II. «— Les moines devant les barbares
Les barbares, sauf les Goths, qui furent convertis dès avant leur entrée sur les terres de l'empire, arrivaient païens; Vandales, Suèves, Burgondes, Francs, adoraient les divinités de la Germanie. Moins avancés que les Gaulois au temps de César, ils n'avaient point d'alphabet; car l'alphabet gothique, qui, d'ailleurs, est du quatrième siècle, ne pénétra pas parmi eux; ils n'avaient ni lettres, ni sciences; et pourtant, par le concours des circonstances, ils étaient devenus les maîtres de ceux qui avaient lettres, sciences, christianisme. Au fond, la lutte qui se poursuivait entre les barbares et la civilisation depuis que Rome avait établi ses légions tout le long du Rhin ne fit que changer de place et de situation : au lieu d'avoir les barbares devant soi, on les eut au milieu de soi; au lieu d'être les plus forts, les civilisés furent les plus faibles ; et il advint que les maîtres se trouvèrent, de culture morale et intellectuelle, au-dessous de leurs sujets. Ce
fut un conflit entre les deux souffles, celui qui venait de Germanie, et celui qui venait de Rome, élève de la Grèce. Cette bataille est beaucoup plus curieuse et plus intéressante que toutes celles que se livrèrent Francs et Burgondes, Vandales et Yisigoths, Lombards et Ostrogoths, que tous ces partages de terres entre les princes mérovingiens et autres, que toutes leurs sanglantes inimitiés. Là est le point décisif de cette époque orageuse. Jusqu'où allait le péril du monde civilisé? Le fait est que l'inquiétude sur son salut n'est pas purement rétrospective et qu'elle régna parmi les contemporains. Beaucoup de cœurs doutèrent de l'avenir; l'écrit que l'évêque de Marseille, Salvien, composa pour dissiper ces doutes, fut un livre de circonstance.
L'esprit de lutte qui, commençant au quatorzième siècle contre le régime catholique par les débats de Philippe le Bel et de Boniface V1IT, se poursuivit au seizième par le schisme et atteignit son apogée au dix-huitième par le rationalisme, vit le passé comme il voyait le présent et n'hésita point à déclarer que, au temps des barbares, l'Eglise n'avait point servi la cause de la civilisation et de l'humanité. Tant que la loi de l'histoire n'est pas connue, l'histoire est au service des passions ou des théories; c'est ainsi que, dans toutes les sciences, les hypothèses et les systèmes fictifs ont eu le champ libre, avant que les conditions réelles des phénomènes eussent été établies. Comme la filiation et le développement constituent l'essence de l'histoire, il est, pour tout fait historique, impérativement défendu d'y transporter le
présent, et impérativement commandé de l'apprécier par ce qui précède et par ce qui suit. Cette règle posée, il devient évident que le grand agent du salut social au cinquième, au sixième et au septième siècle, fut l'Église.
Ce qui précède, c'est la provision de lettres et de sciences amassées par la Grèce et par Rome, la conversion des gentils, et la sociabilité qui résulte de l'une et de l'autre ; ce qui suit, c'est le moyen âge avec la constitution féodale, l'abolition de l'esclavage transformé en servage, la séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, la philosophie reprise avec ardeur, la science renouée avec respect, l'art qui élève dans les airs les cathédrales, la poésie qui, préludant chez les trouvères, les troubadours et les chanteurs de l'Allemagne, éclate avec magnificence dans la .composition de Dante. Donc, de ce qui précédait à ce qui suivit, il fallait arriver avec les barbares maîtres de tout. La seule force qui restât aux populations vaincues par la force matérielle se décomposait en religion et en lettres et sciences. Les lettres et sciences avaient peu de poids et d'influence auprès de ces gens venus des profondeurs de la Germanie; Virgile et Tacite ne leur importaient guère, non plus que les spéculations mathématiques d'Archimède et les travaux astronomiques d'Hipparque; seule peut-être, la médecine pouvait espérer du crédit auprès du lit des malades et des blessés. En regard, quelle n'était pas l'influence de la religion? Un ardent et généreux prosélytisme poussait les chrétiens latins et grecs à porter la parole divine parmi les barbares ; et , de leur côté , les barbares ?
une fois dépaysés et jetés sur des terres nouvelles, n'opposaient pas de grande résistance au christianisme. C'étaient, il est vrai, nous l'avons vu, de pitoyables chrétiens ; mais ils n'en avaient pas moins de la révérence pour les pieux personnages qui les instruisaient, pour les lieux consacrés, pour les reliques des saints. Une fois christianisés, les écoles s'ouvraient pour eux, et ils entraient de jour en jour davantage dans la vie civilisée. D'autre part, les lettres et les sciences, sentant leur isolement, se jetaient spontanément dans le sein de l'Église ; si bien que les deux forces civilisatrices se confondaient et n'en faisaient qu'une seule. Cette fusion acheva l'œuvre ; il n'y eut plus qu'un enseignement, qui assimila Latins et barbares en un même mode de pensée et de moralité. Ainsi fut établi l'étroit domaine delà civilisation chrétienne, entre les musulmans qui venaient du Midi et les barbares qui, de la Germanie, leur dernière forteresse, tentaient d'incessantes excursions au delà du Rhin ou par la mer.
En cette condition de grands périls et de grandes œuvres, l'Église avait, comme un fruit naturel de son sein, produit les moines pour la pénitence et la prière; et, pendant que, par son clergé séculier, elle administrait le pouvoir spirituel, elle exerçait, par le clergé régulier, une action mystique qui complétait son empire. La mysticité du moine est, si je puis ainsi parler, la pointe de la sainteté de l'Église et celle de son épée. Ce fut surtout quand le monachisme eut été régularisé par saint Benoît, au Mont-Cassin, que l'armée vêtue de bure livra ses batailles, gagna ses
victoires; et le chant de triomphe qu'on lit dans cette page de M. de Montalembert n'a rien que je veuille atténuer : « On voit accourir en foule au Mont-Cassin « les fils des plus nobles races de l'Italie et l'élite des « barbares convertis. Ils en rassortent, ils en descente dent, pour se répandre sur tout l'Occident : misée sionnaires et laboureurs, qui deviendront bientôt « les docteurs et les pontifes, les artistes et les instice tuteurs, les historiens et les poètes de la société ce nouvelle. Ils vont propager la paix et la foi, la lu- « mi ère et la vie, la liberté et la charité, la science et ce l'art, la parole de Dieu et le génie de l'homme , les « Saintes Écritures et les chefs-d'œuvre classiques, au « milieu des provinces désespérées de l'empire déce truit, et jusqu'au fond de ces sauvages régions d'où « la destruction est issue. Moins d'un siècle après la « monde Benoît, tout ce que la barbarie avait conquis ce sur la civilisation est reconquis ; et, de plus, ses ence fants s'apprêtent à porter l'Evangile au delà des ce limites que les premiers disciples du Christ n'avaient « pu franchir. Après l'Italie, la Gaule, l'Espagne race prises à l'ennemi, la Grande-Bretagne, la Germanie, ce la Scandinavie vont être tour à tour envahies, concc quises et incorporées à la chrétienté. L'Occident est « sauvé. Un nouvel empire est fondé. Un nouveau «monde commence. Venez maintenant, ô barbares! « L'Eglise n'a plus à vous redouter. Régnez où vous « voudrez : la civilisation vous échappera. Ou, plutôt, « c'est vous qui défendrez l'Église et qui referez une « civilisation. Vous avez tout vaincu, tout conquis, ce tout renversé ; vous serez à votre tour vaincus, con-
« quis et transformés. Des hommes sont nés qui dece viendront vos maîtres. Ils vous prendront vos fils, et « jusqu'aux fils de vos rois, pour les enrôler dans leur « armée. Ils vous prendront vos filles, vos reines, vos « princesses, pour en remplir leurs monastères. Ils « vous prendront vos âmes pour les enflammer ; vos a imaginations, pour les ravir en les épurant ; vos « courages, pour les tremper dans les sacrifices; vos « épées, pour les consacrer au service de la foi, de la «faiblesse et du droit (t. II, p. 70). » Cette page historique, si c'était, le lieu de revenir sur ce qui a été dit dans l'article précédent au sujet des barbares, je la prendrais à mon compte ; car elle montre cette position de maître à élève, de supérieur à inférieur que tinrent dans l'ordre intellectuel et moral les Latins par rapport aux Germains; position perdue dans l'ordre militaire et politique.
Celui qui est avec la civilisation doit être, lors de la chute de l'empire sous l'effort des barbares, avec l'Église et avec les moines, milice de l'Église. Cette proposition, qui aurait révolté le dix-huitième siècle, est pourtant vraie. Pour s'en convaincre, il n'est besoin que de comparer la Germanie d'au delà du Rhin, telle qu'elle demeurait, avec la condition semi-germaine et semi-latine des terres recouvertes par l'invasion. Malgré d'héroïques efforts tentés de très -bonne heure pour y introduire le christianisme ; malgré les fondations des évêchés de Cologne, de Mayence et de Spire, et, sur l'autre frontière, de ceux de Salzbourg, de Ratisbonne et de Passau; malgré les prédications danslaThuringe et chez les Frisons, le gros de la Ger-
Wk LES MOINES D'OCCIDENT.
manie restait impénétrable. Chez les Saxons s'élevait VIrminsul ou colonne d'Irmin, qui était le principal symbole de leur religion ; on en célébrait les cérémonies auprès des sources, au pied des rochers, dans des bois sombres et mystérieux ; les sacrifices humains y figuraient. Plus au nord, dans la Scandinavie, régnait Odin, le dieu suprême, avec tous les personnages divins, bons et mauvais. C'étaient des divinités farouches qui prisaient surtout la guerre et les guerriers : combattre vaillamment, mourir héroïquement, être fidèle aux siens selon les idées de famille et de tribu, et se venger impitoyablement des offenses, tel était le lien religieux de ces peuplades, telle l'autorité morale qui les gouvernait. Je ne dis point ceci pour dépriser leur religion et leur morale. L'histoire comparative des religions a montré que le paganisme des Germains était étroitement lié au paganisme des Indiens et à celui des Hellènes, et que tous ces Olympes, ayant leur commun berceau dans l'Asie , étaient d'une valeur très-analogue en tant que conception du monde ; et l'histoire comparative des morales a montré que chacune, suivant le degié de civilisation auquel elle correspond, a sa vertu effective, qui est de diminuer quelque impulsion égoïste et de développer quelque impulsion impersonnelle. Ce fut l'office d'Odin dans le nord de l'Europe ; office bon pour les Germains, mais depuis longtemps immensément dépassé par le développement gréco-romain. Le fait est qu'il y avait bien des siècles que les Germains, issus d'Asie comme les Grecs et les Latins, occupaient obscurément leur vaste et nouvelle patrie; que, dans ce long espace de
temps, ni un nom ni une œuvre ne sont inscrits à leur compte au service de l'humanité, et qu'il ne sortait de ces retraites que des pillards et des dévastateurs.
Ceci est dit non contre les Germains, mais contre les barbares; car, une fois que les Germains eurent été christianisés et latinisés, c'est-à-dire mis au même régime mental que le reste de l'Occident, ils n'ont cessé d'enrichir de grands noms et de grandes œuvres les annales du genre humain. Sans doute, si alors le monde n'avait eu que les Germains arrivés au niveau de civilisation caractérisé par la conception d'Odin, et que tout le reste eût été au-dessous, il se serait développé parmi eux des esprits lumineux et des germes de culture, et d'eux seraient sortis les instructeurs des nations. Mais, depuis bien longtemps, ces instructeurs étaient tout trouvés : ils venaient, par une transmission non interrompue, de l'Egypte, de la Phénicie, de l'Assyrie, de la Judée, de la Grèce et de l'Italie. La civilisation n'était pas à faire : elle était faite ; les Germains la guerroyaient, et elle guerroyait les Germains.
Maintenant tournons les regards sur les terres civilisées. Là réside un pouvoir spirituel qui, par une innovation mémorable dans l'histoire, séparé nettement du pouvoir temporel, ne s'occupe que de dogme et de morale, traite les hautes questions de l'âme humaine et de la discipline et alimente sans relâche la doctrine et l'enseignement. Là sont les villes, l'industrie et les arts de la paix. Là sont les monuments des lettres, de Farchitecture, de la sculpture, de la peinture, de toutes
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les beautés idéales atteintes et transmises. Là sont les sciences, les mathématiques, l'astronomie, la médecine, poussées si loin par les Grecs, et qu'il importait tant de ne pas perdre, pour n'avoir pas à retrouver les Archimède, les Hipparque, les Hippocrate, toujours si rares. Pour achever le contraste, il sort aussi de là des invasions, tantôt des invasions pacifiques, qui portent l'Évangile et fondent des monastères et des écoles, tantôt des invasions armées, qui, du moins, laissent après elles des colonies, des villes et des sièges futurs de civilisation.
Manzoni , dans un de ces beaux chœurs dont il a orné ses tragédies, peint, au moment où les Lombards sont vaincus par les guerriers de Charlemagne, les Italiens indigènes se réjouissant de la défaite de leurs conquérants et songeant à une indépendance.
Dagli atrii muscosi, dai fori cadenli, Dai boschi, dall' arse fucine stridenli, Dai solchi bagnati di servo sudor, Un volgo disperso repente si desta; Intende 1' orecchio, solleva la lesta, Pereosso da novo crescenle romor.
Dai guardi dubbiosi, dai pavidi volti, Quai raggio di sole da nuvoli folti, Traluce dei padri la fiera virlù ; Nei guardi, nei volti confuso ed incerto Si mesce e discorda lo spregio sofferto Col misero orgoglio d'un tempo che fu.
S' aduna voglioso, si sperde tremante ; Per torti sentieri, eon passo vagante, Fra tema e désire, s' avanza e rislà, E adocchia e rimira scorata e confusa, Dei erudi signori la turba diffusa, Che fugge dai brandi, che sosta non ha.
Je pense que le poëte a deviné le conflit des races, tant que la fusion ne fut pas effectuée. La lutte est apparente dans la Grande-Bretagne ; là, les Germains et les Celtes ne purent s'amalgamer ; les Celtes opposèrent en vain une résistance longue et acharnée; ils furent refoulés, et, partout où ils ne le furent pas, vaincus, comme la langue anglaise le témoigne. Mais autre fut la défense des populations romanes ; et le même indice, la langue, témoigne qu'en Gaule, en Espagne, en Italie, l'élément latin l'emporta ; ce furent les Germains qui disparurent dans la masse commune; mais, tant qu'on ne parla pas la même langue, il y eut conflit. Un célèbre érudit allemand, Grimm, a regretté qu'il n'en ait pas été autrement, et que les idiomes germaniques importés par les envahisseurs n'aient pas prévalu comme en Angleterre, et pris la place du roman. Je ne puis m'associer à ce regret; non que je m'intéresse à ce que notre nationalité ait été plutôt latine que germaine ; je n'ai point ce souci des races; mais je tiens que le triomphe du roman sur le germain fut un signe des temps, et annonça que la diminution de moralité et de lumière qui accompagna nécessairement un tel bouleversement fut moins grave et moins longue que si les chances eussent inversement tourné. Par un autre côté encore, on se fera une idée de la vertu du milieu latin : c'est en comparant les Germains transplantés avec les Germains restés dans la Germanie. Bientôt, tandis que ceux-ci continuent à ne fournir que de farouches guerriers, des pirates et des dévastateurs, on voit naître parmi ceux-là des lettrés, de saints moines, des
apôtres, des princes renommés, et le plus grand de tous, Charlemagne, qui fut aussi le dernier des Germains dans l'Occident latin; car son petit-fils, Charles le Chauve, parlait roman, comme le prouve le célèbre serment des fils de Louis le Débonnaire.
Quelque civilisation qu'ait apportée avec elle Rome étendant son empire par les armes, pourtant je ne me rangerais pas, même en vue de ces services, du côté de la guerre et de la conquête. Mais l'état du monde ne comportait pas alors la politique pacifique. L'empire put se repentir à loisir de l'avoir adoptée à l'égard des Germains ; il eut beau ne plus leur faire la guerre ; eux la lui firent, incessante, acharnée, toujours renaissante, jusqu'à ce qu'ils eussent forcé sa longue défensive. Alors on n'avait pas le choix; il fallait conquérir les barbares ou être conquis par eux. Les Cimbres et les Teutons, les Germains d'Arioviste, ceux de Civilis et toute la suite des invasions le démontrent suffisamment. Avant les Germains, il en avait été de même des Gaulois ; ils avaient envahi la haute Italie, poussé des bandes en Espagne, saccagé Rome, attaqué Delphes, conquis une grande contrée de l'Asie Mineure ; et, si Rome n'avait pas, par la conquête, tari la source de ces débordements, ils auraient grossi l'avalanche qui assaillit plus tard le monde civilisé.
Entre guerre et guerre, conquête et conquête, le parti à prendre, historiquement, ne peut être douteux : l'historien doit se ranger non du côté qui apporte la ruine, l'incendie, et abaisse toute haute connaissance et toute haute moralité ; mais de celui
qui, à sa suite, amène fondations, établissements, demeures d'industrie, de lettres, de sciences, culture de )a terre et des intelligences. Sur les pas des Francs et de Clovis, les Germains transrhénans passaient le Rhin pour se répandre au loin, comme ceux qui les avaient précédés. Mais les Mérovingiens, devenus conservateurs, romains et anti-barbares, ne se contentèrent pas de les repousser, et, dans la poursuite, ils franchirent plusieurs fois le Rhin pour les combattre dans leurs repaires. L'œuvre complète était réservée à Charlemagne. Si, un peu plus tard, quelque autre Charlemagne, partant des côtes d'Angleterre, était allé christianiser et subjuguer la Scandinavie, que de maux n'aurait-il pas épargnés à l'Occident ! Il aurait sevré sans doute les pirates du Nord des joies du carnage, de l'incendie, de la dévastation et du vol; mais, en vérité, il n'y a guère que cela à regretter quand, dans ces luttes de l'ancien monde, la civilisation refoule, à main armée, la barbarie ; et ce serait être trop partial pour Odin et ses sectateurs que de ne pas souhaiter que l'agression victorieuse fût venue de l'Occident, non de la Scandinavie. Quiconque veut se faire une idée exacte des maux de la grande invasion des barbares n'a qu'à étudier celle des Scandinaves, qui, pour la durée et pour l'espace, en est un raccourci; elle fut moins longue et se borna à l'occupation de la Neustrie ; du reste, tout est semblable, tout, jusqu'à la prompte absorption des hommes du Nord, qui, au bout de bien peu de temps, avaient disparu dans le milieu français, parlaient français, étaient devenus Français et portaient la langue et la féodalité
françaises chez les Ànglo-Saxons. Ceci est postérieur, mais concourt à montrer que la conquête de la Germanie est le grand service, et, partant, la grande gloire de Charlemagne. L'Église, qui l'avait héroïquement précédé, le suivit et assura par l'enseignement une conversion hâtive et forcée ; si bien que, depuis lors, la Germanie, devenue membre de l'Occident latin, défendit ce qu'elle avait si longtemps menacé. Quelle plus probante démonstration demandera-t-on de l'action civilisatrice et bienfaisante de l'Église dans la grande lutte ouverte par la victoire des barbares sur l'empire?
Telle fut la tâche du christianisme militant : reconquérir moralement l'Italie, l'Espagne, la Gaule et l'Angleterre perdues politiquement. Cette grande conquête est la revanche de la grande invasion. Jamais l'ascendant religieux ne se montra avec plus de force et de bienfaisance : il partit des vaincus et dompta les vainqueurs. Celui qui voudra pénétrer dans les périls et les ressources de la situation, placera, comme M. de Montalembert, le moine devant le barbare.
Le zèle qui convertit et qui fonde est aussi le zèle qui poursuit et qui détruit. L'Église mit en ruine une multitude de temples païens. Je prends dans le livre de M. de Montalembert quelques exemples de ces destructions. « Saint Martin fut le plus redoutable « ennemi de ce qui restait encore du paganisme dans « les Gaules. On le voyait, accompagné de ses reli- « gieux, parcourir le pays en renversant les monu- « ments druidiques et les chênes consacrés par le « vieux culte national des Gaulois, en même temps
« que les temples et les statues des dieux romains ; « vainqueurs et vaincus succombaient à la fois sous « ce nouveau conquérant ; et, cependant, les populace tions rurales défendaient leurs autels, leurs arbres « séculaires, avec un acharnement qui allait jusqu'à « menacer la vie de Martin. » (T. I., p. 21o.)
« Radegonde, indignée de rencontrer sur sa route « un temple païen, un vestige de ce qu'elle regardait « comme une superstition diabolique, s'arrêtait au « milieu de son cortège militaire pour en ordonner la « destruction immédiate ; malgré les cris furieux et « la résistance acharnée de la population d'alentour, ce composée de Francs encore idolâtres qui voulaient « défendre avec leurs épées et leurs bâtons le sanc- « tuaire de leur culte national, elle restait à cheval au « milieu de son cortège, jusqu'à ce que l'édifice eût « disparu dans les flammes. » (T. II, p. 321.)
ce Colomban et ses compagnons brûlaient les « temples et jetaient dans le lac les idoles dorées que « les habitants leur montraient comme les dieux tuté- « laires de leur patrie. » (T. II, p. 416.)
Je n'aurais pas cité ces passages, si, ailleurs, M. de Montalembert n'avait parlé avec sévérité des violences protestantes ou révolutionnaires qui jetèrent à bas tant de monuments catholiques. J'avoue que, dans mon impartialité, je ne puis concevoir comment ce qui serait bien de la part de chrétiens contre païens serait mal de la part de protestants contre catholiques, de révolutionnaires contre chrétiens. Le grand poëte qui a retracé le zèle de Polyeucte et les douleurs de Pauline ne nous laisse voir que l'ardeur de dévouement et
de martyre dans une action qui, d'ailleurs, est aigne de blâme et même de châtiment. Laissons de côté les mauvaises passions qui s'adjoignent toujours aux rénovations ou révolutions et qui ne firent pas plus défaut aux chrétiens primitifs qu'aux protestants et aux révolutionnaires, et voyons uniquement le côté moral de ces violences contre la pierre et le bois. En renversant les idoles et leurs temples, le chrétien obéissait à un devoir, faisait la guerre aux esprits de ténèbres, promouvait le règne de Dieu et sauvait les âmes. Dans les monuments catholiques, le protestant poursuivait les repaires de la grande Babylone, dont les impuretés souillaient le monde et portaient partout la damnation. En démolissant églises et monastères, le fils de la philosophie du dix-huitième siècle se rendait à lui-même le consciencieux témoignage d'abattre la superstition et de sauver l'humanité. Qui prononcera entre ces trois moralités différentes, chacun, de son point de vue, jugeant la sienne préférable à celle des autres ? Sera-ce le succès? Mais, si les chrétiens ont triomphé jadis, les protestants n'ont pas à se plaindre de leur lot, non plus que les libres penseurs, qui ont conquis, au sein de la société chrétienne, une place longtemps disputée. Sera-ce l'histoire ? L'histoire du monde est le jugement du monde, a dit Schiller ; cela est vrai ; mais l'histoire n'est pas encore assez longue pour avoir prononcé sa sentence définitive entre catholicisme, protestantisme et rationalisme. Le débat resterait donc insoluble, si, en attendant cette sentence , une morale supérieure n'avait intronisé le dogme de la tolérance, qui ne
permet pas plus les violences faites aux croyances dans les personnes que dans les monuments et dans ,les sanctuaires, et qui ne veut de victoire sur les âmes que par l'action sur les âmes.
Mais, au temps qui nous occupe, il faut laisser les monuments et les sanctuaires païens crouler sous la main de la piété qui les frappe, et considérer deux modes de vocation forcée qui étaient alors usités. On nommait pénitence (tant la pénitence était l'attribut des moines) la tonsure et l'habit monastique. Il arrivait que des gens, moribonds et à l'agonie, qu'ils eussent ou non demandé la pénitence, la recevaient, selon une dévotion du temps, habituelle à ceux qui voulaient se repentir publiquement avant de mourir. Il arrivait aussi que quelques-uns de ces moribonds revenaient à la vie. Le vœu qu'ils avaient semblé faire, et dont ils n'avaient pas toujours eu connaissance, il leur fut interdit de le rompre et de retourner dans le monde. C'est ainsi que le roi visigoth Wamba, devenu moine sans le savoir, accepta cette étrange vocation en sortant d'une apparente agonie, et vécut encore sept ans dans un monastère, saintement docile à ses nouveaux devoirs.
Cette vocation de moribonds qui réchappaient tient de près à cette autre vocation imposée aux princes et aux seigneurs qui subissaient une déchéance. On les tondait et on les enfermait dans un cloître. Le douzième siècle a une vieille chanson de geste, du genre héroï-comique, représentant un preux du nom de Guillaume, qui, las d'exploits et touché, lui aussi, du désir de faire pénitence, va s'enfermer dans un
monastère. Mais ce terrible pénitent ne sait ni prier, ni veiller, ni chanter ; il mange comme quatre, et, quand on le contrarie, sa force devient redoutable aux pauvres moines, qu'il assomme de coups. Yisigoths ou Francs dépossédés à qui l'on faisait la tonsure monacale, n'avaient pas une vocation beaucoup meilleure; non plus que ces princesses du sang mérovingien qui, fatiguées de la règle, finirent par se mettre à la tête d'une troupe de bandits. C'est l'ombre au tableau. Par là on aperçoit à quel genre de désordres les monastères, quand ils tombaient dans le désordre, étaient sujets : la turbulence barbare y pénétrait. Rien ne résiste complètement à l'action d'un milieu social. La pénitence elle-même et la sainteté y prennent une teinte qu'on ne peut méconnaître ; et, pour bien juger de ces maisons religieuses qui fécondaient le sol et les intelligences, et de l'alliage qui s'y mêlait, il faut avoir soin de ne jamais faire abstraction de l'époque dont elles étaient une importante partie.
La civilisation des Germains n'avait pas dépassé la période de la polygamie , et beaucoup de Mérovingiens eurent plusieurs femmes. L'Église et les moines combattaient courageusement ce que M. de Montalembert appelle si justement un paganisme rétrograde; carie paganisme gréco-latin avait depuis bien longtemps atteint la monogamie. Quand Brunehault, que Colomban était venu voir au manoir de Boucheresse, lui présenta les quatre fils qu'avait déjà Thierry de ses concubines : « Que me veulent ces enfants? dit le « moine. — Ce sont les fils du roi, dit la vieille reine;
« fortifie-les par ta bénédiction. — Non! répondit « Colomban; ils ne régneront pas, car ils sortent d'un « mauvais lieu. » (T. II, p. 639.)
Colomban, retiré àBobbio, et sollicité par Clotaire II de revenir en Gaule, refusa de se rendre à cet appel. « On voudrait croire, dit M. de Montalembert, que « tout le sang innocent que ce roi venait de verser fut « pour quelque chose dans ce refus ; mais rien ne le « prouve. » (T. II, p. 470.) Rien ne le prouve en effet. Quel, parmi ces rois et ces princes, n'avait pas les mains teintes de sang? C'est avec ce.s puissances farouches que l'Église et les moines avaient à vivre et à pactiser. La cruauté et la perfidie allaient tête levée dans ce sanguinaire milieu. L'Église et les moines, quand leur manquait l'ascendant d'une morale vraiment commune sur ces âmes encore si peu chrétiennes malgré leur baptême, opposaient du moins une intrépide résistance aux violences qu'on venait commettre sous leurs yeux et dans leurs demeures. Saint Nizier disait toujours devant les fils de Clovis : « Je suis prêt « à mourir pour la justice. » M. de Montalembert raconte ainsi l'intercession d'Avitus , généreuse bien qu'inutile : « Clodomir, roi d'Orléans, le second des « fils de Clovis, vit également la noble figure d'un « moine, d'Avitus, abbé de ce monastère de Micy, « en Orléanais, que son père avait fondé, se dresser « devant lui lorsque, au moment d'entreprendre la « seconde campagne contre les Burgondes, il voulut « se débarrasser de son prisonnier, le roi Sigismond, « qui avait cherché en vain un refuge dans son bien- « aimé cloître d'Agaune. Le religieux venait lui rap-
« peler les droits de la pitié et lui prédire les arrêts « de la justice divine. 0 roi, lui dit-il, songe à Dieu ! « Si tu renonces à ton projet, si tu fais grâce à ces « captifs, Dieu sera avec toi et tu seras de nouveau « vainqueur; mais, si tu les tues, toi et les tiens vous « subirez le même sort. Clodomir répliqua : C'est un « sot conseil que de dire à un homme de laisser son <( ennemi derrière lui. Il fit égorger et jeter dans un « puits Sigismond, sa femme et ses deux enfants. « Mais la prédiction d'Avitus s'accomplit : Clodomir « fut vaincu et tué, et sa tête, fixée au bout d'une « pique, fut promenée triomphalement dans les rangs « des Burgondes. » (T. II, p. 269.)
Dans ce désordre, les églises, les monastères, les lieux consacrés par des reliques s'élevaient comme des oasis de mansuétude et de pitié, où le faible, le vaincu, l'opprimé, trouvaient un asile, autant du moins que le prêtre et le moine avaient gagné d'ascendant par leur sainteté, et que les pieuses légendes avaient répandu au loin la croyance que le saint punissait sans merci les violateurs. « Une tradition rapportée « par Grégoire de Tours peint le sentiment qui ani- « mait et consolait les populations de la Gaule, quand « elles voyaient leurs redoutables conquérants s'in- « cliner devant la sainteté des religieux de leur race. « On se racontai! que, pendant la marche de l'armée « de Clovis à travers le Poitou à la rencontre d'Alaric, « une bande de Francs avait voulu saccager le mo- « nastère que gouvernait un saint religieux venu « d'Agde en Septimanie, et nommé Maixent; un des « barbares avait déjà l'épée haute pour trancher la
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« tête de l'abbé, lorsque son bras demeura tout à « coup paralysé et ses compagnons restèrent aveuglés « autour de lui. Clovis, averti du miracle, accourut « auprès du moine et lui demanda grâce à genoux « pour les assassins. On montra, pendant plusieurs « siècles, dans l'église du monastère, le lieu où le « vainqueur de Syagrius s'était agenouillé devant un « moine gallo-romain, et avait reconnu une force « plus invincible que toutes les armées romaines ou « barbares. » (T. II, p. 262.)
Semblable au prophète de l'Ancien Testament, qui, dans un texte cité par M. de Montalembert, dit : Loquebar testimonia tua in conspectu requrn, et non co7ifundebar , l'Église ne se troubla point dans cette rude époque, déclarant les témoignages du Seigneur en présence des rois, sans se laisser confondre. C'est une neuve histoire que celle où les armées sont des moines, les héros des saints, les forteresses des couvents, les victoires des conversions. La lutte est longue, l'issue incertaine; et, quand elle se termine, le monastère victorieux élève partout ses pacifiques demeures dans un monde devenu à la fois féodal et chrétien.
ïlïe — Les moines et la nature.
Je prends ce titre à M. de Montalembert, et c'est un des chapitres de son livre où la richesse de son style s'est le plus épandue, mariant au charme pénétrant des lieux agrestes l'émotion religieuse et la voix
de la prière. Ce qu'il a senti, ce qu'il a voulu, il le dit en ces lignes : « Entre la sombre et sauvage nature « de l'Europe, passée des serres de Rome à celles des « barbares, et l'infatigable activité des solitaires et des « communautés religieuses, il y avait moins encore « une lutte laborieuse qu'une sorte d'alliance intime « et instinctive dont le vif et poétique reflet anime « plus d'une page des annales monastiques. Rien n'est « plus attrayant que cette sympathie morale et maté- « rielle entre la vie religieuse et la vie de la nature. « Pour celui qui pourrait y dévouer assez de loisir et « d'attention, il y aurait là de quoi remplir d'études c< charmantes toute une vie. » (T. II, p. 333.)
Le sentiment de la nature n'a jamais été absent de l'âme humaine; et, mère ou marâtre, ses bontés et ses inclémences, ses beautés et ses horreurs ont été l'éternel entretien de l'humanité. Mais les âges en se déroulant, l'esprit en s'agrandissant, le cœur en se purifiant ont donné à ce sentiment primitif des expressions qui ont aussi leur développement et leur gradation. Une des formes primordiales se montre dans le récit poétique ou légendaire ; l'impression qu'a faite le site ou touchant ou majestueux ou terrible est tissue dans la narration et ne s'en détache pas ; mais celui pour qui les pages antiques ne sont pas lettre morte, n'a pas de peine à trouver son plaisir dans ce qui fut le plaisir d'un autre temps ; il chemine côte à côte avec les anciens hommes dans leur ancien monde; et c'est là, en des études charmantes, ce pèlerinage que M. de Montalembert a fait et qu'il recommande. Flumina amern sylvasque inglorius, a dit le poète,
donnant sa gloire pour la forêt, pour le fleuve et la vallée. Flumina amem sylvasque, a dit le moine, donnant le monde et ses plaisirs pour la solitude et la pénitence.
Les temps marchèrent, un changement vint sur l'esprit de l'homme, et le sentiment de la nature prit une autre forme. Ces impressions obscures qu'il incorporait dans les mythologies, dans les légendes et les poésies primitives, ces beautés qu'il tentait de reproduire par le vers ou le pinceau, il commença d'en pénétrer le caractère et de porter plus haut et plus loin l'idéal de ses aspirations. Les verdoyantes forêts, l'azur des mers, les monts sourcilleux, les fleuves qui à gros bouillons en descendent les pentes, qu'est-ce, sinon la décoration de sa planète? Sa planète, un esquif lancé dans le ciel? Le ciel, l'immensité de l'espace où sont perdus comme des grains de poussière les soleils et leur suite de planètes et de satellites? Pour s'élever dans ces sublimes et sereines régions, il avait fallu des ailes puissantes qui n'en craignissent pas les lointains chemins. Quand, redescendant sur la terre, il se fut reposé de son long voyage et réchauffé aux rayons de son soleil, il connut que ses admirations et ses terreurs provenaient des profondeurs de l'abîme sur lequel flottent toutes les existences et toutes les durées ; et, sortant de la croyance que rien eût été fait pour le plaisir de ses yeux, il sentit que le plaisir de ses yeux remonte à 1 infini des choses, devenu l'assidue contemplation de tout ce qui, dans l'homme moderne, pense, médite ou chante.
La Fontaine a une fable admirable (le Berger et le Boi) où il amis sous forme de récit ce qu'il ressentait de plus vif pour les douceurs de la retraite et le charme des vergers et des bois. Et comme il faut toujours que, dans un morceau tout plein de beautés, il y ait un trait qui en soit le point particulièrement lumineux, c'est dans ce vers pénétrant que l'étincelle éclate :
Louange du désert et de la pauvreté.
Ce vers, né dans un temps qui avait peu d'adoration pour la nature, mais dans une âme qui en avait beaucoup, n'a point de date, et je l'applique à ces anciens solitaires qui faisaient du désert et de la pauvreté le sujet d'une éternelle louange. « C'était surtout « au désert, dit M. de Montalembert en parlant de la « Thébaïde, qu'éclatait leur triomphe et que le monde « à peine chrétien reconnaissait en eux les envoyés « du ciel et les vainqueurs de la chair. Lorsque, vers « le soir, à l'heure de none, après une journée étouf- « faute, tous les travaux s'interrompaient et que, du « milieu des sables, du fond des cavernes, des hypo- « gées, des temples païens dépeuplés de leurs idoles (( et de tous ces vastes tombeaux d'un peuple mort, « le cri d'un peuple vivant montait au ciel ; lorsque « partout et tout à coup l'air retentissait des hymnes, ce des prières, des chants pieux et graves, tendres et k joyeux, de ces champions de l'âme, de ces conquece rants du désert, célébrant dans la langue de David « les louanges du Dieu vivant, les actions de grâce de « l'âme affranchie, les hommages de la nature vaince eue, alors le voyageur, le pèlerin, le nouveau chré-
« tien surtout s'arrêtait éperdu; et, ravi aux sons de « ce concert sublime, il s'écriait : Voilà donc le parace dis. » (T. I, p. 78.)
C'est dans les replis des annales monastiques, dans les récits et les légendes qu'il faut chercher l'intimité de la vie claustrale avec les forêts et les champs. Au moment où la race de Mérovée prend définitivement possession du pays, et où les leudes germains tiennent leur part de territoire, tandis qu'une autre part est dans les mains de ce qui reste de seigneurs gallo-romains, et que le peuple des villes et des campagnes est agité misérablement dans le conflit des forces non encore organisées, la face de la Gaule avait bien changé de ce qu'elle était sous le gouvernement impérial. Des villes détruites n'avaient pas été reconstruites; des demeures rurales connues sous le nom de villa avaient disparu ; des campagnes saccagées n'avaient pas été remises en culture. La nature, reprenant paisiblement ses droits, recouvrit d'une puissante végétation les espaces abandonnés. Les ruines des cités et des villa furent cachées sous la nouvelle forêt; et la période de dévastation fut assez longue pour que les futaies devinssent hautes et les arbres séculaires. Le sol cultivé fut beaucoup amoindri, le sol inculte fut beaucoup agrandi. La dévastation sur le territoire bâti et cultivé n'avait pas été moindre que la dévastation dans les lettres, les sciences et les arts.
Pline l'Ancien, qui avait écrit une histoire des guerres germaniques et qui ne se faisait pas la même illusion que Tacite sur l'infériorité de la vie barbare, a une description merveilleuse de la forêt Hercynienne
et de ses ombrages plus vieux peut-être que l'arrivée des Germains en Germanie. On peut reporter beaucoup de traits de cette description dans la Gaule des cinquième et sixième siècles, dont M. de Montalembert a tracé un tableau fidèle en écrivant ces lignes : « ïl « faut se figurer la Gaule entière et toutes les contrées ce voisines, toute la France actuelle, la Suisse, la Belce gique et les deux rives du Rhin, c'est-à-dire les « contrées les plus riches et les plus populeuses de « l'Europe moderne, couvertes de ces forêts comme « on en voit à peine encore en Amérique, et comme « il n'en reste plus le moindre vestige dans l'ancien « monde. Il faut se représenter ces masses de bois, ce sombres, impénétrables, couvrant monts et vallées, c< les hauts plateaux comme les fonds marécageux ; « descendant jusqu'au bord des grands fleuves et de « la mer même ; creusées çà et là par les cours d'eau « qui se frayaient avec peine un chemin à travers les « racines et les troncs renversés; sans cesse entre- « coupées par des marais et des tourbières où s'en- « gloutissaient les bêtes et les hommes assez mal « avisés pour s'y risquer ; peuplées enfin par d'in- « nombrables bêtes fauves dont la férocité n'était « guère habituée à reculer devant l'homme, et dont « plusieurs espèces ont depuis presque complètement « disparu de nos contrées. » (T. II, p. 338.)
Les Latins avaient un beau mot pour exprimer la sensation causée par l'ombre, le silence, le froid et la majesté des forêts; c'était horror, sorte de frissonnement qui n'était ni sans crainte, ni sans respect, ni sans plaisir. Cette horreur était ce qui attirait les
moines; ils s'y enfonçaient à la recherche de quelque retraite profonde et solitaire. Ici, il fallait se glisser, en déchirant ses vêtements, à travers des sentiers tellement tortueux et étroits, tellement hérissés d'épines que les pieds pouvaient à peine s'y porter l'un après l'autre. Là, on rampait sous des branches entrelacées pour découvrir quelque étroite et sombre caverne obstruée par les pierres et les ronces. Si un antre leur offre un abri, ils s'y logent ; s'il faut creuser une cellule dans le roc, ils la creusent; si aucune demeure naturelle ne se présente, ils dressent une hutte de branchages et de roseaux ; ou bien encore, rencontrant au fond des bois les débris d'anciens édifices, ils les transforment en cellules et en chapelles au moyen de quelques rameaux fixés à un pan de mur ruiné, et là, perdus dans la solitude, où ne s'entendait plus d'autre bruit que le frémissement de la grande forêt, où ne se voyait plus d'autre mouvement que le balancement des arbres gigantesques, les moines associaient à ce murmure de la nature le religieux murmure de la prière.
Bientôt d'autres moines arrivaient; des gens de diverses conditions venaient chercher des secours spirituels ou même matériels, auprès des demeures hospitalières. Le roi ou le seigneur, touché de dévotion, accordait de vastes concessions dans ces espaces qui ne servaient qu'à la chasse; et le monastère, s'élevant au milieu de la forêt, îa faisait reculer tout autour pour en changer le sol en cultures productives. Ainsi se formaient de grandes clairières ; ainsi le défrichement s'étendait ; ainsi des populations se grou-
paient, et des édifices religieux, remplaçant la hutte .primitive, abritaient sous leur toit l'école, la bibliothèque, les instruments d'instruction aussi bien que la charrue, les engins aratoires et le produit des champs. Et désormais, les moines, louant le Seigneur qui bénissait leurs travaux, se réjouissaient au milieu d'une nature qu'ils avaient rendue féconde et bienfaisante.
En suivant, dans tout l'Occident, les fondations des couvents, M. de Montalembert arrive sur les côtes espagnoles, et de là, atteignant par la pensée la lointaine Amérique et les parties inexplorées de l'Afrique, il s'écrie : « Les grandes vagues de l'Océan, en accourt rant des rives de l'autre hémisphère, de la moitié « du monde encore inconnue des chrétiens, rencon- « trent au haut des falaises de la péninsule Ibérienne « le regard et la prière des moines. Ils y attendront « de pied ferme l'invasion mahométane ; ils la traveru seront et lui survivront; ils y conserveront le dépôt « de la foi et de la vertu chrétienne, pour les jours « incomparables où, de ces plages affranchies par un ce infatigable héroïsme, l'Espagne et le Portugal pren- « dront leur invincible élan pour découvrir un nou- « veau monde et planter la croix en Afrique, en Asie « et en Amérique. » (T. II, p. 226.)
Je ne puis, je l'avoue, m'associer à cette exclamation de triomphe ; ce qui m'arrête, c'est le spectacle navrant que vont présenter Haïti, le Pérou, le Mexique, quand une fois ces bords auront été atteints par les Européens, cruels porteurs de christianisme et de civilisation. Il me paraît que rien n'excuse ni les
cruautés d'Amérique, ni les abominations de la traite africaine et de l'esclavage rétabli. Ce sont deux grands crimes du seizième siècle. Non que je pense que l'expansion européenne ait dû ou pu s'arrêter sur le seuil de ces vastes contrées. Mais si une soif infernale d'or et d'argent n'avait pas aveuglé les hommes d'État, si la farouche passion des conversions n'avait pas fermé le cœur des prêtres et des moines, il aurait été possible d'épargner bien des souffrances à ce nouveau monde et d'en conserver de précieux restes. Ce n'était point ici le cas de la redoutable barbarie germanique, toujours attaquante quand elle n'était pas attaquée ; l'Europe n'avait rien à craindre ni des faibles peuplades dispersées sur ce grand continent, ni même des empires du Pérou et du Mexique. Ces empires, une politique juste et humaine les aurait transformés, non détruits ; mais, au seizième siècle, il n'y avait ni justice, ni humanité dans la politique, ni ménagement dans la religion pour la conversion des idolâtres, ni punition dans l'opinion pour ces grands méfaits.
La nature, laissée à elle-même, peuple de bois les lieux d'où l'homme s'est retiré, puis elle peuple ces bois de bêtes de toute espèce, nourrissant les unes d'herbes et de fruits pour que les autres vivent de proie et de chair. Parmi les habitants de ces solitudes, le moine arrivait, non en turbulent chasseur qui ébranle la forêt de ses pas et de ses cris, mais en compagnon qui vient prendre sa part des lieux écartés et des ombrages sombres. Les annales monastiques sont pleines de l'intimité qui s'établissait entre les bêtes et les moines, commensaux de la même forêt. Karileff
était un noble Arverne qui s'était réfugié avec deux compagnons dans une clairière fertile des bois du Maine. Tout en cultivant ce coin de terre inconnu, il y vivait dans la société de toutes sortes d'animaux, et, entre autres, d'un buffle sauvage, dont l'espèce était déjà rare dans cette contrée, et qu'il avait réussi à apprivoiser complètement. C'était un plaisir, dit la légende, de voir le vénérable vieillard debout à côté de ce monstre, occupé à le caresser en le frottant doucement entre les cornes ou le long de ses énormes fanons et des plis de chair de sa robuste encolure ; après quoi, la bête reconnaissante, mais fidèle à son instinct, regagnait au galop les profondeurs de la forêt. (T. II, p. 360.)
Il est certain que, partout où l'homme placé au milieu d'animaux sauvages se garde de leur faire du mal et se plaît à leur faire du bien, ils deviennent familiers, reconnaissant ses pas et sa voix, et sont même disposés, dans leurs souffrances et leurs détresses, à recourir à lui. Une biche poursuivie par des veneurs et déjà presque forcée se jeta dans les plis de la tunique d'un solitaire ; il la sauva, la ramena avec lui au monastère, et l'histoire raconte que le moine et la bête s'aimèrent tendrement. La biche le suivait partout, se couchait sur le pied de son lit, ne cessait de bêler quand il s'absentait. Il la fit plus d'une fois reconduire dans les bois; mais toujours elle savait retrouver le chemin de la cellule ou la trace des pas de son libérateur ; un jour enfin elle fut tuée par un jeune homme qui n'aimait pas les moines. (T. II, p. 122.) Il y a quelques années à peine, dans la forêt de Saint-
Germain, un cerf s'était habitué à venir dans un petit village où il était bien accueilli. Les gardes reçurent l'ordre de le chasser et de le tuer ; une foule de villageois considérait le spectacle de cette chasse. La pauvre bête , poursuivie à outrance , vint plus d'une fois au milieu d'eux pour essayer de s'y cacher et d'en obtenir aide et protection.
La légende ne s'arrête pas là; et, au delà de cet empire naturel que l'homme prend sur les animaux par de bons soins , elle se complaît à raconter un empire surnaturel que les moines conquéraient. Des loups poursuivaient une biche ; un solitaire, témoin de l'angoisse de la bête qui allait devenir leur proie,, pleura de pitié, puis se mit à crier aux loups : «Bour- « reaux enragés, rentrez dans vos tanières, et laissez « là cette pauvre petite bête; le Seigneur veut arra- « cher cette proie à vos gueules ensanglantées.» Les loups s'arrêtèrent à sa voix et rebroussèrent chemin. (T. II, p. 370.) Saint Martin, visitant son diocèse et marchant sur les bords de la Loire, survi d'une foule nombreuse, y aperçut des plongeons qui poursuivaient et avalaient le poisson. « Voilà, dit-il, voilà « l'image du démon : voilà comme il tend ses pièges « aux imprudents, comment il les dévore et corn- « ment il n'est jamais rassasié. » Et aussitôt il ordonne à ces oiseaux de quitter les eaux où ils nageaient et d'aller demeurer désormais au désert. A sa voix, dit Sulpice Sévère, auteur de la Vie de Saint Martin, et à la grande admiration de la multitude, les oiseaux, pour lui obéir, sortirent du fleuve et gagnèrent en troupe les coteaux et les forêts voisin es. (T. II, p. 379.)
La légende abonde en pareils récits, et elle attribue ce pouvoir surnaturel sur les animaux à l'innocence qui, reconquise par les saints moines, leur donnait sur la nature vivante la même autorité qu'Adam eut dans le paradis terrestre.
Ceci a suscité de la part de M. de Montalembert des explications, et il a dit : « La dignité de l'histoire n'a rien à perdre en s'arrêtant à ces récits et aux pieuses croyances qu'ils entretenaient. Écrite par un chrétien et pour des chrétiens, l'histoire se mentirait à elle-même si elle affectait de nier ou d'ignorer l'intervention surnaturelle de la Providence dans la vie des saints choisis par Dieu pour guider, pour consoler, pour édifier les peuples fidèles, pour les élever par leur exemple au-dessus des liens et des besoins de la vie terrestre. Sans doute, la fable s'est quelquefois mêlée à la vérité ; l'imagination s'est alliée à la tradition authentique, pour l'altérer ou la remplacer ; il a pu même arriver que de coupables supercheries aient abusé de la foi et de la piété de nos ancêtres. Mais aussi, justice en a été faite par la critique jalouse et savante de ces grands maîtres de la science historique que les ordres religieux ont fournis au monde, bien avant que les dédains systématiques et les théories aventureuses de nos docteurs contemporains eussent profité de quelques inexactitudes et de quelques exagérations, pour reléguer toute la tradition catholique au rang des mythologies semi-historiques et semi-poétiques, qui précèdent toutes les civilisations incomplètes. » (T. II, p. 371.)
La légende n'ôte rien à la dignité de l'histoire, cela est certain; et même, à qui sait l'apprécier, elle en est une partie accessoire sans doute, mais importante. Sans elle, l'historien ne peut représenter ni l'aspect moral, ni les conceptions, ni les croyances, ni l'idéal d'une époque antique ; à la condition toutefois qu'il la prendra non pour une histoire réelle, mais pour une histoire fictive, qui se rapporte aux sentiments et aux idées, non aux faits. Au contraire celui qui y voit des incidents véritables et ayant eu leur place dans le cours des événements, admet que le miracle s'est passé, non pas subjectivement dans l'imagination des hommes, mais objectivement dans la réalité des choses, et a produit quelque effet matériel, comme le gain d'une bataille, la punition d'un crime, l'écartement d'un obstacle, l'arrêt d'un mouvement, l'apparition d'êtres divins et tout ce qui est raconté dans les anciennes annales.
M. de Montalembert, avec toutes les réserves d'une critique éclairée, a pu, sans difficulté, rapporter, sur la foi de saint Grégoire, un miracle opéré par saint Benoît : « Un jour, comme il était sorti avec les frères « pour travailler aux champs, un paysan vint au mo- « nastère, outré de douleur, portant entre les bras le « corps de son fils mort, etdemandantle père Benoît. « Comme on lui dit qu'il était aux champs avec les « frères, il jeta le corps de son fils devant la porte, « et, dans le transport de sa douleur, il courut à toutes « jambes chercher le saint. Il le rencontra qui revc- « nait du travail, et, dès qu'il l'eut aperçu, il se mit « à crier : Rendez-moi mon fils ! Benoît s'arrête, et
« lui dit : Est-ce moi qui vous l'ai enlevé? Le paysan « reprit : Il est mort, venez le ressusciter. Benoît fut « affligé de ces paroles et dit : Retirez-vous, ce n'est « pas notre affaire, cela appartient aux saints apôtres. « Que venez-vous nous imposer un fardeau insup- « portable? Mais le père insistait toujours et jurait, « dans sa douleur passionnée, qu'il ne s'en irait pas « avant que le saint n'eût ressuscité son fils. L'abbé « lui demanda où était son fils : Voilà, dit-il, voilà son « corps à la porte du monastère. Benoît, y étant arec rivé, se mita genoux, puis se coucha, comme Élie « chez la veuve de Sarepta, sur le corps dé l'enfant, « et, se relevant, étendit les mains au ciel en priant « ainsi: Seigneur, ne regardez pas mes péchés, mais « la foi de cet homme, et rendez à ce corps l'âme que « vous en avez ôtée. A peine eut-il achevé sa prière « que tout le corps de l'enfant trembla à la vue de a tous les assistants. Benoît le prit par la main et le « rendit à son père, plein de vie et de santé. » (T. Il, p. 26.)
Mais, à mon tour, malgré tout mon respect pour saint Grégoire, je rejette son récit, soit que, le tenant de seconde main, il ne puisse le garantir, soit que, le garantissant comme témoin, il ait été trompé par quelque illusion. L'école philosophique à laquelle je me rallie, dit sans hésiter : ou l'enfant n'était pas tout à fait mort, et il est revenu à la vie par le bénéfice de la nature ; ou il était véritablement mort et saint Benoît ne l'a pas ressuscité. Là est le terrain sur lequel se séparent la doctrine des interventions surnaturelles et la doctrine de l'enchaînement des choses. La doc-
trine de l'enchaînement des choses repousse le surnaturel, non comme inintelligible (l'inintelligibilité est une insuffisante mesure de la crédibilité), mais comme n'ayant jamais fait sa preuve, ainsi que font la leur chaque jour devant nous les plus merveilleuses opérations de la nature.
Tite-Live, dans un siècle qui commençait à se lasser de ses dieux, racontant les prodiges consignés dans les annales romaines, va au-devant des objections de son public, en un passage que M. de Montalembert traduit et cite : « Je n'ignore pas que cet esprit vulc( gaire qui ne se soucie pas que les dieux puissent « intervenir aujourd'hui dans nos affaires, s'oppose « en outre à ce que l'on publie les prodiges du passé; a mais, pendant que je raconte les choses d'autrefois, « il me semble que mon cœur prend, lui aussi , des « années, et je sens qu'un respect religieux m'astreint « à reproduire dans mes annales ce que tant d'hommes « très-sages ont cru devoir recueillir pour la posté- « rite. » (T. IF, p. 373.) Ces nobles lignes, qui, au dire de M. de Montalembert, ne seraient désavouées par aucune plume chrétienne, ne le seront par aucune plume philosophique. Tite-Live sent le génie des vieilles traditions ; et, en les écrivant, son cœur prend des années, il recule en arrière, animus fit antiquus. C'est une belle et grave expression; il faut que le cœur devienne ancien parmi les anciennes choses, et la plénitude de l'histoire ne se dévoile qu'à celui qui descend, ainsi disposé, dans le passé. Mais il faut que l'esprit demeure moderne, et n'oublie jamais qu'il n'y a pour lui d'autre foi que la foi scientifique.
Je n'ai jamais mieux senti qu'en lisant M. de Montalembert combien dans les temps mérovingiens il y a une belle histoire, qu'il retrace, à côté de la misérable histoire des annalistes, qu'il leur laisse. Alors, vous chercherez vainement, chez les princes, les vertus royales, les desseins politiques, le souci des sujets, les vues administratives. En dehors des princes, vous chercherez non moins vainement, parmi les vainqueurs ou les vaincus, aucun intérêt pour un état social qui n'est que confusion. Les lettres sont sans culture possible ; entre le latin qui déchoit, le germain qui reste confiné chez les barbares et les langues romanes qui ne sont pas encore nées, il n'y pas place pour une œuvre qui ait beauté et durée. La science gréco-latine décroît sans cesse; tout ce que peut l'époque se borne à en garder les principaux rudiments pour des temps plus propices. Voilà l'histoire des annalistes, j'allais dire la fausse histoire; car, si on ne connaissait que celle-là, on ne saurait prévoir ce qui doit advenir. Mais l'histoire effective, celle qui modifiait les âmes et formait les opinions et les mœurs ; mais les hautes pensées qui mettaient la société sous la direction de l'Église; mais les œuvres qui jetaient un charme dans la légende et qui montraient ce qu'il y avait de grand et de touchant dans une époque délaissée et désolée ; tout cela apparaît dans les pieux récits avec lesquels M. de Montalembert a fait la texture de son livre.
L'histoire a rarement l'occasion de faire intervenir dans ses narrations le charme des lieux solitaires et de la nature. Cette histoire-ci en a le privilège. « Par-
ce tout éclatait, dit M. de Montalembert, au sein de « ces forêts si longtemps inabordables et de ces dé- « serts désormais repeuplés, l'hymne de la joie, de la « reconnaissance et de l'adoration... N'est-on pas « tenté quelquefois détendre l'oreille et d'écouter s'il « ne nous arrivera pas, à travers l'océan des âges, ce quelque faible écho de cette ravissante harmonie? « Certes, jamais il ne s'est élevé de la terre vers le ce ciel concert plus doux que cette symphonie merce veilleuse de tant de voix pieuses et pures, enthou- « siastes et fidèles, sortant toutes à la fois du sein des « clairières et des vieilles futaies, du flanc des ro- « chers, du bord des cascades et des torrents, pour « célébrer leur nouveau bonheur, ainsi que les oiseaux « sous la feuillée ou que nos chers petits enfants, en « leur charmant ramage, quand ils saluent, les uns ce comme les autres, avec la confiante joie de l'inno- « cence, l'aube d'un jour dont ils ne prévoient ni les ce orages ni le déclin. L'Église a connu des jours plus « resplendissants et plus solennels, plus propres à « exciter l'admiration des sages, la ferveur des âmes « pieuses, l'inébranlable confiance de ses enfants; « mais je ne sais si jamais elle a exhalé un charme ce plus intime et plus pur qu'en ce printemps de la vie « monastique. Dans cette Gaule qui avait subi pence dant cinq siècles le joug ignominieux de la Rome <c des Césars, qui depuis avait gémi sous les incc vasions des barbares, où tout respirait encore le « sang, le carnage, l'incendie, on voyait germer parce tout la vertu chrétienne fécondée par l'esprit de ce pénitence et de sacrifice. Partout la foi semblait
ce éclore comme les fleurs après l'hiver, partout la vie « morale renaissait et bourgeonnait comme la verce dure des bois, partout, sous les voûtes séculaires ce des forêts druidiques, se célébraient les fraîches « fiançailles de l'Église avec le peuple franc. » (T. II, p. 405.) C'est par cette page vivante que M. de Montalembert clôt son beau chapitre des moines devant la nature.
IV, — Les moines au moyen âge et après le moyen âge*
Le titre que M. de Montalembcrt a donné à son livre marque la limite où il a entendu se renfermer. L'histoire de saint Bernard y sera comprise, mais le temps de ce grand personnage ne sera pas dépassé. Il est, entre la chute de l'empire romain et l'établissement delà féodalité, un vaste intervalle, que je propose de nommer pré-moyen âge ou avant-moyen âge. Les bornes des époques sont toujours indécises; celle-ci, je l'étends jusqu'aux derniers descendants de Charlemagne , aux premiers bégayements des langues romanes et à l'apparition des premiers grands fiefs. Mais, quelque idée qu'on s'en fasse, il est utile d'avoir un terme la séparant, et de l'antiquité, à laquelle elle n'appartient plus, et du moyen âge, auquel elle n'appartient pas encore. Dans ce pré-moyen âge, les institutions monastiques font de grands progrès et rendent de grands services. Spoliées par Charles Martel, mais bientôt indemnisées au delà de leurs pertes, par
le juste sentiment des besoins de l'époque , elles se consolident et prennent leur place définitive dans l'organisation sociale, qui arrive à son plein. La féodalité se fait partout, et le monastère féodal s'interpose partout. Cette transformation , concordant avec tout l'ordre social, ne diminue rien de la légitime autorité du monastère ; il demeure la pépinière d'hommes pieux, savants, saints, éloquents; et, quand le moine Bernard se fait écouter des rois et des peuples , ce il « faut bien admettre, avec M. de Montalembert , l'as- « cendant que la solitude exerçait sur le siècle ; il faut « bien avouer que le monde subissait l'empire de la « vertu de ceux qui croyaient fuir le monde, et qu'un « simple religieux devenait, au fond de sa cellule, le « centre et le levier du mouvement de son époque. » (T. ï, p. xlv.) C'est un apogée, et, pour M. de Montalembert, ce point culminant a été, dans la durée de l'existence monastique , un terme où il a pu circonscrire son sujet.
Il ne faut pas demander la hâte aux grandes entreprises. Celle-ci, qui comportera sans doute six volumes, en est au deuxième. Je caractériserai ces deux volumes en disant qu'ils montrent historiquement comment le monachisme , qui d'abord fut un besoin de l'âme chrétienne, une fuite du monde, une recherche de la solitude, devint un institut régulier, qui, cessant d'être abandonné aux impulsions individuelles , forma l'intrépide et dévouée milice de l'Église. Ce fut dans Y Orient d'abord que les moines apparurent; j 'entends l'Orient de l'empire romain; car, bien avant cette époque, l'Inde bouddhique avait
ses monastères de religieux mendiants. Ils ne tardèrent pas à descendre dans l'Occident, et ils n'y prospérèrent pas moins. Pourtant ce n'était point encore là un solide établissement. Une discipline manquait; elle se trouva dans la règle de saint Benoît et dans l'ordre des bénédictins. Tantôt groupant les récits autour des grands personnages , saint Jérôme, saint Benoît, saint Grégoire et saint Colomban ; tantôt représentant le moine en présence des princes barbares et de leurs leudes; tantôt, enfin, le suivant de solitude en solitude et de forêt en forêt, l'historien raconte les combats opiniâtres et les lointaines campagnes d'une armée qui vient attaquer, dans tout l'Occident, les âmes païennes, sauvages, rebelles à la moralité chrétienne, étrangères à la sainteté nouvelle. Rome catholique, qui a pris la place de Rome impériale, a ses légions, qui, après la défaite de celles qui portaient le bouclier et l'épée, entreprennent la périlleuse tâche de vaincre des vainqueurs.
Les deux volumes publiés se terminent par l'histoire de saint Colomban, au sixième siècle. J'ai extrait de longs morceaux, j'ai cité de belles pages. La passion inspiratrice, l'éloquence vive et heureuse, l'habile emploi des textes, le style qui s'accommode tantôt à la force et à l'éclat des grands récits, tantôt à la gracieuse simplicité des plus humbles légendes ; tout cela repose sur une lecture étendue. Dans de pareilles œuvres, l'érudition ne fait pas tout certainement; mais, certainement aussi, sans elle on n'y fait rien. Elle ouvre les documents originaux, et permet à un esprit doué et préparé de s'identifier avec les temps
passés, et de prendre, comme dit Tite-Live , une âme antique , première et fondamentale garantie de toute vraie histoire de l'antiquité. Depuis longtemps un attrait particulier porte M. de Montalembert vers l'étude et la contemplation de la sainteté catholique, et il n'a pas eu de peine à devenir lecteur assidu des vies des saints, à se pénétrer de l'esprit de ces religieux personnages, et à saisir, dans leur connexité, la poésie de l'histoire et la réalité de la légende. Mais, jusque-là, ce n'est qu'une masse brute de textes; il faut choisir et enchâsser , choisir ce qui doit être significatif, enchâsser ce qui doit ressortir. M. de Montalembert a tiré abondamment des documents originaux ce qui signifie et ce qui ressort.
Quand celui qui écrit une histoire la compose avec le secret désir que les choses qu'il raconte n'eussent pas été ou eussent été autrement, on peut être assuré que son œuvre n'aura ni caractère ni réalité ; ce sera, si l'on veut, un bon pamphlet de circonstance. et de guerre; mais le lecteur n'y aura que des connaissances faussées , comme on n'a que des figures faussées dans ces infidèles miroirs dont la surface n'est pas plane. C'est ainsi que les écrivains du dix-huitième siècle, eux qui ne voyaient dans le christianisme qu'une superstition, dans son triomphe qu'un malheur, dans le moyen âge que l'ère de ce funeste triomphe, étaient particulièrement impropres à retracer des grandeurs qu'ils niaient, des bienfaits qu'ils repoussaient, des événements dont l'aboutissement les pénétrait d'une colère philosophique. Tout l'enchaînement historique est brisé : ce qui est effective-
ment un service paraît un desservice ; ce qui est dans le vrai mouvement de la civilisation paraît y contredire ; ce qui vient du passé et va à l'avenir paraît ne tenir ni à l'un ni à l'autre. Mettez, au contraire, dans les mains d'un auteur catholique le sujet des victoires de l'Église sur le paganisme, de la soumission, sous la loi religieuse, des Sicambres , maîtres de l'Occident, et, finalement, de la fondation du pouvoir spirituel au sein du moyen âge ; et, quelque loin que cet auteur suive ses opinions, quelque différend que vous ayez avec lui pour la conception du monde, il n'en est pas moins vrai que l'instruction que vous y puiserez sera de bon aloi ; ses pages seront vivantes ; les œuvres dont il décrit avec émotion l'accomplissement méritaient d'être accomplies; les personnages dont il célèbre les actions sont dignes des suprêmes louanges; et l'histoire, soucieuse de l'ensemble, voit sans difficulté , dans une époque remplie de si hauts faits moraux, la tradition d'un passé qui eut son grand éclat, et le gage d'un avenir qui aura sa part d'efficacité et de gloire.
Cette disposition d'esprit doit être étendue à toutes ses conséquences. Sortons en effet des temps excellemment catholiques, et passons à quelque autre événement religieux, la réforme, par exemple, qui, préparée par des siècles de tentatives hérétiques, finit par arracher une bonne partie de l'Europe à la papauté. S'il s'agit de connaître les causes d'un tel mouvement et les aspirations d'une telle époque, je prêterai particulièrement l'oreille à l'écrivain protestant. Non que je veuille me fier en tout à ses passions,
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à ses préjugés, à ses rancunes, à ses réticences; mais c'est en lui que je trouverai les raisons sociales qui, de la réforme, ont fait un besoin et un succès. ïl sentira ce que sentirent les chefs qui donnèrent le signal, les populations qui le suivirent; et de cette façon la réforme ne semblera plus un effet sans cause, sans passé , sans avenir, un coup de tonnerre inattendu dans un ciel sans nuages. Du côté catholique, pour le fond de l'affaire, pour le nœud de la question, qu'aurai-je à espérer? L'hérésie y étant un crime digne d'être poursuivi par le fer et par le feu, son triomphe est un inexplicable malheur. Le livre célèbre de Bossuet sur les variations des Églises protestantes paraît non une œuvre d'histoire , mais une œuvre de polémique. Dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre, il en appelle à la permission de Dieu. La permission de Dieu, qui est à l'usage de tous les partis, suivant l'heur ou le malheur, est une cause occulte ; et il faut fuir désormais les causes occultes de l'histoire, comme on a fui jadis les causes occultes de la philosophie.
M. de Montalembert a fait précéder son livre d'une importante Introduction, dont quelques considérations dépassent non-seulement le sixième siècle et saint Colomban, mais aussi saint Bernard. Ces considérations m'ont intéressé, et, les suivant pour mon compte et à mon point de vue, je suivrai le monachisme dans le moyen âge et au delà du moyen âge.
« On aura beau faire, dit M. de Montalembert, le « moyen âge est et restera l'âge héroïque de la soc< ciété chrétienne. » (T. I, p. ceux.) Cette belle pa-
rôle, j'en ferais volontiers un axiome, à l'usage surtout de ceux qui, disciples plus ou moins directs de la philosophie du dix-huitième siècle, jugent une époque historique d'après des préventions non historiques. L'histoire, embrassée dans son ensemble, doit beaucoup aux écrivains catholiques de notre temps. Ils ont demandé à l'étude, à l'érudition, à l'éloquence, ce qu'ils n'avaient pu obtenir de la hiérarchie séculière ou ecclésiastique , c'est-à-dire la défense du moyen âge. Chose étrange ! dans le siècle précédent, quoiqu'ils eussent raison historiquement, ils eurent tort politiquement, et perdirent leur cause. Dans notre siècle , la partialité historique cessant d'être une arme, l'impartialité cessant d'être un danger, ils ont diligemment comblé la brèche qu'avait faite l'irruption d'une philosophie négative, et un juste éclat a suivi ce bon service.
M. de Montalembert ajoute : « Le moyen âge a « pour triste condition d'être placé entre deux camps « radicalement ennemis, qui ne s'entendent que pour « le méconnaître. Les uns le haïssent parce qu'ils le « croient ennemi de toute liberté; les autres le van- « tent parce qu'ils y cherchent des arguments et des « exemples propres à justifier la servitude et la proscc trati on universelle qu'ils préconisent. Les uns comme « les autres sont d'accord pour le travestir et l'insulte ter, ceux-ci par leurs invectives comme ceux-là par « leurs éloges. » (T. I, p. ccxl.)
Quiconque interroge l'histoire pour servir des intérêts ou des passions du moment, la défigure. Ou, pour parler d'une façon plus générale, quiconque de-
mande à la science des services de circonstance et non des vérités, se déçoit lui-même et déçoit les autrès. Il faut, dans le domaine scientifique, se dévêtir de toute affection pour ses idées les plus préconçues, pour ses sentiments les plus chers, et se résigner à trouver ce que l'on trouvera. La réalité ne se subordonne pas à nous ; c'est nous qui, le voulant ou ne le voulant pas, nous subordonnons à la réalité. Quand elle est connue, l'obéissance devient lumière et force, lumière dans le dédale des destinées de l'humanité, force dans la lutte contre la nature; et, dans l'ordre du vrai, c'est la suprême récompense de l'esprit humain. L'histoire, arrivée à être une science, ne permet plus qu'on en use comme quand, simple narration de faits sans progression et sans filiation, elle laissait facilement arguer à droite ou à gauche. Prôner le moyen âge pour faire pièce à la liberté moderne, ou le dénigrer pour faire pièce au catholicisme , est désormais chose puérile et qui avortera toujours. Quoi qu'on fasse pour ou contre, le moyen âge, dans l'irrévocable immobilité du passé, ne se prête plus qu'à une seule opération intellectuelle, celle qui a pour but de le comprendre ; c'est-à-dire déterminer comment, l'empire romain tombant, les barbares arrivant, le christianisme prévalant, une société nouvelle s'est formée ; comment cette société nouvelle, se développant par ses propres forces, dans le cours de plusieurs siècles, sous la féconde division du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, sans succomber devant des barbares comme l'ancien monde, et sans rétrograder dans l'œuvre de civilisation comme les Arabes, a eu pour
conséquence l'âge moderne, éclairé par la science , ennobli par l'humanité, troublé par les révolutions.
Au moment où M. de Montalembert compte terminer son Histoire des moines d'Occident, à l'époque de saint Bernard, en plein douzième siècle, le moyen âge repose encore sur ses solides fondements, et l'abbaye est devenue territorialement partie de l'ordre féodal. Sans doute l'œil le plus clairvoyant n'aurait pu, à cette date, découvrir aucun affaiblissement; la règle, la discipline, la fonction, tout demeurait; et les innombrables et puissants monastères du grand ordre de saint Benoît continuaient d'abriter les écoles, les livres et la piété. Cependant cette inévitable incorporation dans la hiérarchie séculière avait diminué le ressort de la milice monastique, sa mobilité et sa force de pénétration et d'accommodation. Du moins c'est ainsi que l'Église sentit la situation « De son sein, à ce moment, sortirent deux nouveaux ordres, les Franciscains et les Dominicains. On ne peut méconnaître l'opportunité de cette création ni le génie religieux des deux fondateurs, saint François d'Assise et saint Dominique. Dante les glorifia comme les véritables princes de leur siècle. «La Providence, dit-il, veillant « sur l'épouse du Christ : »
Due principi ordinô in suo favore Che quinci e quindi le fosser per guida. L' un fu tutto serafico in ardore, L' altro per sapienza in terra fue Di cherubica luce uno splendore.
{Par ad., XI, 55.)
Quand les ordres mendiants, forts de leurs privi-
léges et de leur ardeur, intervinrent dans la société féodale et montrèrent que L'esprit monastique pouvait secouer une sorte d'alanguissement où la condition des choses l'avait laissé glisser, on crut voir l'Église revenir à sa jeunesse primitive. La vénération suivait leurs pas ; ils étaient parmi les plus fermes soutiens de la papauté ; ils prêchaient; ajoutons, ils enseignaient, et prenaient place dans les universités. Enseigner, c'est là le point historique et social qui dut susciter dans l'Église une nouvelle milice; l'université grandissait; la science monastique déclinait. Il fallait regagner al défendre ; les ordres mendiants naquirent.
« Au treizième et au quatorzième siècle, dit M. de « Montalembert, les ordres nouveaux, institués par « saint François, saint Dominique et leurs émules ce maintiennent et propagent partout l'empire de la « foi sur les âmes et sur les institutions sociales ; re- « nouvellent la lutte contre le venin de l'hérésie, con- « tre la corruption des mœurs ; substituent aux croi- « sades l'œuvre de la rédemption des captifs chrétiens ; « enfantent, dans saint Thomas d'Aquin, le prince « des docteurs et des moralistes chrétiens, que la « foi consulte comme le plus fidèle interprète de la « tradition catholique, et en qui la raison reconnaît le « glorieux rival d'Aristote et de Descartes. » (T. I, p. 4 8.) Ce sont là, en effet, les points essentiels de l'histoire des ordres mendiants ; cependant il faut y ajouter un trait important et curieux parmi les signes de l'époque; je veux parler de ce que, malgré l'anachronisme du terme, je ne puis nommer que leur socialisme. Ce socialisme, dans un âge religieux, était
religieux; il s'agissait d'un règne du Saint-Esprit ; sous cette nouvelle phase du christianisme, grâce à l'abolition delà propriété, l'amour et la fraternité devaient régner sur la terre. Ces moines mendiants étaient en contact avec le peuple et ses misères, et l'on peut croire que ce fut parla qu'ils reçurent une impulsion vers des tentatives socialistes et vers des hérésies connexes. Le pouvoir spirituel n'était pas disposé à supporter ni les hérésies dogmatiques ni les perturbations sociales; la papauté fut sévère, et bien des fois, durant le quatorzième siècle, les prisons s'ouvrirent, les bûchers s'allumèrent pour des moines novateurs.
Grâce à la nouvelle efflorescence monastique, et tant que dura l'ardeur qui les animait et la nouveauté, même dangereuse, par laquelle ils étaient poussés, il n'y eut rien de changé dans l'existence du moyen âge, rien que l'écoulement sourd d'une époque qui passait, et l'usure de rouages qui s'énervaient. Je lis dans M. de Montalembert : « Au temps de sa plus « vive splendeur, l'ordre monastique n'a été qu'une « des branches de cette grande société chrétienne « gouvernée par l'Église et la féodalité, qui a ré- « gné successivement dans tous les pays de l'Occi- « dent, depuis saint Grégoire le Grand jusqu'à Jeanne « d'Arc. » (T. I, p. 227.) On ne peut mieux définir le monde occidental pendant la période du moyen âge : une grande société gouvernée par l'Église et la foodalité. Toutefois je ne suis pas disposé à en prolonger la durée jusqu'à Jeanne d'Arc et au quinzième siècle. Je ne sais si cette date est venue sous la plume de M. de Montalembert comme une simple
approximation ; mais je me range à l'opinion de ceux qui reportent à un siècle plus tôt, au quatorzième, la vraie dissolution de l'ordre qui a régi la société catholique depuis la décadence de l'empire carlovingien. Cette opinion a été pleinement confirmée dans mon esprit par le beau Discours que M. Le Clerc a composé sur l'état des lettres au quatorzième siècle , et qui forme le vingt-quatrième volume presque tout entier de Y Histoire littéraire de la France. Les Bénédictins ouvraient chaque siècle par un long morceau qu'ils appelaient Discours; cet exemple a été suivi, dans la commission académique qui continue leurs travaux, d'abord par M. Daunou pour le treizième siècle, puis par M. Le Clerc pour le quatorzième siècle. Bien que M. Le Clerc se soit proposé de retracer dans ses généralités, non le mouvement politique et social de l'époque, mais le mouvement littéraire et scientifique, néanmoins, comme il y a une perpétuelle réaction entre les institutions et les lettres, entre les mœurs et les opinions, son Discours est plein des renseignements les plus importants, les plus positifs, les plus neufs, sur les impulsions qui deviennent prévalentes. La lutte de Philippe le Bel et de Boniface YIII fut un signe et un signal ; le siècle, sans élever par la raison aucune objection contre la foi traditionnelle, en éleva de dangereuses par certaines nécessités mentales qui avaient pris naissance et auxquelles il obéit. En effet, tout son travail fut de créer une société laïque qui eût un domaine intellectuel, politique, social, indépendant de l'Église. Or cette tendance à substituer l'élément laïque à l'élément ecclésiastique est la
négation de la vie même du moyen âge. Une formule de ces temps dira tout dans sa brièveté : la philosophie y était servante de la théologie (ancilla theologiœ). Elle représente l'état normal de la société fondée, à l'issue du pré-moyen âge, par les papes et les barons. Dès que la philosophie (et par philosophie il faut entendre l'ensemble du domaine intellectuel) cesse d'être servante, devient autonome, et érige pour elle-même tout son système de notions, alors s'ouvrent des conséquences incalculables, qui se sont développées dans les âges suivants et qui n'ont pas fini de se développer.
Au philosophe, cette dissolution d'un organisme social présente un spectacle plein d'instruction. Jamais peut-être il n'y eut de dissolution plus spontanée. Le monde catholico-féodal était en pleine prospérité ; depuis longtemps il avait mis hors de cause les invasions musulmanes et les invasions septentrionales ; il reprenait peu à peu l'Espagne, et avait poussé les conversions jusqu'aux régions du Nord les plus reculées. Les écoles étaient florissantes, la grécité rentrait, en contact avec l'Occident par l'intermédiaire des Arabes. Le commerce et l'industrie avaient fait de grands progrès, la navigation était active, et déjà les voyageurs allaient explorer la lointaine Asie. C'est dans cet état, quand toute la prospérité accumulée aussi bien dans le domaine matériel que dans le domaine intellectuel et moral est due au régime catholico-féodal, et quand rien ni au dedans ni au dehors ne semble menaçant, c'est dans cet état, dis-je, que les choses s'ébranlent et que la sûreté est compromise.
Comme, dans un corps sain jusque-là, une maladie survient, ou, plus exactement, comme, dans le corps vivant, la vieillesse produit des altérations naturelles qui interrompent le jeu des organes, de même la vieillesse commençante gêna peu à peu l'exercice des fonctions essentielles dans l'organisme du moyen âge. La langueur augmenta dans le quinzième siècle, et, bientôt après, l'hérésie triompha sans peine des forces qui l'avaient jusqu'alors contenue.
Le quinzième siècle et les temps avoisinant la réforme furent peut-être ceux du plus grand relâchement de l'esprit monastique, « Si je jetais un voile « mensonger sur la corruption des ordres religieux, « dit M. de Montalembert, pendant les derniers temps « de leur existence, comment pourrais-je expliquer, « aux yeux des chrétiens et même des mécréants, « l'arrêt terrible du Tout-Puissant, qui a permis que « ces grandeurs séculaires fussent balayées en un seul « jour, et que les héritiers de tant de saints et de tant « de héros, livrés pieds et poings liés au coup mortel, « aient succombé, presque partout, sans résistance « et sans gloire? » (T. I, p. cl.) A ce moment où le moyen âge touchait à son terme historique, soit que la décadence qui le minait eût atteint plus particulièrement les moines, soit que, simplement, le public fût devenu plus sensible aux abus d'une institution dont le principe commençait à être mis en question, le fait est que jamais l'opinion ne fut aussi sévère contre eux. Les lettrés les prirent pour but de leurs sarcasmes, et, ce qu'il y eut de plus fâcheux, les conteurs populaires, quand ils voulaient représenter l'é-
paisse ignorance et la grossière luxure, jetaient un moine dans leur récit.
Avec pleine raison, avec un sens profond des périodes historiques, M. de Montalembert sépare le moyen âge et l'ancien régime, et proteste contre la confusion que l'ignorance d'une part et de l'autre la politique de l'absolutisme ont introduite entre deux phases de l'histoire, totalement différentes et même hostiles l'une à l'autre. « Croire, dit-il, que les quatorze siècles de notre histoire qui ont précédé la révolution française n'ont été que le développement d'une seule nature d'institutions et d'idées, c'est aller au rebours du droit et des faits. L'ancien régime, par le triomphe de la monarchie absolue dans tous les royaumes du continent européen, avait tué le moyen âge; seulement, au lieu de rejeter et de fouler aux pieds la dépouille de sa victime, il s'en était paré, et il en était encore revêtu quand son tour de succomber arriva. Le temps et l'espace nous manquent pour insister sur cette vérité, qui deviendra de plus en plus évidente, à mesure que les avenues de l'histoire seront déblayées de toutes les erreurs qu'y ont entassées des écrivains superficiels. Mais il importe d'affranchir le vrai moyen âge, dans sa splendeur catholique, de toute solidarité avec la théorie et la pratique de ce vieux despotisme renouvelé du paganisme, qui lutte encore çà et là contre la liberté moderne, et l'on ne saurait trop rappeler cette distinction, en présence de toutes ces fantasmagories historiques qui, après avoir longtemps assimilé les rois du
« moyen âge aux monarques modernes, en nous « donnant Mérovée etDagobertpourdes princes à la « façon de Louis XIV ou de Louis XY, ont fait tout à « coup volte-face, et prétendent nous faire regarder « Louis XIV et Philippe V comme les représentants « naturels et légitimes de saint Louis et de saint Ferce dinand. L'étude attentive des faits et des institu- « tions apprendra à tout observateur sincère qu'il y « a encore moins de différence entre Tordre de choses « détruit en 1789 et la société moderne, qu'entre la « chrétienté du moyen âge et l'ancien régime. » (T. I, p. ccxix.)
Telles sont les paroles de M. de Montalembert, justes et piquantes. Pour moi, si j'avais à esquisser une appréciation de l'ancien régime, je le comparerais volontiers à l'empire romain; cela, comprenant les analogies et les différences, en dirait tout le mal et tout le bien que je pense. Des deux côtés , le pouvoir s'est fortement concentré, après le régime fractionnaire, dans l'un, des républiques antiques, dans l'autre, de la féodalité. La mission historique de l'un était de procurer l'avènement du christianisme qui se formait, en dehors de lui, au sein de la société ; il le persécuta d'abord , plus d'une fois et non sans cruauté ; mais il finit par reconnaître la force du nouveau principe et par mettre l'autorité impériale au service de l'Église militante et convertissante. La mission historique de l'autre était de procurer l'avénement des sciences et de l'ère scientifique qui se préparait; les gouvernements, échappant, sauf l'Espagne, au malheur de combattre et d'étouiïer cet élément
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essentiel de la civilisation moderne, ne tardèrent pas à rivaliser à qui le protégerait et l'encouragerait davantage. L'empire fut inhabile à se défendre contre les barbares, qui le renversèrent. L'ancien régime laissa grossir et crever sur sa tête les orages révolutionnaires, et il fut emporté dans la tourmente. En cette comparaison je fais entrer les choses seulement, et non pas les personnes. Parmi les princes de l'ancien régime on en trouvera de bien vicieux, mais on ne trouvera rien, parmi eux, qui puisse se comparer aux abominations impériales de Rome, d'abord parce qu'ils ne furent jamais aussi absolus que les empereurs, puis et surtout parce qu'un niveau de moralité bien plus élevé s'opposait aux extrêmes excès. Un ordre social quelconque a deux tâches à remplir : faire que la civilisation se transmette en s'accroissant, et empêcher que les perturbations qui accompagnent les passages d'un ordre à l'autre ne dégénèrent en catastrophes désordonnées et voisines de la dissolution. L'empire n'accomplit que la moitié de cette tâche ; il a laissé arriver les barbares ; l'ancien régime laissa arriver les révolutions, mais les révolutions ne sont pas les barbares.
Au début même de l'ancien régime, quand l'hérésie et le schisme eurent déchiré l'unité catholique, beaucoup de dangers assaillaient l'Église. La milice monastique avait perdu grandement de son crédit; l'infériorité commençante qui, au treizième siècle, avait commandé la création des ordres mendiants, était devenue infériorité confirmée devant les lettrés de la réforme et même de la catholicité. Mais le même
besoin des temps, qui avait suscité saint François d'Assise et saint Dominique, suscita l'âme catholique d'Ignace de Loyola ; et le grand et célèbre ordre des jésuites, arrivant au secours d'ordres ou lassés ou mis hors de combat, entra dans les luttes diverses qui s'apprêtaient. L'immense activité des jésuites se porta de tous côtés : la prédication, la direction, l'enseignement, la morale, la conversion des infidèles. De tout cela, je ne signalerai qu'un point qui, selon moi, est le point essentiel de leur office, celui par lequel ils remirent la milice ecclésiastique au niveau de la milice laïque; ce fut de joindre à la piété et à la sainteté les sciences, qui commençaient à rendre le monde moderne si fort d'une nouvelle puissance. Donc ce qui avait été fait avec les ordres mendiants fut fait avec les jésuites, seulement sur une autre échelle et dans une autre direction, qui étaient données par l'état des esprits et le niveau des connaissances. L'Église disputa par les jésuites les sciences à la société laïque et aux gouvernements. Ainsi se passa l'ancien régime.
Mais peu de durée était accordée par l'avenir à cette situation transitoire. L'autorité séculière devint l'ennemie des jésuites et obtint de la papauté leur suppression. L'opinion se tourna de rechef contre les ordres religieux et mit en discrédit la vie monastique. La révolution française éclata, dispersa les hommes, dévasta les lieux. Les ondulations de ce grand événement sont allées se faire sentir en Espagne, en Portugal, en Italie, et battre les établissements monastiques de ces pays longtemps préservés.
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C'est contre l'esprit qui causa tant de ruines que M. de Montalembert a écrit cette page éloquente et passionnée : « On peut affirmer sans crainte que la « société moderne n'a rien gagné, ni moralement, <( ni matériellement, à la destruction sauvage, radi- <( cale, universelle, des institutions monastiques. La « culture intellectuelle y a-t-elle gagné davantage? « Qu'on aille demander où en est le goût des lettres « et de l'étude, la recherche du beau et du vrai, la « science pure et droite, la vraie lumière de l'esprit, « dans les sites qu'occupaient naguère les moines, « là où ils avaient porté les premiers le flambeau de « l'étude et du savoir, au sein des campagnes, au « fond des bois, au sommet des montagnes, et même « dans tant de villes qui leur devaient tout ce qu'elles « ont jamais connu de vie littéraire et scientifique. « Que reste-t-il de tant de palais élevés dans le sice lence et dans la solitude aux produits de l'art, aux « progrès et aux plaisirs de l'esprit, au travail désin- « téressé ? Quelques pans de murs crevassés, habités « par les hiboux et les rats ; des restes informes, des « tas de pierres et des flaques d'eau. Partout I'aban- « don, la saleté ou le désordre. Plus de retraites stu- « dieuses, plus de vastes galeries pleines de collecte tions diverses, plus de tableaux, plus de vitraux, « plus d'orgues , plus de chants , plus de biblio- « thèques surtout ! pas plus de livres que de prières « et d'aumônes ! » (Tome Ier, p. ccxvui.)
Je l'ai déjà dit ailleurs, je ne suis pas moins touché que M. de Montalembert des violences et des saccagements. Moins de vandalisme et plus de ménage-
ments aurait rendu service à tout le monde. Mais, après de justes regrets accordés à la dévastation de nobles monuments et à la dispersion d'hommes pieux, je demeure dans l'opinion de ceux qui pensent que, biens et maux compensés, la société des hommes est progressivement devenue plus humaine. Pour moi, ce mot renferme tout ce qu'il y a de bon et de beau dans son développement.
Aujourd'hui la face des temps a changé ; les ordres monastiques ont reparu de toutes parts comme milice de l'Église. La situation ne les frappe d'aucune défaveur; ils ont la plénitude de leur action, et ce qu'ils peuvent, on le voit et on le verra. Ainsi comparaissent les deux extrémités de l'histoire monastique. Si on les rapproche, si on les compare, on éclairera par opposition l'une et l'autre époque , et on portera mieux le jugement. Une grave interversion est survenue et caractérise les situations. Dans l'époque actuelle , l'ordre monastique, qui veut devenir l'instituteur de la société laïque, non-seulement par la sainteté, mais aussi par les lumières, union qui est indispensable, doit demander à cette même société laïque les lumières; c'est elle qui les a, qui les fait, qui les donne, sans compter que par la tolérance elle est devenue moralement supérieure à la société théologique. Dans l'époque primitive, l'ordre monastique, joignant la sainteté et les lumières, les dispensait à la société et en recevait reconnaissance, révérence et entretien.
Ce ne fut jamais plus vrai qu'à l'époque qui remplit les deux premiers volumes de M. de Montalem-
bert, et où la grande tâche de convertir, d'instruire, de moraliser les Germains échut à l'Église et à sa milice ; époque mémorable dont il a retracé le côté héroïque en peignant les moines devant les barbares ; le côté poétique et gracieux en peignant les moines devant la nature; le côté fécond en appelant, par une heureuse et brillante expression, la conjonction de l'esprit chrétien et de l'esprit barbare les fraîches fiançailles de l'Église avec le peuple germain.
ni
LE POLYPTYQUE SE L'ABBÉ IBMINON.
Sommaire ! . — Le polyptyque d'Irminon nous place au Commencement du neuvième siècle, à un moment où les Germains ne sont pas eacore complètement fondus au sein des populations romanes, et où le pouvoir suprême est tenu par un chef germain, non par un chef indigène. C'est un tableau du mélange confus des races et des conditions qu'avait produit l'invasion germanique, et d'où devaient sortir les nations modernes. L'opinion est généralement accréditée que l'invasion germanique fut salutaire et rajeunit le vieil empire en décadence et épuisé. Je la regarde comme un préjugé. Phvsiologiquement et en vertu de la loi d'hérédité, les Germains jetaient dans le milieu civilisé où la force les avait introduits, des instincts plus sauvages et des intelligences plus obtuses, de sorte que leur mélange tendit à faire baisser le niveau. Historiquement, leur apport, uniquement composé de la mythologie d'Odin, d'une industrie grossière et de chants barbares, qu'était-il à côté de l'apport des nations romanes, qui avaient avec elles le christianisme, les lettres et les sciences, les arts et l'industrie de la Grèce et de Rome? Pourtant, quand tout cela se fut fondu ensemble, il en naquit un régime social organisé, au spirituel, en une Église qui, par son clergé et par ses moines, donnait à tous l'enseignement de la religion, de la morale et de la science, et, au temporel, en une féodalité qui reposait sur le servage. Dans cette transformation
1, Polyptyque de l'abbé Irminon , ou dénombrement des manses, des serfs et des revenus de V abbaye de Saint-Germain-des-Prés sous le règne de Charlemagne; publié d'après le manuscrit de la bibliothèque du roi avec des prolégomènes , pour servir à l'histoire de la condition des personnes et des terres, depuis les invasions des barbares jusqu'à l'institution des communes, par M. Guérard, membre de l'Institut. Paris, 1834. — National, 20 décembre 1847, janvier 1848, et 7 lévrier,
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l'esclavage antique avait disparu. C'était beaucoup; ce ne fut pas tout. Ce régime, tout imprégné des traditions romaines et tout désireux de renouer celles qu'il avait perdues, comportait un certain développement de lumières, de richesses, de civilisation; il y tendit. En y tendant, il fit éclater, si je puis parler ainsi, la coque qui le contenait, et les communes affranchies prirent leur rang ; de sorte que, pour la première fois dans le monde, on vit commencer la vraie liberté des classes populaires, celle qui n'a pas d'esclaves au-dessous d'elle.