VI. — Julien
M. Albert de Broglie, arrivé à la mort de l'empereur Constance, en termine le récit par ces paroles : « Ainsi « mourut, dans un bourg d'Arménie, le dernier fils « de Constantin, au milieu des malédictions des chré- <c tiens, entre les bras d'un hérétique, et laissant le « trône à un apostat. » Je sais que, dans sa jeunesse, Julien fit profession de la religion chrétienne; je sais
que les chrétiens ont attaché à son nom cette qualification injurieuse ; mais l'histoire est-elle autorisée à la ratifier? Je ne le crois pas : Apostasie a un sens subjectif suivant lequel celui qui prononce ce mot juge que celui à qui il est appliqué a quitté, par une perversion quelconque, la bonne religion pour une mauvaise ; et, à ce point de vue, tout chrétien peut sans doute nommer apostat le chrétien qui renonce au christianisme. Mais Julien a-t-il été véritablement chrétien? on ne voit pas qu'il l'ait été au sens qui permettrait de le traiter d'apostat. Je ne parlerai point de l'enfance où l'on ne se connaît pas ; la sienne fut certainement chrétienne, puisque l'empereur, qui a^aitfait assassiner son père et deux de ses frères, l'entoura de maîtres chrétiens ; mais, dès qu'il se connut, il est évident par les faits que le jeune homme rompit, dans son for intérieur, avec les enseignements que l'enfant avait reçus, et que l'ensemble des dogmes nés de la fusion entre le paganisme et la philosophie néo-platonicienne prévalut dans son esprit. Les chrétiens, alors maîtres de l'empire et tout-puissants, ne regardèrent peut-être pas de très-près ce qui se passait dans cette âme. Mais les païens, plus intéressés à la clairvoyance, ne s'y trompaient pas, et, pendant toute la jeunesse de Julien, ils espérèrent en ce chrétien prétendu.
Le christianisme inscient et involontaire de l'enfance ne devient, si l'homme vit, réel, qu'autant que cet homme, à l'âge de raison, ratifie la croyance qu'il a reçue ; mais, s'il ne la ratifie pas, le nom d'apostat ne peut lui être donné par ceux dont il se sépare. Dans un cas différent , mais qui a cela de comparable
qu'il s'y agit aussi d'une religion non adoptée par la conscience, je ne nommerai pas le roi de Navarre et le prince de Condé des apostats, quand, après la Saint- Barthélémy, et sous des menaces actuelles de mort, ayant abjuré le protestantisme, ils redevinrent protestants dès que la liberté leur fut rendue. Ils avaient été catholiques de bouche et non de cœur ; et, pour être accusés d'apostasie, il aurait fallu l'avoir été de cœur et non de bouche. Ils ne voulurent pas être martyrs; pourtant, les exemples de martyres n'avaient pas manqué parmi leurs coreligionnaires, et des fermetés égales à celles des premiers chrétiens avaient signalé la ferveur des néophytes et bravé la colère des bourreaux ; pourtant encore, ces deux princes étaient des hommes intrépides sur les champs de bataille, comme ils l'avaient prouvé et comme ils le prouvèrent. Mais, soit que la mort ainsi présentée à ces jeunes gens les effarouchât, soit qu'ils crussent qu'au service de leur croyance leur vie importait plus que leur martyre , le fait est qu'ils couvrirent d'un masque leurs vrais sentiments, et qu'un moment, à la cour de Charles IX, on eût pu les prendre pour des catholiques. C'est à l'histoire, si elle peut ou si elle veut, de juger jusiqu'à quel point l'abjuration contrainte de ces princes entache de faiblesse, mais non d'apostasie, leur mémoire.
En tout cas, le jugement ne peut pas être plus sévère pour Julien qu'il ne le serait pour eux. Lui aussi couvrit soigneusement d'un voile épais la croyance qu'il entretenait au fond de son âme et s'astreignit silencieusement à des pratiques religieuses qui n'é^
taient pas les siennes ; mais il avait , dans l'empereur Constance, un Charles IX qui n'était pas disposé à le ménager plus que le reste de sa famille; aussi Julien s'enveloppa-t-il dans le manteau de chrétien qu'il aurait voulu rejeter, et dans le manteau de philosophe qu'il garda sur le trône. De toute la famille de Constantin, il ne restait plus que son fils Constance et deux neveux qui étaient deux frères, Gallus et Julien. Incapable de porter seul le poids de l'empire, Constance s'adjoignit Gallus en qualité de César ; mais, incapable aussi de ne pas avoir, contre un collègue de son sang, des défiances qui ne pouvaient pas le laisser vieillir, il se débarrassa, par un meurtre, d'un prince dont la force et l'habileté n'avaient pas su se préparer une défense. Pas plus qu'il ne laissait percer son paganisme, Julien ne laissa percer son chagrin de la mort d'un frère et ses craintes pour lui-même ; il s'enfonça davantage dans l'étude, qui fut toujours une passion pour lui, et s'efforça de se faire plus humble et plus petit qu'il n'avait jamais été. Représentons-nous ce jeune homme, païen ardent comme la suite le prouva, ayant en lui de l'héroïsme comme le montrèrent ses brillantes campagnes en Gaule et contre les Germains, sa funeste campagne contre les Perses, et concentrant 1ous ses efforts pour qu'on ne vît rien qui trahît le païen et le vaillant homme; combien de fois, sous cette double oppression, dut-il se dire, lui qui feuilletait sans cesse le vieil Homère, ce que disait Ulysse, en proie aux insultes des prétendants : Sois patient, ô mon cœur, téx^aOi, jxou xpaSfy. La même nécessité qui avait imposé Gallus à Constance lui imposa bientôt
Julien; mais, quand le nouveau César, appelé à la cour de son redoutable parent, mit le pied sur le seuil du palais, il crut qu'il marchait au trépas aussi bien qu'à l'empire, et il prononça ce vers solennel qu'Homère dit des héros qui, tombant sur le champ de bataille, sont saisis par la mort empourprée et le destin puissant:
(( Chose étrange, dit M. de Broglie, que la postérité a peine à croire et qu'il faut pourtant qu'elle ad- <x mette : de tous les sentiments qui animaient Julien, le plus profond peut-être, celui dont l'expression jaillit le plus naturellement de son cœur, c'est sa dévotion au polythéisme. Elle reparaît sous trop de « formes dans ses écrits, tient trop de place dans sa « vie, lui inspira, même sur son lit de mort, trop de « pieuses effusions pour qu'on puisse douter de sa « sincérité ; une comédie ne saurait être ni si longue, « ni si bien jouée. Quand il s'écriait dans un élan de « ferveur : J'aime les dieux, je frissonne devant eux, « je les respecte et je les redoute, sa voix prenait un « accent d'émotion que nulle feinte ne saurait imiter, « Résignons-nous donc à penser qu'un homme d'es- « prit pouvait encore, quatre siècles après Jésusce Christ, s'aveugler jusqu'à chérir les fables dont ce souriait déjà Cicéron. » L'étonnement qu'exprime ici M. de Broglie est celui d'un chrétien qui, devant la clarté qui l'illumine, ne conçoit pas qu'un esprit saisisse et embrasse de préférence les ténèbres et le
chaos; étonnement, du reste, qui est rendu par les libres penseurs ne concevant pas que l'on soit chrétien. Mais il n'en soulève pas moins une question importante, celle de savoir si, de Cicéron à Julien, la tendance des idées avait changé, et si le monde, le monde païen du moins, qui, au temps du premier, semblait se dégager de ses incohérentes croyances, était, au temps du second, rentré dans ses anciennes entraves. La question mérite d'être examinée, d'autant plus que tous ceux qui étaient demeurés dans le paganisme l'entendaient et le pratiquaient comme Julien, et qu'ainsi la situation était générale, non particulière. Je sais que Cicéron riait des poulets sacrés, que César niait qu'il y eût des enfers et des châtiments pour les coupables, que Pline traitait d'extravagances les récits sur ces dieux jeunes, vieux, et liés entre eux par des générations ; mais, qu'était ce scepticisme? Un scepticisme ne peut s'évaluer que par l'état de civilisation où il se produit ; et, suivant la nature de cet état, un scepticisme peut être en proie à toutes sortes de crédulités. L'homme qui me sert le mieux à apprécier la condition mentale des premiers temps de l'empire, c'est Pline, avec sa vaste compilation, qui montre que, tandis qu'on ne croyait guère à Jupiter ou à Mars, un champ immense restait ouvert aux croyances surnaturelles. Et, en effet, il n'en pouvait être autrement, puisque c'est devant la science seule, et à mesure qu'elle conquiert de nouveaux domaines dans l'explication du monde, que se renferme en un cercle de plus en plus restreint tout ce qui est intervention des forces occultes. Jusque-là, les meil-
leurs et les plus fermes esprits sont dominés par les merveilleux récits des hommes et par les mystères de la terre et du ciel. Le peu crédule Auguste raconta que, malheureusement, il avait mis son soulier gauche le premier, le jour où il faillit périr en une sédition militaire; Julien, je crois, n'a rien de plus. fort. Le même Auguste, qui n'aurait pas vu quelque chose de prodigieux dans les éclipses, attendu que les astronomes les expliquaient et les annonçaient, n'ayant pas, à l'égard des comètes, d'aussi positives notions, se félicita, dans l'intimité, de la comète qui apparut lors de la célébration de ses jeux, née, disait-il, pour lui, et dans laquelle il naissait à son tour. Il ne faut donc pas croire qu'il y ait eu une recrudescence de superstition, en allant du temps d'Auguste et de Cicéron à celui de Julien, recrudescence qui aurait ressaisi une classe d'hommes jadis émancipés. Non, ce n'est pas cela qui fut changé ; ce qui le fut, c'est le point de vue auquel apparut le polythéisme lors de ces deux époques. Dans la première, il y eut un interrègne religieux, et l'on cessa de croire à la religion officielle ; dans la seconde, la philosophie, se réconciliant avec la religion, la rendit acceptable à des esprits modifiés graduellement et à leur insu par le christianisme croissant. Julien, lui-même, l'avait dit dans un ouvrage où il combattait les chrétiens et qui a péri : ce qui l'empêcha de donner son assentiment à la nouvelle religion, ce fut l'impossibilité où se trouva son esprit, de concevoir comment le Dieu un et infini pourrait gouverner le monde sans un cortège de dieux intermédiaires. Ce cortège était fourni à la philosophie par
le polythéisme que son antiquité recommandait, en outre, aux esprits attardés.
Sauf l'inculpation d'apostasie que, comme on a vu, je n'admets pas, je suis tout à fait d'accord avec M. de Broglie dans l'appréciation de Julien. Il lui attribue, dans une juste mesure, les qualités et les mérites qu'il eut, et condamne sans réserve la tentative de restaurer le polythéisme, et d'aller à l'encontre des nouvelles destinées qui s'ouvraient. Dans la vie des hommes considérables par les actes de la politique ou par les œuvres de l'intelligence, il y a deux côtés à considérer : le côté extérieur, celui par lequel ils ont agi sur les autres et sur l'histoire, et le côté intérieur, celui par lequel ils ont été, intellectuellement et moralement, ce qu'ils furent. Le polythéisme de Julien, qui est son trait distinctif, eut deux sources ; l'une fut dans sa raison qui, telle que l'avaient faite une constitution originelle et son goût passionné pour l'antiquité classique, eut besoin de placer, comme sur des échelons , toute sorte de ministres du Dieu suprême ; l'autre fut dans son cœur révolté contre ces mains impériales et chrétiennes qui étaient souillées du sang de sa famille, et qui, menaçant tous les jours de l'envoyer la rejoindre, le tenaient dans la plus dure compression.
Je comparerais volontiers Julien à Marc-Àurèle; ceci soit dit sans que je prétende ni rabaisser Marc- Aurèle , ni exalter Julien : ils ont un point singulier de ressemblance , c'est d'avoir été l'un et l'autre des philosophes assis sur le trône et d'avoir tenu à honneur de conformer la conduite aux préceptes.
L'empire ne les change pas, la licence de la toutepuissance cède aux règles de la philosophie ; l'un est un stoïcien, l'autre est, comme on dit aujourd'hui, un néo-platonicien ; deux écoles fort sévères pour la répression des passions, et, particulièrement, des convoitises sensuelles, et qui faisaient de la vertu telle qu'elles la définissaient le but de la vie humaine. On a dit que les peuples seraient heureux quand les rois seraient philosophes ; mais de quelle philosophie s'agit-il? Sans doute la philosophie de Marc-Aurèle et de Julien firent que la vie, la propriété, l'honneur des hommes et des femmes furent en sûreté auprès d'eux, à la différence de ces détestables tyrans qui déshonorèrent plus d'une fois le trône impérial; mais elle n'empêcha pas Marc-Aurèle de persécuter les chrétiens, et elle poussa Julien dans une voie qui l'aurait sans doute conduit à de grandes violences; elle n'éclaira en rien Marc-Aurèle sur la destinée de l'empire, et ferma à Julien les yeux sur l'évidence d'une révolution religieuse et morale déjà toute accomplie. La vérité est qu'alors le stoïcisme et le néo-platonisme furent deux systèmes d'idées attardés et devant être considérés l'un comme stationnaire et l'autre comme rétrograde. Il n'y avait, on le voit, dans la philosophie païenne, aucune ressource pour l'amendement des conditions sociales du monde romain et, par son intermédiaire, du monde barbare qui tendait si énergiquement à s'y incorporer. Cette philosophie avait, du reste, produit tout ce qu'elle avait pu produire, et le reflet de son influence se montre sur les physionomies impériales. Au début, le polythéisme, vieil héritage
de conceptions rudimentaires, a perdu dans les consciences ce point délicat qui fait qu'elles sont contentes de ce qu'elles croient ; il flotte dans le vague officiel, sans efficacité mentale ou sociale, laissant tout ouvert aux superstitions régnantes. Plus tard et sous les Antonins, le stoïcisme devient respectueux pour lui, et il embrasse volontiers dans son manteau les dieux immortels, pour qui le stoïcien, aux prises avec les difficultés de la vie, est un si beau spectacle. Finalement et au quatrième siècle, le point délicat qui était perdu est retrouvé, la conception métaphysique du monde accueille et explique la théologie polythéistique, et le polythéisme redevient une religion, juste au moment où il ne peut plus vivre, étouffé qu'il est par une plante plus robuste.
Mors sola fatetur quaniula sint hominum corpuscula, a dit le satirique; mais la mort, qui jette dans l'agonie et la dissolution la machine humaine, met aussi à une dernière et solennelle épreuve les sentiments dont l'âme avait été remplie, du moins quand le mode de mourir est tel qu'il laisse à l'esprit la lucidité . On meurt comme on peut et non pas comme on veut. Il fut donné à Julien de mourir comme il voulait; il en profita pour rendre un dernier hommage et un dernier aveu à la religion qu'il avait suivie. « Mes amis, » dit-il à ceux qui entouraient son lit de mort, « le temps est venu, vous le voyez, où il faut « sortir de la vie et rendre, comme un débiteur exact, « à la nature ce qu'elle m'a prêté : je m'acquitte ente vers elle avec joie, et non avec les regrets que le « vulgaire peut supposer. L'opinion commune des
« philosophes m'a appris, en effet, que le bonheur « réside dans l'âme et non dans le corps, et qu'il faut « se réjouir et non s'affliger quand la meilleure partie « de nous-mêmes se sépare de l'inférieure. Je fais « aussi réflexion que la mort est souvent la plus grande « récompense que les dieux célestes puissent envoyer « aux gens de bien; je la reçois donc comme une « grâce qu'ils me font, pour que je ne succombe pas « dans ces extrêmes difficultés et que mon âme ne ce s'abatte ni ne s'avilisse... Je n'ai rien fait dont je a me repente ou dont le souvenir me fasse rougir ni « dans le temps où on m'avait relégué dans un coin a du monde obscur et écarté, ni depuis que j'ai pris « en main l'empire. J'ai regardé ce pouvoir comme « une émanation de la puissance divine; je crois a l'avoir conservé sans tache, gouvernant les affaires « civiles avec modération, et n'entreprenant de guerre « soit agressive, soit défensive, que pour des motifs a mûrement pesés. . . Convaincu que la fin de tout bon « gouvernement doit être l'intérêt et le salut des peu- « pies, j'ai toujours été, comme vous le savez, porté « vers la modération. J'ai écarté de toutes mes actions « cette licence capricieuse qui corrompt les mœurs ce et les États. Toutes les fois que la patrie, cette « mère qui a droit de commander à ses fils , m'a « ordonné de marcher au-devant des périls, j'y ai « couru avec joie. » Il eut assez de clairvoyance, parlant du successeur qu'on avait à lui donner, pour ne désigner personne en une situation si troublée ; et, le bruit de gémissements et de sanglots parvenant à son oreille, il s'écria : « Silence, c'est trop de re-
« grets pour un prince qui va rejoindre le ciel et les « astres. »
Ce discours, dont je viens de citer un extrait d'après l'élégante traduction de M. Albert de Broglie, est rapporté par Ammien Marcellin; et l'on peut y avoir confiance, sauf les erreurs et les amplifications que comportent de longues paroles consignées sur le papier tardivement et de mémoire. Je rangerai parmi les erreurs et les amplifications ces mots que l'historien met dans la bouche du prince mourant : « Je ne crains « pas de l'avouer, il y a longtemps déjà que j'ai ap- « pris d'un oracle prophétique que je devais mourir « par le fer. » Sans contester qu'un vaillant guerrier comme Julien ait plusieurs fois songé que sa mort serait sanglante, et que, dans un esprit aussi adonné aux croyances surnaturelles, cette idée ait pris la forme d'une prophétie, le soupçon éveillé augmente quand on rapproche une autre anecdote racontée parle même Ammien Marcellin : L'empereur blessé demanda le nom du lieu où il était tombé, on lui dit que c'était un petit endroit nommé Phrygia; ce nom parut lui causer une grande surprise, car il cessa de s'agiter sur sa couche et demeura frappé de stupeur. « C'en « est fait, dit-il, on m'a toujours prédit que je mour- « rais en Phrygie. » Je ne puis croire, je l'avoue, que mourir en Phrygie eût été prédit à Julien, et que les devins eussent eu cette sorte de demi-connaissance de l'avenir, qui, comme dit Shakspeare, leur faisait tenir parole à l'oreille sinon à la pensée de celui qui les interrogeait. A la vérité on peut dire avec La Fontaine :
Il ne se faut point arrêter Aux deux faits ambigus que je viens de conter. Ce fils par trop chéri ni le bonhomme Eschyle N'y font rien : tout aveugle et menteur qu'est cet art, Il peut frapper au but une fois entre mille ; Ce sont des effets du hasard.
Mais il y a, dans les histoires anciennes, trop de ces prophéties pour qu'on en assigne la prétendue vérification à des coïncidences fortuites, que l'on trouvera bien peu probables si l'on essaye d'en supputer la probabilité. Dans le cas présent, sans suspecter la bonne foi d'Ammien Marcellin, on sera porté à penser que, dans sa mémoire, les détails se sont confondus assez pour mettre dans la bouche de Julien un récit merveilleux fait après coup; et, sans diminuer en rien sa juste autorité quant à ce qui regarde la guerre et le gouvernement, on verra, dans ces prophéties ou ces miracles racontés à même titre que l'histoire réelle, la preuve de l'état où se trouvaient les meilleurs esprits à l'égard du surnaturel.
Il est singulier, et M. Albert de Broglie le remarque, que ceux qu'au dix-huitième siècle on nommait les philosophes soient allés faire, dans le passé, alliance avec l'empereur Julien. Ce qui les attira, c'est qu'ils étaient, ce que Julien avait été, ennemis du christianisme. Sans doute, réhabiliter les personnages que le christianisme avait condamnés, et rabaisser ceux qu'il avait vantés, fut, parmi ces philosophes, une tendance naturelle. Mais s'ils n'avaient pu résister à cette impulsion, du moins ils auraient dû faire leur réserve, afin de ne pas coudoyer de trop près Libanius, et de montrer qu'un dissentiment plus profond que l'accord
contre le christianisme existait entre eux et Julien. Ce n'était pas pour rappeler Jupiter et Neptune qu'ils parlaient et écrivaient, ni pour inonder les temples du sang des victimes, ni pour en interroger d'un œil curieux les entrailles, ni pour évoquer les ombres, ni pour provoquer les extases divinatrices, ni pour donner crédit aux songes prophétiques. Or, tout cela, Julien et ses amis le traînaient après eux.
« Julien, dit M. Albert de Broglie, eut des talents; a aucun n'était tout à fait du premier ordre; mais « leur combinaison inattendue formait un mélange <( des plus originaux qui aient jamais paru. Avant « tout, il excella dans la guerre ; c'est pour le combat « qu'il était né, c'est sur le champ de bataille qu'il « parut tout ensemble le plus simple et le plus grand. « L'audace et la prudence, le calcul et l'élan, l'art de « profiter de la victoire, et la modération de n'en « point abuser : toutes ces qualités contraires, dont « l'équilibre fait le capitaine, se balançaient chez lui « dans une juste mesure. » Cela est fort bien dit, et plutôt au delà qu'en deçà du vrai. Ce qui m'étonne particulièrement dans Julien, c'est que, appelé soudainement du fond d'une école où il n'avait vu que ses livres, des philosophes et des sophistes, il se soit montré si vite en état de délivrer, de défendre, de gouverner la Gaule. Non pas, remarquons-le bien, qu'il ait rejeté loin de lui un masque, comme fit Sixte-Quint, et manifesté au grand jour des aptitudes et des passions soigneusement cachées ; l'amant des lettres, de la poésie,. de la philosophie, resta ce qu'il avait été, le culte qu'il leur avait voué était une réalité,
i06 LE QUATRIÈME SIÈCLE
non un déguisement; mais il mit à apprendre son nouveau métier de capitaine et de gouverneur la force d'esprit qu'il avait employée à d'autres études; et le succès justifia ses efforts. Pourtant il ne me semble pas qu'on doive lui donner un haut rang parmi les militaires. Du moins, ses victoires sur les barbares ne suffisent pas à le lui obtenir : les troupes impériales, même celles d'alors, lancées à outrance contre les bandes germaines par un homme aussi actif et aussi vaillant, ne pouvaient guère manquer d'obtenir des avantages décisifs, sans qu'il y eût, de la part du chef, de savantes et difficiles combinaisons. Le fait est que, quand sur un autre théâtre ces combinaisons devinrent nécessaires, elles firent défaut; je veux parler de sa désastreuse expédition en Perse.
Ne consulter, pour en juger, que l'événement, serait réveiller le souvenir des paroles de Fabius, défendant son plan de campagne : Stnïtorum magister est eventus; mais l'événement, comme dans le cas de Fabius, se trouva d'accord avec les raisonnements que fournissent les combinaisons militaires déduites de la nature du pays, de la force de l'envahisseur et de celle de l'envahi. Le plan primitif de Julien fut de marcher sur Séleucie et de s'en emparer; arrivé là, il fallut, pour assiéger Séleucie, investir Ctésiphon joint à Séleucie par un pont. Une manœuvre aussi hardie que bien exécutée porta l'armée romaine de l'autre côté du Tigre, et Julien menaça également les deux villes. Mais là, à une immense distance de tout secours romain, n'ayant plus de communication avec sa base d'opération, il douta qu'il fût possible d'emporter
assez tôt une grande ville, défendue par une nombreuse garnison, et au secours de laquelle marchait l'innombrable armée de Sapor. En cette position, le but de la campagne devint très-précaire et le danger très-grand; des attaques précipitées et désespérées pouvaient seules rendre Julien maître de la ville ; et, si cette entreprise, qui n'avait plus pour elle que bien peu de chances, échouait, il fallait commencer une longue et désastreuse retraite, toujours harcelée par l'armée du grand roi. Au lieu d'essayer de conjurer le péril, Julien l'aggrava immensément : il conçut le projet de s'avancer encore plu's avant dans le pays, de s'éloigner davantage de sa base, de brûler sa flotte, et de jeter à corps perdu son armée sans vivres, sans renforts, sans point d'appui dans l'immensité, pour aller chercher Babylone et Sapor. Babylone exerça sur lui la même fascination que Moscou sur Napoléon ; et, sans plus calculer que ne fit quinze cents ans plus tard l'empereur des Français, si aucun retour était possible, il se précipita en aveugle et à l'aventure. L'issue fut fatale aux Piomains comme aux Français, sauf que Julien n'atteignit pas Babylone, et que Napoléon, pour son malheur, atteignit Moscou. Forcé de rétrograder par son armée qui ne pouvait plus avancer, il fut tué dans la retraite, et son successeur acheta par une paix misérable le salut des débris qu'il ramenait. En somme, cette campagne dans la Perse est d'un Charles XII, et non d'un Alexandre, d'un César, d'un Turenne, d'un Marlborough.
« Julien, dit M. Albert de Brogiie, était orateur : « il avait l'improvisation et l'art, l'ardeur spontanée
« qui jaillit du choc des événements, et cette délicate tesse exquise qui s'éprend de la beauté parfaite et (.< poursuit la grâce achevée de l'expression. Pour une « époque de décadence, et malgré cette culture ex- « cessive qui avait surchargé, plus que développé ses « dons naturels, son goût est pur et sa diction élé- « gante. » Mais il ajoute : « Sa dévotion puérile, « enveloppée dans les nuages d'une philosophie inin- « telligible, rend ses meilleurs ouvrages inabordables « pour le lecteur le moins prévenu. Le sujet, d'ail- « leurs, communique à l'écrivain sa fadeur; on « cherche en vain ce courant de feu qui circule dans « les écrits chrétiens de ce siècle. En sortant du désert « brûlant d'Athanase ou de la retraite délicieuse de « Basile, pour s'asseoir avec Julien sur son Olympe « dépouillé, dans le chœur de ses vieilles divinités, « au milieu des fleurs fanées de sa rhétorique, on se « sent saisi d'une oppression qui fait languir; c'est une « atmosphère épuisée, dont tout l'air respirable adis- « paru sans retour. » Les deux termes de ce jugement forment une appréciation aussi ingénieuse qu'équitable, qui n'oblige pas à méconnaître que les Césars de Julien ne sont pas sans piquant, et que son Misopogon est curieux par beaucoup de détails. C'est là qu'il fait l'éloge de sa chère Lutèce, de cette petite île où est assise la cité des Parisiens, de ce fleuve paisible et bénin qui, ne grossissant guère en hiver, ne ravage pas les campagnes par ses débordements, de ces vignes excellentes qu'on y cultive, de ces figuiers que l'industrie des habitants sait préserver. Nous devons, nous, Parisiens, ne pas être sans quelque gré de cette
prédilection pour notre ville, alors si humble, qui devait tant grandir et à qui on peut appliquer ce que Virgile dit des chétifs commencements de Rome :
Jam muros arcemque procul ac rara domorum Tecta vident, quœ nunc romana polentia cœlo iEquavit; tum res inopes Evandrus habebat.
Pour ceux qui s'occupent des changements que les climats peuvent subir dans le cours des siècles, je remarquerai que la Seine, ne débordant pas plus aujourd'hui qu'alors, montre que les pentes et les pluies n'ont pas sensiblement varié ; que la vigne, cultivée aujourd'hui comme alors, exclut une température plus froide, sans, il est vrai, en exclure une plus chaude; mais qu'à son tour cette température plus chaude est exclue par la culture du figuier qui y est l'objet d'un art, et qui exige que pendant l'hiver on enveloppe l'arbre d'une couverture de paille ou de tout autre moyen protecteur (-m\ auxaç yjByj -avec siaiv di è|/.Y)XavifJGavTo, ffxeicàÇovxsç aùiàç tou /ei^ôvoç fôffiusp i^cm'ctç, ifl xaXa[j//] -cou -âupoiï y.cà Totou-rctç twiv, osa eïwôev slpyetv tyjv k% tou àépoç littYtlfvajJLéyYjv toîç SévSpeai pXa&Tjv). C'est encore la pratique dont on use dans les environs de Paris, pour faire passer l'hiver aux figuiers, soit qu'on les empaille , soit que , comme à Argenteuil, on les couche dans la terre. Ces circonstances combinées prouvent que, depuis quinze cents ans, le climat de Paris ne s'est ni refroidi ni échauffé.
Parmi beaucoup de lettres à ses amis les philosophes, où il n'y a guère que des phrases élégantes, des réminiscences et des citations, j'en choisis une
qui me plaît par le goût des choses champêtres, et que je traduis : « Je tiens de ma grand'mère un do- « maine situé en Bithynie, non petit et qu'on dirait « équivaloir à quatre métairies; je te le donne pour « le gré de ton amitié. Trop exigu pour procurer « l'opulence et faire concevoir des pensées de luxe, le « don pourtant ne t'en paraîtra pas sans agrément, « si j'entre dans le détail et la description ; est-il donc « hors de propos de chercher quelque gracieuseté « avec toi qui es plein des Grâces et des Muses? Ce « domaine n'est pas à moins de vingt stades de la « mer, si bien que ni marchand, ni nautonnier bavard « et impertinent ne s'y fait entendre. Et pourtant, il (( n'est pas privé des douceurs de Nérée ; on y a du « poisson frais et tout palpitant; et si, sortant du « logis, tu montes sur quelque tertre, tu découvriras « la Propontide, les îles et la ville dénommée d'après « un prince glorieux. Ce n'est pas sur des algues, « sur des mousses et tous ces rejets déplaisants et à « peine nommables que fait la mer en ses rivages « sablonneux, que tu mettras le pied, mais sur le « smilax, sur le thym et sur des herbes odoriférantes. « Tranquillement couché et les yeux fixés sur un « livre, il est doux de les relever par fois pour voir « les vaisseaux et la mer. Jeune homme, rien ne « m'était plus cher que ce coin qui a des sources non « méprisables, un bain charmant, un jardin et des « arbres; homme fait, je regrettais mon ancien sé- « jour, aussi y suis je revenu plus d'une fois, et je « n'ai pas à me plaindre des visites que j'y ai faites. « Ce lieu garde aussi une trace de mes travaux agri-
ce coles, en un petit vignoble produisant un vin odo- « rant, agréable, et qui par le temps ne contracte « aucune mauvaise qualité. Tu verras Bacchus et les « Grâces; la grappe sur la vigne et le jus dans le « pressoir, ont l'odeur de rose ; et, si nous en croyons « Homère, le moût du vin dans les tonneaux est une ce goutte du nectar. Pourquoi donc n'ai-je pas planté « bien des arpents d'une telle vigne? C'est que je ne « suis pas un agriculteur bien diligent ; puis la coupe « de Bacchus est pour moi la coupe de la sobriété ; et, « comme les nymphes prodiguaient leurs eaux, je « n'ai fait venir que ce qu'il fallait de vin pour moi « et mes amis ; les amis dont le nombre est toujours « si petit ! Voilà, cher Zenon, le cadeau que je te fais, « mince sans doute, mais bien venu de l'ami à l'ami, « et, comme dit le sage Pindare, de la porte à la « porte. Je t'écris hâtivement cette lettre à la lueur « de la lampe ; les fautes qui peuvent s'y trouver, ne « les recherche pas sévèrement ni comme de rhéteur « à rhéteur. »
Le médecin Oribase, qui fut aussi un de ses favoris, à composé une vaste compilation qui, malheureusement, ne nous est parvenue qu'en partie. Il l'a dédiée à l'empereur par l'ordre de qui il l'avait entreprise ; c'est un extrait de toute la médecine antique, et les médecins ne sont pas sans lui savoir gré, à lui et à son maître, d'avoir conservé tant de morceaux importants d'auteurs tout à fait perdus. Chétif service, sans doute, qu'une compilation sans travail original, mais pourtant service réel pour les contemporains qui n'avaient pas l'accès facile de tant de sources et pour
nous qui y trouvons tant de renseignements. Cette compilation est un signe du temps ; excepté ce qui regardait le christianisme et sa prédication, aliment fécond de la pensée et de la parole, tout le reste était épuisé. Dans l'ordre littéraire, un païen n'était plus guère bon qu'à rassembler et à réduire les anciens documents; et c'est l'office qu'a rempli le païen Oribase. Cette impuissance des païens dans les choses littéraires était non moindre dans les choses politiques et y devenait désastreuse parce que, là, elle menaçait la seule évolution qu'il fût alors donné au monde civilisé d'accomplir. Les troubles imminents qu'un règne païen préparait furent craints seulement , ils ne vinrent pas à éclosion ; Julien disparut , le flot se referma par-dessus sa tête , et il ne resta plus de trace de son œuvre et de ce vain passage impérial. Mais il en pouvait être autrement; Julien était plein de jeunesse, de force et de vigueur, quand le javelot d'un Persan le retrancha du nombre des vivants. Que serait-il arrivé si, au lieu de deux ans à peine, il eût, pendant trente ans ou plus, dirigé toute sa puissance et toute sa capacité contre le christianisme? Homère, tant lu et tant aimé par Julien, revient en mémoire, et l'on peut répondre par ce vers que le poëte dit plus d'une fois quand l'ordre de bataille menace de se rompre dans la confusion :
(Alors c'eût été un désastre et une confusion sans remède.)
Oui, mal et confusion se fussent abattus sur l'em-
pire. Tout ce qui se développait se serait concentré pour se défendre. Mais, le mal et la confusion passant comme ces orages qui ravagent les champs, aussitôt le christianisme aurait relevé la tête. Il avait vu des jours plus rudes alors qu'il était faible, et pourtant il avait résisté. S'il eût été combattu par la persécution, il eût trouvé des martyrs ; si par la parole et par les livres, il aurait eu des défenseurs pleins de cette éloquence vivante auprès de laquelle celle des païens n'était qu'une vaine et froide rhétorique. Mais cette stérile épreuve fut épargnée à l'empire par une mort accidentelle ; et l'inexorable histoire , tout en tenant compte à Julien de ses qualités personnelles, et malgré les regrets de l'armée qui pleura son jeune et vaillant capitaine, se détourne d'une tentative condamnée et d'un règne inutile.
Voilà, du quatrième siècle, les deux premiers tiers écoulés; ils sont remplis par Constantin, par ses fils et par son neveu Julien le païen ; malgré l'imperceptible ressaut dû à l'avènement de Julien, les choses suivirent rapidement leur cours" et amenèrent l'établissement du christianisme, l'effacement du paganisme, la fondation d'un ordre spirituel, la destruction d'un ordre temporel. C'est un grand tableau; mais, de même qu'en décrivant la décadence impériale, il ne faut pas oublier la rénovation chrétienne, de même, en voyant triompher cette rénovation, il ne faut pas perdre de vue la lugubre contre-partie, la ruine du monde antique et la sinistre approche des barbares.
Sommaire'. — Au temps où les moines se répandent sur la face de l'Occident, le péril qui plana sur tout le quatrième siècle a passé de la menace à l'effet; l'empire romain est détruit, et l'empire barbare commence. Voilà les chefs germains devenus rois et seigneurs. Les premiers arrivés, déjà un peu moins barbares, s'efforcent de rattacher leur existence et leur autorité à l'existence et à l'autorité romaines. Mais de plus barbares surviennent; les Francs triomphent des Burgondes et des Visigoths; les Ostrogoihs sont dépossédés par les Lombaids; la barbarie s'élève au plus haut point, et la civilisation tombe au plus bas que comportent les circonstances et les conditions sociales. Les sociétés ne sont pas comme un individu qui, en une extrémité, peut se dire : que faire? et qui dirige des efforts déterminés vers un but déterminé; mais elles ont des impulsions et des instincts produits parles forces intrinsèques qu'elles se sentent. C'était dans ces forces résultant alors de la civilisation antique et de la religion nouvelle qu'il fallut trouver quelque chose qui eût prise sur la barbarie et fût capable de la soumettre et de l'incorporer. Cet office, ni les lettres ni les sciences ni les arts ne pouvaient le remplir. En fait de lettres, les barbares, qui méprisaient les occupations des hommes sédentaires, n'avaient que des chants de guerre ; toute cette vaste littérature grecque et latine, qui avait instruit et charmé tant d'esprits, et qui en devait tant charmer et instruire encore, n'était rien pour des Suèves et des Sicambres sortant de leurs forêts. Les arts ne les touchaient d'aucun sentiment de beauté ; la torche incendiaire faisait, dans de pareilles mains, justice de ce que l'antiquité avait construit, peint, ciselé et admiré; ce qu'ils devinrent sous leur domination, un mot de l'Introduction l'a fait entrevoir. L'intelligence de ces
1. Les Moines d'Occident, depuis saint Benoît jusqu'à saint Bernard, par M. le comte de Montalemhert, l'un des quarante de l'Académie française, 2 vol. Paris, 1860. — Journal des Savants, septembre, novembre, décembre 1862, et janvier 1863.
hommes était encore plus fermée, s'il est possible, aux hautes conceptions de la science : pas un d'eux n'était en état de comprendre les moindres propositions d'Archimède ou d'Hipparque; et vraiment, quand on voit soumise à de si rudes contacts la tradition du savoir antique, on tremble qu'elle ne se rompe, irréparable si elle eût été perdue. Mais la société d'alors possédait une autre force qui, agissant sur les cœurs plus que sur les esprils, se trouva énergiquement disposée à combattre et à conquérir. Cette force, c'était le christianisme fondé par l'élite de l'Orient et de l'Occident, fier de sa récente victoire sur le paganisme, et animé d'un ardent prosélytisme. Le prosélytisme triompha ; les barbares furent vaincus et pris ; s'ils avaient été inconvertibles, nul ne saurait dire ce qui serait advenu des destinées de l'Occident. Le christianisme, quelques tempéraments qu'on y ait apportés, est une religion essentiellement ascétique, et, comme l'ascétique bouddhisme, il avait enfanté le monachisme. Pendant que les barbares saccageaient l'empire, bien des villes et des villages avaient disparu ; la culture recula ; et d'immenses forêts, déjà séculaires, croissaient sur des champs qu'avaientjadis ensemencés lesmains civilisées. Les moines, intrépides pionniers aussi bien dans la sauvagerie des terres incultes que dans celle des mœurs barbares, allèrent planter partout le monastère, toit hospitalier pour le faible, pour l'opprimé, pour l'école, pour les livres, pour les lettres. Ils furent une partie considérable de l'armée pacifique qui conquit les conquérants. C'est ainsi, à cette désastreuse époque, qu'il faut considérer le monachisme et les couvents. Une fois les barbares conquis moralement, tout commence à se rasseoir; sans doute de précieux trésors ont été jetés à la mer pour sauver le navire; mais, malgré ces grandes et douloureuses pertes, le travail de civilisation recommence en se rattachant au passé, et il aboutit au moyen âge, et, par le moyen âge, à l'ère moderne.