‹ Études sur les barbares et le moyen âgeChapitre 35 sur 51 · II. — Des richesses de l'abbaye de Saint-Germain-des ■ Prés · texte numérisé non relu

II. — Des richesses de l'abbaye de Saint-Germain-des ■ Prés

Les grandes abbayes étaient, au commencement du neuvième siècle , extrêmement riches et puissantes ; on en jugera par ce détail de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Le Polyptyque, publié par M. Guérard, constate qu'elle possédait 22,234 hectares de terres labourables, 429 hectares de vigne, 504 hectares de prés, 92 hectares 1/2 de pâturages, 4 hectare 1/2 de marais, 197,927 hectares de bois; en tout 221 ,187 hectares. Ces terres produisaient, d'après l'évaluation de M. Guérard, un revenu de 666,564 francs. Mais ce n'est là que le relevé du polyptyque qui est sous nos yeux : or, le manuscrit est mutilé; il en manque une portion considérable. D'après des calculs qui sont probables, mais pourtant conjecturaux, les revenus des possessions territoriales de l'abbaye montaient à environ 1,100,000 francs monnaie actuelle. La même abbaye jouissait encore, lorsqu'elle fut supprimée, d'un retenu évalué à 130,000 francs dans l'Âlmanach royal de 1789. D'après un état dressé en 1730 par les moines eux-mêmes, elle avait à cette époque un revenu effectif de 142,325 livres, dont 90,780 livres pour 3'abbé et 51 ,543 pour les religieux.

On s'étonnera sans doute qu'avec des bois aussi considérables, dont la contenance allait à près de 200,000 hectares, le revenu n'ait pas été plus élevé; mais alors le produit des bois était proportionnément bien moindre que celui des terres, à cause du grand

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nombre et de la vaste étendue des forêts qui existaient dans le royaume des Francs. Le bois étant à vil prix, celui qui restait dans les forêts des moines, après qu'ils en avaient tiré tout ce qu'il leur fallait pour leur usage et celui de leurs hommes, était d'une bien petite valeur vénale, quoique la quantité en fût énorme , et M. Guérard pense qu'on ne peut pas évaluer à plus d'un franc le produit d'un hectare de bois, y compris la valeur de la paisson.

Le polyptique d'Irminon suffît pour montrer quelle était alors la puissance du clergé, en montrant quelle était sa richesse. Ces deux conditions sont toujours corrélatives : la puissance amène la richesse, et la richesse entretient la puissance. Peu de siècles auparavant, le clergé chrétien n'existait pas; puis il s'était créé au sein d'une société hostile , ne vivant que de contributions volontaires; puis, enfin, la révolution s'étant définitivement accomplie, lui qui en avait été le chef, se trouva nécessairement, par. la force des choses et par la sympathie populaire, nanti de la puissance et de la richesse. Celui qui examine l'état de l'empire avant sa chute, voit l'empereur grand-prêtre et chef des armées, au-dessous de lui l'aristocratie qui possède des biens-fonds immenses, au-dessous encore de petits propriétaires qui, par une tendance déjà très-marquée vers la féodalité, vont continuellement diminuant, et enfin la masse des esclaves. Au neuvième siècle, tout a changé ; l'empereur et l'aristocratie ont cédé une part considérable de la propriété à un pouvoir nouveau, le pouvoir spirituel. Au lieu d'une seule puissance, il y en a deux, et aussitôt le sol s'est

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partagé entre deux possesseurs. Dans les temps qui suivirent Charlemagne, il n'est plus aucune terre qui n'appartienne soit au seigneur, soit au clergé ; toute existence intermédiaire entre le prêtre et le soldat disparaît, et la vraie société féodale est constituée. La durée en fut courte ; en effet, la décadence en commence au premier affranchissement d'une commune. Dès qu'il y eut des hommes qui ne furent dans la possession ni de l'Église, ni des seigneurs, un nouvel élément, un nouveau pouvoir commença dans la société. Ces hommes affranchis, qui n'étaient pas militaires de naissance comme le noble, et parmi lesquels l'Église ne choisissait que des individus, devinrent industriels, et l'industrie, dès lors composée d'ouvriers libres, vint peu à peu s'interposer entre les deux anciens maîtres de toutes choses ; sans qu'il se fît d'esclaves, remarquez-le bien, car c'est là ce qui distingue socialement cette fin du moyen âge d'avec l'antiquité.

Aujourd'hui cette révolution est déjà assez avancée pour frapper tous les yeux. Il n'est personne qui ne sente dans les affaires le poids des industriels ; et leur pouvoir, on peut le prédire sans crainte d'être démenti par l'événement, est destiné à croître encore. Quelque grande que soit la place tenue par l'industrie, cette place est encore petite en regard de celle que lui réserve l'avenir. Le globe est soit en friche, soit inaccessible en bien des points ; les sciences n'ont pas dit leur dernier mot; et l'administration de ce grand domaine terrestre exigera de savantes combinaisons et l'emploi des hautes facultés de l'esprit. Combien cette administration n'est-elle pas encore dans l'en-

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fance? Nous en avons, à l'heure même, un exemple remarquable sous les yeux. Telle est en ce genre l'impuissance, qu'il a suffi d'une mauvaise récolte pour que le pays fût aussitôt en proie à des souffrances cruelles ' .

D'un autre côté, il ne faut pas perdre de vue que les pouvoirs qui jadis existaient seuls subissent de profondes modifications. Autrefois (cet autrefois n'est pas loin, et il en reste bien des débris), tout était régi, au temporel, par un. pouvoir féodal et militaire qui, sur beaucoup de points, se concentra en une monarchie irresponsable, et, au spirituel, par un pouvoir théologique qui avait la direction de la partie intellectuelle et morale de la société. C'est de la lutte contre ces deux pouvoirs, quand, leur office étant accompli, ils entrèrent en décadence, qu'est née la liberté moderne, qui se caractérise essentiellement par le droit de tout citoyen de participer, d'une façon quelconque, au gouvernement. Mais cette liberté, précieuse conquête indispensable à tout développement ultérieur, tomberait dans le vide à peu près comme la liberté antique, si deux œuvres immenses ne s'ouvraient à son activité. La première est de créer un système intellectuel et moral que, sans scrupule, je nommerai spirituel, et qui soit purement laïque, c'est-à-dire indépendant de toute théologie. La seconde est d'introduire les travailleurs dans le gouvernement de la

1. Il s'agit de la disette de 1847. Depuis, les transports devenus plus faciles grâce aux chemins de fer, et le commerce des grains soustrait aux entraves, ont transformé les disettes en de simples chertés.

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société, afin que, sous le contrôle de la science sociale, s'élève une humanité où le travail soit traité en frère, lui qui fut si longtemps traité en esclave, en serf, en manœuvre.

Au temps de l'abbé Irminon, les choses n'en étaieDt pas là. La société féodale se fondait; le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel se séparaient ; l'esclavage s'amoindrissait et la féodalité se préparait. Ce grand travail, qui par soi-même aurait été laborieux, se trouvait encore compliqué grandement par la présence des barbares, différents entre eux et différents aussi de la population gallo-romaine. « Rien de plus divers, dit M. Guérard, rien de plus discordant, de plus hétérogène, que les populations, les états, les intérêts, les institutions que la société présentait en France pendant les quatre premiers siècles de la monarchie. Il y avait d'abord des peuples conquérants et des peuples conquis, savoir : des Saliens, des Ripuaires, des Bourguignons, des Allemands, des Yisigoths et des Gaulois ou des Romains. Il y avait ensuite des hommes libres, des colons et des serfs. Il y avait en outre plusieurs degrés dans la liberté et dans la servitude. L'inégalité se reproduisait également sur le sol : selon que les terres étaient franches, dépendantes ou en servitude, elles composaient des alleux, des bénéfices ou des tenures. De plus, elles avaient chacune des coutumes et des usages particuliers, suivant les maîtres et suivant les pays. Il y avait donc partout diversité et inégalité; et, comme nulle part rien n'était réglé, ni contenu, ni définitif, il y avait lutte et guerre. »

C'était donc véritablement une époque de transition. Et, en effet, quand on examine les documents qui nous en sont arrivés, on voit que tout est en désordre, que tout est confondu. Le polyptyque d'Irminon est une pièce importante parmi ces documents, d'autant plus qu'il a un caractère authentique et on peut dire officiel.

ce Ce polyptyque, dit M. Guérard, au lieu d'être un recueil de renseignements, fait à la guise et de l'autorité privée de l'abbé ïrminon, pour la commodité et la sûreté des comptes de l'administration temporelle, est un état officiel et authentique des biens et des droits de son abbaye, dressé solennellement et contradictoirement par les parties intéressées, obligatoire pour toutes, et, au besoin, faisant foi en justice. Pour rédiger un livre de cette espèce, des commissaires chargés de cette mission et investis d'un caractère public, se transportaient dans chacune des terres de l'abbaye; ils en assemblaient les tenanciers et procédaient à une enquête, dans laquelle ceux-ci faisaient la déclaration de ce qui composait leurs terres et des redevances ou services auxquels ils étaient obligés par la coutume ou l'usage de l'endroit. On dressait un procès-verbal de leurs déclarations, dont la vérité était attestée par le serment des plus anciens et des plus considérables d'entre eux ; et cette pièce devenait ainsi un acte irréfragable pour le maître comme pour ses tributaires, et la loi constante de la terre et de ses habitants. » (T. ï,p.30.)-

On reconnaît dans le polyptyque d'Irminon quatre principales classes de personnes : les hommes libres,

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les colons, les lides et les serfs. La liberté était progressivement décroissante de la première classe à la dernière. L'état du colon était meilleur que celui du lide, et celui du lide meilleur que celui du serf. Ces trois états, qui finirent par se confondre, restaient séparés dans le principe par des barrières insurmontables.

L'homme libre du moyen âge est en quelque sorte défini par une formule commune à beaucoup d'actes d'affranchissement. C'est l'homme qui jouit du droit d'aller où il veut sans empêchement et sans pouvoir être légalement réclamé par aucun maître. On peut distinguer trois ordres d'hommes libres, suivant qu'ils ont: 1° liberté, propriété et juridiction; 2° liberté et propriété sans juridiction; 3° liberté sans propriété ni juridiction.

Le colon, qui existait déjà dans l'empire romain, était l'homme qui, inséparablement attaché à la culture d'un fonds étranger, en faisait les fruits siens moyennant une redevance fixe qu'il payait au propriétaire. Yivre et mourir sur le sol où il était né, c'était là son destin comme celui de la plante.

Autant qu'on peut distinguer le lide du colon, celui-là, attaché comme celui-ci à la terre, avait une part plus considérable de service à accomplir auprès du maître. Comme on voit, le lide et le colon étaient dans un état mixte composé moitié de liberté, moitié de servitude.

Enfin venaient les serfs ou esclaves, qui appartenaient au maître, et qui pouvaient être vendus et aliénés comme une chose»

D'un autre côté, la terre ne présentait pas moins de différences. Il y avait des terres libres et des terres serves; ce qui en faisait la condition, c'était la nature des redevances, non l'état des personnes. Sans doute, aune époque antérieure, ces deux choses se correspondaient : les terres libres étaient données à des libres et les terres serves à des serfs. Mais au temps de Charlemagne tout cela était en pleine confusion. Des terres libres sont occupées par des serfs, et des terres serviles par des libres. Alors les redevances et les services qui jadis n'étaient imposés qu'à des esclaves, le sont à des hommes libres, et réciproquement des charges réservées anciennement aux hommes libres sont supportées par des esclaves. En un mot, il y a contradiction flagrante entre la loi. des personnes et celle des choses. La désorganisation de l'ancien compromis entre l'invasion barbare et l'administration romaine devenait chaque jour plus grande, et toutes les diversités de race et de condition tendaient à se confondre en une seule uniformité, qui fut un peu plus tard l'uniformité féodale.

Cette transition et cette fusion sont manifestes, même pour les noms propres des hommes. Dans les premiers temps qui suivirent l'invasion, le nom seul suffit pour distinguer le barbare du gallo-romain; mais les nouveaux venus finirent par se mélanger avec la population indigène, et dans le polyptyque de l'abbé Irminon ces distinctions sont tellement effacées, qu'au sein de la même famille les divers membres portent les uns des noms germaniques, les autres des noms latins.

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