I. ■ — De l'invasion germanique
Le terme de Polyptyque et le nom d'Irminon se présentent pour la première fois à la plupart des lecteurs, car ils appartiennent l'un et l'autre à l'érudition. Un polyptyque, mot d'où est dérivé le mot vulgaire de pouillé, était un registre contenant la description des possessions territoriales avec leur division, leur population et leurs revenus. Irminon fut abbé de Saint-Germain-des-Prés, et personnage assez considérable pour avoir signé au testament de Chaiiemagne en l'an 811.
« Le polyptyque, dit M. Guérard, dont l'abbé Irminon est l'auteur, constate les noms et l'étendue des domaines de l'Abbaye de Saint-Germain-des- Prés, la contenance et la nature des différents fonds qui les composent; et, en général, la culture, les produits, la condition et l'administration des terres, sous les règnes de Chaiiemagne et de Louis son fils et son successeur. Il nous révèle le sort des colons et des serfs, en nous introduisant dans leurs cabanes ou en nous transportant au milieu d'eux dans leurs travaux des champs. Il nous dit combien de personnes composent une famille, comment elles se nomment, à quelle classe elles appartiennent; il nous informe des
tenures qu'elles occupent, des redevances et des services qui sont à leur charge, et nous met en état d'apprécier l'aisance de chaque ménage, la fortune et le sort de chaque individu. D'un autre côté, les mesures agraires et celles de capacité sont données ; le prix de l'argent et celui des choses nécessaires à la vie sont évalués; la topographie ancienne de plusieurs pays de la France est éclaircie; enfin, les renseignements qui sont mis à notre disposition, combinés avec ceux qui se rapportent à notre état actuel, peuvent fournir les bases de la statistique comparée d'un même pays, à plus de mille ans d'intervalle et à deux époques opposées de barbarie et de civilisation. Le temps seul a pu rendre littéraire un monument qui ne doit son origine qu'au seul esprit d'ordre et d'économie domestique, et au besoin de fixer d'une manière définitive les droits d'une riche abbaye et les obligations de ses nombreux tenanciers. » (T. I, pag. 25.)
Si le chef gaulois qui, à la tête de la petite cité des Parisiens, défendit vaillamment son indépendance et livra à Labienus un combat désespéré sur les bords de la Seine, fut revenu dans sa ville natale au moment où le César Julien y tenait sa cour en un palais brillant de tout le luxe romain , certes les changements survenus lui auraient paru extraordinaires, et il n'aurait plus rien reconnu, pas même sa langue , que le latin expulsait de jour en jour. D'autre part, si quelque Gaulois favori de Julien eût visité sous l'empire de Charlemagne les lieux si chéris de son maître, de nouveau tout lui aurait paru changé : monuments,
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société, langue même, car, de jour en jour, le latin faisait place à l'idiome qui devait être le français. Huit cents ans avaient suffi pour amener cette double conversion des choses; et deux fois la Gaule avait été modifiée de fond en comble par le contre-coup d'événements et de faits qui s'étaient passés bien loin d'elle. L'invasion romaine lui avail apporté la civilisation et l'avait rapidement entraînée dans une voie nouvelle, à tel point que, peu de temps après la conquête, quand les Germains et les Bataves, un moment victorieux, voulurent faire entrer les Gaulois dans leurs projets, les cités delà Gaule, consultées, répondirent qu'elles courraient la fortune de l'empire, De même que la culture grecque et l'organisation romaine étaient venues de loin la saisir, de même elle fut saisie et profondément transformée par le christianisme né, dans un coin de l'Asie, du concours des idées juives et des idées grecques, et par l'invasion que préparait dans les forêts du Nord l'esprit déprédateur et aventureux des peuplades germaniques.
Il n'est sans doute personne qui, en lisant les commencements de l'histoire de France, telle que d'ordinaire elle est présentée, n'ait été saisi d'un mortel ennui. Ces princes barbares qui se partagent leurs États comme une propriété particulière, ces guerres qui ne sont que des courses de pillage, ces assassinats perpétuels, tout ce mouvement sans but et sans raison dégoûtent l'intelligence; aucun ordre, aucune lumière ne se montrent dans ce chaos , et c'est à se désespérer que de vouloir suivre les Clotaire, les Thierry et les Sigebert dans leurs entreprises, dans
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leurs partages et dans leurs successions; aucun grand intérêt n'est mis en jeu; rien de général dans cette histoire livrée à tant de perturbations ; seules des passions sauvages s'agitent sans limites et sans terme sur le sol de la Gaule.
Tout est stérile à cette époque, si l'on cherche ce qui n'y est pas, à savoir les combinaisons de la politique, les plans habiles des capitaines, la gloire des armes, celle des arts et des lettres, et le jeu d'une administration qui travaille régulièrement pour un but déterminé. Mais, à un autre point de vue, l'aspect des choses se transforme, et l'on peut dire qu'il n'est rien de si curieux et de si instructif que cette grande catastrophe qui livra l'empire romain aux barbares du Nord. Les annales du monde ne nous offrent aucun événement de ce genre qui ait atteint de pareilles proportions et qui nous soit aussi bien connu. Le point capital est d'examiner quel a été et quel devait être le résultat de ce mélange intime de la civilisation et de la barbarie. L'historien qui n'écrit pas seulement l'histoire pour la raconter, mais qui la traite comme une science positive, a pour tâche d'étudier la marche de ce grand problème, auquel on pourrait, à bon droit, donner le titre d'expérience historique. Tandis qu'en physique et en chimie, on dispose à volonté les choses de manière à interroger la nature et à en obtenir des réponses précises, c'est le cours des événements qui, dans la science politique, se charge de donner des leçons à l'homme. Il faut savoir les comprendre, et, par cette étude, se former à juger le présent, à pressentir l'avenir.
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Une certaine civilisation existe ; des peuples barbares font irruption et s'établissent en maîtres au sein de la population civilisée : quel sera le résultat? Tel est le problème qu'a résolu l'invasion des peuplades germaniques. Le niveau intellectuel s'est-il maintenu, ou a-t-il baissé? L'administration est-elle demeurée intacte? Et si, en réalité, tout a souffert, jusqu'à quel point le désordre s'est-il étendu? et comment l'ancienne société a-t-elle travaillé à réparer les blessures qui lui étaient faites? Certes, la science historique a là devant elle une étude pleine d'intérêt et d'utilité.
On prétend, et c'est un lieu commun fort rebattu, que l'invasion germanique fut un bienfait pour l'empire romain; qu'elle renouvela le sang épuisé, et à une population abâtardie substitua une population jeune et vigoureuse ; que, si cet événement n'était pas survenu, la décadence se serait continuée sans obstacle jusqu'à un terme qu'on ne saurait assigner. A mon gré, rien de plus erroné qu'une pareille assertion. On peut dire, d'une façon peut-être absolue, que l'invasion germanique n'a causé que des maux sans compensation. M. Guérard a combattu énergiquement l'opinion qui,soitpar amour pour la vertu des barbares et l'attrait mystérieux des sombres forêts, soit par considération pour une Providence qui dispose des choses humaines pour le mieux, suit de ses vœux les progrès des hordes sauvages au delà du Rhin et la course rapide de leurs peuplades à travers l'empire. Pour lui, s'il y avait des vœux à faire, il les ferait pour le triomphe des Romains et pour la défense de la civilisation,
(( Ce serait en vain, dit-il, que la poésie et l'esprit de système prendraient à tâche d'exalter les Germains, de grandir et d'ennoblir leur caractère, et de les peindre comme ayant, par leur mélange avec les Romains, retrempé l'état social. Lorsqu'on recherche avec soin ce que la civilisation doit aux conquérants de Fempire d'Occident, on est fort en peine de trouver quelque bien dont on puisse leur faire honneur. » (T. I, p. 200.)
Et ailleurs : « De part et d'autre, chez les vainqueurs et chez les vaincus, tout était en décadence, tout était en désorganisation. Il ne restait plus aux uns que les instincts malfaisants et grossiers des peuples barbares ; aux autres que la corruption des peuples civilisés : c'était ce qui valait le moins dans la barbarie comme dans la civilisation. Aussi, lorsqu'ils furent réunis, n'eurent-ils guère à mettre en commun, pour fonder une société nouvelle, que des ruines et des vices. Mais, il faut le dire, la part apportée par les conquérants était de beaucoup la plus mauvaise des deux. L'esprit d'indépendance qui les animait n'était autre qu'un penchant irrésistible à se livrer sans règle et sans frein à leurs passions farouches et à leurs appétits brutaux. La liberté qu'ils connaissaient, la liberté qui leur était chère, et pour laquelle ils bravaient les dangers, était la liberté de faire le mal. Avides de posséder quelque chose, ils s'efforçaient à tout prix d'acquérir davantage, et, lorsqu'ils affrontaient la mort, c'était moins par dédain pour la vie que par amour pour le butin. » (T. I, pag. 200.)
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Tout ceci est très-juste et très-bien dit, et Ton ne peut mieux caractériser les funestes effets de l'invasion germanique. Toutefois, il faut bien s'entendre sur la dissolution de la société antique et le désordre qu'elle présentait à cette époque. A moins qu'on ne veuille l'immobiliser, garder le paganisme, Jupiter et sa cour, et conserver du même coup les institutions connexes, tant religieuses que politiques, la division des hommes en maîtres et en esclaves; et tout ce qui suit nécessairement un pareil arrangement des choses, il faut reconnaître qu'une profonde révolution s'opérait, et qu'à mesure qu'une civilisation vieillie s'avançait dans le passé, une civilisation nouvelle arrivait à la lumière. Les philosophes grecs, par une critique assidue, avaient ruiné dans les esprits tous les étais du polythéisme, ils avaient semé tous les germes d'une nouvelle morale, et, quand tout cela fut organisé dans le christianisme, les destinées de la civilisation prirent rapidement la pente qui leur était ouverte. A la vérité les premiers témoins païens de ce renouvellement "n'en comprirent aucunement la portée, et ils ne s'aperçurent pas même de cette société qui se constituait à côté de l'ancienne et qui devait la remplacer. Bientôt l'une grandit, l'autre s'usa, et elle était en pleine dissolution au moment où les barbares entrèrent dans l'empire. Si maintenant nous voyons clair dans cette grande substitution, c'est qu'un événement analogue se reproduit à nos yeux. Le christianisme est attaqué depuis un siècle; la société catholico -féodale est éparse sur le sol ; et d'autres éléments presque aussi inaperçus , il est vrai, par nos hommes d'État
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que le furent jadis les éléments de la société chrétienne s'agglomèrent dans la république européenne.
Ayant ainsi écarté toute équivoque sur l'idée qu'on doit se faire de la dissolution de la société antique, il est facile de juger l'invasion des peuples du Nord. Le mal direct qu'ils causèrent est certain et reconnu de tous ; mais on prétend leur attribuer un bien indirect et des effets qui, en définitive, furent avantageux. Voyons ce qu'il en est. Alors l'état du monde exigeait et promettait la destruction du polythéisme, l'établissement du christianisme, la séparation du pouvoir spirituel d'avec le pouvoir temporel, l'extension de la morale à tous les individus humains, et par suite, l'abolition de l'esclavage ; en un mot, une meilleure théologie et une meilleure organisation politique. En tout cela quelle fut l'utilité des barbares? Certes, l'établissement du christianisme n'en fut pas avancé, la cause de la morale n'en fut pas servie, l'esclavage n'en marcha pas plus vite vers l'extinction. Loin de là, le désordre qu'ils répandirent partout ralentit les mutations nécessaires et les compromit pour longtemps. Déplus, le niveau intellectuel baissa ; et, de même qu'un mélange d'eau chaude et d'eau froide prend une température moyenne, de même ce mélange de barbarie et de civilisation descendit à un degré moyen où il oscilla, jusqu'à ce que, le désordre s'apaisant, et les nouveaux venus se fondant parmi l'ancienne population, les forces créées avant l'invasion reprirent leur essor et portèrent la civilisation à un point plus élevé que dans l'antiquité.
On peut arriver à une conclusion analogue en sui-
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vaut une voie différente ; c'est-à-dire en supposant que l'invasion barbare n'ait pas eu lieu. Il serait futile de prétendre refaire l'histoire et de vouloir donner de la réalité à des conceptions idéales. Mais il peut y avoir, comme exercice, une véritable utilité à considérer des cas hypothétiques bien caractérisés. Par une étude de ce genre on s'habitue à reconnaître les rapports de causes et d'effets et à comprendre nettement que l'histoire n'est point un jeu fortuit d'accidents ni une répétition de scènes toujours semblables, toujours tournant dans le même cercle. Sans doute, quand on fut au troisième ou au quatrième siècle de l'ère chrétienne, et que, pour me servir du langage mélancolique de Tacite, les destinées de l'empire inclinèrent vers la décadence : vergentibus imperii fatis; il était devenu impossible de détourner la catastrophe imminente. Ni l'activité militaire de Constantin, ni les brillantes expéditions de Julien, ni la vigueur de Théodose ne réussirent à fermer les profondes trouées qui avaient été faites aux frontières. Mais il fut un temps où le mal n'était pas aussi menaçant et où la puissance était plus grande. Quand Germanicus alla venger la défaite de Yarus, la Germanie était conquise, si Tibère l'eût voulu; mais la guerre et la conquête ne convenaient pas à ce prince, surtout si les armées devaient avoir pour chef son fils adoptif . Les légions romaines rentrèrent de ce côté-ci du Rhin, et y montèrent pendant quatre cents ans cette faction si souvent troublée par de chaudes alarmes, et finalement emportée par l'invasion. Mais si l'on suppose la Germanie civilisée et la barbarie arrêtée à la Yistule, les destinées de
l'empire suivent leur cours ; le christianisme s'établit ; l'esclavage, contre lequel les codes commençaient à inscrire des dispositions, se modifie ; la société nouvelle se fonde; la transmission des sciences, des lettres et des beaux arts n'éprouve point de fâcheuses interruptions ; et l'on peut conclure que la transition du monde ancien au monde moderne eût été plus courte et meilleure, et que la rénovation, au lieu d'être terminée vers le dixième siècle, aurait été accomplie dès le septième ou le huitième.
La considération des cas hypothétiques a aussi cela d'utile qu'elle oblige à distinguer soigneusement ce qui, dans l'histoire, est nécessaire de ce qui n'y est que contingent. Dans le cas spécial ici examiné, ce qui est nécessaire, c'est le développement des germes déposés dans la société par la science, par la philosophie, par les lettres, par les arts, par les mœurs et les institutions, et tellement nécessaire, que la plus formidable invasion de barbares dont l'histoire ait gardé le souvenir ne put pas prévaloir ni ensevelir la civilisation sous la ruine des villes et sous les pieds des peuplades conquérantes. Ce qui fut contingent, c'est le naturel particulier de Tibère , qui craignit Germanicus, et qui crut devoir suivre une politique purement conservatrice. Le corps social est tellement complexe et formé de tant d'éléments solidaires les uns des autres, que les perturbations y sont incessantes. Des causes perturbatrices dérangent à chaque instant la marche régulière des choses, et y prennent une part très-considérable , qu'on peut appeler fortuite , c'està-dire placée hors de tout calcul et de toute théorie.
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Non pas que je veuille aucunement dire que ces causes n'ont pas leur raison d'être; mais elles appartiennent à un ordre tout autre que l'ordre historique, et elles sont ou physiques ou physiologiques. C'est ainsi que l'inondation qui, dit-on, chassa les Cimbreshors de chez eux, et qui menaça si gravement l'histoire de Rome, est une cause physique. C'est ainsi que la maladie qui emporta Alexandre, et qui eut une influence si considérable sur la suite des choses, fut une cause physiologique. L'action de ces accidents est grande, modifie l'histoire dans de certaines limites, et ne peut être soumise à aucune combinaison. Tel est, dans la science historique, le départ du nécessaire et du contingent, du fortuit et du régulier, des perturbations et de la loi.
Les barbares, dit-on, rajeunirent par un sang nouveau le sang épuisé et abâtardi des populations romanes. Cette phrase souvent répétée , qui a une apparence de rigueur scientifique, renferme deux erreurs, l'une physiologique, l'autre historique. En physiologie, que signifie améliorer le sang? C'est introduire dans une race des individus doués de qualités supérieures. Par l'intermédiaire de l'hérédité, qui est une des propriétés des corps vivants, ces aptitudes passent aux descendants ; et, si l'on a soin d'écarter le mélange avec des individus inférieurs, on finit par créer un type perfectionné qui se propage par luimême. C'est ainsi que le cheval anglais a été créé. Se passa-t-il quelque chose de semblable lors du mélange des barbares avec les populations romanes? non certainement. D'après la théorie de l'hérédité, les peuples
sauvages, qui ont moins d'idées et moins d'aptitudes que les peuples civilisés, ne peuvent influer que défavorablement par leur mélange ; et l'histoire prouve que, bien loin d'améliorer le sang, ce sont eux, au contraire, qui ont besoin que leur sang soit amélioré. Il se passe toujours un long temps avant qu'ils deviennent aptes à concevoir les idées qui nous paraissent même les plus simples. C'est cet obstacle qui rend illusoire toute tentative d'appliquer aux nations arriérées les institutions des nations avancées, et qui retarde toujours la régénération de celles qui , par une raison quelconque, étaient tombées dans un état inférieur. Ainsi, physiologiquement, ce ne furent pas les barbares qui améliorèrent la population romane, ce fut la population romane qui améliora les barbares. Mais, comme l'invasion fut nombreuse, il y eut certainement abaissement du type. Quelque chose de sauvage, d'indocile et d'obtus passa dans les Gallo-Romains, et ceci fut pour beaucoup dans la lenteur avec laquelle s'effectua la rénovation.
Historiquement, l'erreur que je signale n'est pas moindre; elle tient à une confusion singulière et à une vue incomplète des choses. Les barbares, dit-on, rajeunirent une société vieillie. Oui, certes, il y avait alors une société vieillie ; mais les barbares ne la rajeunirent pas , et les débris qui en restaient encore continuèrent à se dissoudre et finirent par disparaître complètement : c'était la société païenne, ruinée sans retour par le travail intestin des idées. Mais, à côté, se trouvait une société nouvelle qui se développait par ses propres forces, et qui était le produit naturel de
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l'ancienne civilisation; celle-là n'avait aucun besoin de l'intervention des barbares pour prospérer , et, certes, à côté d'elle, les Germains avec leur Olympe sauvage, avec leurs dieux qui buvaient dans les crânes ennemis, avec leur vie toute dénuée de culture, appartenaient, dans le fait, à un monde plus ancien, à une période historique plus reculée que le paganisme luimême , le paganisme rejeté cependant comme un vieux vêtement par la société qui se formait. Ainsi, au! moment de l'invasion, il se trouvait, non pas une société vieillie, mais deux sociétés : l'une vieille et l'autre jeune ; l'une malade au point qu'aucun remède ne pouvait prolonger son existence, et que le brillant Julien lui-même échoua dans cette entreprise rétrograde; l'autre vigoureuse et croissant avec tant de force, que non-seulement elle se débarrassa des langes qui l'enveloppaient, mais encore dompta l'invasion barbare et l'absorba.
On le voit donc, la physiologie, par sa loi d'hérédité, l'histoire, par une juste appréciation de l'état des choses, enseignent également que l'invasion ne put rien améliorer. Ce fut, à vrai dire, une grave maladie du corps social, la plus grave peut-être que nous connaissions. Jusqu'à ce que la science historique se soit établie et se soit donné des expressions qui lui conviennent, on ne peut mieux faire que de chercher dans la physiologie, qui lui touche de si près, des comparaisons et des analogies. De même que le corps humain est sujet, dans son développement, à des maladies qui, sans en arrêter le cours, lui causent souffrance, mal et perte de temps, de même le corps social, en-
core plus compliqué, éprouve des désordres qui le compromettent plus ou moins gravement. De même que le corps vivant, en vertu de la solidarité qui en unit les parties, ressent dans son entier la lésion faite à un point déterminé, de même le corps social, par une solidarité analogue, n'est pas malade en un point sans l'être aussi partout.
La notion de corps social est une idée nouvelle et qui est propre à la science historique. Le corps social n'est pas l'ensemble des populations répandues sur le globe, c'est quelque chose de plus circonscrit. La première fois qu'on peut le reconnaître distinctement, c'est dans la Grèce. Les petits États qui couvraient ce pays, et leurs colonies semées en Asie, en Sicile, en Italie, dans la Gaule, en Afrique, formaient un tout uni par la communauté de civilisation. Le peuple romain, entrant à son tour dans cette association civilisatrice, lui donna une assiette bien plus large, et, on peut le dire, la fonda d'une manière inébranlable. Le moyen âge en accrut considérablement les limites et y attira tout le Septentrion. Enfin, les temps modernes l'ont vue s'étendre encore démesurément. L'Europe ne forme plus qu'une grande république ; une nouvelle Europe se crée en Amérique ; et on peut prédire que, dans un temps qui n'est plus bien éloigné, le corps social occupera toute la terre. Telle en a été la croissance ; mais ce ne fut pas sans de grands troubles, sans de cruelles maladies qu'il se développa ainsi; et l'invasion barbare doit être comptée au nombre des faits les plus graves de la pathologie historique.
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