LE POLYPTYQUE
Ce qui n'est pas douteux, à l'inspection du polyptyque d'Irminon, c'est qu'au commencement du neuvième siècle, l'agriculture présente, dans les possessions de l'abbaye de Saint-Germain, un état remarquable de prospérité. Les terres y sont divisées en domaniales et en tributaires. Les premières sont administrées par les moines ou par leurs officiers, et les secondes possédées par des colons, des lides, des serfs, et quelquefois même par des hommes libres qui les ont reçues et qui les tiennent de l'abbaye. La plus grande partie des terres tributaires sont distribuées en petites fermes appelées ma?ises.Ces manses sont occupés par une ou plusieurs familles, et ces familles, quoiqu'elles soient, en général, assez chargées d'enfants, sont loin de paraître dans l'indigence. Outre les terres de leur tenure, elles avaient néanmoins à cultiver celles des manses seigneuriaux. Aux différentes saisons de l'année, les hommes de l'abbaye, sous la direction ou sur l'ordre du maire et du doyen de la terre, se rassemblaient, les uns avec des chevaux et des bœufs, les autres avec des pioches, des houes, des bêches, des haches, des faux, des serpes et autres instruments de ce genre, et allaient par bandes travailler dans les champs, les vignes, les prés et les bois du manse seigneurial.
Le manse était héréditaire : il ne pouvait être morcelé ; les charges imposées étaient fixes ; mais les terres qui n'étaient point amansées (on donnait souvent le nom d'hospice à ces terres) étaient susceptibles d'être ou réunies ou divisées, à la volonté du maître ; par conséquent, elles ne pouvaient pas être régies par un
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droit uniforme, et sans doute, à l'origine, elles ne furent que des tenures temporaires; mais, les terres, aussi bien que les personnes, tendant à se confondre, l'intervalle qui séparait les manses des hospices se détruisit insensiblement, et ces deux espèces de tenures ne différèrent l'une de l'autre que du plus au moins, c'est-à-dire que les petits manses devinrent de grands hospices, et les grands hospices de petits manses. On remarquera cette constitution de la propriété foncière, qui ne permettait pas que les terres tributaires se morcelassent continuellement, et qui réglait une fois pour toutes, aussi bien à l'égard du maître qu'à l'égard du tributaire, la contenance du fonds acensé.
Le manse tributaire se composait, en moyenne, d'environ dix hectares et un tiers, et rendait cent quarante et un francs de cens. Il en résulte que le produit de l'hectare acensé n'était que de treize francs soixante-cinq centimes. La population des mille six cent quarante-six manses tributaires était au moins de dix mille personnes réparties en deux mille sept cent quatre-vingt-huit ménages, et par conséquent, pour chaque ménage, un peu plus de six hectares.
Le polyptyque d'Irminon contient un grand nombre de noms de petites localités qui ne sont pas sans quelque intérêt pour l'étude de la langue. Ce document, ayant été rédigé dans les premières années du neuvième siècle, est voisin de l'époque où est signalé le premier monument en langue vulgaire, à savoir le serment des fils de Louis le Débonnaire. Si l'on compare les noms dans leur forme ancienne et dans leur forme actuelle, on a, d'une part, l'étymologie, qui
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souvent est immédiatement donnée ; d'autre part, la trace de la transformation éprouvée par le mot. Il serait sans doute fort difficile , sans ce secours , de savoir ce que signifie le nom de Morsan, petit village situé sur la Seine ; mais, quand, dans le polyptyque, on le voit dénommé murcinctus, on reconnaît aussitôt la cause de l'appellation, due à un mur qui enceignait sans doute ce village. De plus, on peut remarquer une empreinte de la langue moderne qui commençait à poindre : le latin aurait dit murocinctus ; le peuple disait dès lors murceinct, et le bas latin reproduit murcinctus. Palaiseau est palatiolam^ à cause d'un petit palais où ont résidé les rois de la première race. Les noms de lieux, quelquefois merveilleusement conservés, se sont, dans d'autres circonstances, profondément altérés, plus même que les autres mots. Le sens n'en étant pas toujours aussi déterminé et aussi clair que dans les termes de la langue elle-même, le vulgaire les a, en plus d'un cas, estropiés de la façon la plus singulière. Ainsi, un village nommé dans le polyptyque Andria, s'est nommé Andrie, Andrive, et enfin Haute-Rive, quoiqu'il ne s'y trouve pas même un cours d'eau.
Ces quelques mots sur la langue ne sont pas inutiles pour compléter le tableau des prolégomènes du moyen âge. Telles étaient, en effet, les affinités actives des éléments combinés , que tout se créait à nouveau, société, mœurs et idiomes; et, certes, ce n'est pas faire une comparaison inexacte que de se représenter l'Occident comme un grand laboratoire où les choses abandonnées à leur tendance s'arrangeaient suivant
leurs lois propres. Charlemagne, homme vraiment politique, intervint pour régulariser, au profit de la société nouvelle, les conditions que le passé lui avait transmises.
ce De tout ce mélange, dit M. Guérard, et ce pêlemêle de races, de chefs de bande, de chefs de canton, et d'hommes attachés à des institutions, à des usages, à des seigneurs différents, Charlemagne fit autant de sujets,, et d'une foule de petits peuples il s'efforça de former une grande nation. Il sut s'emparer des ambitions et des passions personnelles ; il sut réunir, diriger et maîtriser les forces particulières et opposées, bâtir des villes, et accomplir des merveilles avec des instruments de destruction. On le vit assigner et assurer à chacun sa place, imposer et maintenir l'obéissance, et créer à tous une communauté d'intérêts. L'ennemi qu'il attaqua hors des frontières devint l'ennemi commun. Les assemblées qu'il tint chaque année, il les rendit nationales. La juridiction de ses commissaires s'étendit sur tous les habitants et sur toutes les parties de ses États. Il reconstitua l'unité du pouvoir et le gouvernement central; il recueillit les restes de la civilisation et les anima d'une nouvelle vie ; et, lorsqu'il eut consacré son siècle à l'admiration de la postérité, il descendit dans la tombe en souverain, laissant à son héritier la paix avec un empire immense, florissant et calme, dont tous les peuples concouraient ensemble vers le but qu'il avait marqué. Louis le Débonnaire, fils malheureux, mais indigne, mais coupable, de ce grand prince, renversa de fond en comble Fédifice majestueux élevé par son père. Il remit la
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division partout, dans les hommes comme dans le territoire, et rendit, par la faiblesse et l'inconstance de son esprit, par son manque de foi et de prudence, tout individuel et local comme anciennement. Il eut un règne si funeste, qu'après avoir hérité d'un pouvoir qui s'étendait depuis la Catalogne jusqu'au delà de l'Elbe, et qui n'avait pas de contre-poids en Europe, il transmit à ses fils, avec la discorde et la guerre, des royaumes qui tombèrent en épouvante et en péril à l'approche de quelques bandes d'aventuriers. Bientôt disparurent pour longtemps la tranquillité publique et la sécurité personnelle, l'autorité royale, les institutions et les lois. La confusion devint générale, et le droit fut remis à la force. Fallait-il donc passer par cette anarchie pour arriver à la renaissance? et la route qu'avait tracée Charlemagne n'y conduisait-elle pas d'une manière plus prompte et plus sûre? » (T. ï, p. 204.)
Cet éloge est complètement mérité. Mais alors tout courait à la féodalité, et il aurait fallu, chose on peut dire impossible, plusieurs grands princes de suite pour conserver la prépondérance au pouvoir central. Ce pouvoir, sous les faibles successeurs de Charlemagne, se réduisit à une ombre, et il ne se reconstitua que longtemps après, autour du grand fief qui appartenait au chef de la troisième race. Toutefois, le travail politique de Charlemagne ne fut pas perdu, et Ton doit regarder comme capital le service qu'il rendit par la conquête de la Germanie. En cela il reprit l'œuvre abandonnée plus de sept siècles auparavant par les Romains ; et, en faisant entrer cette grande
contrée dans la république occidentale, il donna à la civilisation une stabilité qu'elle n'avait pas encore eue; au lieu d'être sur le Rhin , les limites en furent sur l'Oder et la Yistule. La barbarie, cessant d'avoir pour avant-garde les Germains, aurait dû leur passer sur le corps avant d'atteindre le reste de l'Occident; et aussi, depuis lors, elle a été mise hors de cause et s'est trouvée incapable de renouveler les grandes invasions.
On ne peut trop apprécier l'efficacité des conquêtes que fit Charlemagne de ce côté. Sans doute on n'alléguera pas ici, comme on fit tant de fois, les vertus patriarcales et l'innocence inoffensive des peuples barbares. Rien de plus mobile et de plus remuant que de pareilles populations, pour qui la guerre est une occupation favorite. Les Gaulois se jetaient incessamment sur l'Italie, sur l'Espagne, sur la Grèce même et l'Asie Mineure; les Germains se répandaient sur l'empire romain, et, à moins de vouloir subir indéfiniment ces attaques dangereuses et rester, comme les empereurs romains, immobiles à la garde des frontières, il fallait bien se décider à la guerre d'invasion et à la conquête.
Quand je parle ainsi, on ne m'accusera pas, j'espère, de prétendre que les hommes qui ont mené alors les affaires prévirent des résultats lointains et agirent en vue du bien d'une civilisation à venir. Si Tibère suivit la politique conservatrice, c'est que cela convenait à son humeur et à ses intérêts du moment ; si César et Charlemagne incorporèrent, l'un la Gaule, l'autre la Germanie, c'est qu'ils aimaient la guerre et poursuivaient des vues ambitieuses. Seulement, tel était alors
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le conflit de la civilisation et de la barbarie, qu'il importait que César ne fût pas vaincu et que Charlemagne ne laissât pas, comme Varus, les ossements de ses guerriers dans les forêts saxonnes.
Charlemagne fit pour la civilisation, en soumettant la Germanie, ce que César avait fait en soumettant la Gaule. Qu'on imagine ce qu'aurait été le Ilot de l'invasion, si la Gaule n'eût pas été romaine et se fût précipitée avec les nations septentrionales sur le monde civilisé. Loin de là, elle opposa aux envahisseurs une longue résistance, et, à vrai dire, depuis le règne de l'empereur Julien, elle fut le centre des grandes affaires jusque par delà Charlemagne. Cet ascendant qu'elle eut à l'heure de la dissolution de l'empire, elle le dut à sa position limitrophe de la barbarie, condition qui a joué jadis un rôle plus considérable qu'on ne pourrait le croire d'après l'état des choses actuelles, où elle est évidemment sans influence. Être à la fois le boulevard et F avant-garde de la civilisation était une fonction capitale, dans un temps où la barbarie était si puissante. Ce fut une part notable de la prépondérance de la Grèce quand l'Italie était barbare, de l'Italie quand la Gaule était insoumise, de la Gaule quand la Germanie menaçait sans cesse de franchir le Rhin, de la Germanie quand, au début du moyen âge, elle se trouva chargée d'arrêter et de civiliser les populations slaves et Scandinaves qui bordaient sa frontière.
Au point de vue historique, on doit admirer la persévérance et le succès de Charlemagne clans une entreprise qui avait rebuté l'empire romain à l'apogée de sa grandeur.