissa après elle un fonds populaire bien autrement riche et actif qu'il n'avait jamais été.
Parallèlement à leur opinion sur la décadence des républiques, les anciens avaient noté que les populations occidentales qu'ils nommaient barbares, les Ibères, les Celtes et les Germains, étaient d'autant plus belliqueuses et redoutables qu'elles avaient été moins touchées par la culture de Rome et de la Grèce, par l'échange des objets de commerce et par tout ce qu'ils regardaient comme un luxe corrupteur. Pour déterminer ce qu'ils entendaient par là, il suffit de citer quelques phrases de César : il dit en parlant des Belges, que ce sont les plus braves de tous les Gaulois, « parce qu'ils sont très-loin de la culture et de la civicc lisation de la province (aujourd'hui la Provence), et « sans rapports fréquents avec les marchands et Fim- « portation de ce qui est propre à efféminer les âmes. » Prêt à guerroyer chez les Nerviens et s'informant de
ce qu'ils étaient, il apprit : « que les marchands n'a- « vaient aucun accès chez eux; qu'ils ne souffraient « l'importation ni du vin ni de rien qui appartienne « au luxe, persuadés que tout cela alanguit les âmes « et relâche le courage ; et que c'étaient des hommes « farouches et de grande vaillance. » Les anciens ne nous ont pas dit comment ils se rendaient compte de ce phénomène, ni comment ils résolvaient la contradiction implicite qui en résultait; car certainement César ne mettait pas au-dessous de la vaillance des Nerviens ou des Germains celle de ses légionnaires qui, tout imbus qu'ils étaient des délices de Rome et de l'Italie, n'en battaient pas moins les armées de la Gaule et de la Germanie. Pourtant le fait doit être vrai et l'observation exacte : l'expérience de tant et de si rudes guerres contre cet Occident barbare leur avait prouvé que plus ces hommes étaient loin de la civilisation gréco-romaine, plus ils conservaient quelque chose de farouche et d'impétueux qui les rendait particulièrement terribles à la gent civilisée. C'est un fait bien curieux dans le cours du développement qui a transformé l'Europe. L'explication m'en semble analogue à celle de l'affaiblissement qui succéda à la disparition des plèbes .antiques. Ces populations barbares, en vertu de leur état mental, de leur état religieux et de leur état politique, possédaient pour la guerre, seule grande occupation qui pût les captiver, des qualités toutes spéciales qui avaient alors une action très-effective : le mépris de la mort, l'impétuosité de l'attaque, la force et l'agilité du corps. Mais ces qualités étaient si étroitement liées au milieu
social, que ce milieu ne pouvait se troubler sans les troubler. Le luxe de Rome , pour me servir de l'expression ancienne, amollissait les corps, relâchait les âmes, dissolvait les mœurs traditionnelles. On sait que , dans l'Amérique septentrionale , les sauvages ne peuvent supporter le contact des établissements des blancs; peu à peu ils se consument par l'eau-devie, par les maladies, par le changement des habitudes. Maintenant, posant que les Gaulois et les Germains étaient notablement au-dessus des Peaux-Rouges, et que la civilisation romaine était moins développée et moins puissante que la civilisation moderne, on comprendra par cette comparaison que quelque chose d'analogue et, par conséquent, de délétère se produisait par l'infiltration qu'amenaient les communications entre le monde civilisé et le monde barbare.
Ces remarques ont pour but de montrer que, dans l'antiquité, aussi bien chez les Gréco-Romains que chez les Gaulois et les Germains, les changements sociaux avaient pour effet immédiat une décomposition qui altérait les ressorts, et que les compensations n'étaient pas contemporaines et ne se produisaient que consécutivement. Quand la plèbe disparaissait, l'énergie militaire diminuait ; quand les commodités de la vie romaine pénétraient dans la Gaule ou la Germanie, la Gaule ou la Germanie s'affaiblissait; Si la plèbe, de rurale, devenait urbaine et ouvrière, on se plaignait qu'elle ne valait plus rien dans les camps, et Horace regrette en beaux vers cette rusticorum mascala militant proies; le commerce était décrié comme créant des populations inférieures
pour les travaux delà guerre. Tout cela fut vrai, mais ne l'est plus. Le moyen âge et l'âge moderne ont renversé ces axiomes de la politique antique. Dans le quatorzième siècle, qu'y avait-il de plus redoutable, militairement parlant, que ces corporations ouvrières des cités flamandes qui, venant se ranger dans leurs vastes plaines, ayant pour capitaines leurs maîtres et leurs contre-maîtres, forts de leurs bonnes armures et de leurs fermes courages, combattaient contre la plus brave chevalerie du monde? Et dans les dix-septième et dix-huitième siècles, la Hollande et l'Angleterre ont prouvé que l'on pouvait être les nations les plus commerçantes et, en même temps, porter, sur tous les champs de bataille de la mer et de la terre, les plus rudes coups aux monarchies demeurées essentiellement militaires. C'est un des points les plus distinctifs de la civilisation moderne comparée à la civilisation antique, que de pouvoir trouver dans les changements, à côté de la décomposition et du mal qu'ils apportent, des compensations qui dépassent le dommage. Cela tient à une modification très-grave, à celle qui a fait que les castes, les esclaves et les serfs ont disparu. La civilisation ancienne reposait sur un fond étroit et fragile qui, se rompant, ne permettait une reconstitution qu'à longue échéance; la civilisation moderne repose sur un large fond populaire qui touche partout le sol, qui ne peut s'effondrer nulle part, et qui, dans les mutations les plus graves, répare aussitôt, par une sève inépuisable, les pertes subies.
Le système républicain de l'antiquité classique avait péri de lui-même et par la force des choses ; l'empire
n'avait fait que jeter son ample manteau sur le vide qui en résultait, sans rien reconstituer. Une reconstitution conçue, préparée, conduite par les hommes d'État était sans doute dors hors de la portée de qui que ce fût. Le fait est qu'à cette situation on ne peut qu'appliquer le vers de Virgile : Fataviam inventent. Pendant ce temps, que devenait le monde barbare, et quelle direction lui donnait sa lutte incessante avec les Romains? Allait-il se faisant de plus -en plus farouche, ou, au contraire, n'éprouvait-il pas, malgré qu'il en eût, quelque étreinte d'une civilisation sur laquelle il ne pouvait porter la main sans qu'elle le saisît à son tour?
Les Germains (car c'étaient eux qui composaient essentiellement le monde barbare , les Huns ne furent qu'un épisode et les Sarmates un accessoire), les Germains, au moment où Julien prit le gouvernement de la Gaule, avaient de toute part forcé les barrières de cette province, et ils en occupaient et ravageaient le nord et l'est; mais tout aussitôt la face des choses changea. M. de Broglie a consacré plusieurs pages animées et rapides au récit des trois campagnes de 356, 357 et 358, qui délivrèrent la Gaule, rejetèrent les barbares daus leurs demeures, et, entamant même la Germanie, rétablirent au delà du Rhin le prestige déjà affaibli, mais encore si puissant, du nom romain. Il a suivi pour guide Ammien Marcellin, qui est, sans comparaison aucune, la meilleure autorité pour tous ces temps. Mais soit que, malgré toutes ses qualités, cet écrivain ne sache pas raconter nettement les opérations; soit que, ce qui paraît plus vraisem-
blable, les opérations n'aient plus le caractère de l'école où s'étaient formés les légions et les généraux de la république, toujours est-il que, dans ces trois campagnes, on chercherait vainement rien qui soit comparable à celles de César sur ce même terrain, à l'action méthodique des légions, au robur pediium où résidait la préceilence romaine, à la puissante discipline qui des corps armés faisait de redoutables engins de destruction, aux campements réguliers qui, chaque soir, assuraient si bien le lendemain de l'armée. L'art de la guerre avait sensiblement baissé ; elle était devenue moins savante et elle avait pris quelque chose de l'irrégularité des barbares contre lesquels on combattait. Mais Julien n'en fut pas moins rapidement vainqueur, et ses victoires prouvent combien l'empire gardait encore de supériorité ; seulement il n'y avait aucun moyen de rendre cette supériorité permanente et organisée ; les éléments en demeuraient sans efficacité dès qu'un empereur médiocre était au pouvoir. De l'année 360 où nous sommes jusqu'à la conquête définitive de la Germanie par Charlemagne il s'écoula un peu plus de quatre siècles; long espace de temps, même pour une nation, mais qui, en effet, ne fut pas perdu pour l'éducation de ce vaste pays. L'empereur gallo- franc étant mort, non-seulement il ne se manifesta aucun mouvement qui eût pour but de reprendre l'ancienne indépendance et de revenir aux anciennes mœurs; mais encore la Germanie se transforma bien vite en un empire qui entra dans toutes les affaires de l'Occident et qui, comme cet Occident lui-même, accepta pleinement le régime
féodal. De sorte que, quant à l'organisation religieuse et politique, il n'eût pas été possible de distinguer d'avec les autres ce nouveau membre de la famille occidentale, ainsi fortifiée et agrandie du côté où elle avait le plus besoin d'agrandissement et de force. De même qu'après la conquête de César la Gaule devient romaine sans presque aucune transition, de même, sans presque aucune transition aussi, après la conquête de Charlemagne la Germanie devient chrétienne et féodale. Une si complète métamorphose paraîtra inexplicable à celui qui, ne donnant pas une suffisante attention aux contacts multipliés entre les populations de la rive droite et de la rive gauche du Rhin, s'imaginera qu'aucune préparation ne s'était produite parmi les Germains. Depuis que le royaume des Mérovingiens avait pris racine, les affaires étaient demeurées très-mêlées entre la Gaule et la Germanie ; il s'y faisait un perpétuel va-et-vient d'hommes et de choses; et l'état social tendait, jusqu'à un certain point, à se niveler des deux côtés, c'est-à-dire que, tandis que l'immixtion des barbares abaissait, sur le sol romain, le degré de la civilisation, le degré s'en exhaussait sur le sol germain. De cette élaboration séculaire par contact, guerre et mélange, il advint qu'au moment où Charlemagne finit la Germanie et commença l'Allemagne, la transition ne présenta que de médiocres difficultés et que le régime catholique et féodal ne tarda pas à s'implanter sur la rive droite du Rhin.
Semblablement ne fut pas perdue non plus la longue période de contacts depuis la conquête des Gaules par les Romains jusqu'à la chute de l'empire. On a
noté, et c'est une remarque vraiment historique et profonde, que, chez les trois peuples barbares, ibères, gaulois et bretons, qui avaient été subjugués successivement, il y avait eu également une succession pour le temps où chacun d'eux, entrant en pleine possession de la civilisation, avait fourni à Rome des chefs militaires ou civils et des lettrés. Les Germains forment une quatrième tribu qui surgit, dans l'ordre du temps, après les autres, et avec une impression d'autant moins forte et moins marquée que la conquête n'intervint pas. Aussi, à part les Goths qui furent christianisés avant d'avoir envahi l'empire, qui traduisirent la Bible, et qui produisirent quelques écrivains, la Germanie resta fermée à toute la culture littéraire, mais resta ouverte à cette culture qui résulte du commandement des armées, du gouvernement des hommes et du maniement des affaires . Entre les prisonniers faits sur les Cimbres et les Teutons, il n'est resté souvenir que de celui qui n'osa pas égorger Marius captif; les premiers empereurs eurent une garde germaine ; mais peu à peu les Germains sortirent de cette position inférieure ; ils prirent rang dans l'armée romaine comme officiers et commandants, et, vers la fin, les postes les plus importants étaient entre leurs mains. Qu'auraient dit Scipion, César ou Germanicus, s'ils avaient vu leurs légions conduites par des Chérusques ou des Suèves? et quelle supériorité restait-il à l'armée romaine, puisque ceux qui la commandaient étaient les mêmes que ceux qui menaient les bandes barbares? Dès lors tout s'était confondu, tout s'était nivelé ; et cet exhaussement des Germains, qui s'opérait par les
qualités militaires, ne laissait plus d'autre issue que la substitution de chefs francs, bourguignons, ostrogoths, visigoths à l'empereur et à ses lieutenants.
Donc ce fut le côté militaire par où les Germains se développèrent, en raison d'une double tendance : l'une qui les rapprochait des Romains en les rendant plus habiles, l'autre qui rapprochait d'eux les Romains en les rendant moins militaires. Ce développement était le seul ouvert; les autres restèrent longtemps interdits à la Germanie, qui ne commença qu'après Charlemagne à compter comme nation pensante et écrivante. Les Gaulois nous sont connus, par les écrivains grecs et latins, environ depuis l'an 600 avant l'ère chrétienne : durant ces six siècles qu'ils passent sous les yeux de l'histoire, jusqu'à leur incorporation dans l'empire romain, rien, à part des compositions druidiques qui, confiées à la mémoire seule, ne devinrent jamais propriété de l'esprit humain, rien ne sortit de cette vaste multitude, si ce n'est un bruit d'armes et des essaims belliqueux, rien qui enrichît le trésor commun des choses belles et vraies ; les aptitudes ne commencèrent à s'exercer que sous la discipline romaine; l'autonomie fut stérile. Un temps non moins long fut accordé aux Germains; l'histoire les connaît positivement depuis l'invasion des Cimbres et des Teutons, et surtout depuis que la borne de l'empire fut plantée sur le Rhin ; eux aussi, à part des chants qui ne se sont pas conservés, n'eurent d'autres occupations que vivre et guerroyer ; aucune grande œuvre n'apparut dans leur domaine, et il fallut que la conquête de Charlemagne fît pour eux ce que la conquête
de César avait fait pour les Gaulois. Et pourtant, ni d'un côté ni de l'autre on n'accusera la race ; Gaulois et Germains étaient aryens comme les Grecs et les Latins; leurs langues obéissaient au même système grammatical; et, d'ailleurs, l'avenir s'est chargé de prouver que les circonstances, non le fond, manquaient au développement. Dans la Gaule et la Germanie, les générations passèrent comme celles des chênes dans leurs forêts; c'était une vie de végétation, une vie de tribu, mais non une vie d'humanité. Tant que le but, si bien exprimé par le poëte romain : « toti genitum « se credere mundo, » ne suscite pas insciemment d'abord, consciemment ensuite, les nations, elles demeurent engourdies et inutiles, mais avides, si elles sont près de la civilisation, de porter les mains sur ses jouissances. Puis finalement, vaincues ou victorieuses, le résultat est le même, et elles sont subjuguées par l'ascendant dont elles deviennent à leur tour un nouvel et puissant organe.
Désirer passionnément les biens des villes opulentes et des riches campagnes de la Gaule et de l'Italie, et désirer non moins ardemment de garder leur indépendance, telle était la double impulsion qui animait les tribus germaines sur le sol national. Aux yeux des Romains, du moins de ceux qui ne prétendaient pas, comme Tacite, opposer la vie germanique ainsi qu'une satire à la vie romaine, il eût été avantageux pour les Germains eux-mêmes de passer sous une domination qui eût adouci leur sol et leurs mœurs. Pline, peignant les Chauques qui, habitant sur le bord de la mer, en des localités envahies deux fois le jour par
la marée, n'avaient pour se chauffer que de la tourbe (Captum manibus lutum venus magis quam sole siccantes), remarque : « Yoilà pourtant des nations « qui, si elles étaient subjuguées aujourd'hui par les « Romains, crieraient qu'elles sont esclaves ; certes, « la fortune n'épargne souvent que pour châtier (Et « hae gentes, si vincantur hodie a populo romano, « servire se dicunt ; ita est profecto : multis fortuna « parcit in pœnam, XVI, 1). » Pourtant, même dès lors , quelques arts vraiment industriels commençaient à pénétrer dans la Germanie ; ce même Pline, nous apprenant que toute la Gaule se livrait à la fabrication des toiles de chanvre, même les Morins qu'on croyait jadis placés à l'extrémité de la terre, ajoute : « Cette industrie a passé aussi chez nos ennemis « d'outre-Rhin; pour leurs femmes, il n'est pas de « vêtements plus beaux que les toiles de chanvre... « En Germanie, c'est dans des locaux souterrains que « se fait cette fabrication (Jam quidem et transrhe- « nani hostes ; nec pulchriorem aliam vestem eorum « feminaB novere... in Germania autem defossi atque ce sub terra id opus agunt, XIX, 2). » En Flandre, encore aujourd'hui, le tissage se fait dans des caves. Il est bien à regretter que l'ouvrage de Pline sur la Germanie ait péri; il la connaissait et n'était aucunement engoué de la vie barbare.
Avant Julien, la lutte entre le monde romain et le monde barbare était commencée, et elle continua après lui ; Rome succomba, mais l'autre ne survécut pas. Montesquieu, dans une phrase célèbre, a dit : « Si aujourd'hui un prince faisait, en Europe, les
« mêmes ravages que Charlemagne, les nations, re- « poussées dans le nord, adossées aux limites de « l'univers, y tiendraient ferme jusqu'au moment « qu'elles inonderaient et conquerraient l'Europe une a troisième fois. » Ce grand esprit a obéi à la même illusion que celle qui fit prévoir à Thucydide le cas où il y aurait une seconde guerre du Péloponèse, entre Athènes et Lacédémone. Il ne devait plus y avoir dans la Grèce d'hégémonie disputée entre Athènes et Sparte qui ramenât une guerre du Péloponèse ; et il n'y a plus aujourd'hui de nations adossées aux limites de l'univers. Sans doute, au temps des empereurs, la barbarie germanique, appuyée sur la barbarie scythique et sarmate, et occupant de froides et impénétrables contrées , offrit d'invincibles obstacles aux armes romaines; mais déjà elle n'en offrit pas aux armes de Charlemagne, qui rendit à la civilisation l'inestimable service d'en finir avec elle; et les Allemands, qui sortirent des Germains, continuèrent la grande opération, si bien que tout le nord, toutes les limites de F univers sont entrés dans le vaste corps politique qui> de plus en plus, domine le globe entier. L'antiquité classique périt quand disparurent ses républiques avec leurs aristocraties et leurs plèbes, et l'empire ne fut que la caducité d'une société dont l'organisme était brisé; l'antiquité barbare périt à son tour et disparut au contact des populations romanes. Les choses se nivelèrent entre les deux, et ce fut alors que la civilisation atteignit le point le plus bas où cette crise devait la faire descendre; mais comme, au fond, rien de vital n'était atteint, comme
la religion gardait son empire, et que les lettres et les sciences ne rompirent pas leur tradition, l'Occident ne tarda pas à se relever et à entrer dans l'organisation féodale. La Gaule eut, par Charlemagne et par la conquête de la Germanie, un rôle décisif en cette reconstitution de l'Europe ; et la France, héritière de la Gaule, le garda dans la haute période féodale. On a remarqué que, sous la fin de la domination romaine, la Gaule avait manifesté une tendance sinon à se séparer de l'empire, du moins à prendre la direction des affaires d'Occident, tendance que M. de Broglie a heureusement caractérisée, et qui a, comme on voit, une valeur historique. Je termine par cette importante citation : « La Gaule, après avoir d'abord très-vail- « lamment défendu , mais ensuite très-promptement « abdiqué ses mœurs, sa langue et ses dieux, ne « conservait de son ancien esprit d'indépendance que « le goût très-prononcé d'exister pour son compte et « d'être régie chez elle par un souverain qu'elle pût « connaître et voir à l'œuvre. Nulle part peut-être la « civilisation romaine n'avait plus fortement marqué « son empreinte; nulle population n'avait subi, à un « plus haut degré, la transformation de la conquête ; « mais, en prenant les mœurs, elle avait voulu prendre « aussi les droits des conquérauts. Elle imitait Rome, « avec la prétention, toujours persistante et souvent « exprimée, de la remplacer. A la différence de l'Orient « hellénique qui subissait servilement le joug de ses « vainqueurs, mais gardait sous leurs yeux et même « leur communiquait ses molles coutumes, la Gaule, « en se dépouillant de la barbarie, n'avait perdu ni
« le souvenir ni l'espoir de la liberté. Au sein de cha« « cime de ses cités florissantes, une curie, composée « de citoyens riches, dont les noms, bien qu'allongés « par une terminaison romaine, trahissaient leur ori- « gine celtique, présentait, par la dignité de ses dé- « libérations, l'image d'un véritable sénat. Vers le a milieu du troisième siècle, au moment où l'anarchie « et l'invasion rendaient à chaque province le soin « de sa propre défense, la Gaule avait usé de l'inter- « règne pour porter à sa tête des soldats nés sur son « territoire, et créer un véritable empire gaulois qui « put se maintenir treize années. Elle n'avait été ni « moins prompte ni moins habile à tourner à son « profit la division de la dignité impériale, devenue « si habituelle depuis Dioclétien. Constance Chlore, « Constantin dans sa jeunesse, n'avaient pu gagner le « cœur de leur province qu'en prenant l'attitude de ce souverains gaulois par excellence ; Julien, subissant « la même influence ou suivant la même politique^ « était sûr d'arriver au même succès. »