‹ Études sur les barbares et le moyen âgeChapitre 32 sur 51 · De l'esprit monastique · texte numérisé non relu

De l'esprit monastique

A la fin d'une longue et belle introduction , écrite avec chaleur, avec passion, M. de Montalembert s'exprime ainsi : ce Ces longues et infatigables explora- « tions à travers les labeurs d'autrui, à la recherche « d'une date, d'un fait, d'un nom, d'un détail qui « marque et qui parle; ces découvertes, que chacun « se flatte d'avoir faites ou de remettre en lumière; <c cette vérité, qu'on entrevoit, qu'on saisit, qui « échappe, qui revient, qui s'arrête, et se donne « enfin lumineuse et victorieuse à jamais; ees entre^

« tiens intimes et prolongés avec tant de grandes ce âmes et d'âmes saintes qui sortent des ombres du « passé pour se révéler dans leurs actes ou leurs écrits, k toutes ces joies pures et profondes de l'historien « consciencieux , les voilà finies !

Things wone are done; joy's soûl lies in the doing.

« Elles vont faire place aux épreuves, aux mécomptes, « aux dangers de la publicité; aux chances si nom- « breuses de la malveillance , de l'indifférence , de « l'oubli. C'est alors que surgit la pensée assombris- « santé des écueils qu'on va braver , des tristesses « qu'on s'est spontanément attirées. C'est alors qu'ap- « paraît, dans toute son amertume, la difficile, l'in- « grate mission de l'écrivain qui veut aimer son âme a et celle de son prochain; c'est alors, mais trop tard, « qu'on découvre toutes les bonnes raisons qu'il y « avait pour se décourager, pour renoncer à sa tâche « et se taire (p. cclxxiv). »

Dans cette page, que je me suis plu à lire et à citer, la pleine satisfaction du travail, la joie intime de l'œuvre est dépeinte comme elle est sentie ; puis, semblable à l'esquif dont le marin dénoue la dernière amarre, le livre est livré à la mer et aux vents. Tout cela est naturel et véritable ; le cœur, rempli tout à t'heure par la présence de cet inséparable compagnon, le livre qui se fait, éprouve, quand il s'en sépare, de l'inquiétude et du vide. Je n'hésite pas à compter parmi les bonnes actions, et quelquefois parmi les grandes, les compositions que l'on poursuit et achève avec labeur, avec temps, avec conscience, avec l'hon-

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nête et sincère désir d'agir sur la pensée et sur le cœur d'autrui; et de celles-là et de leurs auteurs je dirai, en conformant la phrase de saint Augustin à mon idée : Àcceperunt mercedem suam, veri veram.

J'ai lu, en m'instruisant beaucoup, en m'intéressant toujours, le livre de M. de Montalembert. On verra, dans le cours de ce travail, sur quoi portent mes réserves et mes observations; mais je dis d'avance qu'elles portent sur des choses accessoires, et que, sur le fond, non-seulement je n'ai pas d'objection à soulever, mais encore je concours dans les inductions historiques qui l'ont conduit, dans les sentiments qui l'ont inspiré. J'admire, autrement que lui, sans doute, mais autant que lui, cet entraînement mémorable qui jeta tant d'âmes pieuses à la solitude et au désert, et qui, les détachant du monde, de ses affections et de ses intérêts 5 les donna sans réserve à la sainteté, toujours en lutte, et en lutte souvent victorieuse, avec les dépravations ou les brutalités du temps. Je reconnais, autrement que lui, mais autant que lui, le rôle important et salutaire que ces hommes ont eu dans l'amélioration du régime établi sur les ruines de l'empire , entre les éléments romains et les éléments barbares. Là est tout le livre de M. de Montalembert; là est aussi tout mon assentiment.

Que M. de Montalembert raconte , avec la joie et le triomphe d'un catholique, l'extension du monachisme sur l'Occident et les grands bienfaits que cette institution y répand , tout le monde reconnaîtra la voix du fidèle qui, souvent et avec éclat, s'est fait entendre pour la cause de l'Église. Autre est ma situation.

Rien n'expliquerait tout d'abord comment il se fait que, appartenant à une philosophie différente, je me trouve sur ce point particulier en concordance avec lai. Ceux qui me- liront ne le comprendraient pas ou l'interpréteraient mal; il y suffira de quelques mots, d'ailleurs nécessaires, pour que l'on saisisse le point de vue historique qui me dirige.

Il y a eu et il y a encore une philosophie regrettant, je ne dis pas que le polythéisme du monde romain ait péri, mais, du moins, que le christianisme ait prévalu et que les empereurs n'aient pas réussi à empêcher cette superstition , venue de l'Orient , de gagner les esprits. Celle-là n'est pas la mienne. Il en est une autre dont je suis, qui reconnaît que toutes les forces intellectuelles et morales de l'antiquité convergeaient vers une rénovation religieuse ; que cette rénovation partit de la Judée, siège antique du monothéisme, et que, se trouvant d'accord avec les prémisses du passé et les conditions du présent, elle accomplit tout le bien que comportait alors la situation de l'humanité; résultat vérifié expérimentalement et à posteriori par la succession de l'histoire , qui nous montre l'ère féodale sortant de la rénovation religieuse et morale, et l'ère moderne sortant du régime féodal. Dans cette évolution , où tout s'enchaîne sans interruption et où rien n'est à reprendre, sinon les perturbations, compagnes inséparables d'aussi grands changements, le monachisme occupe une place considérable ; il eut part à l'action et au résultat : part lui est due à la louange. Mais, dans le point d'un concours qui est momentané | puisqu'il cesserait en arrière et en avant?

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je note que la philosophie à laquelle j'adhère reconnaît, dans l'établissement des diverses religions, le résultat naturel des facultés innées de l'humanité, qui suivent leur cours et développent l'histoire.

« Pour qui n'admet pas, dit M. de Montalembert « (p. xiv), la chute originelle, la double nécessité de « l'effort humain et de la grâce divine pour s'élever « plus haut que la condition de la nature tombée, il a est clair que la vie monastique ne peut être qu'une « grande et lamentable aberration. » Je ne pense pas que, même en dehors des motifs théologiques exprimés par M. de Montalembert, elle doive être ainsi qualifiée. L'aberration est vice ou maladie ; et ce n'est ni dans l'une ni dans l'autre de ces deux catégories qu'une juste appréciation des propensions humaines rangera l'impulsion qui porte certaines âmes à fuir le monde, a II existe, dit M. de Montalembert (p. xxm), « il existe au fond de la nature humaine une tenc< dance instinctive, bien que confuse et passagère, « vers la retraite et la solitude ; les manifestations « s'en retrouvent à toutes les époques de l'histoire, ce dans toutes les religions, dans toutes les sociétés. » J'ajouterai qu'il existe aussi au fond de cette nature humaine une tendance vers l'ascétisme. Là est l'origine de toutes les fuites du monde et de toutes les mortifications, dont la forme varie suivant les temps, les sociétés et les religions \ là est la justification du monachisme, considéré psychologiquement.

On insiste, et l'on dit : Celui qui abandonne la vie du monde , la vie commune, se soustrait aux obligations universelles et rejette la charge de son existence

sur d'autres, qui dès lors travaillent pour lui, sans que lui travaille pour eux : il est à blâmer, non à louer. Sans doute, une manière de vivre qui, devenue générale, mettrait une prompte fin au genre humain, est en soi moins bonne que celle qui obéit aux instincts universels et aux devoirs qui en dérivent. Aussi a-t-elle besoin d'être rachetée. Je ne parle point ici des âmes faibles, infirmes, affligées, déclassées, qui ont bien le droit de chercher dans des asiles de paix le refuge qui leur convient. Je parle de celles qui, touchées d'un désir de retraite, sont dans la plénitude de la vigueur; leur rançon, à elles, qui serait un surcroît d'oeuvres utiles , est difficile à payer par des moines au sein de la société moderne. Mais alors, en un milieu plus favorable , cette rançon fut payée par les moines de l'Occident, occupés, pour eux-mêmes, de pénitence et de prières, et, pour autrui , convertisseurs de barbares , prédicateurs de la morale chrétienne et laborieux défricheurs des forêts et des campagnes incultes.

Ce fut un lieu commun, dans le dix-huitième siècle, de signaler les monastères d'hommes et de femmes comme des causes de dépopulation, et de leur imputer, sous ce chef, un dommage fait à l'État. Ce reproche n'appartient pas à l'ordre de la morale : il appartient à l'ordre politique. Je ne suis pas disposé à admettre l'argument donné par de Maistre et rappelé par M. de Montalembert, où l'on menace la société moderne d'être condamnée à bâtir des bagnes avec les ruines des couvents qu'elle détruit. Elle n'a point été contrainte d'élargir ses bagnes, ou mieux,

pour exprimer en un seul mot ce qui ne peut être développé ici, elle a haussé le niveau de la moralité commune, flétri ce que l'opinion antique ne flétrissait pas, et rendu moralement impossible ce qui jadis était possible moralement ; de sorte que la criminalité est allée sans cesse se réduisant et se concentrant en ces sources où le vice, l'immoralité, la dépravation, la demi-folie l'alimentent, et où le législateur, le moraliste et le médecin la poursuivent. Je laisserai aussi de côté les obligations de se marier imposées par certaines législations qui violaient le libre arbitre de chacun en vue d'un avantage de l'État ; elles étaient sans doute suscitées alors par le besoin d'avoir des citoyens dans ces petites sociétés fermées où la pénurie d'hommes était toujours imminente et toujours dangereuse. Mais, dans nos grandes sociétés, l'État n'aurait aucune excuse pour violenter ainsi les inclinations individuelles ; tout s'y balance et s'y pondère parles grands nombres. J'en reviens donc à l'économie politique , démontrant que l'accroissement de population n'est un bien qu'en certaines conditions déterminées; que, dans d'autres, c'est un mal, et qu'ainsi il appartient à la sagesse collective de laisser ouvertes toutes les voies qui peuvent faciliter les répartitions.

Plus l'histoire moderne se développe, plus la société tend à se séparer du monachisme, l'écartant comme institution publique dont elle prenne sur soi la garantie, mais lui laissant pleine liberté de se faire sa place comme institution particulière. Il n'en était pas de même aux temps que M. de Montalembert a entrepris

de raconter. Alors la société, qu'imprégnait le dogme chrétien de la chute de l'homme, de la colère de Dieu et de l'expiation par la croix du Calvaire, se sentait toujours bien au-dessous des satisfactions qu'elle devait à la justice divine pour l'apaiser, à la grâce divine pour la remercier. C'est sous cette impulsion que les moines coururent au désert.

« Le premier de tous les services que conféraient « les moines à la société chrétienne, c'était de prier, « de prier beaucoup, de prier toujours pour tous « ceux qui prient mal ou qui ne prient point. La « chrétienté honorait et estimait surtout en eux cette c< immense force d'intercession ; ces supplications « toujours actives, toujours ferventes; ces torrents « de prières sans cesse versées aux pieds de Dieu, qui « veut qu'on l'implore. Us détournaient ainsi la colère « de Dieu; ils allégeaient le poids des iniquités du « monde; ils rétablissaient l'équilibre entre l'empire « du ciel et l'empire de la terre. Aux yeux de nos « pères, ce qui maintenait le monde dans son assiette, « c'était cet équilibre entre la prière et l'action, entre « les voix suppliantes de l'humanité craintive ou re- « connaissante et le bruit incessant de ses passions « et de ses travaux. C'est le maintien de cet équilibre « qui a fait la force et la vie du moyen âge. Quand il « est troublé, tout se trouble dans l'âme comme dans « la société (p. xlviii). » Quiconque méditera cette page de M. de Montalembert , pénétrera dnns l'intimité de la société d'alors : tandis que les moines avaient besoin de prier, la société avait besoin que l'on priât pour elle. Ce fut ainsi qu'ils devinrent par-

tie nécessaire du régime qui s'établissait; ce fut ainsi qu'ils eurent une vraie et grande puissance; ce fut ainsi que cette puissance fut sanctifiante.

J'ai rencontré dans mes lectures une légende qui m'aidera à faire mieux comprendre l'esprit monastique dans sa connexion d'alors avec l'esprit séculier. Elle est du onzième siècle, et un des plus vieux textes de notre langue française. Alexis, fils d'un seigneur de Rome, est touché d'en haut et veut quitter les grandeurs et les affections de la terre. Il se dérobe à sa mère, à son père, à sa fiancée , à sa riche maison, à ses nombreux serviteurs, et s'enfuit dans la solitude et la pauvreté. Là, sa sainteté devient si grande qu'un miracle se fait pour lui et qu'une voix divine lui ordonne de retourner à Rome. Sous l'accoutrement du plus pauvre des hommes, il y rencontre son père, qui ne le reconnaît pas, et à qui il demande un asile dans quelque recoin. C'est dans ce lieu dé rebut qu'il passe de longues années, témoin du chagrin de ceux qui le regrettent, vivant des restes de la maison, en butte à de grossières railleries et ne disant à personne qu'il n'aurait qu'un mot à prononcer pour échanger cette misère et cette abjection contre la somptuosité des hautes conditions. Ce mot, il ne le dit que par un écrit posthume qu'on trouve dans son réduit, en môme temps que le clergé et le peuple romains, avertis par un ange, viennent en pompe chercher le corps de celui qui est maintenant un saint dans le ciel. Il serait facile de retourner le jugement moral d'un tel récit, et d'accuser d'une insensibilité cruelle celui qui avait causé de si longues et si poignantes dou-

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leurs à un père, à une mère, à une fiancée. Mus, dans la légende, toutes ces personnes qui avaient tant souffert par lui n'ont que des larmes et pas un reproche. Et, en effet, comment blâmeraient-elles celui qui, les sacrifiant comme il s'est sacrifié, a répandu le bienfait de la prière et de la sainteté sur tout ce qui l'entoure et est devenu un commun intercesseur auprès de la souveraine puissance et de la souveraine bonté ? Un père du dix-huitième siècle aurait maudit ce fils; un père de ces hauts temps le bénit.

Dans une des belles séances de l'Académie française, M. Guizot, répondant au P. Lacordaire, se plut à se représenter ce que lui et l'éloquent dominicain auraient été en face l'un de l'autre il y a six cents ans. Plus d'un de ce temps-ci, se reportant en idée vers les âges où la foi faisait converger vers un seul point tous les élans du cœur, peut semblablement se demander ce qu'il aurait été et s'il n'aurait pas humblement suivi ces chefs de sainteté qui allaient au désert, livrant les âmes à la piété et les corps à la pénitence. Pourtant, en présence de cet idéal que j'admire à son temps, j'ai été tenté, pour signaler les phases de l'humanité , de dessiner une esquisse de l'idéal moderne, où entrent l'infini du monde, le néant de l'homme devant cette immensité du temps et de l'espace , sa puissance croissante sur la nature et le sentiment d'une morale plus compréhensive et moins personnelle; mais je m'écarterais trop de mon sujet, qui est non du présent , mais du passé ; non des hommes d'aujourd'hui, mais des moines d'autrefois et des barbares campés face à face sur les terres con-

quises de l'empire. M. de Montalembert dit : « Pour « que l'Église pût sauver la société, il fallait dans la « société un nouvel élément, et dans 1 Église une force « nouvelle ; il fallait deux invasions : celle des bar- « bares au nord, et celle des moines au midi (t. I, « p. 29). » Et un peu plus loin : «L'empire romain « sans les barbares , c'était un abîme de servitude et « de corruption ; les barbares sans les moines, c'était « le chaos. Les barbares et les moines réunis vont « refaire un monde qui s'appellera la chrétienté (t. I, «p. 36). » Ceci est une des réserves que j'ai faites tout d'abord, et je conteste opiniâtrement que l'immixtion des barbares ait rendu aucun service qui ne reste bien au-dessous du mal qu'ils ont fait; mais, pour entrer dans cette discussion , il faut entendre M. de Montalembert, et, lui donnant, comme disent les Anglais, fair play, rapporter exactement ses raisons et ses vues.

Je lis d'abord : « Les peuples germains apportaient « avec eux l'énergie virile qui manquait aux serfs « de l'empire. La vie s'était retirée de partout; ils en « inspirèrent une nouvelle au sol qu'ils envahissaient, « comme aux hommes qu'ils incorporaient à leur do- « mination victorieuse (t. II, p. 234). »

C'est dans le même esprit qu'est écrit ce passage : « Sous les empereurs, Rome avait porté la corruption « dans toutes les provinces du monde conquis sous « la république. On voit dans Tacite que le siège de « toute administration romaine était une école perte manente d'oppression et de dépravation , où ré- « gnaient l'avarice et la sensualité , toujours insa~

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« tiables et toujours impunies (t. II, p. 232). » Et celui-ci encore : « On les trouve (les Galloce Romains) de moitié dans presque tous les forfaits a et toutes les perfidies qu'énumèrent les annales ce de cette malheureuse époque. On l'a dit avec rai- « son : le plus grand mal de la domination barbare « était peut-être l'influence des Romains avides et « corrompus qui s'insinuaient auprès des nouveaux « maîtres. C'est surtout à eux que l'on doit attribuer ce ces raffinements de débauche et de perfidie que a l'on voit avec surprise se produire au sein de la c< brutalité sauvage des hommes de race germanique «(t. II, p. 242).»

Dans ce qui suit, une influence délétère est attribuée à la corruption des Romains sur la barbarie des Germains : « À l'époque où nous sommes , rien de « plus triste que cette première fusion de la barbarie « germanique avec la corruption romaine. Tous les « excès de l'état sauvage s'y combinent avec les vices <£ d'une civilisation savamment dépravée. C'est de « cette origine perverse et fatale que découlent ces & al) us révoltants du droit seigneurial qui, conservés « et développés à travers les siècles, ont si cruelle-, ce ment affaibli et dépopularisé la féodalité. Et c'est là « qu'il faut chercher le secret de ces exemples mons- « trueux de trahison et de férocité, qui, en se repro- « duisant à chaque page du récit de Grégoire de « Tours, projettent une si sanglante lueur sur les pre- « miers temps de notre histoire (t. II, p. 243). »

Je résume les deux points de vue de M. de Montaiembert : le principal , c'est que la vitalité manquait

aux populations romaines et que les Germains la leur rendirent; l'accessoire, c'est que la barbarie fut gâtée parla dépravation romaine et que les conditions sociales en furent empirées. Je ne discuterai pas ces deux points de vue : suivant moi, le débat peut être porté sur un terrain supérieur et dans un ordre plus décisif. Je me demande quelle est la grande œuvre de l'époque comprise entre Auguste et Augustule, et quels furent les agents de cette œuvre suprême? La grande œuvre fut l'établissement du christianisme ; les agents en furent les populations gréco-romaines , ou les gentils , comme dit l'apôtre qui les appela le premier à la conversion. C'est dans leur giron que désormais abondent les prédicateurs, les martyrs et les saints. C'est de leur giron que partent les polémiques victorieuses et les livres des docteurs écoutés et révérés. En tout cela les barbares ne peuvent rien donner : ils ne font que recevoir. Nulle lumière, nulle moralité, nulle sainteté ne vient d'eux. Devant ce spectacle, toute ma reconnaissance philosophique et sociale se tourne vers ceux qui, ayant christianisé le monde ancien avant qu'il fût livré aux barbares , christianisèrent les barbares eux-mêmes, et, du moins, jetèrent en eux les germes d'une moralité nouvelle. Quelque grandes qu'aient été les misères morales de cette société livrée à la décadence d'une part, à la rénovation de l'autre, toute excellence lui reste par- dessus les demi-sauvages qui l'envahirent.

Les philosophes du dix-huitième siècle, qui étaient favorables à l'entreprise de l'empereur Julien et qui regrettaient qu'il n'eût pas réussi à refouler le Christ

et à maintenir Jupiter , auraient pu insister sans réserve sur la corruption de la société qui allait passant du paganisme au christianisme; car, à leurs yeux, elle ne faisait qu'aggraver sa condition morale, en étendant sur le monde cette superstition nouvelle contre laquelle Tacite témoigne un si cruel dédain. Mais, sitôt qu'une aussi fausse vue de l'histoire est éliminée, les populations gréco-latines reprennent le premier rang, et les barbares descendent au second. « La vertu et la liberté, dit M. de Montalembert (t. I, « p. 25), ne se retrouvent que dans l'Église. » Cela est vrai d'une manière générale, Mais cette Église, qui l'a faite? M. Albert de Broglie a signalé avec éclat et profondeur, dans son histoire du quatrième siècle, cette résurrection de la liberté humaine par le christianisme et par l'Église, quand, depuis la déchéance du sénat et du forum romains, la première assemblée libre se tint à Nicée pour discuter les suprêmes questions de dogme et de morale : la science, la sainteté , la liberté y brillèrent ; tout cela baissa plus tard quand les barbares eurent apporté leur sauvagerie, leur ignorance et leur brutalité sans frein. Mais la vraie vitalité avait dès lors repris naissance, et par les seules forces de la société gréco-latine.

La terrible peinture que Tacite fait de l'empire au début de ses Histoires me paraît d'une vérité dont même les bons empereurs ne parviennent pas à changer les traits essentiels. Il en fut découragé et prévit lés barbares. Cette formidable prévision s'accomplit; mais ce qu'il ne voyait pas, quoique ce fût sous ses yeux, c'était le progrès d'une nouvelle croyance qui,

alliée avec ce qui restait de science et de lettres païennes, allait prendre la direction spirituelle de l'humanité. Reprocher à l'empire d'avoir persécuté les chrétiens ne serait pas , historiquement parlant, équitable; car, comment voulait-on que le paganisme traitât ces sectateurs du Christ, puisque, si longtemps après le paganisme, le catholicisme a impitoyablement exterminé les hérétiques? Du reste, l'empire se traîna plus qu'il ne vécut, laissant, de siècle en siècle, aux difficultés de la route, quelques lambeaux de sa puissance. La seule grande mesure dont il faille le louer, est, quand le temps fut venu, de s'être fait chrétien et de n'avoir pas varié. Ce fut une misérable époque au point de vue païen; ce fut une grande époque au point de vue chrétien. Aussi, tant que cette contradiction n'eut pas reçu sa solution, la situation fut au-dessus des ressources du pouvoir ; ni le génie d'un Trajan, ni la vertu d'un Marc-Aurèle n'y changèrent rien. Dès lors, tout compensé, mon grief essentiel et ce qui, suivant moi, en montre le vice radical, c'est que, puissant comme il était, il ne put défendre la civilisation contre les barbares. Les moyens ne lui manquaient pas ; mais il se manqua à lui-même ; il ne put résister aux invasions réitérées des hordes germaniques, pas plus que ne résista, quelques siècles plus tard, le domaine des Carlovingiens aux invasions dévastatrices des Scandinaves. Les deux empires qui tombaient, l'empire romain et l'empire barbare, furent également inhabiles à se défendre. Le seul service que je mette au compte des envahisseurs, c'est d'avoir définitivement rompu l'unité de l'empire, rendu aune

existence isolée l'Italie, l'Espagne, la Gaule et l'Angleterre, et supprimé l'empereur. Cette rupture et cette suppression se seraient inévitablement faites sans eux par une dissolution naturelle, mais, dans leur irruption, ils les accomplirent, et le terrain fut déblayé.

Cependant, tout en félicitant le monde romain d'avoir été vivifié par l'invasion germaine, M. de Montalembert ne se fait pas, comme Tacite, illusion sur l'état moral des barbares. Qu'on lise ce qu'il dit des Francs et ce qui peut se dire de toutes les autres peuplades, et que l'on juge s'il y avait grand service à attendre de tels néophytes en religion ou en civilisation : « C'étaient de pitoyables chrétiens. Tout en respec- « tant la liberté de la foi catholique, tout en la profes- « sant extérieurement, ils violaient sans scrupule tous « ses préceptes en même temps que les plus simples « lois de l'humanité. Après s'être prosternés devant le « tombeau de quelque saint martyr ou confesseur, « après s'être quelquefois signalés par un choix d'évê- « que irréprochable, après avoir écouté avec respect « la voix d'un pontife ou d'un religieux, on les voyait, « tantôt par des accès de fureur, tantôt par des cruau- « tés de sang-froid, donner libre carrière à tous les « mauvais instincts de leur nature sauvage. C'était « surtout dans les tragédies domestiques, dans ces « exécutions et ces assassinats fratricides, dont Glovis « donna le premier l'exemple, et qui souillent d'une « tache ineffaçable l'histoire de ses fils et de ses petits- « fils, qu'éclate leur incroyable perversité. La polyga- « mie et le parjure se mêlaient dans leur vie quoti- « dienne aune superstition semi-païenne ; et, en lisant

« leurs sanglantes biographies, que traversent à peine « quelques lueurs passagères de foi et d'humilité, l'on « est tenté de- croire qu'en embrassant le christia- « nisme, ils n'avaient ni abdiqué un seul des vices « païens, ni adopté une seule des vertus chrétiennes « (t. II, p. 248). »

Pour moi, cet état moral des Francs et autres barbares n'a rien qui ne soit naturel et dans l'ordre, et je l'interprète par les lois, maintenant bien établies, de l'hérédité, et par la comparaison des peuplades sauvages ou demi-sauvages que depuis trois cents ans on a observées dans les régions nouvellement découvertes. L'hérédité, c'est-à-dire les propensions acquises et transmises par un genre de vie et par un milieu longtemps uniformes, conservent leur empire bien au delà de l'époque où ce genre de vie et ce milieu ont changé; de là impossibilité absolue pour une population ainsi soumise à ce que j'appellerai une expérience sociale, d'entrer sans transition en de nouvelles idées, en de nouvelles habitudes, en de nouvelles mœurs. La tête et le cœur y sont également réfractaires ; ni la lumière ni la moralité n'y pénètrent. C'est par la même raison que, changeant de religion, ces peuplades ne changent pas de culte. Le Franc traitait les reliques des saints comme il traitait jadis ses propres dieux ; c'était un simulacre divin qui faisait trembler quand on avait commis une offense, mais qui n'exerçait aucun ascendant moral et chrétien. Tel barbare, prêt à commettre quelque sanglante violence dans un lieu révéré, s'informait si le saint avait coutume de venger souvent les violences faites

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à son sanctuaire. Yoilà le juste point de chrétienté de ces barbares devenus subitement chrétiens de lèvres, non de cœur. C'est ainsi que, dans Saint-Domingue, catholique depuis longtemps, le nègre n'a pas encore perdu ses propensions fétichiques ; et, à côté de la sainte Yierge devant laquelle il s'agenouiile humblement, il a un culte secret et fervent pour la couleuvre que ses aïeux adoraient.

Un certain espace de temps est exigé pour qu'une nouvelle hérédité, se produisant, assimile les tard venus. Jusque-là ils demeurent inférieurs intellectuellement et moralement ; et , si le hasard des circonstances leur donne la puissance, il n'est point d'excès auxquels ils ne se livrent; nous en avons un garant authentique en Grégoire de Tours, qui, du moins par l'affreuse vérité des récits, est leur Tacite. L'historien romain a certainement exagéré, afin d'obtenir un effet de contraste, les qualités germaines; cela se prouve par les exemples de cruauté et de perfidie que l'histoire a enregistrés à leur charge. Pourtant, vus dans la Germanie et jugés d'après le taux de moralité inférieure que leur état social comportait, les Germains valaient mieux qu'ils ne valurent quand tous les freins de leur milieu germanique leur furent ôtés. Alors les passions brutales qui n'avaient d'exercice que parla guerre, le pillage, le jeu et la vengeance, eurent le champ illimité du pouvoir parmi des populations vaincues, au sein de leurs richesses et de leurs jouissances. Ce sont les torrents dont le poëte décrit la crue subite et l'irrésistible expansion :

Exspatiata ruunt per apertos flumina caraposa

Sans doute la cour des Caligula, des Néron, des Domitien avait donné l'exemple de non moins grandes atrocités que la cour des Clovis et des Clotaire ; et la perversité césarienne et polie n'a rien à envier à la perversité mérovingienne et sauvage. Mais, malgré les empereurs bons ou mauvais, la société grécolatine portait en soi-même les germes de rénovation civilisatrice qui manquaient aux Germains, réduits à tout apprendre, religion, lettres, sciences et arts. Ce qu'il fallait à ces Germains, c'était non l'exercice du pouvoir comme chefs et rois, mais l'éducation par le travail et la culture des champs; éducation qu'ils reçurent, quand, conquis par Charlemagne, le servage s'étendit si rapidement sur ces hommes dont l'indépendance paraissait indomptable. Deux cents ans environ furent nécessaires à effectuer l'assimilation des Francs ; et, pour me servir de l'énergique expression de M. de Montalembert, si appropriée à l'état des choses, « toute cette mêlée de saints et de scélérats qui offre « la plus fidèle peinture du combat livré par la vertu « et la dignité chrétienne à la violence des barbares et « à la mollesse des Gallo-Romains (t. II, p. 330) » prit fin sous les Carlovingiens. C'est la date qu'il fixe; c'est aussi celle que je marque. Mais, quand il ajoute qu'alors « tous les vieux débris romains se « trouvèrent absorbés et transformés par l'élément « germain (t. II, p. 243), » j'ajoute précisément le contraire, c'est-à-dire que, suivant moi, ce fut l'élément germain qui se trouva absorbé et transformé par l'élément latin. J'en ai deux raisons qui, pour moi, sont péremptoires : la première est l'hérédité latine,

qui était toute de civilisation et de chrétienté9 par opposition à l'hérédité germaine, qui était toute de paganisme et de sauvagerie : la seconde est la langue qui, étant radicalement latine, prouve que le germanisme fut définitivement absorbé vers ce temps par la latinité romane.

Je me résume et je m'explique. Une civilisation païenne et illettrée rencontre une civilisation chrétienne et lettrée : elles se mêlent ; de ce mélange résulte un abaissement intellectuel et moral. Ceci est une blessure et un mal. Maintenant, prétendre que la blessure fut heureuse, et que, sans elle, les populations de l'Occident latin n'auraient pas été viviiiées, estime hypothèse démentie d'ailleurs par l'énergie héroïque avec laquelle les âmes avaient embrassé, soutenu, propagé le christianisme. Tout ce que l'on peut dire, c'est que la blessure ne fut pas assez grave pour empêcher la convalescence, et que l'établissement des barbares fut une solution telle quelle d'un état qui devenait déplus en plus précaire dans l'ordre politique.

Quelque opinion qu'on ait sur ces barbares, soit qu'on les regarde comme un principe vivificateur d'une société dépérie, soit qu'on y voie, comme je fais, un élément inférieur qui diminue momentanément létaux de civilisation, de lumière et de moralité, toujours est-il que c'est au milieu de leurs campements sur le sol de l'empire que se déploie le monaehisme primitif, l'esprit monastique dans sa première efflorescence.

« Le genre humain, dans sa faiblesse et dans sa « folie, a toujours décerné la plus grande place dans « son admiration à ces conquérants, à ces domina-

« leurs des peuples, à ces maîtres du monde qui ont « fait de grandes choses, mais qui n'ont su les faire « qu'avec de grands moyens, avec une effroyable dé- « pense d'hommes, d'argent, de mensonges, et fonce lant aux pieds les lois, la morale, la foi jurée. Détes- « table erreur, qui rend complices involontaires de « tous ces crimes éclatants les ignorants et les innoc( cents, qui se renvoient les uns aux autres l'écho de « cette fausse gloire ! Le mérite de réussir n'est pas « grand quand on ne recule devant rien, devant le « sacrifice d'aucune vie, d'aucune vertu, d'aucune c< vérité. Même au point de vue humain, la suprême « grandeur n'est pas là. Elle consiste à faire de gran- « des choses avec de petits moyens, et à triompher de « la force par la faiblesse (t. II, p. 183). »

Ces paroles, par lesquelles M. de Montalembert caractérise les travaux de saint Grégoire, je les détourne pour caractériser les travaux des moines. Ils firent de grandes choses avec de petits moyens ; ils triomphèrent de la force par la faiblesse; ils défrichèrent des âmes aussi difficiles à la culture que le sol inculte sur lequel ils allaient poser leur cellule.

Telle était en effet la double occupation de leur vie : le travail de la sanctification et le travail de la terre. Ce fut un moine qui en finit avec la passion invétérée pour les spectacles sanglants. Depuis longtemps les docteurs et les apologistes de la foi chrétienne avaient dépensé leurs plus généreux efforts et leur infatigable éloquence contre ce demeurant de la civilisation vaincue. Ils représentaient aux disciples de l'Évangile l'horreur de ces combats de gladiateurs où avaient

péri tant de milliers de martyrs de tout âge, de tout sexe et de tout pays. Leurs réclamations avaient fini par obtenir de l'autorité impériale la suppression de ces jeux; mais cela n'avait point été assez, et pendant tout le quatrième siècle le sang coula tfans l'arène. Honorius, à l'occasion de son sixième consulat et des jeux séculaires, avait promis à la ville de Rome le spectacle qu'elle aimait tant. À cette nouvelle, un moine d'Orient, nommé Télémaque, quitte sa cellule, arrive à Rome et va se jeter entre les gladiateurs qui engageaient le combat. La foule, furieuse d'une telle interruption, l'accable de coups de pierres et de bancs, et les gladiateurs l'achèvent. « La noblesse de son « dévouement, dit M. de Montalembert, fit compren- « dre l'horreur de l'abus qu'il voulait abattre; un édit « d'Honorius proscrivit à jamais les jeux des gladia- « teurs; à partir de ce jour, il n'en est plus question « dans l'histoire; le crime de tant de siècles s'était « éteint dans le sang d'un moine, qui se trouva être « un héros (t. I, p. 128). »

Ainsi triomphaient les moines. Les barbares étaient rois, seigneurs, propriétaires, et, en cas de meurtre, leur sang se payait plus cher que celui d'un Romain. Le Romain, devenu inférieur, perdait de jour en jour un peu de la civilisation qu'il avait reçue de ses aïeux. L'Église, seule, pleinement constituée, tenait en ses mains la conduite morale de cette société agitée par une des plus violentes perturbations que raconte l'histoire : le moine était son pionnier. Le surcroît de pénitence qu'il s'imposait lui donnait plus d'ascendant sur les âmes, en même temps qu'il le poussait dans

la solitude, où ses mains élevaient des demeures vénérées. Alors sa tâche était toute morale, et on peut dire qu'il n'était engagé dans les affaires du monde que pour le bien du monde.

« Que l'on déploie la carte de l'ancienne France ou « celle de n'importe laquelle de nos provinces, on y « rencontrera à chaque pas des noms d'abbayes, de « chapitres, de couvents, de prieurés, d'ermitages, « qui marquent l'emplacement d'autant de colonies « monastiques. Quelle est la ville qui n'ait été ou « fondée, ou enrichie, ou protégée par quelque coince munauté? Quelle est l'église qui ne leur doive un « patron, une relique, une pieuse et populaire tradi- « tion? S'il y a quelque part une forêt touffue, une « onde pure, une cime majestueuse, on peut être « sûr que la religion y a laissé son empreinte par la « main du moine. Cette empreinte a été bien autrece ment universelle et durable dans les lois, dans les « arts, dans les mœurs, dans notre ancienne société « tout entière, cette société dont la jeunesse a été « partout vivifiée, dirigée, constituée par l'esprit mo- « lias tique. Partout où l'on interrogera les monu- « ments du passé, non-seulement en France, mais « dans toute l'Europe, en Espagne comme en Suède, « en Ecosse comme en Sicile, partout se dressera la « mémoire du moine et la trace mal effacée de ses « travaux, de sa puissance, de ses bienfaits, depuis <( l'humble sillon qu'il a le premier tracé dans les lance des de la Bretagne ou de l'Irlande, jusqu'aux splen- « deurs éteintes de Marmoutier et de Cluny, de Mel- « rose et de l'Escurial (t. I, p. 7). »

Ne sera-ce pas entrer dans le sentiment de cette belle page que de la faire suivre des beaux vers où le poëte des harmonies religieuses a si bien peint le ravissement monastique :

L'esprit de la prière et de la solitude Qui plane sur les monts, les torrents et les bois, Dans ce qu'aux yeux mortels la terre a de plus rude Appela de tout temps des âmes de son choix.

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