‹ Études sur les barbares et le moyen âgeChapitre 38 sur 51 · LE POLYPTIQUE · texte numérisé non relu

LE POLYPTIQUE

sans relâche, finit par en délivrer la plus grande partie de l'Europe. »

La grande différence de la féodalité avec l'antiquité, c'est qu'elle n'a plus ni hommes libres, ni esclaves. Les hommes libres, nous venons de voir comment ils disparurent, ils devinrent des vassaux ; voici comment les esclaves se haussèrent d'un degré dans la société : ils devinrent des hommes de mainmorte : « A partir, dit M. Guérard, de la fin du neuvième siècle, le colon et le lide deviennent de plus en plus rares dans les documents qui concernent la France , et ces deux classes de personnes ne tardèrent guère à disparaître. D'un autre côté , la condition des esclaves subissait une modification favorable, et, les diverses classes de personnes non libres tendant à se confondre, les colons, les lides, et les esclaves cédaient la place à une seule classe de personnes, aux hommes de pâté (homines potestatis), aux vilains, aux mainmortables, à tel point qu'au commencementdu dixième siècle, la mainmorte avait succédé, en France, à toutes les classes enfermées dans l'ancienne servitude. De cette uniformité de population et du changement de sa condition résulta la possibilité de l'affranchissement des communes. »

Une fois que le serf est devenu mainmortable, qu'il possède sa terre à titre héréditaire, et qu'il ne peut plus en être séparé, il est facile de comprendre comment cette obligation qui l'enchaînait au sol s'est changée en de simples redevances ; comment, en un mot, s'est créée la commune du moyen âge, et, par elle? la liberté moderne, Ainsi, en suivant le progrès

du peuple dans les États formés des ruines de l'empire d'Occident, on voit l'esclave passer de la servitude au servage, du servage à la mainmorte, et de la mainmorte à la liberté. « Dans l'origine, dit M. Guérard, qui a si nettement aperçu cette transition des choses et des personnes, il ne possède que sa vie, et encore ne la possède-t-il que d'une manière précaire ; c'est moins le pouvoir public que l'intérêt privé, moins la loi que la charité ou la pitié qui la lui garantissent : garantie insuffisante, bien faible pour des siècles aussi cruels. Puis, l'esclave devient colon ou fermier; il cultive, il travaille pour son compte, moyennant des redevances et des services déterminés ; au demeurant, il pourra, en cédant une partie de ses revenus, de son temps et de ses forces, jouir du reste à sa guise et nourrir sa famille avec une certaine sécurité, autant qu'on en peut trouver dans les temps de troubles et de guerre; mais enfin, son champ ne lui sera pas enlevé, ou plutôt il ne sera plus enlevé à son champ, auquel lui et ses descendants appartiendront à perpétuité. Ensuite le fermier se change en propriétaire, ce qu'il possède est à lui, à l'exception de quelques obligations ou charges qu'il supporte encore, et qui deviendront de plus en plus légères ; il use et jouit en maître, achetant, vendant comme il lui plaît, et allant où il veut. Entré dans la commune, il est bientôt admis dans l'assemblée de la province, et de là aux États du royaume. Telle est donc la destinée du peuple dans la société moderne : il commence par la servitude et finit par la souveraineté. » (T. I, p. 210.)

Ailleurs M, Guérard institue entre les efforts des

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peuples anciens pour assurer leur liberté et ceux des populations du moyen âge, une comparaison qui, bien qu'elle ne soit pas de tous points équitable, caractérise cependant la situation. « Il y a une grande différence, dit-il, entre la révolte des citoyens libres de l'antiquité et le soulèvement des serfs et des mercenaires du moyen âge. L'amour de la liberté, de la patrie est l'âme des premiers, la misère seule n'a que trop suscité les seconds. Là on combattait surtout pour les droits politiques pour les droits du citoyen; ici pour les droits naturels et la propriété. Dans la plupart des plus anciennes chartes des communes, les intérêts purement matériels sont les seuls sentis et réclamés par les révoltés ; pourvu qu'on obtienne de vivre à l'abri des extorsions et des mauvais traitements, on fera bon marché du reste. Les traités ou pactes des serfs avec les seigneurs sont des espèces d'abonnements d'après lesquels les uns abandonnent aux autres une part de leur avoir et de leur droit pour mettre l'autre part en sûreté. Quant au côté politique ou moral de leur cause, il n'est pas même aperçu. A l'origine des communes, les prérogatives de la noblesse sont partout une chose sacrée, et les vilains subissent de bon cœur des conditions qui nous paraîtraient aujourd'hui dégradantes et qui sont autant de témoignages du sentiment qu'ils avaient alors de l'inégalité de leurs droits, de leur infériorité sociale, on pourrait presque dire de leur abjection en présence de l'habitant du château. Il faut donc distinguer avec soin les institutions municipales, qui remontent aux Romains , des institutions communales, qui ne datent

que des successeurs de Hugues-Capet. Les premières sont vraiment romaines, et les secondes purement féodales. Les unes rappellent la cité, et les autres le fief. D'un côté, nous voyons des serfs émancipés, mais soumis à des obligations entachées d'une origine et d'un caractère serviles; de l'autre, des citoyens libres ne supportant pas d'autres charges que celles de l'État, et ne devant pas d'autres services que des services publics. » (T. I, p. 207.)

La comparaison établie par M. Guérard est fort juste dans l'exposition des différences, mais pèche néanmoins par un côté. En effet, dans l'organisation dont il s'agit, ce n'est pas le moyen âge qui est inférieur à l'antiquité, c'est l'antiquité qui est inférieure au moyen âge. Sans doute, les sociétés aristocratiques d'Athènes, de Sparte ou de Rome, où les droits du citoyen n'appartenaient qu'à une petite portion d'habitants, et où le plus grand nombre étaient ou ilotes ou esclaves, avaient quelque chose de plus fier et de plus grand que ces pauvres communes qui rachetaient à prix d'argent ou conquéraient par l'insurrection leur liberté. Mais le problème social qui se résolvait alors était d'une bien plus grande portée politique : il s'agissait de faire entrer les dernières classes, les classes serviles dans la jouissance de ces droits qui, dans l'antiquité, étaient l'apanage exclusif d'une aristocratie. Aristocratie est, en effet, le nom de toutes les républiques antiques, même des plus démocratiques. « Qu'aurait dit votre grande âme, ô Fabricius ! » s'écrie Rousseau dans un morceau célèbre où il vante les vertus de l'antiquité. On peut présenter aujour-

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d'hui cette prosopopée d'un côté plus véritable. Qu'auriez-vous dit, peuple d'Athènes ! orgueilleux Spartiates ! et vous, Romains, vainqueurs des nations, si vous aviez vu la société nivelée dans ce qui paraissait la plus importante de ses inégalités, l'esclave élevé au rang de citoyen , et Spartacus enfin délivré des chaînes qu'il avait si longtemps portées? Certainemeut, l'intérêt est grand, quand on entend Démosthène discuter les moyens de résister à Philippe ou les Gracques agiter le Forum , pour arracher aux patriciens de quoi faire vivre la plèbe romaine ; mais l'intérêt est encore plus grand quand on voit la servitude s'effacer graduellement dans l'Occident. Il y a là toute la différence d'une question particulière à une question générale.

L'extinction de l'esclavage, l'établissement de la mainmorte et l'affranchissement des communes remplissent toute la période du moyen âge et lui donnent son caractère. Ces faits seraient bien plus clairement conçus par Fesprit, si l'on pouvait reconnaître qu'ils n'ont pas été fortuits, c'est-à-dire produits par des causes accidentelles; mais qu'ils ont été nécessaires, c'est-à-dire produits par des causes inhérentes à l'état de choses tel qu'il était alors. Il faut les examiner l'un après l'autre.

Une institution aussi enracinée, et, ce semblait, aussi nécessaire à l'entretien de la société que l'esclavage, n'a pu périr dans les faits qu'après avoir été attaquée dans les idées et dans les sentiments. Le christianisme fut l'agent déterminé de cette grande innovation. Or, sans remonter plus haut qu'il ne con-

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vient ici, je rappellerai que le christianisme naquit de l'union du monothéisme hébreu avec la philosophie grecque, et qu'il s'incorpora ce que celle-ci avait de plus élevé en notions morales et humaines ; et c'est par lui que cette phase de la civilisation occidentale se rattache aux temps antérieurs, et en est la conséquence. Il arma la conscience publique contre la possession du chrétien par le chrétien, du frère en religion par le frère ; et, sous son influence, les empereurs inscrivirent progressivement dans les lois de sérieuses dérogations au pouvoir des maîtres. Son avantage sur le paganisme fut de transformer l'ordre religieux en ordre spirituel, et d'ériger la prédication de la morale en une fonction régulière. La morale fut uniformément prêchée aux grands comme aux petits, aux maîtres comme aux esclaves. Dans cet enseignement, les esprits fléchirent, l'esclavage perdit son crédit; et, quand l'institution du servage devint universelle , ce qui fut l'importante nouveauté de ces temps, elle se trouva d'abord préparée, puis affermie par son accord avec la doctrine de l'Église sur l'esclavage.

L'histoire n'est jamais si claire que quand les faits découlent des idées. C'est ainsi qu'après l'élaboration scientifique et métaphysique des deux derniers siècles, les idées s'insurgèrent contre la société chrétienne, comme jadis elles s'étaient insurgées contre la société païenne. L'ébranlement décisif est dû à la révolution française. Celle-ci eût pu sans doute se faire autrement, mais elle était inévitable ; elle pouvait être modifiée dans sa forme , elle ne pouvait être empêchée. Il

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n'est pas impossible de croire que , si le petit -fils de Louis XIV eût vécu et eût eu pour premier ministre son précepteur Fénelon, les grandes catastrophes de la fin du dix-huitième siècle auraient été évitées; du moins, une sagesse prévoyante aurait dès lors mis la France dans une voie de réformes et de mutations pacifiques, au lieu de la dangereuse immobilité qui prévalut. On assure que Louis XIY, après la mort de son petit-fils, traita de chimériques les conceptions de l'archevêque de Cambrai. Ce qui était chimérique, et l'événement l'a surabondamment démontré, c'était de prétendre conserver une société vieillie et déjà battue par le souffle impétueux des idées nouvelles. Mais ce qui était admirable , c'était de voir un homme , à un siècle de distance, prévoir des dangers, signaler des remèdes, et un jeune prince prêter son appui intelligent à ces projets. Fénelon fut, dit-on, ambitieux; sans doute, et c'est un honneur de plus pour sa mémoire. Heureuses les nations quand l'ambition pénètre dans le cœur d'hommes chez qui les dons du génie sont égaux aux vertus morales! L'ambition n'est que trop souvent le partage d'esprits sans portée et sans valeur qui sont à la merci de tous les intérêts particuliers faute de comprendre un seul intérêt général, et qui remanient à satiété les idées vieillies faute d'avoir une idée qui soit à eux. Un seul point fait craindre que le duc de Bourgogne et Fénelon n'eussent pas été à la hauteur de la tâche qu'ils se donnaient : l'ouverture du dix -huitième siècle annonçait l'indépendance de la pensée ; il fallait , pour le régir et pour préparer les événements, des

princes et des ministres qui ne fussent pas serrés dans les liens de la théologie; et peut-être la profonde dévotion du précepteur et de l'élève eût été, à leur insu même , un obstacle et par conséquent un danger.

Il n'est pas inutile de remarquer qu'au début du moyen âge, l'esclavage tombant de lui-même et par le propre développement de la société, les choses ont pris un cours vraiment naturel en créant un intermédiaire qui fut le servage. Aucun degré n'a été conservé lors de l'affranchissement des noirs dans les colonies; mais, s'il en a été ainsi, c'est que la mère patrie, intervenant avec une autorité supérieure , n'a pas laissé les rapports s'arranger d'eux-mêmes, et les a réglés d'après des idées logiques et préconçues. Ces rapports ont tellement de force, qu'à Saint-Domingue, bien que l'insurrection des noirs eût été victorieuse, bien que le pays fût travaillé par les idées de liberté qui venaient de l'Europe, bien qu'enfin le théâtre, étroit en comparaison de l'empire d'Occident, rendît par conséquent les combinaisons moins nécessaires, néanmoins là aussi, c'est le servage qui a succédé à l'esclavage. Toussaint-Louverture et Dessaline l'avaient institué par la violence, et en 1826 il a été régularisé sous le nom de code rural. Le principe de ce code est l'obligation du travail agricole et l'inféodation du travailleur au sol. Tout individu qui n'est pas fonctionnaire public et qui ne justifie pas de moyens de subsistance ou d'une profession soumise à la patente, est de droit attaché au travail de la terre sans pouvoir en être distrait, hors le cas de danger immi-

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nent, ni par le service militaire régulier , ni par la loi de la milice. C'est un servage très-analogue à celui du moyen âge, une condition fort semblable à celle des paysans européens sous la féodalité.

Quant au second événement capital du moyen âge, l'établissement du servage, on démontre aussi qu'il est le résultat des conditions antécédentes. Mais, comme il tient à une question plus générale, celle du prolétariat, il importe d'étendre la recherche au delà et en deçà du moyen âge. Le prolétariat n'existe pas dans les sociétés sauvages ; là, à vrai dire, tout le monde est prolétaire; mais il commence avec la civilisation, et il en est la plus sérieuse difficulté. A l'aurore de l'histoire classique, c'est-à-dire de l'histoire des Grecs et des Romains, les États sont violemment troublés, il s'y élève des tyrannies, c'est-à-dire que les prolétaires, la plèbe, se donnent pour chef quelque homme habile et résolu, capable d'abaisser les aristocrates, lepatriciat. Mais ces agitations trouvèrent un terme , et la société se constitua ainsi : la terre fut partagée, tout citoyen eut un lot ; le reste fut esclave. Entre le citoyen propriétaire foncier et l'esclave , le prolétaire avait disparu. Telle fut la première combinaison politique, à nous connue, qui éteignit le prolétariat ; elle reposait tout entière sur la conservation de la propriété entre les mains du citoyen. Ce système, fort simple, fut aisément praticable dans les petits États qui se partageaient la Grèce et l'Italie.

Mais les conditions sociales ne tardèrent pas à opérer ; et au bout d'un temps assez court ce système était

en pleine dissolution. Naturellement les riches étaient devenus plus riches, et les pauvres étaient devenus plus pauvres ; la propriété territoriale était sortie des mains du plus grand nombre pour passer dans celles du petit nombre; et les citoyens ainsi dépouillés étaient tombés au rang de prolétaires. Dans une société où l'homme libre n'avait guère d'autre occupation que l'agriculture et la guerre, le prolétaire ne comptait plus pour ainsi dire. De là tant de plaintes des hommes politiques sur la décadence des États, sur leur appauvrissement en citoyens actifs. Rome qui, à cet égard, peut être considérée comme un résumé de l'histoire antique , nous offre le spectacle de la lutte la plus acharnée entre le patriciat et la plèbe pour la possession de la terre. La plèbe vainquit sous li conduite de ses tribuns; mais, arrivée là, elle ne sut que faire de sa victoire , et tout chavira dans l'empire.

Les mêmes causes qui avaient rongé le petit propriétaire dans les sociétés républicaines, le rongèrent dans la société impériale. Cette absorption devint assez frappante dès la fin du premier siècle de l'ère chrétienne pour appeler l'attention d'un homme éclairé, qui nous a transmis à cet égard ses inquiétudes. « Les grands domaines, dit Pline, ont perdu l'Italie, déjà même ils perdent les provinces. » Latifundia perdidere Italiam, jam et provincias. « Six propriétaires, ajoute-t-il, possédaient la moitié de l'Afrique, lorsque Néron les mit à mort. » On le voit, tout marchait à la dépossession des petits propriétaires et à la concentration de la propriété entre peu de mains. Où,

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en effet, aurait été l'obstacle capable d'arrêter ce mouvement?

Donc, au moment de l'invasion des barbares, le prolétariat avait fait de grands progrès. Sur l'échelle de l'empire romain, il échappait à toutes les combinaisons politiques, et les législateurs qui l'avaient conjuré dans les petites républiques auraient été complètement impuissants à résoudre un aussi vaste problème. D'ailleurs une condition nouvelle surgissait qui le compliquait encore , à savoir , l'abolition graduelle de l'esclavage. La force des choses trancha la difficulté : suivant l'expression technique, on se recommanda , on se fit V homme de quelquim. Le comte, le duc, l'évêque, l'abbé relevèrent du roi ou de l'empereur, les vassaux inférieurs des vassaux supérieurs , et ainsi de suite jusqu'aux serfs attachés à la glèbe. Le citoyen libre de l'antiquité avait disparu, l'esclave aussi ; la féodalité était constituée, et le servage établi. Telle fut la seconde combinaison politique qui remédia au prolétariat.

Sous ce régime, l'Occident eut son lot de prospérité. Les écoles furent actives ; l'agriculture et l'industrie se développèrent ; les villes s'enrichirent, et vint un moment où les communes réclamèrent la liberté et l'obtinrent, soit en l'achetant à prix d'argent, soit en l'arrachant par la violence. Ce mouvement de liberté ne s'arrêta plus ; et, à la fin du moyen âge, il né restait plus que quelques serfs en des points isolés. L'esclavage antique n'avait pu reparaître; le servage avait disparu, et l'ère moderne s'ouvrait dans sa plénitude. Comment, à la vue d'un résultat social aussi éminent

et aussi décisif, ne pas reconnaître que le moyen âge portait, en sa qualité d'héritier de l'antiquité grécolatine, des éléments de civilisation qui dépassaient la force, la justice, l'humanité de cette antiquité d'ailleurs si justement admirée?

De nouveau le temps marcha. Le système catholico-féodal ayant été sapé par l'affranchissement des communes, à mesure que la puissance lui échappa, les immenses propriétés territoriales de la noblesse et du clergé passèrent, par un écoulement continu, entre les mains des vilains. Où sont aujourd'hui les quatre ou cinq cent mille hectares que possédait l'abbaye de Saint-Germain? Enfin la France (car c'est elle qui tient ici la tête du mouvement politique) a fait la dernière distribution des propriétés féodales sacerdotales lors de ce grand phénomène historique qu'on appelle la Révolution.

A ce terme, qui est le nôtre, le prolétariat recommence à se faire sentir, non plus, il est vrai, par la concentration de la propriété territoriale, mais par l'effet du capital. Quand on a dit que nous étions menacés d'une féodalité industrielle, on a dit un mot qui caractérise, dans une certaine mesure, la situation. Il s'agit donc aujourd'hui de trouver une combinaison qui, pour la troisième fois, remédie au mal du prolétariat. Le prolétaire ne peut pas être esclave comme dans l'antiquité, ni serf comme dans le moyen âge ; il faut qu'il soit libre, qu'il ait le vivre assuré, qu'il ne succombe pas sous le faix de l'exploitation, qu'il ait sa part dans l'éducation et dans les jouissances de la vie civilisée. A ces conditions, il ne refuse pas le travail,

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et il a raison, car le travail est ce qu'il y a de meilleur pour l'homme.

M. Guérard, tout en signalant avec une rectitude parfaite l'immense progrès accompli dans l'état social, n'a pu se défendre entièrement de l'opinion, si longtemps prévalante et non encore éteinte absolument, qui attribue à l'antiquité toute supériorité sur les modernes. Ce préjugé, qui suscita une vive querelle dans le dix-septième siècle, et en vertu duquel on s'indigna que Descartes, Corneille , Racine pussent être comparés aux grands hommes des temps anciens, permettait encore bien moins que le moyen âge fût mis en parallèle. Cependant, dussé-je choquer bien des idées qui sont reçues, je n'hésiterai pas à dire que nonseulement il n'est pas une époque de barbarie, mais encore que, tout compensé, il a sa pleine valeur à côté de l'antiquité. Et vraiment il faut une singulière préoccupation pour taxer de barbarie, par comparaison avec cette même antiquité, un temps qui introduisit l'usage de la poudre à canon, de la boussole, de la numération décimale, de l'eau-de-vie, du sucre, du papier, de puissants acides, qui, par la conquête ou par ses voyageurs, pénétra au loin dans le Septentrion, au loin dans l'Orient, vers la Chine et la Tar tarie, dont les écoles présentèrent dans toute l'Europe et surtout à Paris un mouvement et une ardeur sans exemple, et qui, par les opiniâtres recherches de l'alchimie, préluda à la chimie véritable; un temps enfin de grande activité intellectuelle, auquel on ne s'étonne pas, quand on l'a bien étudié, de voir succéder l'ère moderne, si féconde et si brillante. Que si l'on objecte la splendeur des arts

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qui font la gloire immortelle de l'antiquité classique, il faudra répondre que le moyen âge n'a pas été non plus déshérité à cet égard; qu'il a enfanté les langues modernes avec leur génie, les trouvères, les troubadours, et l'œuvre admirable de Dante; que l'architecture lui doit un nombre infini de monuments d'un caractère tout nouveau ; et que c'est lui qui a changé et agrandi la musique, en créant l'harmonie. Comme, à mesure qu'il avançait, les germes qu'il renfermait mûrissaient et arrivaient à terme, il s'est terminé par trois découvertes capitales, l'imprimerie, le passage du Cap et l'Amérique.

Dans le mot renaissance, dont on se sert pour désigner l'étude érudite du grec et du latin, est impliqué tout le préjugé qui a pesé sur le moyen âge. C'était, pensait-on, renaître à la civilisation que de remonter vers l'antiquité. Pourtant, tout, état social, sciences, industrie, géographie, arts, tout, dis-je, portait le caractère du moyen âge; et, malgré l'admiration pour l'antiquité, il fallut bien garder la poudre à canon, la boussole, le papier et tant d'autres perfectionnements qui lui avaient été étrangers. Le moyen âge, transition aux temps modernes, est, par plus d'un côté, supérieur aux temps qui l'ont précédé ; et, pour en revenir au sujet qui nous a occupés, il l'est particulièrement dans l'état social : abolissant graduellement l'esclavage antique et préparant la complète indépendance des individus. On étudie avec une vraie satisfaction, dans le livre de M. Guérard , la fusion commençante des éléments

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sociaux , et on reconnaît qu'un document aussi aride que le polyptyque de l'abbé Irminon devient une intéressante lecture. Le but véritable de l'érudition est de fournir des matériaux à la science de l'histoire; mieux ils sont élaborés , plus l'érudition a mérité de louanges.

Sommaire. — On sait quel fut l'état des choses en Occident après la chute de l'empire romain. L'empire d'Orient, séparé par la langue, par les institutions et par le schisme, n'eut plus guère de communications avec les Latins. Le grec cessa d'être étudié et compris : et par là se ferma la connaissance d'une importante partie de l'antiquité, la partie même qui était indispensable à la reprise du mouvement ascensionnel de la civilisation. D'autre part, la tradition latine se réduisit elle-même beaucoup; les livres ou se perdirent ou devinrent rares ; et bientôt on ne resta plus en rapport avec l'ancienne Rome intellectuelle que par des canaux étroits et obstrués qui ne laissaient arriver qu'un mince filet d'instruction et de sa\oir. C'est dans cette situation que les nations barbaro-latines, auxquelles la Germanie fut bientôt jointe parla conquête de Charlemagne , entreprirent, pressées par leurs souvenirs et par les nécessités religieuses et sociales, de refaire leur éducation que la barbarie envahissante avait tant compromise. Pour cela elles trouvèrent en langue latine un certain nombre de traductions et d'extraits de livres grecs que des hommes studieux avaient préparés alors qu'on savait encore le grec ; elles en firent leur rudiment pendant cinq siècles, n'ajoutant guère, mais ne perdant rien et s'exerçant courageusement à apprendre. Cette persévérance fut récompensée. En effet, pendant ce temps-là, les Arabes s'éprenaient des sciences grecques, traduisaient en leur langue des traductions syriaques et jetaient un vif éclat dans le monde. L'Occident traduisit à son tour ces traductions qui lui furent apportées, et, préparé comme il l'était déjà, il entra de plainpied dans l'étude de la science grecque arabisée. Ce fut une demi-renaissance telle qu'elle pouvait être au onzième siècle, mais demi-renaissance effective, qui porta l'Occident à un plus haut degré de savoir et de culture, et le prépara à de nouveaux développements. C'est là ce qui distingue essentiellement la civilisation occidentale de la civilisation arabe ; pour celle-là tout progrès fut un instrument de progrès futur ; pour celle-ci le progrès ne put se transmettre; elle brilla un moment et s'éteignit. Les pages qu'on va lire montrent

comment les choses se passèrent pour la médecine ; on peut dire qu'elles se passèrent de même pour les mathématiques et pour l'astronomie, ensemble scientifique qui formait la solide assise donnée par les Grecs au savoir humain et dont il était essentiel que la tradition ne se rompît pas. Quant aux sciences ultérieures, inconnues aux Grecs ou simplement ébauchées par eux, physique, chimie, biologie, sociologie, elles devaient éclore au fur et à mesure, alors que l'Occident se serait remis au courant de tout le savoir grec.

1. ■ — Recherches sur la médecine au début du moyen âge (du sixième au onzième siècle)1.

Ceux qui se sont occupés de l'histoire des sciences ont nécessairement remarqué que, de l'époque où l'empire romain s'écroula jusqu'au onzième siècle, la médecine paraît n'avoir été l'objet d'aucune culture dans l'Occident. La lacune est manifeste. Nul livre médical qui porte la date d'un de ces siècles et qui soit d'origine latine n'est entre nos mains. La série des médecins latins, d'ailleurs peu nombreuse, est close dans le quatrième ou le cinquième siècle par quelques compilateurs très-médiocres , tels que Octavius Horatianus, Sextus Placitus, Marcellus Empiricus. Puis vient cette longue suite d'années sans un nom qui soit transmis, sans une école qui enseigne, sans un livre qui témoigne de l'entretien de la science. Cette mort apparente, cette interruption de toute tradition, cette solution de continuité dans l'enchaînement des choses, sont, au onzième siècle, subitement remplacées par une importation qui change tout. La médecine arabe fait irruption au milieu des Latins ; et, comme si les esprits n'avaient pas langui dans la torpeur , comme

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